VOLONTAIRE
Je prends plaisir de ramentevoir un propos que teinrent jadis les favoris do Xerxes, le grand roy de Perse , touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit les appareils de sa grande armée pour conquérir la Grèce , il envoya ses ambassadeurs par les cités grégeoises, demander de l'eau et de la terre : c'estoit la façon que les Perses avoient de sommer les villes. A Sparte ny à Athènes n'envoya-il point , pource (jue de ceulx que Daire* son père y avoit envoyés pour faire pareille demande , les Spartiates et les Athéniens en avoient jecté les uns dans les fossés , les aultres ils avoient faict saulter dedans un puits, leur disants qu'ils prinssent là hardiement de l'eau et de la terre, pour porter à leur prince : ces gents ne pouvoient souffrir que , de la moindre parole seulement, on touchast à leur liberté. Pour en avoir ainsin usé , les Spartiates cogneurent qu'ils avoient encouru la haine des dieux mesmes , spécialement de Talthybie , dieu des heraulds : ils s'adviserent d'envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyen» , pour se présenter à luy, qu'il feist d'eulx à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu'ils avoient tués à son père. Deux Spartiates , l'un nommé Sperte^, l'aultre Bulis , s'offrirent de leur gré pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d'un Perse que on appeloit Gidarne^, qui estoit lieutenant du roy ea toutes les villes d'Asie qui sont sur les costes de la mer. Il les recueillit fort honnorablement ; et , après plusieurs propos , tumbant de l'un en l'aultre , il leur demanda pour quoy ils refusoient tant l'amitié du roy : « Croyez , dict-il , Spartiates , et cog- « noissez par moy comment le roy sçait honno- « rer ceulx qui le valent , et pensez que si votis « estiez à luy, et qu'il vous eust cogneus , il n'y « a celuy d'entre vous qui ne feust seigneur d'une «ville de Grèce. » — «En cecy, Gidarne, tu ne « nous sçaurois donner bon conseil , dirent les « Lacedemoniens , pource que le bien que tû - nous promets, tu l'as essayé; mais celuy « dont nous jouissons , tu ne sçais que c'est :
(1) Ou, comme nous disons au^rd'bui, Darius, roi dos Perses, fll> d'Hystaspe, le premier de ce nom. Voyez UéaoD., iv. vu, p. 421, m, édition de Grouovius. G.
(8) Ou plutôt Sptrrti^s, SïrîpOtv);, comme le nomme Hkrod., •▼• VII, p. 421. G.
(3) Ou plutôt i/J/darnés T'î'acpvr,;, Herod., p. 42t. G.
MOHTAIGME-
• tu as esprouvé la faveor du roy ; mais la li- « berté , quel goust elle a , combien elle est " doulce , lu n'en sçais rien. Or, si tu en avois « tastétoy mesme, tu nous conseillerois de la <* deffendre , non pas avecques la lance et l'escu, « mais avecques les dents et les ongles. » Le seul Spartiate disoit ce qu'il falloit dire : mais certes l'un et l'aultre disoient comme ils avoient esté nourris; car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté , ne l'ayant jamais eues ; ny que leLacedemonienendurasi la subjection , ayant gouslé la franchise.
Caton l'utican*, estant encores enfant et soubs la verge, alloit et venoit souvent 'chez Sylla le dictateur, tant pource qu'à raison du lieu et maison dont il estoit on ne lu^ fermoit jamais les portes, qu'aussi ils estoient proches parents. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoient accoustumé les enfants de bonne part. Il s'apperceut que dans l'hostel de Sylla , en sa présence ou par son commandemant, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les aultres ; l'un estoit banny, l'aultre estranglé ; l'un demandoit le confise d'un citoyen, et l'aultre la teste : en somme, tout y alloit, non comme chez un officier de la vJîîe, mais comme chez un tyran du peuple : et c'estoit, non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie. Ce noble enfant dict à son maistre : «Que ne me donnez vous un poignara r « je le cacheray soubs ma robbe : j'entre sou\ eni «dans la chambre de Sylla avant qu'il soit ieve : "j'ay le bras assez fort { our en depescher la vii- « le. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton : c'estoit un commencement de ce j)ersonnage, digne de sa mort. Et, neantmoins qu'on ne die ne son nom ne son pays, qu'on conte seulement le faict tel qu'il est, la chose mesme parlera et jugera-on à belle adventure qu'il estoit Romain et nay dans Rome , mais dans la vraye Rome et lorsqu'elle estoit libre.
A quel propos tout cecy ? non pas certes que j'estime que le pays et le terrouer parfacent rien; car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjeclion, et plaisant d'esîre libre, mais parce que je suis d'advis qu'on ayt pitié de ceulx qui, en naissant, se sont trouvés lejou^
(1) Plut., Vie de Caton (fVlique, c. 1 de b u^ductiou d'AïmyoU C.
DE LA SERVITUDE
au col, et que . ou Dien on les excuse , ou bien qu'oB leur pardonne, si n'ayants jamais veu seulement l'umbre de la liberté, et ii'on estants point advertis, ils ne s'apperceoivent du ma! que ce leur est d'eslre esclaves. S'il y a quelque pays ( comme dict Homère des Cimmoriens), où le soleil se monstre auUrement qu'à nous, et après leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillants dans Tobscurité sans les venir reveoir de l'aultre demie î'.nnee, ceulx quinaistroient pendant ce&te longue nuict, s'ils n'avoient ouy parler de la clarté, s'esbahiroit-on , si , n'ayants point veu de jour, ils s'accoustumoient aux ténèbres où ils sont nays, sans désirer la lumière? On ne plaind Jamais ce qu'on n'a jamais eu, et le regret ne vient point, sinon après le plaisir ^ et tousjours est avec la cognoissance du bien le souvenir de la joye passée. Le naturel de l'bomme est b^en d'eslre franc, et de le vouloir estre; mais aussi sa nature est telle ^ que naturellement il lient leply que la nourriture luy donne.
Disons doncques : ainsi qu'à l'homme toutes choses luy sont naturelles, à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement luy est naïf, à quoy sa nature simple et non altérée l'appelle : ainsi la première raison de la servitude volontaire, c'est la couslume, comme des plus braves courtaults , qui au commencement mordent le frem, et puis après s'en jouent, et là où nagueres ils ruoient contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et touts fiers se gorgiassent sous la barde ; ils disent qu'ils ont esté tousjours subjects, que leurs pères ont ainsi vescu ; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mor*, et se le font accroire par exemple, et fondent eulx mesmes sur la longueur, la possession de ceulx qui les tyrannisent. Mais, pour vray, les ans ne donnent jamais droict de malfaire , ains aggrandissent Tin jure. Tousjours en demeure -il quelquesuns, mieulx nays que les aul'tres, qui sentent le poids du joug, et ne peuvent tenir de le crouler I , qui ne s'apprivoisent jamais de la subjection. et qui tousjours, comme Ulysse, qui, par mer et par terre, cherchoit de veoir la fumée de sa case, ne sçavent garder d'adviser à leurs naturels privilèges, et de se souvenir des prédécesseurs et de leur premier estre. Ce sont vo-
[ 1 i:i ne peuvent s'empêclier de le secouer.
lontiers ceulx là qui, ayants l'entendement net et l'esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populas*, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s'ils n'advisent et derrière et devant, et ne ramènent encores les choses passées, pour juger de celles du temps advenir, et pour mesurer les présentes. Ce sont ceulx qui ayants la teste d'eulx mesmes bien faicte , l'ont encores par l'estude et le scavoir. Ceulxlà, quand la liberté seroit entièrement perdue et toute hors du monde, l'imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la. savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu'on Taccoustre.
Le Grand Turc s'est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute aultre chose aux hommes le sens de se recognoistre et de haïr la tyrannie : j'entends qu'il n'a en ses terres gueres de plus sçavants qu'il n'en demande. Or, communéemenl, le bon zèle et affection de ceulx qui ont gardé malgré le temps la dévotion à la franchise , pour si grand nombre qu'il y enayt, en demeure sans elfect pour ne s'entrecognoistre point: lajliberté leur est toute ostée, soubs le tyran, de faire et de parler, et quasi de penser : ils demeurent tout singuliers en leurs fantasies. Et pourtant Momus ne se mocqua pas trop, quand il trouva cela à redire en l'homme que Vulcain avoit faict, de quoy il ne luy avoil mis une pe^ tite fenestre au cœur, afin que par là l'on peust veoir ses pensées^. L'on a voulu dire que Brute et Cassie, lors qu'ils feirent l'enlreprinse de la délivrance de Home, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Ciceron, ce grand zélateur du bien publicque, s'il en feusi jamais, feust de la partie, et estimèrent son cœur trop foible pour un faict si hault : ils se lioient bien de sa volonté, mais ils ne s'asseuroient point de son courage. Et loutesfois , qui vouldra discourir les faicls du temps passé et les annales anciennes', il s'en trouvera peu ou point de ceulx qui, veoyanls leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayants entreprins d'une bonne intention de le délivrer, qu'ils n'en soient venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle mesme
(1) Ce mol, assez expressif, ne se trouve dans aucun de uos \'ieu\ dictionnaires. G.
(2) Llciek, Ueniiotime, le Choix des sec'ts ; Érasme, sur le proverbe, Momo salisfacere, etc. J. V. L.
VOLONT\lRF..
faici espaule. Hirmode, Aristogiton, Thrasybule, Drute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, Texecuterenl hi-ureusement : en tel cas. quasi jamais à bon vouloir ne default la fortune. Brute le jeune et Caswie osterent bien heureusement la servitude; mais en ramenant la liberté, ils moururent; non pas misérablement, car quel blasnie seroit-ee de dire qu'il y ayt rien eu de misérable en ces gents là, ny en leuf mort ny en leur vie? mais certes au grand dommage et perpétuel maliieur et entière ruyne de la republicque ; laquelle certes feut, comme il me semble eîiierree avecqueseulx. Lesaultres enireprinses, qui ont esté faictes depuis contre les aultres empereurs romains, n'estoient quedes conjurations de gents ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconvénients qui leur sont advenus , estant bel à veoir qu'ils desiroient, non pas d'oster, mais de ruyner la couronne, prétendants chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceulx là je ne vouldrois pas mesme qu'il leur en feust bien succédé ; et suis content qu'ils ayent monstre par leur exemple, qu'il ne fault pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprinse.
Mais pour revenir à mon propos, lequel j'avois quasi perdu, la première raison pour quoy les hommes servent volontiers, est ce qu'ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste cy en vient une aultre : que ayséement les gens deviennent, sotibs les tyrans, lasches et t^éminés : dont je sçais merveilleusement bon gré à Hippocrates. le grand père de la médecine, qui s'en est prins garde, et l'a ainsi dict en l'un de ses livres qu'il intitule « Des maladies*. » Ce personnage avoit certes le cœur.en bon lieu, et le monstra bien, alors que le grand roy le voulut attirer près de luy à force d'offres et grands présents, et luy respondit franchement qu'il feroit grand' conscience de se mesler de guarir les Barbares qui vouloient tuer les Grecs, et de
(1] Ce n'esi poiot daiis le traité des' Maladies aU^ué par La Èoélie, mais dans un gutre intitulé: tthsi stc'puv , ùi^âTuv, roKojv, qu'Hippocrate dit, § 41, « que les plus belliqueux des •t peuples d'Asie, Grecs ou Barbares, sont ceux qui, n'étant pas <i gouVrriiés despotiquement, rivent sous les lois qu'ils s'îinpo- « «eol à eux-niéiDes; et que là où les boinnies Tirent sous des « rois al>9©lus, ils sont oécessaireffient timides » On troore les mémefi pensées plus particulièrement détaillée» daas le paragr.'iphc 10 du même ouvrage.
rien servir par son art à lay qui entreprenoit d'asservir la Grèce. I^ lettre qu'il luy envoya se veoid encores aujourd'huy panny s<'s aultres œuvres, et tesmoignera pour jamai."s de son bon cœur et de sa noble nature*. Or, il est doncques certain qu'aveeques la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gents subjecis n'ont [)oiiit d'alaigresse au combat ny d'aspreté; ils vont au dangier comme attachés et tout engourdis, et par manière d'acquit ; et ne sentent point bouillir dans le cœur l'ardeur de la franchise qui faict mépriser le péril, et donne envie d'acheter, par une belle mort entre ses compaignons, l'honneur de la gloire. Entre les gents libres, c'est à l'envy, à qui mieulx mieulx, cbascun pour le bien coumiun, chascun pour soy, là où ils s'attendent d'avoir toute leur part au mal de la desfaicte on au bien de la victoire ; mais les gents assubjectis, oultre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes aultres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans cognoissent bien cela : et veoyants que ils prennent ce ply, pour les faire mieulx avachir-, encores leur y aydent-ils.
Xenophon, historien grave, et du premier reng entre les Grecs, a fait un livret^ auquel il faict parler Simonide avecques Hieron, le roy de Syracuses, des misères du tyran. Ce livret est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon advis, qu'il est possible. Que pleust à Dieu que touts les tyrans qui ont jamais esté l'eussent mis devant les yeulx et s'en feussent servis de mirouer! je ne puis pas croire qu'ils n'eussent recogneu leurs verrues, et eu quelque honte de leurs taches. En ce traicté il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont constraincts, faisants mal à touts, se craindre de touts. Entre aultres choses il dict cela : que les mauvais roys se servent d'estrangiers à la guerre, et les souldoient, ne s' osants fier de mettre à leurs gents, ausquels ils ont faict tort, les armes en la main.
(I) Toyez à la 8b des oeuvres d'Hipporrate la lettre d'Artaxerxe à Hyslanes, celle d'Hystanes à Hippocrate, et la réponse d'Hippocrate, d'où sont lires tous les détails de cet exempte. G. — (i) Arachtr, devenir lâche comme une vache.
(3) Iiililulé : iiswv, % Tusawtxi;, Biêron oa Portrait de la condiUen des roi^. Voyez dans la collection du Panthéon le tolume qui realéf me les oeuvres complètes de Thucydide et de Xénopbon.
DE Là SERVITUDE
II y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d'aultres fois qu'aujourd'huy, mais à une auUre intention : pour garder les leurs, n'estimants rien de dommage de l'argent pour espargner les hommes. C'est ce quedisoilScipion (ce crois-je) le grand Afriquain, qu'il aimeroit mieulx avoir sauvé la vie à un citoyen que desfaict cent ennemis, Mais, certes, cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu'il n'a souhs luy homme qui vaille.«Doncques \ à hou droict luy dira-on cela que Thrason, en Terence, se vante avoir reproché au maistre des éléphants, •
Pour cela si brave vous eslcs.
Que vous avez charge des besles'-
Mais ceste ruse des tyrans, d'abestir leurs subjects, ne se peult cognoistre plus clairement que parce que Cyrus feit aux Lydiens. Après qu'il se feut emparé de Sardes, la maistresse ville de Lydie, et qu'il eut prins à mercy Cresus, ce tant riche roy, et l'eut emmené captif quand et soy , on luy apporta les nouvelles que les Sardins s'estoient révoltés ; il les eut bientosi reduicts soubs sa main; mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d'y tenir une armée pour la garder, il s'advisa d'un expédient pour s'en asseurer. Il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publicques; et feil publier ceste ordonnance: que les habitants eussent à en faire estât 2. Il se trouva si bien de ceste garnison qu'il ne luy fallut jamais depuis tirer un coup d'espée contre les Lydiens. Ces pauvresgentsmiserahles s'amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latinsen ont tiréleur mot; et ce que nous appelions passe-temps, ils l'ap pellentludi, comme s'ils vouloient direLydi^. Touts les tyrans n'ont pas ainsi déclaré si exprès qu'ils voulussent effeminer leurs hommes; mais, pour vray, ce que celuy là ordonna formellement et en effect, soubs main ils l'ont pourchassé la pluspart. A la vérité, --c'est le na-
(1) Eone es ferox, quia liabes impcrinm in belluas ?
TER., Eîmuc/i., act. Iir, se. i, v. 25.
(2) IIÉROD,, liv. I, p. 63, édition de Gronovius. G.
fS) Les jeux scéniqups passèrent des lydiens aux Etrusques, et des Etrusoues aux Romains. Tite Live, VU, 2; I»»vs d'Ha-
ttCARNASSE, II, 97, etc. J. V. L. 1
turel du menu populaire, duquel le nombre est tousjonrs plus grand dans les villes. Il est souspeçonneux à l'endroict de celuy qui l'ayme, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pen.sez pas qu'il y.ayt nul oyseau qui se prenne mieulx à la pipée, ny poisson aulcunqui, pour la friandise, s'accroche plustost dans le haim, que touts les peuples s'alleichent vistement à la servitude, pour la moindre plume qu'on leur passe , comme on dict, devant la bouche; et est chose merveilleuse qu'ils se. laissent aller ainsi tost, mais seulement qu'on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les besies estranges, les médailles, les tableaux et auhres telles drogueries estoient aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les utils de la tyrannie. Ce moyen, ceste practique, ces alleichements avoient les anciens tyrans pour endormir leurs anciens subjects soubs le joug. Ainsi les peuples, assottés, trouvants beaulx ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir qui leur passoit devant les yeulx, s'accoustumoient à servir aussi niaisement, mais plus mal que les petits enfants qui, pour voir les luisants images de livres illu minés, apprennent à lire. Les Romains tyrans s'adviserent encores d'un aultre poinct: de festoyer souvent les dixaines publicques, abusant ceste canaille comme il falloil, qui se laisse aller, plus qu'à toute chose, au plaisir de la bouche: le plus entendu de touts n'eust pas quitté son escuelle de soupe pour recouvrer la liberté' de la republicque de Platon. Les tyrans faisoient largesse du quart de bled, du sextier de vin, du sesterce; et lors c'estoit pitié d'ouïr crier VIVE le roy! Les lourdauis n'advisoient pas qu'ils ne faisoient que recouvrer partie du leur, et que cela mesme qu'ils recouvroient, le tyran ne le leur eust peu donner, si, devant, il ne l'avoit osté à eulx mesmes. Tel eust amassé ' aujourd'hui le sesterce, tel se feust gorgé au ; festin publicque, en bénissant Tibère et Néron ' de leur belle .libéralité, qui, le lendemain, estant contrainct d'abandonner ses biens à l'avarice, ses enfants à la luxure, son sang mesme à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot non plus qu'une pierre, et ne se remuoit non plus qu'une souche. Tousjours le populas a eu cela: il est, au plaisir qu'il ne peult honnestement recevoir, tout ouvert et dissolu : et au tort et à la douleur qu'il ne peult bon-
VOLONT\IRK.
n^stement souffrir, insensible. Je ne veois pas maintenant personne qui, oyant parler de Néron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peult bien dire qu'après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins qu'il feut sur le poinct d'en porter le dueil ; ainsi l'a esoript Corneille Tacite*, auteur bon, et grave des plus, et certes croyable. Ce qu'on ne trouvera pas estrange, si l'on considère ce que ce peuple là mesme avoit faict à la mort de Jules Cœsar,qui donna congé aux loix et à la liberté; auquel personnage ils n'y ont, ce me semble, trouvé rien qui valust, que son humanité; laquelle, quoyqu'on lapreschasttant, feut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui feust oncques,pource que, à la vérité, ce feut cesle venimeuse doulceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude. Mais après sa mort, ce peuple là 2, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l'esprit la souvenance de ses' prodigalités, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amonceloit, à Tenvy^ les bancs de la place ; et puis esleva une colonne, comme au père du peuple (ainsi portoit le chapiteau); et luy feit plus d'honneur, tout mort qu'il estoit, qu'il n'en debvoit faire à homme du monde, si ce n'est oit, possible, à ceulx qui l'avoient tué. Ils n'oublièrent pas cela aussi les empereurs romains, rie prendre comuiunement le tiltre de tribun du peuple, tant pource que cest oflice esioit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu'il estoit estably pour la deffense et protection du peuple, et soubs la faveur de l'Estat. Par ce moyen ils s'asseuroient que ce peuple se fieroit plus d'eulx ; comme s'il debvoit encourir le nom, et non pas sentir les effects.
Au contraire aujourd'huy ne font pas beaucoup mieulx ceulx qui ne font mal aulcun, mesme de conséquence, qu'ils ne facent passer, devant, quelque joly propos du bien commun et soulagement publicque. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroicts ils pourroient user assez finement ; mais en la pluspart, certes, il n'y peult
(f) Plebs êordida, et circo ac theatrUtueta, simid delerrhrd tenorum, oui qui, adesis bonis, per dedeeus Keronis alebanlur, mastL Taqte, Uût.,l, 4.
'ii Scii. César, ch. M. 85. G.
avoir assez de finesse, là où il y a tant d'impudence.
Les roys d'Assyrie, et encores après eulx de Mede, ne se presentoient en public que le plus tard qu'ils pouvoient, pour mettre endoubte ce populas s'ils estoient en quelque chose plus qu'hommes, et laisser en cesle resverie les gents qui font volontiers les imaginatifs aux choses de quoy ils ne peuvent juger de veue. Ainsi tant de nations, qui feurent assez longtemps soubs cest empire assyrien, avecques ce mystère s'accoustumerent à servir; et servoient plus volontiers, pour ne sçavoir quel maistre ils avoient, ny à grand' peine s'ils en avoiei^t ; et craignoient touts, à crédit, un que personne n'avoit veu. Les premiers roysd'Egspte ne se monstroient gueres qu'ils ne portassent tantost une branche, taniost du feu sur la teste; et se masquoient ainsin, et faisoient les basteleurs ; et, en ce faisant, par l'esirangeté de la chose ils donnbient à leurs subjects quelque révérence et admiration : où, aux gents qui n'eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n'eussent appresté, ce m'est advis, sinon passe-temps et risée. C'est pitié d'ouïr parler de combien de choses lestyrans du passé faisoient leur proufit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servoient grandement, ayant trouvé ce populas faict à leur poste j auquel ils ne sçavoient tendre filet qu'il ne s'v veinst prendre; duquel ils ont eu toujours si bon marché de tromper,qu'ils ne l'assnjettissoient jamais tant,que lorsqu'ils s'en mocquoient le plus.
Que diray je d'une aultre belle bourde que les peuples anciens prinrent pour argent comptant? ilscreurent fermement que le gros doigt d'un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles, et guarissoit les malades de la rate *. Ils enrichirent encores mieulx le conte : que ce doigt, après qu'on eut bruslé tout h. corps mort, s'esioit trouvé entre les cendres, s'estant sauvé, maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple s'est- faict luy mesme les mensonges, pour, puis après, les croire. Prou degents l'ont ainsin escript, mais de façon qu'il est bel à veoir qu'ils ont amassé cela des bruits des
(1) Tout ce qu'on dit ici de Pyrrhus est ra|^>orté dans sa rie par Plct., <-. 2, de la traduction d'Amyot. G.
(i) Le peuple sot fak t, etc. — Cette k çon est une correction manascrite qu'on irouTe, ayec plusieurs autres, à la "??jge de rexemplaire de la BibUotbëque royale. V.
DE LA SERVITUDE
villes et du vilain parler du populaire. Vespa-
sian, revenant d'Assyrie, et passant par Alexandrie pour aller à Rome s'emparer de l'empire, feit merveilles 1; il redressoit les boyteux ; il rendoit clairvoyants les aveugles; et tout plein d'àultres belles choses, auxquelles, qui nepouvoitveoir la faulte qu'il y avoit, il estoit, à mon advis, plus aveugle que ceulx qu'il guarissoit. Les tyrans mesmes trouvoient fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloient fort se mettre la religion devant, pour garde corps, et, s'il estoit possible, empruntoient quelque eschantillon de divinité, pour le soubstien de leur meschante vie.Doncques^almonée, si l'on croid à la sibylle de Virgile et son enfer, pour s'estre ainsi moçqué des gents et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le veid en l'arriére enfer,
Souffrant cruels torinents, pour vouloir iraiier
Les tonnerres du ciel, et feux de Jupiter.
Dessus quatre coursiers il s'en alloit.branslant
(Haut monté) dans son|K)ing un grand flambeau bruslanl,
Par les peuples gregeoit et dans le plein marché,
En faisant sa bravad' ; mais il entrepreuoit
Sur l'honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit :
L'insensé, qui l'orage et fouidre inimitable
CoiUrt'faisoil (d'airain, et d'un cours eflroyable
l)e chevaux cornepieds) du Père tout puissant ,
I^equel, bienlost après, ce grand mal punissant,
Lancea, non un flambeau, non pas une lumière
D'une torche de cire, avecques sa fumiere,
Mais par le rude coup d'une horrlWe tempeste.
Il le porta çà bas, les pieds par dessus teste. »
Si celuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traicté là bas , je crois que ceulx qui ont abusé de la religion pour estre meschants s'y trouveront encores à meilleures enseignes. Les nostres semèrent en France je ne sçais quoy de tel : des crapauds, des fleurs de lis, l'ampoule, l'oriflan; ce que de ma part, comment qu'il en soit, je ne veulx pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n'avons eu aulcune occasion de l'avoir mescreu, ayants tousjours des roys si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, encores qu'ils naissent roys, si semble-il qu'ils ont esté non pas faicts comme les aultres par la nature, mais choisis parle Dieu tout puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde dece royaume.
(1) ScÉT., dans la Vie de Vespasien, c. 7. C. ;* ViRC, Bnéide, VI, 558S.C.
Encores quand cela n'y seroit pas, si ne vouldrois-je pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ny l'espelucher si privement, pour ne tollir ce bel estât, où se pourra fort escrimer nostre poésie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, faicte toute à neuf, par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay ; qui en cela advancent bien tant nostre langue, que j'ose espérer que bientost les Grecs ni les Latins n'auront gueres, pour ce regard, devant nous, sinon possible que ledroict d'ainesse. Et certes je ferois grand tort à nostre rhythme (car j'use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist), pource qu'encores que plusieurs l'eussent rendue mechanique, toutesfois je veois assez de gents qui sont à mesme pour la r' anoblir, et luy rendre son premier honneur; mais je luy ferois , dis-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du'roy Clovis, auxquels desjà je veois, ce me semble, combien plaisamment, combien à son ayse, s'y esgayera la veine de nostre Ronsard, en sa Franciade. J'entends sa portée; je cognois l'esprit a^gu, je sçais la grâce de l'homme : il fera ses besongnes de l'oriflan, aussi bien que les Romains de leurs anciles, et des boucliers du ciel en basjectés,ce dict Virgile *: il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d'Erisichthone^ : il se parlera de nos armes encores dans la tour de Minerve. Certes je serois oultrageux de vouloir desmentir nos livres, et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d'où je ne sçais comment j'avois destourné le fil de mo» propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s'asseurer, n'ayent tousjours tasché d'accoustumer le peuple envers eulx, non pas seulement à l'obeïssance et servitude, mais encores à dévotion? Doncques ce que j'ay dict jusques icy, qui apprend les gonts à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et grossier populaire.
Mais maintenant je viens, à mon advis, à un poinct, lequel est le secret et le ressourd de la domination, le soubstien et fondement de la ty-
(1) Et lapsa ancilia cœlo.
ViRG., Éncide, VIII, 664.
(2) Tl y a dans Suidas ÈpixOovîcu gaaÙEÛovvoî, sods le règne d'Erlchtlionius ; et il s'agit des corbeilles des Panathénées. Il faut lire peut-être dans La Boëtie, leur pœiier d'Erichthotie. I. V. L.
VOLOMAIUE.
rannie. Qui pense que les hallebardes des gardes, lassiette du guet garde les tyrants, à mon jugemenl , se trompe fort : ils s'en aydent , comme je crois, plus pour la formalité et espoventail, que pour fiance qu'ils y ayent. Les archers gardent d'entrer dans les palais les mal-habiles qui n'ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuvent faire quelque entrepriuse. Certes, des empereurs romains il est aysé à compter qu'il n'y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque dangier par le secours de leurs archers, comme de ceulx là qui ont esté tué par leurs gardes. Ce ne sont pas lés bandes de gents à cheval, ce ne sont pas les compaignies de gents a pied, ce ne sont pas les armes, qui deffendent le tyran; mais, on ne le croira pas du premier coup, toutesfois il est vray, ce sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cmq qui luy tiennent le pais tout en servage. Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l'aureille du tyran et s'y sont approchésd'eulxmesmes,oubien ont esté appelés par luy, pour estre les complices de ses cruautés, les compaignons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptés, et communs au bien de ses pilleries. Ces six adressent si bien leur chef, qu'il fault, pour la société , qu'il soit meschant, non pas seulement de ses meschancetés, mais encores des leurs. Ces six ont six cents, qui proulitent soubs eulx et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents tiennent soubs eulx six mille, qu'ils ont eslevés en estât, auxquels ils ont fa.ct donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, à fin qu'ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, et facent tant de mal d'ailleurs, que ils ne puissent durer que soubs leur umbre, ny s'exempter que par leur moyen des loix et de la peine. Grande est la suite qui vient après de cela. Et qui vouidra s'amuser à devuider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste chorde, se tiennent au tyran, s'aydant d'iceHe ; comme, en Homère, Jupiter qui se vante, s'il tire la chaisne, d'amener vers soy touts les dieux . Delà venoit la creue du sénat soubs Jule, l'establissement de nouveaux estats , eslection d'offices ; non pas certes, à bien prendre, reformai ion de la justice, mais nouveaux soubstiens de la
tyrannie. En somme, l'on en vient là, par les faveurs, par les gaings ou regaings que l'on a avecques les tyranis. qu'il se treuvc (|uasi autant de gents auxquels la tyrannie sciubU; estre proufitable, comme do ceulx à qui la liberté seroit agréable. Tout ainsi que les médecins disent qu'à nostre corps, s'il y a quelque chose de gasté, dès lors qu'en aultre endroict il .s'y bouge rien ', il se vient aussi tost rendre ver-, ceste partie véreuse : pareillement , dès lors qu'un roi s'est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larroneaux et d'essaurillés*, qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une républicque, mais ceulx qui sont taxés d'une ardente ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour de luy et le soubsiiennent, pour avoir part au butin, et estre, soubs le grand tyran, tyranneaux eulx mesmes. Ainsi font les grands voleurs et les fameux coursaires : les uns descouvrent le paîs, les aultres chevalent' les voyageurs ; les uns sont en embusche, les aultres au guet ; les uns massacrent, les aultres despouiUent -, et encores qu'il y ayt entre eulx des prééminences, et que les uns ne soyent que valets, et les aultres les chefs de l'assemblée, si n'en y a-il à la fin pas un qui ne se sente du principal butin, au moins de la recherche. On dict bien que les pirates ciliciens ne s'assemblèrent pas seulement en si grand nombre, qu'il fallust envoyer contre eulx Pompée le grand , mais encores tirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités, aux havres desquelles ils se mettoienten grande seureté, revenants des courses ; et pour recompense leur bailloientquelqueproufît durecelement dekurs pilleries.
Ainsi le tyran asservit les subjects, les uns par le moyen des aultres, et est gardé par ceulx desquels, s'ils valoient rien, il sedebvroit garder ; mais comme on dict, pour fendre le bois il se faict des coings du bois mesme ; voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hallebardiers. Il n'est pas qu'eulx mesmes ne souffrent quelquefois de luy ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes , sont contents
(1) Il s'y fait quelque fermemation, quelque Uimeur. — De bouge. G.
i2) Privés de leurs oreilles.
(3) Powiuhent /et vogageart pour la détrousser. — Chei^aller uQ lioquoe coauneoo ckevait le* perdrix ; capturer. Nicoi
DE LA SERVITUDE
d'endurer du mal. pour en faire, non pas à celuy qui leur en faict, mais à ceulx qui endurent comme eulx, et qui n en peuvent mais. Et toutesfois, veoyant ces gents là, qui naquettent* le tyran, pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquefois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu'est-ce aultre chose de s'approcher du tyran, sinon que de se tirer •plus arrière de leur liberté, et, par manière de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude? Qu'ils mettentun petit à part leur ambition, qu'ils sedeschargent un peu de leur avarice ; et puis, qu'ils se regardent eulx mesmes, qu'ils se recognoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paisans, lesquels, tant qu'ils peuvent, ils foullcnt aux pieds,et en font pis que des forceats ou esclaves ; ils verront, dis -je, que ceulx là, ainsi mal menés, sont toutesfois, au prix d'eulx, fortunés et aulcunement libres. Le laboureur et l'artisan, pour tant qu'ils soyent asservis, en sont quites, en faisant ce qu'on leur dict: mais fe tyran veoid les aultres qui sont près de luy, coquinants et mendiants sa faveur ; il ne fault pas seulement qu'ils facent ce qu'il dict, mais qu'ils pensent ce qu'il veult, et souvent, pour luy satisfaire, qu'ils préviennent encoresses pensées. Ce n'est pas tout à eulx de luy obeïr, il fault encorcs luy complaire ; il fault qu'ils se rompent, qu'ils se tormentent, qu'ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis, qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qu'ils forcent leur complexion, qu'ils despouillent leur naturel ; il fault qu'ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeulx ; qu'ils n'ayent«ny yeulx, ny pieds , ny mains , que tout ne soit au guet pour espier ses volontés et pour descouvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heureusement? cela s'appelle-il vivre ? est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dis pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ayt le sens commun, ou, sans plus, la face d'un homme ? Quelle condition est plus misérable, que de vivre ainsi, qu'on n'ayt rien à soy, te-
H] Fialtenile tyran, lui font servilement la cour. On appelait naqiiet le garçon qui, dans le jeu de paume, sert les joueurs: ei c'est de ce mot, qui n'est plus eu usage, qu'a été formé naqveier ou nacqueler.
nant d'aultruy son ayse, sa liberté, son corps et sa vie ?
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens ; comme s'ils pouvoient rien gaigner qui feust à eulx, puis que ils ne peuvent pas dire d'eulx qu'ils soyent eulx mesmes. Et, comme si aulcun pouvoitrien avoir de propre soubs un tyran, ils veulent faire que les biens soyent à eulx, et ne se souviennent pas que ce sont eulx qui luy donnent la force pour oster tout à touts, et ne laisser rien qu'on puisse dire estre à personne. Ils veoyent que rien ne rend les hommes subjects à sa cruauté que les biens ^ qu'il n'y a aulcun crime envers luy digne de mort, que le de quoy ; qu'il n'ayme que les richesses ; ne defaict que les riches qui se viennent présenter comme devant le boucher, pour s'y offrir ainsi pleins et refaicts, et luy en faire envie. Ces favoris ne se doibvent pas tant souvenir de ceulx qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens et la vie ; il ne leur doibt pas venir en l'esprit combien d' aultres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceulx là les ont gardées. Qu'on descouvre toutes' les anciennes histoires ; qu'on regarde toutes celles de nostre souvenance; et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceulx qui ayants gaigné par mauvais moyens l'aureille des princes, et ayants ou employé leur mauvaisiié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceulx là mesmes ont esté anéantis ; et autant qu'ils avoient trouvé de facilité pour les eslever, autant puis après y ont-ils trouvé d'inconstance pour les y conserver. Certainement, en si grand nombre de gents qui ont esté jamais près des mauvais rois, il en est peu, ou comme point, qui n'ayent essayé quelquefois en eulx mesmes la cruauté du tyran qu'ils avoient devant attisée contre les aultres. Le plus souvent s'estant enrichis sous umbre de sa faveur, des despouilles d'aultruy, ils ont eulx mesmes enrichi les aultres de leur despouille. •
Les gents de bien mesme, si quelquesfois il s'en ireuve quelqu'un aymé du tyran, tant soyent-ils avant en sa grâce, tant reluise en eulx la vertu et intégrité qui , voire aux plus meschants, donne quelque révérence de soy quand on la veoid de près, mais ces gents de bien mesmes ne sauroient durer; et fault qu'ils se sentent du mal commun, et qu'à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un