LIVRE 1, CHAR WII
nos chairs et nos \ iandcs pstoicnt mortelles et venimeuses. Consuetudinis magna ris est : pernoctant venatores in nive ; in tnontibus uri se paiiuntur ; pugiles, cœstibus contusi, ne ingetniscunt quidem^.
Ces exemples estrangiers ne sont pas estranges, si nous considérons, ce que nous essayons- ordinairement, combien l'accoustumance hebete nos sens. 11 ne nous fault pas aller cbcrcher ce qu'on dict des voysins des cataractes du ÎS'il ; et ce que les philosophes estiment de la musique céleste, que les corps de ces cercles, estant solides, polis, et venants à se lescher et frotter l'un à l'autre en roulant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie, aux coupures et nuances de laquelle se manient les contours et changements des carolles des astres, mais qu'universellement les ouïes des créatures de çà bas, endormies, comme celles des ^Egyptiens, par la continuation de ce son, ne le peuvent appercevoir, pour grand qu'il soit ^ : les mareschaux, meiilniers, armuriers, ne scauroient demeurer au Druit qui les frappe, s'il les perceoit comme nous.
Mon collet de fleurs * sert à mon nez ; mais, après que je m'en suis vestu trois jours de suite, il ne sert qu'aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que nonobstant des longs intervalles et intermissions, l'accoustumance puisse joindre et establir l'efîect de son impression sur nos sens, comme essayent les voysins des clochiers. Je loge chez moy en une tour, où, à la diane et à la retraicte, une fort grosse cloche sonne touts les jours VAve Maria. Ce tintamarre estonne ma tour mesme : et aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m'apprivoise de manière que je l'oy sans offense, et souvent sans m'en esveiller.
(1) Rien de plus puissant que l'habitude. Passer les nuits au milieu des neiges, se bniler dans les montagnes au plus ardent soleil, Toila la vie des chasseurs. Ces athlètes qui se meurtrissentà coups de ceste ne poussent pas même un gémissement. Cic, Tusc. quœst., II, 17.
<i: C'est-à-dire, noiLs éprouvons. Montaigne emploie souvent le mol exsayer dans ce sens-là. Comme essayent les loysins des clochiers, dit-il quelques lignes plus bas ; cest-à-dire, comme tprowent les voisins des cloclters. G.
C) Tout ce passage, depuis l'exemple des cataractes du !(il, est imité de Ciccron, Songe de Scipion. Voy. les fragments du 1 raité de la République, VI, i l. J. V. L.
(4) C'est peut-être ce qu'on nommait collet de senteur, espèce 00 pourpoint de peau parfumée, à petites basques et sans manche* "...
Platon tansa un enfant qui jouoit aux noix* Il ioy respondit : « Tu me tanses de peu de chose. — L'accoustumance, répliqua Platon , n'est pas chose de peu *. » Je treuve que nos plus grands vices prennent leur ply dès nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C'est passetemps aux mères de veoir un enfant tordre le col à un poulet et s'esbattre à blecer un chien et un chat : et tel père est si sot de prendre à bon augure d'une ame martiale quand il veoid son fils gourmer injurieusement un païsan ou un laquay qui ne se deffend point ; et à gentillesse quand il le veoid affiner son compaignon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison : elles se germent là ; et s'elevent après gaillardement, et profitent à forceentre les mainsde la cbustume. Et est une très dangereuse institution d'excuser ces vilaines inclinations p^r la faiblesse de l'aage et legiereté du subject •. premièrement, c'est nature qui parle, de qui la voix est lors !plus pure et plus naïfv e qu'elle est plus graile et plus neufve : secondement, la laideur de la piperie ne despend pas de ladifference desescusauxespingles, elle despend de soy. Je treuve bien plus juste de conclure ainsi : «Pourquoy ne tromperoit ilaux escus puisqu'il trompe aux espingles ?" que comme ils font : « Ce n'est qu'aux espingles ; il n'auroit garde de le faire aux escus.» U fault apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en fault apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils les fuyent non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur ; que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu'ils portent.
Je sçais bien que pour m'estre duict, en ma puérilité, de marcher tousjours mon grand et plain chemin, et avoir eu à contre cœur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes jeux enfantins ( comme de vray il fault noter que les jeux des enfants ne sont pas jeux, et les fault juger en eulx comme leurs plus sérieuses actions ), il n'est passetemps si legier où je n'apporte, du dedans et d'mie propension naturelle
(1) DiOG. Laerce, m, 38. Mais Dioséiie Lacrce ne dit pas que la personne que Platon tai)ça fut un culani et qu'il jouât aux noix. Il dit qu'il joujit au dcz ; ce qui rend la rtpouse de platon bien plus iinporla:ilc. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
et sans estude, une extrême contradiction à tromper. Je manie les chartes pour les doubles ^ et tiens compte, comme pour les doubles doublons, lorsque le gaigner et le perdre, contre ma femme et ma fille, m'est indiffèrent, comme lorsqu'il va de bon. En tout et par tout, il y a assez de mes yeulx à me tenir en office; il n'y en a point qui me veillent de si près ny que je respecte plus.
Je viens de veoir chez moy un petit homme natif de Nantes, nay sans bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy debvoient les mains qu'ils en ont, à la vérité, à demy oublié leur office naturel. Au demourant, il les nomme ses mains; il trenche, il charge un pistolet et le lasche, il enfile son aiguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux chartes et aux dez, et les remue avecques autant de dextérité que sçauroit faire quelqu'aultre ; l'argent que je luy ay donné ( car il gaigne sa vie à se faire veoir ), il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. J'en veis un aultre, estant enfant, qui manioit un' espée à deux mains, et un' hallebarde, du ply du col, à faulte de mains; les jectoit en l'air, et les reprenoit; lanceoit une dague ; et faisoit craqueter un fouet aussi bien que charretier de France.
Mais on descouvre bien mieulx ses effects aux estranges impressions qu'elle faict en nos âmes, où elle ne treuve pas tant de résistance. Que ne peult elle en nos jugements et en nos créances? y a il opinion si bizarre (je laisse à part la grossière imposture des religions, dequoy tant de grandes nations et tant de suffisants personnages se sont veus enyvrés ; car ceste partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s'y perdre, à qui n'y est extraordinairement esclairé par faveur divine), mais d'aultres opinions, y en a il de si estranges qu'elle n'aye planté et estably par loix es régions que bon luy a semblé ? et est très juste ceste ancienne exclamation : Nonpudet physicum, id est speculatorem venatoremque naturœ^ ah animis consuetudine imbutis quœrere testimonium vefilatis ^ !
(1) Le double était une petite monnaie de cuivre qui ne valait qu'un double denier ; un doublon était une monnaie d'Espagne de la valeur d'une double plstole. E. J.
(9) Qudle honte à un physicien, qui doit poursuivre sans relâche les secrets de la nature, d'alléguer, pour des preuves de
! J'estime qu'il ne tumbe eh l'imagination huj maine aulcune fantasiesi forcenée, qui ne rencontre l'exemple de quelque usage publicque, et par conséquent que nostre raison n'esta ye et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le dos à celuy qu'on salue, et ne regarde l'on jamais celuy qu'on veult honnorer. Il en est où, quand le roy crache, la plus favorie des dames de sa court tend la main ; et, en aultre nation, les plus apparents qui sont autour de luy se baissent à terre pour amasser en du linge son ordure. Desrobbons icy la place d'un conte.
Un gentilhomme françois se mouchoit tousjours de sa main, chose très ennemie de nostre usage : deffendant là dessus son faict ( et estoit fameux en bons rencontres ), il me demanda quel privilège avoit ce sale excrément que nous allassions luy apprestant un beau linge délicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous : que cela debvoit faire plus de mal au cœur , que de le veoir verser où que ce feust, comme nous faisons toutes nos aultres ordures. Je trouvay qu'il ne parloit pas du tout sans raison : et m'avoit la coustume osté l'appercevance de ceste estrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est recitée d'un aultre pais. Les miracles sont selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature ; l'assuefaction endort la veue de nostre jugement : les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux que nous sommes à eulx, ny avecques plus d'occasion ; comme chascun advoueroit, si chascun sçavoit, après s'estre promené par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et les conférer sainement^ La raison humaine est une teincture infuse environ de pareil poids à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu'elles ; soyent ; infinie en matière, infinie en diversité, j Je m'en retourne.
Il est des peuples où, sauf sa femme et ses eu- 1 fants, aulcun ne parle au roy que par sarbatane. En une mesme nation, et les vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement. A quoy ceste auUre coustume qui est ailleurs a quelque relation ; la chasteté n'y est en prix que pour le service du mariage; car les filles
la vérité, ce qui n'est que prévention et coutume! Cic, A Xat.deor,,], 30. — 11 y a dans le texte petere au lieu de qmerert