LIVRE J, CUAP. XXIl
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IK'uvfiu uljanuunntT a lour poste, et, enssées, se faire avorter par médicaments [très, au veu d'un cbascun. Et ailleurs, si >i un marcliand qui se marie, touts les maruds conviés à la nopce couchent avecques iK)ust'e avant liiy ; et plus il y en a, plus a elle onueur et de recommandation de fermeté et de capacité; si un officier se jnarie, il en va de mesme; de mesme si c'est un noble; et ainsi des aultres : sauf si c'est un laboureur ou quelqu'un du bas peuple ; car lors c'est au seigneur à faire ; et si on ne laisse pas d'y recommander estroictement la loyauté pendant le mariage. Il en est où il se veoid des bordeaux publics de masles, voire et des mariages; où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont reng, non au combat seulement, mais aussi au commandement; où non seulement les bagues se portent au nez, aux lèvres, aux joues, et aux orteils des pieds ; mais des verges d'or bien poisantes au travers des tettins et des fesses ; où en mangeant on s'essuye les doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des pieds; où les enfants ne sont pas héritiers, ce sont les frères et nepveux, et ailleurs les nepveux seulement, sauf en la succession du prince ; où, pour régler la communauté des biens qui s'y observe, certains magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres et de la distribution des fruicts, selon le besoing d'un chascun ; où l'on pleure la mort des enfants et festoyé l'oncelle des vieillards ; où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs lemmes ; où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les aultres non ; où l'on estime si mal de la condition des femmes que l'on y tue les femelles qui y naissent, et achepte l'on, des voysins, des femmes pour le besoing; où les maris peuvent répudier, sans alléguer aulcune cause; les femmes non, pour cause quelconque; où les maris ont loy de les vendre si elles sont stériles ; où ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, jusques à ce qu'il se forme comme en bouillie, laquelle ils meslent à leur vin et la boivent ; où la plus désirable sépulture est d'estre mangé des chiens; ailleurs, des oyseaux; où l'on croit que les âmes heureuses vivent en toute liberté en des champs plaisants, fournis de toutes commodités, et que ce sont elles qui font cest écho que nous oyons ; où ils combattent en l'eau et tirent seu-
rement de leurs ai-cs en nageant ; où , pour signe de subjection, il fault haulser les espaules et baisser la teste, et deschausser ses souliers quand on entre au logis du roy ; où les eunuques, qui ont les femmes religieuses en garde, ont encores le nez et les lèvres à dire*, pour ne pouvoir estre aymés ; et les presbtres se crèvent les yeulx pour accointer les daimons et prendre les oracles ; où chascun faict un dieu de ce qu'il luy plaist ; le chasseur, d'un lyon ou d'un regnard ; le pescheur, de certain poisson ; et des idoles de chasque action ou passion humaine ; le soleil, la lune, et la terre sont les dieux principaulx; la forme de jurer, c'est toucher la terre regardant le soleil; et y mange l'on la chair et le poisson crud ; où le grand serment, c'est jurer le nom de quelque homme trespassé qui a esté en bonne réputation au païs, touchant de la main sa tumbe ; où les est renés annuelles que le rov envoyé aux princes ses vassaux, touts les ans, c'est du feu ; lequel apporté, toutlevieil feu est esteint; et de ce feu nouveau, le peuple, despendant de ce prince, en doibt venir prendre chascun pour soy, sur peine de crime de leze majesté; où, quand le roy, pour s'adonner du tout à la dévotion, se retire de sa charge, ce qui advient souvent, son premier successeur est obligé d'en faire autant, et passe le droict du royaume au troisiesme successeur; où l'on diversifie la forme de la police^, selon que les affaires semblent le requérir ; on dépose le roy, quand il semble bon ; et luy substitue l'on des anciens à prendre le gouvernail de Testât ; et le laisse l'on par fois aussi es mains de la commune; où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptisés ; où le soldat qui, en un ou divers combats, est arrivé à présenter à son roy sept testes d'ennemis, est faict noble; où l'on vit soubs ceste opinion si rare et insociable de la mortalité des araes; où les femmes s'accouchent sans plaincte et sans effroy ; où les femmes, en l'une et l'aultre jambe, portent des grèves ^ de cuivTe ; et, si un pouil les mord, sont tenues par debvoir de magnanimité de le remordre; et n'osent espouser, qu'elles n'ayent offert à leur roy, s'il le veut, leur pucellage; où l'on salue mettant le doigt à terre, et puis le haulsant vers
I li: De nuÀm. C'c»t de la que veuail l'aDcicn mot du paU»,
tilre adiré, pièce adirée.
'-. &'i Du gotaerucment.
' '3i Dct bottines ou armures de janbes.
ESSAIS DE
Ir nd; où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules ; elles pissent debout, les hommes accroupis; où ils envoyent de leur sang en signe d'amitié, et encensent, comme les dieux, les hommes qu'ils veulent honnorer; où non seulement jusques au quatriesme degré, mais en aulcun plus eslongné, la parenté n'est soufferte aux mariages; où les enfants sont quatre ans à nourrice, et souvent douze; et là mesme il est estimé mortel de donner à l'enfant a tetter tout le premier jour ; où les pères ont charge du chast i ment des masles, et les mères, à part, des femelles; et est le chastiment de les fumer pendus par les pieds ; où on faict circoncire les femmes; où l'on mange toutes sortes d'herbes sans aultre discrétion que de refuser celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur ; où tout est ouvert, et les maisons, pour belles et riches qu'elles soyent, sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme; et sont les larrons doublement punis qu'ailleurs; où ils tuent les pouils avec les dents comme les magots, et trouvent horrible de les veoir escacher soubs les ongles ; où l'on ne coupe en toute la vie ny poil ny ongle ; ailleurs, où l'on ne coupe que les ongles de la droicte, ceulx de la gauche se nourrissent par gentillesse; où ils nourrissent tout le poil du çosté droict tant qu'il peult croistre, et tiennent raz le poil de l'aultre costé; et en voysines provinces, celle icy nourrit le poil de devant, celle là le poil de derrière, et rasent l'opposite; où les pères prestent leurs enfants, les maris leurs femmes, à jouyr aux hostes, en payant ; où on peult honnestement faire des enfants à sa mère, les pères se mesler à leurs filles et à leurs fils; où aux assemblées des festins ils s'entreprestent, sans distinction de parenté, les enfants les uns aux aultres; icy on vit de chair humaine; là c'est office de pieté de tuer son père en certain aage; ailleurs les pères ordonnent, des enfants encores au ventre des mères, ceulx qu'ils veulent estre nourris et conservés, et ceulx qu'ils veulent estre abandonnés et tués ; ailleurs les vieux maris prestent leurs femnies à la jeunesse pour s'en servir; et ailleurs elles sont communes sans péché; voire, en tel pais, portent pour marque d'honneur autant de belles houppes frangées au bord de leurs robbes qu'elles ont accointé de masles. N'a pas faict la coustume encores une chose publique de femmes à part? leur a elle pas mis les armes à
MONTAIGNE
la main? faict dresser dès armées et livrer des battailles? Et, ce que toute la pliilosophie ne peult planter en la teste des plus sages, ne l'apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus *' grossier vulgaire? car nous sçavons des nations entières où non seulement la mort est oit mesprisée, mais festoyée; où les enfants de sept ans souffroicnt à estre fouettés jusques à la mort sans changer de visage; où la richesse estoit en tel mespris que le plus chestif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras pour amasser une bourse d'escus. Et sçavons des régions très fertiles en toutes façons de vivres, où loutesfois les plus ordinaires mets et les plus savoureux, c'estoient du pain, du nasitort et de l'eau. Feit elle pas encores ce miracle en Cio, qu'il s'y passa sept cents ans sans mémoire que femme ny fille y eust faict faulte à son honneur < ?
Et somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle ne face ou qu'elle ne puisse ; et avecques raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, «la royne et emperiere du monde 2. » Celuy qu'on rencontra battant son père, respondit que c'estoit la coustume de sa maison ; que son père avoit ainsi battu son ayeul; son ayeul, son bisayeul; et, montrant son fils: « Cestuy cy me battra quand il sera venu au terme de l'aage où je suis ; » et le père, que le fils tirassoit et abouloit emmy la rue, luy commanda de s'arrester à certain huis, car luy n'avoit traisné son père que jusques là; que c'estoit la borne des injurieux traictements héréditaires que les enfants avoient en usage de faire aux pères, en leur famille. Par coustume, dit Aristote^, aussi souvent que par maladie, des femmes s'arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre; et, plus par coustume que par nature, les masles se meslent aux masles.
Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume; chascun, ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et receues autour 1
(I) Ces nombreux exemples sont empruntés d'Hérodote, de * Xénophon, dePlularque, de SextusEmpiricus, de Vaière Maxi- 'nie et des ouvrages alors publiés sur l'^Unérique et sur l'Asie. J. V. L.
{2) C'estcequtr'indareaditdelaloi.NiaoçiTâvTwvpaoïXEÙî, HÉRODOTE, HI, 58. Mais Hérodote, en cilant ces paroles, donne aussi à voixc; le sens de coutume. J.V. L.
!3) morale à Xicomaque, VU, 6. C
LfVRE y CHAP. XXII.
de lay, ne s'en peult desprendre sans remors, ny s'y appliquer sans applaudissement. Quand ceulx de Crète vouloient, au temps passé, inauldire quelqu'un, ils prioient les dieux de l'engager eu quelque mauvaise coustume*.
Mais le principal effect de sa puissance, c'est de nous saisir et empiéter de telle sorte quà peine soit il en nous de nous r'avoir de sa prinse et de r'entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons avec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se présente en cest estât à nostre première veue, il semble que nous soyons nayz à la condition de suy\re ce train; et les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos pères, il semble que ce soyent les générales et naturelles : par où il advient que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la raison; Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souvent !
Si, comme nous, qui nous estudions, avons apprins de faire, chascun, qui oid une juste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre, chasctin trouveroit que ceste cy n'est pas tant un bon mot qu'un bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son jugement : mais on reçoit les advis de la vérité et ses préceptes comme adressés au peuple, non jamais à soy ; et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa mémoire, très sottement et très inutilement. Revenons à l'empire de la coustume.
Les peuples nourris à la liberté, et à se commander eulx mesmes, estiment toute aultre forme de police monstrueuse et contre nature : ceux qui sont duicts à la monarchie en font de mesme; et, quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu'ils se sont avecques grandes difficultés desfaict de l'importunité d'un maistre, ils courent à en replanter un nouveau avecqaes pareilles difficultés, pour ne se pouvoir resouldre de prendre en haine la maistrise. C'est par l'entremise de la coustume que chascun est content du lieu où nature l'a planté ; et les sauvages d'Escosse n'ont que faire de la Touraine, ny les Scythes de la Thessalie. Darius demandoit à quelques Grecs pour combien ils vouldroient prendre la
1' .Val. SlArmE. ^Il.a.fx/. 15. J. V. L.
MoKTAIGJfE.
coustume des Indes, de manger leurs pères trespassés (car c'estoit leur forme, estimants ne leur pouvoir donner plus favorable sépulture que dans eulx mesmes); ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient : mais s'estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon et prendre celle de Grèce, qui estoit de brusler les corps de leurs pères, il leur feit encores plus d'horreur'. Chascun en faict ainsi, d'autant que l'usage nous desrobe le vray visage des choses.
Kil adeo magnum, nec tam mirabile quidquam Principio, quod non minuant mirarier omties Paullaiim'.
Aultrefois, ayant à faire valoir quelqu'une de nos observations, et receue avecques résolue auctorité bien loing autour de nous, et ne voulant point, comme il se faict, l'establir seulement par la force des loix et des exemples, mais questant tousjours jusques à son origine, j'y trouvay le fondement si foible qu'à peine que je ne m'en degoustasse moy, qui avois à la confirmer en aultmy. Cest ceste recepte par laqpielle Platon entreprend de chasser les desnaturées et preposteres amours de son temps, qu'il estime souveraine et principale, à savoir : que l'opinion publicque les condemne, que les poètes, que chascun en face des mauvais contes; recepte par le moyen de laquelle les plus belles filles n'attirent plus l'amour des pères, ny les frères plus excellents en beauté l'amour des sœurs; les fables mesmes de Thyestes, d'OEdipus, de Macareus, ayant avecques le plaisir de leur chant infus ceste utile créance en la tendre cervelle des enfants 3, De vray, la pudicité est une belle vertu, et de laquelle l'utihté est assez cogneue ; mais de la traicter et faire valoir selon nature, il est autant malayse comme il est aysé de la faire valoir selon l'usage, les loix et les préceptes. Les premières et universelles raisons sont de difficile perscrutation ; et les passent nos maistres en escumant ; ou, en ne les osant pas seulement taster, se jectent d'abordée dans la franchise de la coustume; là ils s'enflent et triumphent à bon
(I) HÉaODOTK, m, 58. J. V. L.
<3) U D'est rieu de si grand, rieo de si admirable an premkr abord que |)cu à peu l'on ne regarde avec moins d'admiration. LccR., n, 1087.
(ô) PUTOM, LiAs, vm, 6, édit. d'Henri Etienae, t. U, p. S3B; édit. de M. .\5t, p. 310. J. V. L .
ESSAIS DE MONTAIGNE
compte. Ceulx qui ne se veulent laisser tirer hors ceste originelle source faillent encore plus, et s'obligent à des opinions sauvages; tesmoing Chrysippus*, qui sema, en tant de lieux de ses escripts, le peu de compte en quoy il tenoit les conjonctions incestueuses, quelles qu'elles feussent.
Qui vouldra se desfaire de ce violent préjudice de la coustume, il trouvera plusieurs choses receues d'une resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en la barbe chenue et rides de l'usage qui les accompaigne : mais ce masque arraché, rapportant les choses à la vérité et à la raison, il sentira son jugement comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus seur estât. Pour exemple, je luy demanderay lors quelle chose peult estre plus estrange que de veoir un peuple obligé à suyvre les loix qu'il n'entendit oncques ; attaché en touts ses affaires domestiques, mariages, donations, testaments, ventes et achapts, à des règles qu'il ne peult sçavoir, n'estants escriptes ny publiées en sa langue, et desquelles, par nécessité, il luy faille acheter l'interprétation et l'usage : non selon l'ingenîeuse opinion d'Isocrates^, qui conseille à son roy de rendre les traficques et négociations de ses subjects libres, franches et lucratives, et leurs débats et querelles onéreuses, chargées de poisants subsides ; mais selon une opinion prodigieuse, de mettre en traficque la raison iilesme, et donner aux loix cours de marchandises. Je sçay bon gré à la fortune dequoy, comme disent nos historiens, ce feust un gentilhomme gascon et de mon pays, qui le premier s'opposa à Charlemaigne nous voulant donner des loix latines et impériales.
Qu'pst il plus farouche que de veoir une nation où, par légitime coustume, la charge de juger se vende 3, et les jugements soyent payés à purs deniers comptants, et où légitimement la justice soit refusée à qui n'a dequoy la payer; et ayt ceste marchandise si grand crédit qu'il se face en une police un quatriesme estât de gents maniants les procès, pour joindre aux trois anciens, de l'église, de la noblesse, et du peuple; lequel estât, ayant la charge des lôix et souveraine auctorité des biens et des vies, face un corps à part de celuy de la noblesse :
(1) Sextcs Empiriccs, Pyrrhon. Hijpottjp., 1, 14. G. /â/ Disc, à Nicoclès, édit. d'Henri Etienne, p. 18. G. \S) l)oji:iin le chancelier Du Prat, sous François 1er.
d'où il advienne qu'il y ayt-dôtibles loix, celles de l'honneur et celles de la justice, en plusieurs choses fort contraires; aussi rigoureusement condemnent celles là un démenti souffert comme celles icy un démenti revenché ; par le debvoir des armes, celuy là soit dégradé d'honneur et de noblesse, qui souffre une injure, ei par le debvoir civil, celuy qui s'en venge encoure une peine capitale ; qui s'adresse aux loix pour avoir raison d'une offense faicte à son honneur, il se deshonnore, et qui ne s'y adresse, il en est puny et chastié par les loix : et de ces deux pièces si diverses, se rapportants toutesfois à un seul chef, ceulx là ayent la paix, ceulx cy la guerre, en charge; ceulx là ayent le gaing, ceulx cy l'honneur ; ceulx là le sçavoir, ceulx cy la vertu; ceulx là la parole, ceulx cy ^ l'action; ceulx là la justice, ceulx cy la vaillance; ceulx là raison, ceulx cy la force; ceulx là la robbe longue, ceulx cy la courte, en partage?
Quant- aux choses indifférentes, comme vestements , qui les vouldra ramener à leur vraye fin , qui est le service et commodité du corps, d'où despend leur grâce et bienséance originelle, pour les plus fantastiques à mon gré qui se puissent imaginer, je leur donray entre aultres nos bonnets quarrés, ceste longue queue de veloux plissé qui pend aux testes de nos femmes avecques son attirail bigarré, et ce vain modèle et inutile d'un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public. Ces considérations ne destournent pourtant pas un homme d'entendement de suyvre le style commun*; ains au rebours, il me semble que toutes façons escartées et particulières partent plustost de folie ou d'affectation ambitieuse que de vraye raison; et que le sage doibt au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance déjuger librement des choses ; mais, quant au dehors, qu'il doibt suyvre entièrement les façons et formes receues. La société publicque n'a que faire de nos pensées ; mais le demeurant, comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie, il la fault prester et abandonner à son service et aux opinions communes ; comme ce bon et grand Socrates refusa de sauver sa vie par la désobéissance du ma-
(i; Dans le chapitre 5 du livre m, Montaigne revient sur cd i idées et les développe. A. D.
. LIVRE I, CHAP. XXÎI.
gistrat, voire d'un magistrat très injuste et très inique ; car c'est la régie des règles, et générale loy des loix, que chascuii observe celle du lieu où il est:
Ns'ù&i; (lïMi^àUTOÎa'.y f'^uptotf xoùovi.
l'n voicy d'une aultre cuvée. Il y a grand double si! se peult trouver si évident proufit au -changement d'une loy receue, telle qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer ; d'autant qu'une police c'est comme un bastiment de diverses pièces joinctes ensemble d'une telle liaison qu'il est impossible d'en esbranler une que tout le
ips ne s'en sente. Le législateur des Thuriens^ ordonna que quiconque vouldroit ou abolir une des vieilles Iclx, ou en establir une nouvelle, se presenteroit au peuple la chorde au col, à fin que, si la nouvelleté n'estoit approuvée d'un chascun, il feust incontinent estranglé ; et celuy de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens une promesse asseurée de n'enfreindre anlcune de ses ordonnances '.L'ephore qui coupa si rudement les deux chordes que Phrynis* avoit adjousté à la musique, ne s'esmoie pas si elle en vault mieux, ou si les accords. en sont mieulx remplis ; il luy suffît, pour les condemner, que ce soit une altération de la vieille façon. C'est ce que signifîoit ceste espée rouillée de la justice de Marseille^.
Je suis desgouté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte ; et ay raison, car j'en ay veu des effets très dommageables ; celle qui nous presse depuis tant d'ans^, elle n'a pas tout exploicté; mais on peult dire avec apparence que par accident elle a tout produict et engendré, voire et les mauLx et ruynes qui se font depuis, sans elle et contre elle; c'est à elle à n'en prendre au nez^;
Beu : paiior telis vulnera fada mets * .'
II) Il est beau d'obéir aux lois de son pays.
Excema ex iragoed. grcecis, Hiig. Groiio inlerpr., ICifi, in- 4o, p. 937.
1% Charondas. Diodore de Sicile, xn, 24. C.
(3) Plutarqce, Lycitrgue, c. 22. C.
(4) Phryrdx, de Milylène, célèbre joueur de cithare, ajouta en effet deux cordes à cet instrument, qui n'en avait d'abord que sept; et Aristophane, dans sa comédie des Kitées, lui reproche d'avoir substitué des airs mous et efTéminés à une musique noble et mâle. E. J.
»5; Val. Maxime, 11, 6, 7. C.
(6i Vingt-cinq ou trente ans, édil. de 1588, in-4o, fol. 42. X A meure tout cela sitr son compte. C. >< Ah ! c'est de moi que vient tout le mal que j'endure! Ovide, Epist. PhijUidis Demnnhoor.H ,\ 48.
Ceux qui donnent le bransle à un estât sont volontiers les premiers absorbés en sa ruyne; le fruict du trouble ne demeure gueres à celui qui l'a esmeu ; il bat et brouille l'eau pour d'aultres pescheurs. La liaison et contexture de ceste monarchie et ce grand bastiment ayant esté desmis et dissoult, notamment sur ses vieux ans, par elle, donne tant qu'on veult d'ouverture et d'entrée à pareilles injures; la majesté royalle s'avalle plus difficilement du sommet au milieu qu'elle ne se précipite du milieu à fond. Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux de se jecter en des exemples desquels ils ont senty et puny l'horreur et le mal ; et s'il y a quelque degré d'honneur, mesme au mal à faire., ceul.x cy doibvent aux aultres la gloire de l'invention et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouvelles desbauches puisent heureusement, en ceste première et féconde source, les images et patrons à troubler nostre police; on lit en nos loix mesme, faictes pour le remède de ce premier mal, l'apprentissage et l'excuse de toutes sortes de mauvaises entreprinses ; et nous advient ce que Thucydides i dict des guerres civiles de sou temps, qu'en faveur des vices publicques on les baptisoit de mots nouveaux plusdoulx pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrays tiltres ; c'est pourtant pour reformer nos consciences et nos créances! honesta oratio esl^. Mais le meilleur prétexte de nouvelleté est très dangereux : Adeô nihil motum ex antiquo,probabile est^! Si me semble il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et presumption d'estimer ses opinions jusques là que, pour les establir, il faille renverser une paix publicque et introduire tant de maulx inévitables, et une si horrible corruption de moeurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'estat en chose de tel poids, et les introduire en son païs propre. Est ce pas malmesnagé d'advancer tant de vices certains et. cogneus pour combattre des erreurs contestées et debattables? est il quelque pire espèce de vices que ceulx qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance? Le sénat osa donner en
(1)Liv. m, chap.52. c.
2) Le prétexte est honnête. Térekce, Andr.,acl. I, oc. 1. V.M4.
(3* Tant il est vrai que nous avons toujours tort ne cliaiftef les institutions de nos pères. Tit. Lit., XXXIV, Kl
ESSAIS DE MONTAIGNE
payement cestedesfaicte, sur le différend d'entre luy et le peuple, pour le ministre de leur religion, ad deos id magis quàm ad se pertinere ; ipsos visuros ne sacra sua polluantur * ; conformément à ce que respondit l'oracle à ceulx de Delphes, en la guerre medoise, craignants l'invasion des Perses ; ils demandèrent au dieu ce qu'ils avoient à faire des trésors sacrés de son temple, ou les cacher, ou les emporter ; il leur respondit qu'ils ne bougeassent rien, qu'ils se souciassent d'eulx; qu'il estoit suffisant pour prouveoir à ce qui luy estoit propre 2.
La religion chrestienne a toutes les marques d'extrême justice et utilité, mais nulle plus apparente que l'exacte recommandation de l'obeissance du magistrat et manutention des poUces. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui, pour establir le salut du genre humain, et conduire ceste sienne glorieuse victoire contre la mort et le péché, ne • l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique, et a soubmis son progrès, et la conduicte d'un si hault effect et si salutaire, à l'aveuglement et injustice de nos observations et usances, y laissant courir le sang innocent de tant d'esleus ses favoris, et souffrant une longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable ! Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suyt les formes et les loix de son pais et celuy qui entreprend de les régenter et changer ; celuy là allègue pour son excuse la simplicité, l'obéissance et l'exemple ; quoy qu'il face, ce ne peult estre malice; c'est, pour le plus, malheur : Quis est enim guem non moveat clarissimis monumentis testata consignataque antiquitas^'i oultre ce que dict Isocrates'*, que la défectuosité a plus de part à la modération que n'a l'excès ; l'autre est en bien plus rude party; car qui se mesle de choisir et de changer usurpe l'auctorité de juger, et se doibt faire fort de veoir la faulte de ce qu'il chasse et le bien de ce qu'il introduict.
Ceste si vulgaire considération m'a fermy en mon siège, et tenu ma jeunesse mesme, plus
'D Que cette affaire intéressait les dieux plus qu'eux-mêmes ; ces dieux, disaieiu-ils.sauront bien empêcher la profanation de leur culte. Tit. Liv., X, G.
m HÉRODOTE, Vm, 5C. J. V. L.
13) Qui pourrait ne pas respecter une antiquité qiii nous a été Conservée et transmise par les plus éclatants témoignages? CicÉRON, de Divin., 1, 40.
[U) Disc, à yicoclés.pag, 21. C.
téméraire, en bride, de ne charger mes espaules d'un si lourd faix que de me rendre respondant d'une science de telle importance, et oser en ceste cy ce qu'en sain jugement je ne pourrois oser en la plus facile de celles ausquelles on m'avoit instruict, et ausquelles la témérité de juger est de nul préjudice; me semblant très inique de vouloir soubmettre les constitutions et observances publicques et immobiles à l'instabilité d'une privée fantasie ( la raison privée n'a qu'une jurisdiction privée ), et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles; ausquelles encores que l'humaine raison ayt beaucoup plus de commerce, si sont elles souverainement juges de leurs juges, et l'extrême suffisance sert à expliquer et estendre l'usage qui en est receu, non à le détourner et innover. Si quelquesfois la providence divine a passé par dessus les règles ausquelles elle nous a nécessairement astreincts, ce n'est pas pour nous en dispenser : ce sont coups de sa main divine, qu'il nous fault non pas imiter, mais admirer ; et exemples extraordinaires, marqués d'un exprès et particulier adveu, du genre des miracles, qu'elle nous offre pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de nos ordres et de nos forces, qu'il est folie et impieté d'essayer à représenter, et que nous nedebvons pas suyvre mais contempleraveestonnement; actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunément : Quùm de religione agitur, Ti. Coruncanium^ P. Scipionem , P. Scœvolam pontifices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrysippum sequor K Dieu le sçacheen nostre présente querelle, oiî il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'avoir exactement recogneu les raisons et fondements de l'un et l'aultre party : c'est un nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute ceste aultre presse, où va elle? soubs quelle enseigne se jecte elle à quartier? Il advient de la leur comme des aultres médecines foibles et mal appliquées : les humeurs qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschauffées, exaspérées et aigries par le conflit ; et si nous est demeurée
(1) En matière de religion, j'écoule Tib. Coruncanius, P. Scipion, P. Scévola, souverains pontifes, et non pas Zenon, Cléanthe ou Chrysippe. Cic, de Xat. dcor., III. 2.
LIVRK I, CHAP. XXII.
dans le corps : elle tf a sceu nous purger par sa foiblfesse, et nous a cependant affoiblis ; en manière que nous ne la pouvons vuider non plus, et ne recevons de son opération que des douleurs longues et intestines.
Si est ce que la fortune, reservant tousjours son auctorité au dessus de nos discours, nous présente aulcunesfois la nécessité si urgente qu'il est besoing que les loix lui facent quelque place : et, quand on résiste à l'accroissance d'une innovation qui vient par violence à s'introduire, de se tenir en tout et partout en bride et en règle contre ceulx qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peult advancer leur desseing, qui n'ont ny loy ny ordre que de suyvre leur advantage, c'est une dangereuse obligation et inégalité.
Aditiim nocendi perfido prœsial fides ■ :
d'autant que la discipline ordinaire d'un Estât, qui est en sa santé, ne pourveoit pas à ces accidents extraordinaires; elle présuppose un corps qui se tient en ses principaulx membres et offices, et un consentement à son observation et obéissance. L'aller légitime est un aller froid, poisant et contrainct, et n'est pas pour tenir bon à un aller licencieux et effréné. On sçait qu'il est encores reproché à ces deux grands personnages, Octavius et Caton, aux guerres civiles, l'un de Sylla, l'aultre de César, d'avoir plustost laissé encourir toutes extrémités à leur patrie que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer : car, à la vérité, en ces dernières nécessités où il n'y a plus que tenir, il seroit à l'adventure plus sagement faict de baisser la teste et prester un peu au coup, que s'aheurtant, oultre la possibilité, à ne rien relascher, donner occasion à la violence de fouler tout aux pieds ; et vauldroit mieulx faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent, puis qu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. Ainsi feit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vingt et quatre heures - ; et celuy qui remua pour ceste fois un jour du calendrier ; et cest aultre ^ qui du mois de juin feit le second may. Les Lacedemoniens mesmes,
il) Se fier à un perfide, c'est lui donner naoyen de nuire. Se>., iJtdfp , act 111, V. 686.
fH Cesidgesilas, dans rtuTAKOCB, Apof^hegmeides Lacedemoniens et lie d'AqèsUas. C.
3 AJeiaudre-le-Grand. Voy. Plctakqce Alejc., c. 5. C.
tant religieux observateurs des ordonnances de leur païs, estants pressés de leur loy qui deffendoit d'eslire par deux fois admirai un mesme personnage, et de l'aultre part leurs affaires requérants de toute nécessité que Lysander prinst de rechef ceste charge, ils feirent bien un Aracus admirai, mais Lysander surintendant de la marine ^ : et de mesme subtilité, un de leurs ambassadeurs, estant envoyé vers les Athéniens pour obtenir le changement de quel qu'ordonnance, et Pericles luy alléguant qu'il estoit deffendu d'oster le tableau où une loy estoit une fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d'autant que cela n'estoit pas deffendu 2. C'est ce dequoy Plutarque loue Philopcemen^, qu'estant nay pour commander, il scavoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la nécessité publicque le requeroit.