‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 460 sur 999 · ACTE III, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IX

épais que ceux-ci , des murs qui étouffent les cris, éteignent les sanglots, absorbent l'agonie : le prêtre sort le premier, et le bourreau ensuite : puis, lorsque le lendemain le guichetier entre dans la prison, il remonte tout effrayé, disant que le condamné, à qui on avait eu l'imprudence de laisser les mains libres, s'est étranglé lui-même, preuve qu'il était coupable.

BURIBAN.

Je vois que nous avons même franchise, Marguerite, je t'avais dit mes projets et tu me dis les tiens.

Tu railles, ou plutôt tu veux railler ; ton orgueil se révolte de ma victoire ; tu voudrais me laisser croire que tu as quelque moyen de m'échapper pour tourmenter mon sommeil ou mes plaisirs; mais, non, non, ton sourire ne me trompe pas, les damnés rient aussi pour faire croire à l'absence de la douleur; non, tu ne peux m'échapper, n'est-ce pas ? C'est impossible, tu es bien lié, ces murs sont bien épais, ces portes bien solides; non, non, tu ne peux pas m'échapper, et je m'en vais. Adieu; Buridan , as-tu quelque autre chose à me dire?

BURIBAN.

Une seule.

MARGUERITE

Parle.

BURIBAN.

C'est un souvenir de jeunesse que je veux te raconter. En 1293, il y a vingt ans de cela, la Bourgogne était heureuse, car elle avait pour duc bienaimé Robert II. {Ne m'interromps pas et accorde dix minutes à celui pour qui va s'ouvrir l'éternité.) Le duc Robert avait une fille, jeune et belle, l'enveloppe d'un ange, et l'âme d'un démon : on l'appelait Marguerite de Bourgogne. (Laisse-moi achever.) Le duc Robert avait un page, jeune et beau, au cœur candide et croyant, aux cheveux blonds et au teint rosé ; on l'appelait Lyonnet be Bournonville. Ah ! tu écoutes avec plus d'attention, ce me semble ! Le page et la jeune fille s'aimèrent; celui qui les aurait vus tous deux à cette époque et qui les reverrait maintenant ne les reconnaîtrait certes plus; et peut-être, s'ils se rencontraient, ne se reconnaltraient-ils pas eux-mêmes.

MARGUERITE

Oùva-t-il en venir?

BURIBAN.

Oh ! tu vas voir, c'est une histoire bizarre. Le page et la jeune fille s'aimèrent donc à l'insu de tout le monde ; chaque nuit, une échelle de soie conduisait l'amant dans les bras de sa maltresse, et chaque nuit la maltresse et l'amant prenaient reitdes-vous pour la nuit suivante. Un jour, la fille du duc Robert annonça en pleurant à Lyonnet de Bournonville qu'elle allait être mère.

Grand Dieu !

MARGUERITE

BURIBAN.

Aide-moi à changer de place : Marguerite, cette position me fatigue. — ( Marguerite l'aide ; Buridan riant:) Merci ; où en étais-je, Marguerite?

MARGUERITE

La fille du duc allait être mère.

BURIBAN.

Ah! oui, c'est cela. Huit jours après, ce secret n'en était plus un pour son père, et le duc annonça à sa fille que le lendemain les portes d'un couvent s'ouvriraient pour elle, et, comme celles du tombeau, se refermeraient sur elle pour l'éternité. La nuit réunit les deux amants. Oh! ce fut une nuit affreuse! Lyonnet aimait Marguerite comme Gaultier t'aime ; nuit de sanglots et d'imprécations ! Oh ! la jeune Marguerite, oh! comme elle promettait d'être ce qu'elle a été !

Après , après !

BURIBAJf.

Ces cordes m'entrent dans les chairs et me font mal, Marguerite. —(Marguerite coupe lee cordée qui lui lient les bras ; il la regarde faire en riant.) Elle tenait un poignard comme tu en tiens un , la jeune Marguerite , et elle disait : Lyonnet, Lyonnet, si d'ici à demain mourait mon père, il n'y aurait plus de couvent , il n'y aurait plus de séparation , il n'y aurait que de l'amour. Je ne sait comment cela se fit, mais le poignard passa de ses mains dans celles de Lyonnet de Bournonville, un bras le prit, le conduisit dans l'ombre, le guida comme à travers les détours de l'enfer, souleva un rideau, et le page armé et le duc endormi se trou* vèrent en face l'un de l'autre. C'était une noble tête de vieillard , calme et belle , que l'assassin a revue bien des fois dans ses rêves, car il l'assassina, l'infâme ! mais Marguerite , la jeune et belle Marguerite n'entra point au couvent, et elle devint reine de Navarre , puis de France : le lendemain , le page reçut par un homme nommé Orsini une lettre et de l'or ; Marguerite le suppliait de s'éloigner pour toujours; elle disait qu'après leur crime commun ils ne pouvaient plus se revoir.

MARGUERITE

Imprudente !

BURIBAN.

Oui, imprudente ! n'est-ce pas? car cette lettre, tout entière de son écriture, signée d'elle, reproduisait le crime dans tous ses détails et dans toute sa complicité. Marguerite la reine ne ferait plu» maintenant ce qu'a fait Marguerite la jeune fille 9 n'est-ce pas, imprudente ?

LA TOUR DE NESLE

■ABGUBBTTB.

Eh bien ! Lyonnet de Bournonville partit, n'estce pas? et Ton ne sait ce qu'il est devenu, on ne le reverra jamais. La lettre est perdue ou déchirée , et ne peut être une preuve... Que peut donc avoir de commun avec cette histoire Marguerite, reine, régente de France ?

BUBIBA1V.

Lyonnet de Bournonville n'est pas mort ; et tu le sais bien, Marguerite, car je t'ai vue tressaillir tout à l'heure en le reconnaissant.

■ABGUBBITI.

Et la lettre, la lettre?

Bna»Ait.

La lettre ? c'est le premier placet qui sera offert demain à Louis X , roi de France, rentrant dans Paris.

xabgubbitb.

Tu dis cela pour m'épouvanter, cela n'est pas, cela ne peut être , tu te serais servi de ce moyen d'abord.

BUBIBAH.

Tu as pris soin de m'en fournir un autre; j'ai réservé celui-là pour une seconde occasion; n'ai-je pas mieux fait ?

■abgubbitb.

La lettre?

BUBIBAlt.

Demain ton époux te la rendra; tu m'as dis quel était le supplice des meurtriers. Marguerite , saistu quel est celui des parricides et des adultères ? écoute, Marguerite : on leur rase les cheveux avec des ciseaux rougis , ou leur ouvre, vivants, la poitrine pour leur arracher le cœur ; on le brûle, on en jette la cendre aux vents, et trois jours on tratne par la ville le cadavre sur une claie.

■ABGUBBITB.

Grâce ! grâce !

BUBIDAFT.

Allons, allons ; un dernier service, Marguerite, délie ces cordes. — (// tend les moine; Marguerite tee délie. ) Ah ! il est bon d'être libre ! vienne le bourreau, maintenant! voilà des cordes. Eh bien! qu'as-tu? Demain on criera par la ville : Buridan, le meurtrier de Philippe d'Aulnay, s'est étranglé dans sa prison. Un autre cri lui répondra du Louvre : Marguerite de Bourgogne est condamnée à la peine des adultères et des parricides.

■ABGUBBITB.

Grâce, Buridan!

Je ne suis plus Buridan ; je suis Lyonnet de Bournonville... Le page de Marguerite... l'assassin du duc Robert.

■abgubbitb'.

Ne crie pas ainsi!

BUBIBAH.

Et que peux-tu craindre? cet murs étouffait les cris, éteignent les sanglots, absorbent l'agonie*

■ABGUBBITS.

Que veux-tu ? que veux-tu ?

BURIBAH.

Tu rentres demain à la droite du roi , dans la ville de Paris : je veux rentrer à sa ga*cbe : neus irons au-devant de lui ensemble.

■abgubbitb.

Nous irons.

BUBIBAH.

C'est bien.

■abgubbitb.

Et cette lettre?...

BUBIBAH.

Eh bien! quand on la lui présentera, c'est moi qui la prendrai ; ne serai-je pas premier ministre?

■ABGUBBITB.

Marigny n'est point encore mort.

Hier, à la taverne d'Orsini, tu m'avais juré qu'à la dixième heure ce serait fait de lui.

■ABGUBBITB.

II me reste une heure encore , c'est plus qu'il n'en faut pour accomplir ma promesse, et je vais donner l'ordre...

BUBIBAH.

Attends; une dernière question, Marguerite. Les enfants de Marguerite de Bourgogne et de Lyonnet de Bournonville, que sont-ils devenus?

■ABGUBBITB.

Je les ai confiés à un homme.

BUBIDAH.

Le nom de cet homme?

■ABGUBBITB.

Je ne m'en souviens pas...

BUBIDAH.

Cherche, Marguerite, et tu te le rappelleras.

■ABGUBBITB.

Orsini, je crois.

bubibah, appelant.

Orsini, Orsini !

■ABGUBBITB.

Que fais-tu?

N'est-il pas là?

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