Livre i, char xxv
ay je vfey de mon temps d'hommes abestis par téméraire avidité de science? Carneades s'en trouva si affoUé ' qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ny ne veulx gaster ses mœurs généreuses par l'incivilité et barbarie d*aultruy. La sagesse françoise a esté anciennement en proverbe pour une sagesse qui prenoit de bonne heure et n'avoit gueres de tenue. A la vérité, nous veoyons encores qu'il n'est rien si gentil que les petits enfants en France ; mais ordinairement ils trompent l'espérance qu'on a conceue; et, hommes faicts, on n'y veoid aulcune excellence ; j'ay ouy tenir à gents d'entendement que ces collèges où on les envoyé, dequoy ils ont foison , les abrutissent ainsin.
Au nostre, un cabinet, un jardin, la table et le lict, la soHtude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes, toutes places luy seront estude ; caria philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce privilège de se mesler par tout. Isocrates l'orateur estant prié en un festin de parler de son art, chascun treuve qu'il eut raison de respondre : « Il n'est pas maintenant temps de ce que je sçay faire; et ce dequoy il est maintenant temps, je ne le sçay pas faire 2; « car de présenter des harangues ou des disputes de rhétorique à une compaignie assemblée pour rire et faire bonne chère, ce seroit un meslange de trop mauvais accord ; et autant en pourroit on dire de toutes les aultres sciences. Mais, quant à la philosophie, en la partie oii elle traicte de l'homme et de ses debvoirs et ofQces, c'a esté le jugement commun de touts les sages, que, pour la doulceur de sa conversation, elle ne debvoit estre refusée ny aux festins ny aux jeux ; et Platon l'ayant invitée à son Convive ^, nous veoyons comme elle entretient l'assistance, d'une façon molle et accommodée au temps et au lieu, quoyque ce soit de ses plus haults discours et plus salutaires.
ifiquè pauperibus prodesl, locupletibus cequè ; Et, neglecla, cequè pueris senibusque nocebit ^.
(») DiOG. Uerce, l\, 62. C.
(2) PLtr., Sijmposiofjues, I, 1. C.
(3) Ici convive signifie fesiin, repas. Amyot emploie souveut ce mot en ce sens-là dans sa traduction de Plutarque. C.
W Elle est utile aux riches ; elle l'est également aux pau- ^Tes : jeunes gens, vieillards , "ne la négligeront pas sans s'en repentir. Hou., tpisi., l, i».
Ainsi, .sans doubte, il choumera moins que les aultres '. Mais, comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoyqu'il y en ayt trois fois autant, ne nous lassent pas comme ceulx que nous mettons à quelque chemin desseigné, aussi nostre leçon, se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir; les jeux mesmes et les exercices seront une bonne partie de l'estude ; la course, la luicte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaulx et des armes. Je veulx que la bienséance extérieure, et l'entregent, et la disposition de la personne, se façonne quand et quand l'ame. Ce n'est pas une ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse ; c'est un homme : il n'en fault pas faire à deux ; et, comme dict Platon'^, il ne fault pas les dresser l'un sans l'autre, mais les conduire egualement, comme une couple de chevaulx attelés à mesme timon ; et, à l'ouyr, semble il pas prester plus de temps et plus de solicitude aux exercices du corps, et estimer que l'esprit s'en exerce quand et quand et non au contraire ?
Au demourant, ceste institution se doibt conduire par une severe doulceur, non comme il se faict ; au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, que horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force ; il n'est rien, à mon advis, qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas ; endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil, et aux hazards qu'il luy fault mespriser ; ostez luy toute mollesse et délicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire ; accoustumez le à tout ; que ce ne soit pas un beau garson et dameret, mais un garson vert et vigoreux. Enfant, homme, vieil, j'ay tousjours creu et jugé de mesme. Mais, entre aultres choses, ceste police de la plus part de nos collèges m'a tousjours despieu ; on eust failly, à l'adventure, moins dommageablement, s'indinant vers l'indulgence. C'est une vraye geaule^ de jeunesse captive; on la rend
(1) L'enfant ainsi élevé sera moins désœuvré que les autres, (:2) Cité par Plutarque, dans le traité des Moyens de conserver la santé, vers la fln. C.
(3) Prison, de l'italien gabbia, gabbiola. rage. Boul, daitt sou Thrésor des Hechercfies gauloises, etc. C.
ESSAIS DE MOWTAIGNE,
desbauchée, Ten punissant avant qu'elle le soit. Arrivez y sur le poinct de leur office*; vous n'oyez que cris, et d'enfants suppliciés, et de maistres enyvrés en leur cholere. Quelle manière pour esveiller l'appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintifves, de les y guider d'une trongne effroyable, les mains armées de fouets ! Inique et pernicieuse forme ! joinct, ce que Quintilian^ en a très bien remarqué, que ceste impérieuse auctorité tire des suittes périlleuses, et nomméement à nostre façon de chastiement. Combien leurs classes seroient plus décemment jonchées de fleurs et de feuillées, que de tronçons d'osier sanglants ! J'y fcrois pourtraire la Joye, l'Alaigresse, et Flora, et les Grâces, comme feit en son eschole le philosophe Speusippus^. Où est leur proufit, que là feust aussi leur esbat ; on doibt ensucrer les viandes salubres à l'enfant, et enfieller celles qui luy sont nuisi])les. C'est merveille combien Platon sh montre soingneux, en ses loix, de la gayeté et passetemps de la jeunesse de sa cité; et combien il s'arreste à leurs courses, jeux, chansons, saults et danses, desquelles il dict que l'antiquité a donné la conduicte et le patronnage aux dieux mesmes, Apollon, aux Muses et Minerve; il s'est end à mille préceptes pour ses gymnases ; pour les sciences lettrées, il s'y amuse fort peu et semble ne recommender particulièrement la poésie que pour la musique.
Toute estrangeté et particularité en nos mœurs et conditions est evitable, comme ennemie de société. Qui ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel d'Alexandre, qui suoit à l'umbre ettrembloit au soleil '*? J'en ay veu fuir la senteur des pommes plus que les harquebuzades ; d'aultres s'effrayer pour une souris ; d'aultres rendre la gorge à veoir de la cresme; d'aultres à veoir brasser un lict de plume; comme Germanicus ^ ne pouvoit souffrir ny la veue ny le chant des coqs. Il y peult avoir, à Tadventure, à cela quelque propriété occulte; mais on l'esteiridroit, à mon advis, qui s'y prendroit de bonne heure. L'institution a gaigné cela sur moy (il est vray que ce n'a point esté
{i; De leur devoir (pendant leurs études ou leçons). (i) litstit. oral., 1, 3. G.
(■>) DIOG. lAERCE, IV, 1. C
{;) Sextus Empiuicis, Pyrrh. Hijp., I, 14. C.
' ) î'ixT., de l'Envie et de ta Uaitie, vers le commence-
sans quelque soihg), que, sauf la bière, monj appétit est accommodable indifféremment àl toutes choses dequoy on se paist.
Le corps est encores soupple ; on le doibt, àj ceste cause, plier à toutes façobs et coustumes; et, pourveu qu'on puisse tenir l'appctit et la. volonté soubs boucle, qu'on rende hardiement , un jeune homme commode à toutes nations^ et compaignies, voire aux desreglements et aux' excès, si besoing est. Son exercitation suive l'usage : qu'il puisse faire toutes choses, et n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes ; mesmes ne trouvent pas louable en Callisthenes] d'avoir perdu la bonne grâce du grand Alexandre, son maistre, pour n'avoir voulu boire! d'autant à luy. Il rira, il foUastrera, il se desbauchera avecques son prince. Je veulx qu'en ■ la desbauche mesme il surpasse en vigueur etj en fermeté ses compaignons ; et qu'il ne laisse H faire le mal ny à fauliede force ny de science, mais à faulte de volonté : Multùm inlerest] utrùm peccare aliquis nolit an nesciat *. Je ' pensois faire honneur à un seigneur aussi es-] loingné de ces desbordements qu'il en soit en^ France, de m'enquerir à luy en bonne compaignie combien de fois en sa vie il s'estoit enyvré pour la' nécessité des affaires du roy, en Allemaigne : il le print de ceste façon, et me respondit que c'estoit trois fois, lesquelles il recita. J'en sçay qui, à faulte de ceste faculté, se sont mis en grand' peine, ayants à practiquer ceste nation. J'ay souvent remarqué avecciues grande admiration la merveilleuse nature d'Alcibiades -, de se transformer si ayséement à des façons si diverses, sans interest de sa santé , surpassant tantost la sumptuosité et pompe persienne, tantost l'austérité et frugalité lacedemonienne, autant reformé à Sparte comme voluptueux en lonie.
Omnis Àristippum decvil color, et status, et res ^ .'
tel vouldrois je former mon disciple.
Quein duplici panno paiienlia velai, Mirabor, vilœ via « conversa decebit ,
Personamqtie feret non incimcinnus utramque''.
(i) Il y a une grande différence entre ne vouloir pas et ne savoir pas faire le mal. Sén., Epist. 9a
(•■2) Plut., Vie d'Alcibiade, c 14. C.
(5) Arisiippe sut s'accommoder de tout état et toute fortune. Hou., Epist. 1, 17, 23.
(4) J'admirerai celui qui ne rougit pas de ses haillons , qui change de fortune sans s'étonner, et qui joue les deux rôles avec grâce. Hor., Epist., 1, 17, 23. — Montaigne donne à ces