CHAPITRE XXIII
Divers événements de mesme conseil.
Jacques Amyot, grand aumosnier de France, me recita un jour ceste histoire à l'honneur d'un prince des nostres ( et nostre estoit il à très bonnes enseignes, encores que son origine feust estrangiere ^ ), que durant nos premiers troubles, au siège de Rouan, ce prince ayant esté adverty, par laroyne mère du roy, d'une entreprinse qu'on faisoit sur sa vie, et instruict particulièrement par ses lettres, de celuy qui 1 la debvoit conduire à chef, qui estoit un gen- I tiUîomme angevin, ou manceau, fréquentant lors ordinairement pour cest effect la maison . de ce prince, il ne communiqua à personne cest advertissement : mais se promenant l'endemain au mont Saincte Catherine, d'où se faisoit nostre batterie à Rouan ( car c'estoit au temps que nous la tenions assiégée ), ayant à ses costés le dit seigneur grand aumosnier et un aultre evesque, il apperceut ce gentilhomme qui luy avoit esté remarqué, et le feit appeler. Comme il feut en sa présence, il luy dict ainsi, le veoyant desjà pasUr et frémir des alarmes
(Il l'LCTARQiE, rie de 1.y$andre,c.A. C
(2.1 Plctarqce, vie de Péricléi.c. 18. C.
(5; Daos la comparaison de T. Q. FlamimuusatecPhiiopœmen, vers la fin. C.
(4} Le duc de Guise, sumoiuniê le Balafre, de b makioa de Lorraine. — Au siège de F.oue», eu 1669.
ESSAIS DE MOJNÏÂIGINE,
de sa conscience : « Monsieur de tel lieu, vous vous doublez bien de ce que je vous veulx, et vostre visage me le montre. Vous n'avez rien à me cacber; car je suis instruict de vostre affaire si avant que vous ne feriez qu'empirer vostre marché d'essayer à le couvrir. Vous sçavez bien telle chose et telle ( qui estoyent les tenants et aboutissants des plus secrettes pièces de ceste menée ) : ne faillez, sur vostre vie, à me confesser la vérité de tout ce desseing. »» Quand ce pauvre homme se trouva prins et convaincu ( car le tout avoit esté descouvert à la royne par l'un des complices ), il n'eut qu'à joindre les mains et requérir la grâce et miséricorde de ce prince, aux pieds duquel il se voulut jecter ; mais il l'en garda, suyvant ainsi son propos i : « Venez ça ; vous ay je aultrefois faict desplaisir ? ay je offensé quelqu'un des vostres par haine particulière ? Il n'y a pas trois semaines que je vous cognoy ; quelle raison vous a peu mouvoir à entreprendre ma mort?» Le gentilhomme respondit à cela, d'une voix tremblante, que ce n'estoit aulcune occasion particulière qu'il en eust, mais l'interest de la cause générale de son party, et qu'aulcuns luy avoient persuadé que ce seroit une exécution pleine de pieté, d'extirper, en quelque manière que ce feust, un si puissant ennemy de leur religion. « Or, suyvit ce prince, je vous veulx montrer combien la religion que je tiens est plus doulce que celle dequôy vous faicte profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouïr, n'ayant receu de moy aulcune offense ; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m'avoir voulu tuer sans raison. Allez vous en, retirez vous ; que je ne vous veoye plus icy : et, si vous estes sage, prenez doresnavant en vos entreprinses des conseillers plus gents de bien que ceulx là. »
L'empereur Auguste^, estant en la Gaule, récent certain advertissement d'une conjuration que luy brassoit L. Cinna : il délibéra de s'en venger, et manda pour cest effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre
il) 1 oui ceci st' trouve dam un livre iiiliiulé la Fortune de la toHr,roinpose par le sieur de Dainpiiiarlin, aiicicii courlisaii du regiie de Henri IIl iliv. II,pag. 139). G.
'■2) Voyez Sl>«. dans son traité de ta Clémence, l, 9, d'où cette liistoiri- a eie transportée ici mot pour mot. On connaît l'imilalion de CorneHie.
deux, il la passa avecques grande inquiétude, considérant qu'il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepvcu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : «• Quoy doncques, disoit il, sera il vray que je demeuiPeray en crainte et en alarme, et que je lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son aysc? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste que j'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et après avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant délibéré non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» caria conjuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Après cela, s'estanl tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit à soy mesme : » Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gents que tu meures? n'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautés? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver?»» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : » Et les conseils des femmes y seront ils receus? luy dict elle : fay ce que font les médecins ; quand les receptes accoustumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité tu n'as jusques à ceste heure rien proufîté; Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Cœpio, Murena; Egnatius, Cœpio : commence à expérimenter comment te succéderont la doulceur et la clémence. Cinna est convaincu ; pardonne lay : de te nuire désormais il ne pourra, et proufitera à ta gloire. »» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur; et, ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avoit assignés au conseil, commanda qu'on feist venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Cinna, il luy parla en ceste manière : « En premier Heu, je te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps pas mon parler; je te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement l'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, je te sauvay, je te meis entre mains touls les biens, et t'ai enfin rendu si accommodé et si aysé que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l'office du sacerdoce que
LIVKE l, CHAP. XXlll.
tu me 'demandas, je te roétroyay, l'ayant reliisé à d'aultres, desquels les pères avoyent l'iusjours combattu avecqùcs moy. T'ayant si Il Tt: obligé, tu as entreprins de me tuer.» A (|uoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esl'Mgné duae si inescbante pensée : «Tu ne me liens pas, Cihn», ce que tu m'avois promis, ^uyvit Auguste; tu m'avois asseuré que je ne roy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de 11 ic tuor en tel lieu, tel jour, en telle compaigiiie, et de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour unir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : ** Pourquoy, adjousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il \ a bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peuLx pas seulement delïendre ta maison, et perdis dernièrement un procès par la faveur I d'un simple libertin*. Quoy ! n'as tu moyen nv 1 pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Ce- I sar? Je le quitte, s'il n'y a que moy qui emj pesche tes espérances. Penses tu que Paulus, i que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te i souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui, par leur vertu, honorent leur noblesse?» Après plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entières): «Or va, luv dict il, je te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que je te donnay aultrefois à ennemy ; que l'amitié commence de ce jourd'huy entre nou«; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue. » Et se despartit d'avecques luy en ceste manière. Quelque temps après il luy donna le consulat, se plaignant de quoy il ne le luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort ami, et feut seul faict par luy héritier de ses biens. Or depuis cest accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut jamais de conjuration ny d'entreprinse contre luy, et receut une juste recompense de ceste sienne clémence. Mais il n'en adveint pas de mesme au nostre^; car sa douiccur ne le sceut garantir qu'il ne cheust
(1) Arfrancta, du mot latin Uberliu ou Ubertinvs; car ce dernjerneveut pas dire, comme ou l'a cru longtemps, /Us <raffroHclii. j. V. L.
ai Le rocmc duc de Guise, dont Montaigne a parlé au com- ■eoceroenl du chapitre. Ce duc, assi^ant Orléans en 1503,
depuis aux lacs de pareille trahison : tant c'est chose vaine et frivole que l'humaine prudence! et au travers de touts nos projects, de nos conseils et précautions, la fortune maintient' tousjours la possession des événements.
Nous appelions les médecins heureux quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s'il n'y avoit que leur art qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondements trop frailes pour s'appuyer de sa propre force, et comme s'il n'y avoit qu'elle qui aye besoing que la fortune preste la main à ses operations. Je croy d'elle tout le pis ou le mieulx qu'on vouldra : car nous n'avons, dieu mercy ! nul commerce ensemble. Je suis rebours des aultres, car je la méprise bien tousjours : mais quand je suis malade, au lieu d'entrer en composition, je commence encores à la haïr et à la craindre ; et responds à ceulx qui me pressent de prendre médecine, qu'ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l'effort et le hazard de leur breuvage. Je laisse faire nature, et présuppose qu'elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaults qui luy viennent, et pour maintenir ceste contexture dequoy elle fuit la dissolution. Je crains, au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prinses bien estroictes et bien joinctes avecques la maladie, qu'on secoure son adversaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouveaux affaires.
Or, je dy que,Tion en la médecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part : les saillies poétiques qui emportent leur aucteur et le ravissent hors de sov, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur, puis qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoist venir d'ailleurs que de soy, et ne les avoir aulcunement en sa puissance; non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvements et agitations extraordinaires qui les poulsent au delà de leur desseing î II en est de mesme en la peincture, qu'il eschappe par fois des traicts de la main du peintre, surpassants sa conception et sa science, qui le tirent luy mesme en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus evi-
fut assa5siné par an genlilliomnie d'Angouniois, aouiine l'nj- IroLC.
ESSAIS DE MONTAIGNE
demment la part qu'elle a en touts ces ouvrages, par les grâces et beautés qui s'y treuvent non seulement sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouvrier : un suffisant lecteur descouvre souvent es esprits d'aultruy des perfections aultres que celles que l'aucteur y a mises et apperceues, et y preste des sens et des visages plus riches.
Quant aux entreprinses militaires, chascun vcoid comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos délibérations, il fault certes qu'il y ayt du sort et du bon heur mesléparmy; car tout ce que nostre sagesse peult, ce n'est pas grand'chose : plus elle est aiguë et vifve, plus elle treuve en soy de foiblesse, et se desfie d'autant plus d'elle mesme. Je suis de l'advis de Sylla*; et quand je me prends garde de près aux plus glorieux exploicts de la guerre, je veoy, ce me semble, que ceulx qui les conduisent n'y employent la délibération et le conseil que par acquit, et que la meilleure part de l'entreprinse ils l'abandonnent à la fortune ; et, sur la fiance qu'ils ont à son secours, passent à touts les coups au delà des bornes de tout discours. Il survient des alaigresses fortuites et des fureurs estrangières parmy leurs délibérations, qui les poulsent le plus souvent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au dessus de la raison. D'où il est advenu à plusieurs grands capitaines anciens, pour donner crédit à ces conseils téméraires, d'alléguer à leurs gents qu'ils y estoyent conviés par quelque inspiration, par quelque signe prognostique.
Voylà pourquoy, en ceste incertitude et perplexité que nous apporte l'impuissance de veoir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultés que les divers accidents et circonstances de chaque chose tirent, le plus seur, quand aultre considération ne nous y convieroit, est, à mon advis, de se rejecter au party où il y a plus d'honnesteté et de justice; et, puis qu'on est en doubte du plus court chemin, tenir tousjours le droict : comme en ces deux exemples, que je viens de proposer, il n'y a point de doubte qu'il ne feust plus beau et plus
fl) « Qui osla l'eiivie à ses faicls, en fouanl souvent sa bonne foriane et ûnaleinent en se surnommant Fauslus, etc. » Pll- TUiQVE, Comment on peut se louer soi-même, c. 9. trad. d'Amyut. C.
généreux à celuy qui avoit receu l'offense de la pardonner, que s'il eust faict aultrement. S'il en est mesadvenu au premier, il ne s'en fault pas prendre à ce sien bon desseing; et ne sçait on, quand il eust prins le party contraire, s'il eust eschappé à la fin à laquelle son destin l'appelloit ; et si eust perdu la gloire d'une telle humanité.
Il se veoid, dans les histoires, force gents en ceste crainte ; d'où la pluspart ont suy vi le chemin de courir au devant des conjurations qu'on faisoit contre eulx, par vengeance et par supplices ; mais j'en veoy fort peu ausquels ce remède ayt servy; tesmoing tant d'empereurs romains. Celuy qui se treuve en ce danger ne doibt pas beaucoup espérer ny de sa force ny de sa vigilance : car combien est il mal aysé de se garantir d'un ennemy qui est couvert du visage le plus officieux amy que nous ayons, et de cognoistre les volontés et pensements intérieurs de ceulx qui nous assistent ! Il a beau employer des nations estrangieres pour sa garde, et estre tousjours ceinct d'une baye d'hommes armés ; quiconque aura sa vie à mespris se rendra tousjours maistre de celle d'aultruy*; et puis, ce continuel souspeçon qui met le prince en doubte de tout le monde, luy doibt servir d'un .merveilleux torment. Pourtant Dion, estant adverty que Callippus espioit les moyens de le faire mourir, n'eut jamais le cœur d'en informer, disant qu'il aymoit mieulx mourir que vivre en ceste misère d'avoir à se garder, non de ses ennemis seulement, mais aussi de ses amis^ : ce qu'Alexandre représenta bien plus vifvement par effect, et plus roidement, quand ayant eu advis, par une lettre de Parmenion, que Philippus, son plus cher médecin, estoit corrompu par l'argent de Darius pour l'empoisonner, en mesme temps qu'il donnoit à lire sa lettre à Phifippus, il avala le breuvage qu'il luy avoit présenté'. Feut ce pas exprimer ceste resolution que, si ses amis le vouloient tuer, il consentoit qu'ils le peussent faire? Ce prince est le souverain patron des actes hazardeux ; mais je ne sçay s'il y a traict en sa vie qui ayt plus de fermeté que cestuy cy, ny une beauté illustre par tant de visages.
Ceulx qui preschent aux prince-s la desfiance
(1) SÉS.,£pJ5t. 4.C.
;21 Plut., Apophthegmes. C.
(3^ QUINTB-CrRCE, 111, 6. C.