ACTE I, SCÈNE III
Car mon père, au Saïd, n'est point un chef vulgaire : 11 a dana son carquois quatre flèches de guerre ; Et lorsqu'il tend son arc, et que vers quatre buts 11 les lance en signal à ses quatre tribus, Chacune à lui fournir cent cavaliers fidèles Net le temps que met l'aigle à déployer ses ailes...
(Retombant abattu.) Oh! grâce, Mahomet!... C'est un rêve accablant, Rêve du paradis, mais au réveil sanglant ; Rêve dont je sortis dans une nuit de larmes, Un poignard dans le sein, captif d'un homme d'armes Qui m'avait, endormi, rencontré par hasard... Cet homme, c'est Raymond; ce fer...
[Ramassant le poignard que Raymond lui a jeté.)
C'est ce poignard !
J'ai, quand je l'ai revu, senti comme un orage Gronder autour de moi mes dix ans d'esclavage... Ton poignard, ton poignard... oui, je l'aiguiserai Ainsi que tu le veux... puis je te le rendrai.
BÊRRltGÈRE.
Cependant on m'a dit que, grâce aux soins du comte, Yaqoub, votre blessure à se fermer fut prompte?
TAQOUB.
Oui, pour moi, je le sais, le comte fut humain : '
Vers l'esclave mourant il étendit la main :
11 versa sur ma lèvre, à cette heure suprême, Tout le reste de l'eau qu'il gardait pour lui-même... De l'eau, dans le désert si rare en ce moment, Que chaque goutte avait le prix d'un diamant!... Voilà ce qui pour lui fait pencher la balance ; Voilà ce que mon cœur pèse dans le silence, Quand, dans mes longues nuits, vient me tenter l'enfer De rendre pleurs pour pleurs, coup pour coup, fer pour berer&ere. [fer.
Mais depuis qu'il vous a pris à votre rivage, Pouvez-vous désigner sous la nom d'esclavage Votre état? Le matin, dès que le jour a lui, N'êtes- vous donc pas libre?
YAQOUB.
Oui : mais excepté lui, Chacun en me parlant a l'injure à la bouche ; Je me heurte et déchire à tout ce que je touche. Si pour moi de l'esclave il adoucit la loi, Son pays, comme lui, s'adoucil-il pour moi?... Entre ces murs épais je suis mal à mon aise ; Cet air qui vous suffit à ma poitrine pèse; Mon œil s'use à percer votre horizon étroit : Votre soleil est pâle et votre jour est froid... Oh ! le simoun plutôt !... oui, dût sa nier de flamme If ensevelir vivant sous son ardente lame!
BÉRElfGÈRE.
Mais j'ai vu cependant quelques éclairs joyeux A de tristes regards succéder dans vos yeux, Lorsque je vous parlais.
YAQOUB.
Oui : c'est l'effet étrange Qu'à des regards mortels produit l'aspect d'un ange... Oh! quand vous me parlez, quand votre accent vainqueur Va chercher chaque fibre endormie en mon cœur, H semble que mon ftme, à ce monde ravie, Attend de votre souffle une nouvelle vie;
Que le bonheur serait de vivre à vos genoux, Ange...
BSREFfQERE.
Et si l'ange était plus malheureux que vous, Yaqoub; et si mon ftme et ma tête oppressées Nourrissaient plus que tous de sinistres pensées... Vous plaignez votre sort : que diriez-vous du mien ?
TAQOUB.
Que je suis bien maudit, car je ne pourrais rien Pour vous consoler, vous qui consolez les autres, Si ce n'est d'oublier mes malheurs pour les vôtres... Écoutez, cependant : si c'était par hasard Un homme dont l'aspect blessât votre regard; Si ses jours sur vos jours avaient cette influence, Que son trépas pût seul finir votre souffrance, Quand de Mahomet même il eût reçu ce droit, Lorsqu'il passe il faudrait me le montrer du doigt : Dès lors, je deviendrais une ombre pour son ombre ; Et, soit que le soleil fût ardent, la nuit sombre, Quel que fût le chemin qu'il prit pour m'échapper, Je trouverais l'endroit et l'heure de frapper, Et nulle fuite au fer ne soustrairait sa tête, Montât-il Al-Borack, le cheval du Prophète!
BÈRBNOÊRE.
Yaqoub, que dites-vous ? *
J'oubliais... ah! pardon!...
Qu'un autre défenseur était là.
BÉRENGÈRE
Lequel donc?
TAQOUB.
Le comte.
BÉREWGBRE.
Ici?
TAQOUB.
Le comte.
BÊRipraÈRB, effrayée.
Et nul ne vient me dire :
« Votre époux est ici, Bérengère! •
TAQOUB.
Il désire, Pour des soins qui me sont comme à vous inconnus, Nous cacher son retour. Geint du cordon, pieds nus, Aux portes, qu'il pouvait se faire ouvrir en maître, Il est venu frapper sous la robe d'un prêtre.
BtRENOÈRE.
En êtes- vous bien sûr? Qui vous l'a signalé ?
TAQOUB.
Seul je l'ai reconnu.
BÉREWOERB.
Comment?
II a parlé.
Pour l'Arabe égaré sur la grève lointaine, Ù n'est point au désert de rumeur incertaine; Et tous ses sens tendus écoutent à la fois La nature qui parle avec toutes ses voix :
Il comprend, de si loin que chaque souffle arrive, Si c'est le bruit de l'eau qui coule sur la rive, Le murmure du vent aux feuilles du nopal, La parole de l'homme, ou le cri du chacal ; Et chacun de ces sons, si léger qu'il l'effleure,
CHARLES VII
Se grave en ta mémoire, où toujours il demeure. Comment aurais-je donc méconnu cette voix Dont les accents m'ont fait tressaillir tant de fois?
BSBEHOÈBE.
C'est cela! je comprends... Sans-doute que le comte A donné rendez-vous a Raymond... quelle honte!... Et revient déguisé... C'est pour en recevoir La lettre du saint-père avant que de me voir... J'y suis!... Tout maintenant s'éclaircitàma vue; Car cette honte, hélas! n'était que trop prévue... Yaqoub, je vous l'avais bien dit dans mon effroi, Que le plus malheureux de nous deux c'était moi.
YAQOUB.
Je ne vous comprends pas... achevez donc.
BtBEHGÈBE.
Silence !
Voici que pour prier le chapelain s'avance... Oh ! quel que soit le Dieu dont vous suivez la loi, Yaqoub, auprès de lui priez, priez pour moi !