LIVRE I, CHAI». XXVII
ouroent toutes choses? ^uyvit il : et quoy ! s'il : Vnst commandé de mettre le feu en nos temples? — ïl ne me léust jamais commandé, répliqua Blossius. — Mais s'il Teust faicl? adista Lelius. — J'y eusse obey, » respondict il. I estoit si parfaictement amy de Gracchus, inme disent les histoires, il n avoit que faire tfenser les consuls par ceste dernière et harconfession; et ne se debvoit despartir de -seurance qu'il avoit de la volonté de Gracis. Mais toutesfois ceulx qui accusent ceste itmse comme séditieuse n'entendent pas n ce mystère, et ne présupposent pas, comme . ' st, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa !i anche, et par puissance et par cognoissance ; ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou qu'ennemis de leur païs, qu'amis I d'ambition et de trouble; s'estants parfaictement commis l'un à l'aultre, ils tenoient parfaictement les resnes de linclination l'un de l'aultre; et faictes guider cest harnois par la vertu et I conduicte de la raison, comme aussi est il du ; tout impossible de l'atteler sans cela, laresponse de Blossius est telle qu'elle debvoit estre. Si leurs actions se démanchèrent, ils n'est oient ny amis, selon ma mesure, l'un de l'auUre, ny amis à eulx mesmes. Audemourant, ceste respônse ne sonne non plus que feroit la mienne à qui s'enquerroit à moy de ceste façon : « Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez j vous? et que je l'accordasse; car cela ne porte aulcun tesmoignage de consentement à ce faire, parce que je ne suis point en doubte de ; ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel amy. Il n'est pas en la puissance de touts les discours du monde de me desloger de la certitude que j'ay des intentions et jugements du mien ; aulcune de ses actions ne me sçanroit estre présentée, 'quelque visage qu'elle eust, que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos âmes ont charié si uniement ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une de l'aultre, que non seulement je cognoissôys la sienne comme la mienne, mais je me feusse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy.
Qu'on ne me mette pas en ce reng ces aultres amitiés communes ; j'en ay autant de cognoissance qu'un auUre, et des plus parfaictes de leur genre ; mais je ne conseille pas qu'on con-
fonde leurs règles; on s'y tromperoit. Il fouit marcher en ces aultres amitiés la bride à la main, avecques prudence et précaution; laliaison n'est pas nouée en manière qu'on n'ait aulcunement à s'en desfier. « Aimez le, disoii Chilon, comme ayant quelque jour à le haïr ; haïssez le comme ayant à l'aimer*. » Ce précepte, qui est si abominable en ceste souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiés ordinaires et coustumieres ; à l'endroict desquelles il fault employer le mot qu'Aristote avoit très familier : » 0 mes amis! il n'y a nul amy*. » En ce noble commerce, les offices et les bienfaicts, nourrissiers des aultres amitiés, ne méritent pas seulement d'estre mis en compte ; ceste confusion si pleine de nos volontés en est cause; car tout ainsi que l'amitié que je me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoing, quoy que dient les stoïciens, et comme je ne me scav aulcun gré du service que je me foys, aussi l'union de tels amis estant véritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels debvoirs, et haïr et chasser d'entre euL\ ces mots de division et de différence, bienfaict, obligation, recognoissance, priera, remerciement, et leurs -pareils. Tout estant, par effect, commun entre eulx, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'estant qu'une ame en deux corps, selon la très propre définition d'Aristote^, ils ne se peuvent prester ny donner rien. Yoylà pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de ceste divine liaison, deffendent les donations entre le mary et la femme, voulants inférer par là que tout doibt estre à chascun d'eulx, et qu'ils n'ont rien à diviser et partir ensemble.
Si, en l'amitié de quoy je parle, l'un pouvoit donner à l'aultre, ce seroit celui qui recevroit le bienfaict qui obligeroit son compaignon : car cherchant l'un et l'aultre, plus que
(1) D'autres, comrae Arislote, Rhétorique, U, 13; Cia, de l'AmUiê,c. 16; Dioc. Laerce.I, 87, aUribucnt cette maxime âBias. C'est Alu-Gelle, 1, 3, qui la donne à Chilon. Elle se retrouve dans r^/ojr de Sophocle, v. 687, et dans les sentences de Pc- OUL* Strcs, cite par Aulu-Gelle, XVII, 14. Sacy l'a comb.nltuc dans son traité de l'Ainitie,hr. II, page &i, cdit. de lîoi J. V. L.
(2) Dioc. LAERCE, V,âl :h çîXos eWii« «iXeç. C. (5)'Ibid., V, 90. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
toute aultre chose, de s'entre-bienfaire, celuy qui en preste la matière et l'occasion est celuy là qui faict le libéral, donnant ce contentement à son amy d'effectuer en son endroict ce qu'il désire le plus. Quand le philosophe Diogenes avoit faulte d'argent, il disoit qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit *. Et pour montrer comment cela se practique par effect, j'en reciteray un ancien exemple singulier -. Eudamidas, Corinthien, avoit deux amis, Charixcnus, Sicyonien, et Areteus, Corinthien : venant à mourir, estant pauvre, et ses deux amis riches, il feit ainsi son testament : « Je le- « gue à Areteus de nourrir ma mère, et l'en- « tretenir en sa vieillesse; à Charixenus, de « marier ma fille, et luy donner le douaire le « plus grand qu'il pourra : et au cas que l'un « d'eulx vienne à défaillir, je substitue en sa » part celuy qui survivra. » Ceulx qui premiers veirent ce testament s'en moquèrent ; mais ses héritiers en ayants esté advertis l'acceptèrent avec un singulier contentement : et l'un d'eulx, Charixenus, estant trespassé cinq jours après, la substitution estant ouverte en faveur d'Areteus, il nourrit curieusement ceste mère ; et de cinq talents qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux, et demy pour le mariage de la fîlle d'Eudamidas, desquelles il feit les nopces en mesme jour.
Cest exemple est bien plein, si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis ; car ceste parfaicte amitié de quoy je parle est indivisible : chascun se donne si entier à son amy qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes et plusieurs volontés, pour les conférer toutes à ce subject. Les amitiés communes, on les peult despartir ; on peult aymer en cestuy cy la beauté ; en cest aultre, la facilité de ses mœurs ; en l'aultre, la libéralité ; en celuy là, la paternité ; en cest aultre, la fraternité ; ainsi du reste : mais ceste amitié qui possède l'ame et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si
(1) Dioc. Laerce, VI, 46. g.
($) Extrait du TQxarit de Lucien, c. 22. J, V. i..
l'un commettoit à vostre siletice chose qui feust utile à l'aultre de sçavoir, comment vous en dcmeslcriez vous? L'Unique et principale amitié descoust toutes aultres obligations : le secret que j'ai juré ne déceler à un auUre, je le puis sans parjure communiquer à celuy qui n'est pas aultre, c'est moy. C'est un assez grand miracle de se doubler; et n'en cognoissent pas la haulteur ceulx qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême qui a son pareil : et qui présupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'aultre, et qu'ils s'entr'ayment et m'ayment autant que je les ayme, il multiplie en confrairie la chose la plus une et unie, et de quoy une seule est encores la plus rare à trouver au monde. Le demourant de ceste histoire convient très bien à ce que je disais : car Eudamidas donne pour grâce et pour faveur à ses amis de les employer à son besoing ; il les laisse héritiers de ceste sienne libéralité , qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bienfaire : et sans doubte la force de l'amitié se montre bien plus richement en son faict qu'en celuy d' Areteus. Somme, ce sont effects inimaginables à qui n'en a gousté, et qui me font honnorer à merveille la response de ce jeune soldat à Cyrus, s'eiM^uerant à luy pour combien il vouldroit donner un cheval par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course, et s'il le vouldroit eschanger à un royaume : « Non certes, sire ; mais bien le lair- « rois je volontiers pour en acquérir un amy, « si jetrouvois homme digne de telle alliance ^ »• Il ne disoit pas mal, « si je trouvois ; .. car on treuve facilement des hommes propres à une superficielle accointance : mais en ceste cy, en j laquelle on négocie du fin fond de son courage, ' qui ne faict rien de reste, certes il est besoing t que touts les ressorts soyent nets et*seurs par* faict ement.
Aux confédérations qui ne tiennent que par un bout, on n'a à pourveoir qu'aux imperfections qui particuUerement intéressent ce bout là. Il n'importe de quelle religion soit mon me decin et mon advocat ; ceste considération n'.i rien de commun avecques les offices de l'amitié qu'ils me doibvent : et en l'accointance do-i mestique que dressent avecques moy ceulx qui' me serveht, j'en foys de mesme, et m'enquiei> peu d'un laquay s'il est chaste, je cherche si
J} XE.NOPHOX, Cijropédtr, VIII, r.. C.
Ll\ KE I, CHAH. XWII.
lUigenl ; et ne crains pas tant un n»uletier j. iKur que imbecille, ny un cuisinier jureur ti: l'ignorant. Je ne me meslc pas de dire ce
; I fault faire au monde, d'aultres assez s'en
-lent, mais ce que j'y foys.
«»/if sic usiiit est : libi, ut opus est facto, face t. \ la familiarité de la table j'associe le plaisant, lion le prudent ; au lict, la beauté avant la bonté ; en la société du discours, la suffisance,
! voire sans la preud'hommie : pareillement ail-
■ leurs. Tout ainsi que cil qui feut rencontré à chevauchons sur un baston, se jouant avec-
I ques ses enfants, pria l'homme qui l'y surprint de n'en rien dire jusques à ce qu'il feust père
I Iqy mesme ^ ; estimant que la passion qui luy naistroit lors en l'ame le rendroit juge équitable d'une telle action : je souhaiterois aussi parler à des gents qui eussent essayé ce que je dis : mais sçachant combien c'est chose esloignée
ida commun usage qu'une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m'attends pas d'en trouver aulcun bon juge ; car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subject me semblent lasches au prix du sentiment que j'en ay ; et, encepoinct, les effects surpassent les préceptes mesmes de la philosophie.
Ml ego contulerim jucundo sanus amico 5.
L'ancien Menander disoit celuy là heureux qui avoit peu rencontrer seulement l'ombre d'un amy * : il avoit certes raison de le dire , mesme s'il en avoit tasté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoyqu'avecques la grâce de Dieu je l'ave passée doulce , aysée, et, sauf la perte d'un tel amy, exempte d'affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commodités naturelles et originelles, sans en rechercher d'auhres ; si je la compare, dis je, toute aux quatre années qu'il m'a esté donné de jouyr de •a doulce compaignie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis,
Quem semper acerbum, 'ienuper honora tum {sic di voluislis! ) habebo^.
C'est ainsi que j'en use, faites comme tous reniendrez. luvEscE, Beaiuonu, act. I, se. i, v. 28.
(i) Purr., rie d'ÂgesUas, c. 9. G.
P9 Tant que j'aurai ma raison, je ne trouverai rien de comparable à un tendre ami. Hor., Soi., I, 5, 44.
(4) PLCT., de t Amitié fratemeUe, c. 3. 0.
fs) Jour fatal que yi dois pleurer, que je dois honorer à ja-
je ne foys que traisner languissant ; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous estions à moitié de tout ; il me semble que je lui desrobe sa part.
Ifec fat esse ullà me voluptate hic friu
Decrevi, tantisper dian ille abesl meut pariicep» ' .
J'étais desjà si faict et accoustumé à estre deuxiesme partout qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.
Jltam meœ si partent animœ tulil Maturior vis, quid moror, altéra ?
fiec curus œquè, nec supersies
Integer. llle dies ulramque Duxit ruinant *...
Il n'est action ou imagination où je ne le treuve à dire ; comme si eust il bien faict à moy : car de mesme qu'il me surpassoit d'une distance infinie en toute aultre suffisance et vertu, aussi faisoit il au debvoir de l'amitié.
Quis desiderio Mt pudor, aut modus Tarn cari capiiis^ ?...
0 nOsero frater adempte mihi '.
Omnia teatm una perierunt gaudia nosira,
Quœ luus in vità dulcis olebat amor.
Tu tnea, tu moriens fregisti commoda^ frater;
Tecum una tota est nosira sepulia anima : Cujus ego interitu tota démente fugavi
Hœc studia, atque omnes delicias atùmi.
Alloquar? audiero nunquàm tua verba loqiientem?
Nunquàm ego te, vità frater amabilior, Adspiciam posthàcf At certè semper amabo ^.
Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans.
mais, puisque telle a été, grands dieux, votre velouté suprême! Vmc, Ènéid., V,49.
(I) Et je ne pense pas qu'aucun plaisir me soit permis, maintenant que je n'ai plus celui avec qui je devais tout partager. Tek., Heauiont., act. I, se. 1, v. 97. Montaigne, comme il foh souvent, a changé id plusieurs mots.
(i) Puisqu'un sert cruel m'a ravi trop tôt cette dooœ moitié de mon âme, qu'ai-je à faire de Pautre moitié séparée de celle qui m'était bien plus cbère?.Le même jour nous a perdus tous deux. HOK., Od., U, 17, 5.
(3) Puisje rougir ou cesser de pleurer une lète si chère? HoK., Od., I, S4, 1.
(4 0 mon frère ! que je suis malheureux de t'avoir perdu : Ta mort a détruit tous nos plaisirs ; avec toi s'est évanoui tout le bonheur que me donnait ta douce amitié ! avec toi mon âme est tout entière ensevelie .' Depuis que tu n'es plus, f ai dit adieu aux muses, à tout ce qui faisait le charme de ma •vieî... Ke pourravje donc plus te parier et t'entendreî G toi qui m'étais plus dier que la vie, ô mon frère ! ne pourraije plus te voir? Ahî du moins je faimerai totijours.' Catiu, LXMII, »; LXV, 9.
ESSAIS DE MONTAIGNE
Parce que jai trouvé que cest ouvrage* a esté depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceux qui cherclient à troubler et changer Testât de noslre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'aultres escripts de leur farine, je me suis dedict de le loger icy. Et à fin que la mémoire de l'aucteur n'en soit intéressée en l'endroict de ceulx qui n'ont peu cognoistte de près ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject feut traicté par luy en son enfance par manière d'exercitation seulement, comme subject vulgaire et tracassé en mille endroicts des livres. Je ne foys nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escrivoit ; car il estoit assez consciencieux pour ne mentir pas mesme en se jouant : et sçay davantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieulx aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac ; et avecques raison. Mais il avoit une aultre maxime souverainement empreincte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre très religieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne feut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletés de son temps; il eust bien plustost employé sa suffisance à ies esteindre qu'à leur fournir de quoy les esmouvoir davantage : il avoit son esprit moulé au patron d'aultres siècles que ceux cy. Or, en eschange de cest ouvrage sérieux, j'en substitueray un aultre 2, produict en ceste mesme saison de son aage, plus gaillard et olus enjoué.