DELAUNAY, DULAU
DELAUNAT.
Ah ! nous voilà seuls, enfin !
DULAU
Oui, cela me tardait.
DELAUNAT.
Parlons de ma fille.
DULAU
Tu l'as vue.
DELAUNAT.
Charmante!... Et Arthur?...
DULAU
C'est un loyal et brave jeune homme.
DELAUNAT.
Je l'avais bien jugé. Le baron de Sorbin?...
DULAU
La protège toujours. — Déjà plusieurs fois la place de secrétaire d'ambassade lui a été offerte.
DELAUNAT.
Et il a refusé?
DULAU
En acceptant il fallait quitter Amélie.
DELAUNAT.
Ainsi ils s'aiment?
DULAU
Comme deux fous.
DELAUNAT.
Tant mieux!... Que je te remercie, Dulau, d'avoir consenti à f écarter de tes habitudes de garçon, pour jouer le rôle de père de fajnille !
TERESA
DULAU
Mes habitudes!... je suis resté garçon pour n'en pas prendre. — Je suis venu chez toi : eh bien ! ça a été un plaisir, une distraction, un bonheur......
Ces enfants m'amusaient : j'étais heureux de les voir... Si j'avais été marié, cela n'aurait pas arrangé ma femme, ou il aurait fallu emménager chez toi toute une maison, ce qui était bien difficile; et je pouvais rendre à un excellent ami un service dont je suis récompensé par le service même. — Tous les vieux garçons ne sont pas égoïstes, Delaunay : comme, en tout ce que j'ai à faire, je n'ai que ma volonté à consulter, elle est toujours celle des gens que j'aime. — Je suis paresseux : c'est à mes amis de vivre pour moi : ils pensent et j'agis ; et à tout ce qu'ils peuvent me proposer, je ne connais que deux réponses : — je veux bien, ou ça m'est égal.— Des habitudes!... ehl sais-tu qu'on meurt d'une habitude perdue?
DELAUNAY
Ce que tu dis est vrai, Dulau : tu es bien la meilleure créature que je connaisse. — Ainsi c'est convenu : je ne te dois pas de remerclments, et c'est au contraire toi... A propos, comment te trouvaistu dans ton appartement?
DULAU
Parfaitement.
Eh bien! quoique ta tutelle soit finie, il faut y rester, et demeurer avec nous tous.
DULAU
Je le veux bien.
DELAUNAY
Maintenant, pourquoi désirais-tu tant te trouver seul avec moi?
DULAU
Ah! c'est que je ne voulais pas te demander devant tes enfants si tu étais fou.
delaunay.
Pourquoi cela?
DULAU
Tu arrives; et, fatigué comme tu dois l'être, au lieu de te reposer, de te soigner, tu parles de soi~ rée, de bal...
DILAUHAY.
Eh bien?...
DULAU
Ah ça ! mais le soleil de Naples t'a donc brûlé le cerveau ?
DELAUNAY
A moi?... Mais je suis toujours le même.
DULAU
C'est-à-dire que je ne te reconnais plus; jusqu'au style de tes lettres qui est changé ; et, sans la signa-
ture, j'aurais cru que c'était un jeune homme amoureux, Arthur, par exemple, qui m'écrivait.
delaunay, riant.
Bah!
DULAU
Puis, voilà, quand je te revois, quand tes cheveux blancs me prouvent que tu es toujours mon vieil ami, voilà que tu me parles de soirée, de ré union, de bal... Danserais tu, par hasard?
DELAUNAY
Pourquoi pas ?
DULAU
Et tes quinze campagnes?...
DELAUNAY
Je les ai oubliées. »
DULAU
Tes blessures?...
DELAUNAY
Je ne les sens plus.
DULAU
Mon ami, sérieusement, tu me fais peur.
DELAUNAY
Et toi pitié. — Franchement, Dulau, la vieillesse ne vient-elle pas assez vite , sans que nous fassions la moitié du chemin pour aller au-devant d'elle? Qui nous fait vieux d'ailleurs? Ce n'est point notre âge, mais nos infirmités. J'ai cinquante-neuf ans, il est vrai, mais mon cœur, encore chaud et ardent, semble battre dans la poitrine d'un jeune homme... Oui, tu l'as dit, c'est le soleil de Naples , sou air vivace avec lequel on boit la vie... C'est mon bonheur de voir Amélie et Arthur réaliser en s'aimant un de mes rêves les plus doux... • C'est encore, autre chose que tu sauras plus tard.
DULAU
Allons, allons, va toujours.
DELAUNAY
Mais toi, Dulau, je te le répète, tu me fais pitié... Je te trouve vieilli depuis que je t'ai quitté.
DULAU
J'ai un ah de plus...
> DELAUNAY
Cette perruque te change.
DULAU
C'est toujours la même.
DELAUNAY
Ah ! Dulau, Dulau ! tu vieillis bien !
DULAU
J'ai soixante ans , trois mois et un jour ; juste quatorze mois plus que toi.
DELAUNAY
Eh bien ! Dulau , je gage que si tu avais une femme jeune, jolie, un peu coquette. •• pour elle et pour toi, qui jetât ta perruque au feu, te décidât à adopter le pantalon et te fit faire un habit; demain tu ne paraîtrais pas plus de quarante ans.