ACTE I, SCÈNï JV
orgies arec déjeunes étudiants, au lieu de donner une châsse d'argent à Sainl -Jacques - de- Compostelto, et une chape d'or à Notre-Dame-del-Pilar» comme je le ferais, moi. Enfin, en débauches avec de belles courtisanes du démon , au lieu de récompenser largement les saints hommes qui se dévouent au salut et à la consolation des mourants , comme je le ferais encore, moi... Comprenez-vous , mon père?...
DOH MORTES.
Oui , monseigneur... Cependant , je crois que si don Josès était à votre place...
DON JUÀIt.
Mais il n'y est pas... et savez-vous où il est? à Se ville , en Andalousie , dans la ville des amours , des sérénades et des fleurs ; tandis que son père bien-aimé vous envoie chercher pour se préparer à la mort... Et que fait-il à Séville?... H chante des chants mauresques sur une guitare grenadine, aux pieds de je ne sais quelle Térésina, qu'il séduit en lui faisant croire qu'elle sera sa femme , et cela au lieu d'accourir ici pour pleurer et prier avec moi au chevet du lit mortuaire... Et voilà ce qu'il faut que mon père sache de votre bouché ; car si, au moment de mourir... la faiblesse humaine est si grandeà l'heure suprême!..... il allait, ce qui est possible, légitimer ce bâtard..... Il ne faut pour cela qu'un parchemin , dix lignes , une signature , et le sceau des Marana près de cette signature... et alors ce ne serait plus moi, ce serait l'autre qui deviendrait comte de Marana , grand d'Espagne de première classe , et maître de vassaux assez nombreux pour faire à son propre compte la guerre au roi de France!... car il est mon aîné ; taudis qu'à moi, à moi qui suis resté près de mon père pour l'entourer de soins pieux, à moi le fih légitime , à moi le véritable héritier des don Juan , que resterait-il?...
MM UOftftS.
Rassurez -vous, monseigneur, car je sais dans ce cas quelles seraient les intentions de votre frère.
DOIf JUÀW.
Il vous les a dites. .. oui, il a fait le grand, le généreux, le magnanime... il est vrai que cela ne lui a coûté que des paroles. Il vous a dit, n'est-ce pas , qu'il me laisserait la seigneurie d'Olmédo ou d'Aranda , qui rapportent ensemble cinq cents réaux et vingt -cinq maravédis de rente? puis encore peut-être qu'il consentirait à ce que l'on continuât de m'appeler Don?... c'est-à-dire qu'il me fait l'aumône d'un morceau de pain et d'une épée.... Oh ! le digne, le noble, l'excellent fils, qui dispose de la succession paternelle du vivant même de son père!... oh! le digne, le noble, l'excellent frère, qui se fait une part de lion , qui étend l'ongle sur
l'héritage des Marana , et qui dit : Ceci est à moi , don Josès ! cela est à toi, don Juan ! «. J'aurai plus de pitié que lui, moi ! j'attendrai que mon père soit mort, et puisse Dieu conserver ses jours !... pour désigner à mon frère l'héritage qui lui revient... Rapportez-vous-en donc à moi pour le partage, et dites au comte que je suis son seul fils, que l'Église ne reconnaît pas les enfants nés hors du mariage, surtout lorsqu'ils sont nés d'une païenne I Quel honneur pour un vieux chrétien comme mon père, dont les aïeux ont chassé les Maures de Grenade et les Indiens du Pérou , d'avoir un fils qui dit Allah au lieu de Dieu, et qui brûlera éternellement en enfer entre Boabdil et Guatimozin.
fcOM HORTftS.
J'espère que don Josès arrivera à temps pour que votre noble père règle de son vivant ses intérêts et les vôtres.
DOW juak.
Oh! pour cela, vous vous trompez.... non!... il laisserait mourir son père dans la solitude et l'abandon, si je n'étais pas là , moi... Je lui ai écrit dix lettres.
DOH MOITES.
Eh bien! moi, monseigneur, je ne lui eu ai écrit qu'une , mais je suis sûr du messager qui la porte.
aoit JCAit, furieux.
tu as écrit à don Josès, prêtre? et qui t'a
permis de le faire?
•OM MOITES
Celui qui en avait le droit... votre père.
DOH Jtâlf.
Eh! que ne me disais-tu cela plus tôt, tu m'aurais épargné depuis une demi-heure cette comédie que je joue!..... Ah ! nous voilà enfin tous deux (ace à face, nos masques à la main, et pouvant tout nous dire!»». Eh bien! donc, écoute, et retiens bien ce qpe tu vas entendre... Je ne veux pas, entends-tu bien, prêtre, je ne veux pas que le vieillard reconnaisse don Josès pour mon frère et cela, non
pas parce qu'il est le fils d'une bohémienne , non pas parce qu'il est un païen, non point parce qu'il déshonorerait mon nom dans l'autre monde, dont je m'inquiète fort peu; mais parce que, dans celui-ci, il me prendrait mon titre de comte, dont j'ai besoén pour faire grande et noble figure par les Espagnes... mes richesses, qu'il me fout pour acheter l'amour qu'on ne voudra pas me donner, et mes dix mille vassaux ^ qui me sont nécessaires pour «'assurer l'impunité que la justice se lassera peut-être de me vendre... Souviens-loi que je m'appelle don Juan, et qu'un de mon nom, si ce n'est de ma race , est descendu vivant^en enfer, y a soupe avec un commandeur qu'il avait tué après avoir déshonoré sa
DON JUAN DE MARANA
fille, que j'ai toujours été jaloux de la réputation de cet homme, comme le roi Charles-Quint de celle du roi François I* r !... et que je veux la surpasser, entends-tu? afin que le diable ne sache lui-même qui préférer de don Juan Tenorio ou de don Juan de Marana... Maintenant, entre chei mon père ou sors de cette maison, sois pour don Juan ou pour don Josès, pour Dieu ou pour Satan, à ton choix ; mais n'oublie pas que je suis là, que je ne perds
pas une parole, pas un geste, pas un signe et
que, selon ce que lu feras, je ferai.
•oa moites, entrant dans la chambre.
Dieu prenne pitié de vous, monseigneur !