‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 500 sur 999 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

la main blanche et belle.,* — Un paysan... qui a travaillé... Combien de jours?

LE PAYSAN

Quinze.

BONAPARTE

Quinze jours aux fortifications... Ta aussi blanche et aussi belle que la mienne... Quel fat j'étais ! — (A un de ceux qui sont près de lui.) It is the

spy!

lï paysan, effrayé.

Moi!

BONAPARTE

Tu sais l'anglais?

lï patsaji , à pari.

Imbécile !

BONAPARTE

Ahl ce n'est pas étonnant... tu es resté quinze jours avec les habits rouges, et tu as eu le temps d'apprendre leur langue.

LE PAYSAN

J'en ai retenu quelques mots.

BONAPARTE

Assez pour lire l'adresse d'une lettre que l'on t'aura chargé de porter, n'est-ce pas?

le paysan* Moi? et à qui?...

BONAPARTE

Et que sais-je?... à quelque ci-devant, sansdoute, pour lui annoncer que Louis XVII a été proclamé à Toulon.

LE PAYSAN

Diable d'homme!... — Ah !... si tu crois cela, tu n'as qu'à me fouiller.

BONAPARTE

Non... Il suffira que tu me remettes ce que tu as dans cette poche.

le paysan, tirant de sa poche et donnant à mesure.

Voilà un briquet... un couteau espagnol...

BONAPARTE

Oui, qui peut au besoin servir de poignard.

LE PAYSAN

Et un portefeuille qui n'est pas élégant ; mais nous autres, nous nejsomines pas des inuscadins... Regarde dans les poches si tu veux ; va , citoyen commandant, je n'ai pas de secrets, moi !

Bonaparte , examinant le portefeuille.

Et moi je ne suis pas curieux... {S'arrêtantà une feuille plus blanche que les autres.) Tu avais craint de manquer de papier, que tu as fait ajouter cette feuille?

LE PAYSAN

Cette feuille?

BONAPARTE

Oui... tu vois bien qu'elle n'est ni du même grain, ni de la même couleur. — Prête-moi ce couteau.

LE PAYSAN

Ma foi , je n'y ai pas fait attention ; tout ce que

je sais, c'est que c'est du papier blanc. Si tu veux écrire dessus...

BONAPARTE

C'est mon intention; mais auparavant, il est humide, il faudrait le sécher.

le paysan, troublé. * Au feu?

BONAPARTE

Oui : en prenant garde de le brûler, cependant I — Canonnier, une mèche !

LE PAYSAN

Ciel et terre !

(// regarde autour de lui, voit que la sentinelle

seule V empêche de fuir. Il tire un pistolet de sa

poche, s'élance sur la sentinelle, tire le coup et

blesse au bras Lorrain qui le saisit ; aussitôt

une lutte s'engage.)

bonapaiti, hautement»

Arrêtez l'espion des Anglais et des émigrés! — {On se précipite sur lui; Lorrain, qui ne Va pas lâché, le ramène sur le devant de la scène.) Maintenant approche cette mèche. — (A l'espion.) Eh bien! qu'en dis -tu? n'est-ce pas une merveille comme ce papier se couvre?... Signé du général en chef Hood... « A Monsieur, frère du roi ! » l'espion.

Je suis perdu!

BONAPARTE

Misérable !

l'espion.

Sot, oui; misérable, non.

Bonaparte, aveo mépris.

Un espion !

l'espion.

Eh bien ! les Anglais ont reçu ma parole d'espion, je les ai bien servis ; tu as été plus fin que moi , voilà tout... (Se retournant.) Sergent , neuf hommes de piquet.

BONAPARTE

Comment ?

Eh bien ! oui. — Le procès d'un espion se borne à ces deux mots : pris et fusillé. La procédure est bientôt faite.

BONAPARTE

Où diable le courage va-t-il se nicher?

l'espion.

Ah ! tu es bien fier du tien , toi. Beau mérite! le courage d'un soldat ! à qui il faut le bruit des instruments de guerre et l'odeur de la poudre pour l'exciter, etqui, s'il tombe, prononce en mourant le mot patrie! Le véritable courage, c'est le mien ; c'est celui de l'homme qui obscurément risque vingt fois par jour une vie qu'il ne peut perdre que d'une manière ignominieuse, à laquelle les

NAPOLÉON BONAPARTE

hommes ont attaché le mot honte , par unç mort infâme, par la mort d'un faussaire ou d'un assassin.

BONAPAETE.

Et qu'es-tu donc, toi ?

Je suis un homme qu'aucun préjugé n'arrête , qu'aucun danger n'effraye , qui joue depuis trop longtemps avec la mort pour la craindre; qui, si un grand homme m'avait compris, me serais attaché à lui , corps et Ame , comme son démon familier, qui...

un sergent, entrant avec neuf hommes commandés.

Qui est-ce qu'on fusille?

l'espion, se retournant.

Moi... — Qui, dis-je, pouvant revêtir tous les costumes, emprunter toutes les mœurs , parler toutes les langues, lui aurais rendu en services de vie et de mort mille fois la valeur de For qu'il m'aurait jeté. — Voilà ce que je suis maintenant: un espion , une espèce d'animal pensant, une variété de l'homme dont le cœur bat , dont la voix parle , et qui pourrait sauver un empire peut-être... et qui, dans dix minutes, sera un cadavre ayant huit balles dans le corps , et bon tout au plus à jeter aux poissons de la rade... Entends-tu? voilà ce que je suis.

BONAPAETE.

As-tu quelque chose à me demander?

l'espion.

Ah ! vous autres soldats , quand vous êtes où j'en suis, vous demandez qu'on ne vous bande pas les yeux et qu'on vous laisse commander le feu vous-mêmes... Vous êtes privilégiés en tout ! — Moi qui ne puis pas réclamer cela , je demanderai qu'on ne me fasse pas attendre.

BONAPAITE.

Je te donne cinq minutes. Tu peux les employer à charger le sergent de tes dernières volontés. Peutêtre as-tu une femme, des enfants, une mère...

Rien. — (Bonaparte s'assied rêveur et écrit.) Sergent, — voilà dans le manche de ce couteau un billet de vingt-cinq livres sterling, — c'est à peu près six cents francs, — payable en bon or, voistu, et non pas en misérables assignats... Prends-le, tu en donneras la moitié à tes hommes, si je tombe sans faire un mouvement; s'ils ne me tuent pas roide, tout est pour toi. — Où est le mouchoir?

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