‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 762 sur 999 · LE BON ET LE MAUVAIS ANGE, DON JUAN · texte numérisé non relu

LE BON ET LE MAUVAIS ANGE, DON JUAN

DON JUAN

Allons, la lutte est engagée.., il faut la soutenir: le prix est magnifique, don Juan.... Tu as enfin rencontré un adversaire digne de toi; il est fâcheux qtfe ce soit sous la robe d'un moine... car tu t'entends mieux à te servir de l'épée que du poignard. —(Soulevant la tapisserie, ) Ah ! le voilà qui s'approche du lit de mon père. Prêtre, fais ton office

de prêtre et pas autre chose , je te le conseille

Pourquoi t'éloignes-tu? que veux-tu faire de cette encre et de cette plume?.... Ah ! tu lires un parchemin de ta poitrine ! ne mets pas la plume aux mains de mon père , ou si tu le fais, tu vois bien que c'est toi qui cherches ta destinée, que c'est toi qui vas au-devant du malheur que j'ai voulu éviter.. .. Ah ! ah! voilà le vieillard qui écrit... Suis des yeux chaque ligne qu'il trace.... chaque ligne m'enlève un titre, un trésor, un château, n'est-ce pas? Une seconde encore, et il ne me restera

rien.... Il va signer... il... Prêtre maudit! (//

s'élance dans la chambre. La musique indique la situation, elle est interrompue par un cri; au même instant le bon Ange s'envole, laissant tomber son èpée et cachant sa tête dans ses deux mains, tandis que le mauvais Ange s'enfonce dans la terre, en riant; lorsque tous deux sont disparus, don Juan reparait, pâle, soulevant la tapisserie d'une main et tenant le parchemin de l'autre. ) Il était temps! la signature manque seule, car ils avaient eu la précaution d'appliquer le sceau d'avance. Personne n'a vu entrer le vieillard... — ( Allant à une fenêtre qui domine un précipice.) Personne ne l'a vu sortir; mon père s'est éva-

noui... et quand il reviendra à loi, il prendra tout cela pour quelque songe de la fièvre... pour quelque vision infernale! Allons. — ( Mettant le

parchemin dans sa poitrine.) Je suis toujours don Juan, seigneur de Marana, fils aîné du comte! — ( Il cherche à s'appuyer contre le piédestal, et *'«perçoit que le groupe du bon et du mauvais Ange n'est plus là.) Ah!... disparu! Celte vieille tradition de la famille serait -elle vraie? Le mauvais ange des Marana devait reprendre, disait-on, sa liberté, lorsqu'un crime serait commis par un Marana. Eh bien ! le crime est commis , le mauvais ange est libre. — ( Croisant les bras et regardant le ciel. ) Après !

lb comte, appelant dans la chambre à côté.

Don Juan!...

bon juan.

J'attendais une réponse du ciel et la voilà qui me vient de la tombe : c'est la voix de mon père. Pourquoi cette voix me (ait-elle tressaillir jusqu'au fond des entrailles? pourquoi me sens-je malgré moi tout prêt à lui obéir? ah! ah! ah! c'est qu'on m'a dit quand j'étais enfant : Cet homme est ton père, et tu dois obéir à ton père. — (// s'approche comme malgré lui.) Préjugés de l'enfance, qui s'enracinent au cœur de l'homme!... chaînes qui sortent de la bouche des nourrices, et qui garrottent les générations aux générations, ceux qui s'élèvent à ceux qui tombent, la vie à la mort!... Pourquoi le dernier cri du prêtre m'a-t-il moins ému que cette voix? Don Juan, don Juan ! Poitrine de lion où bat un cœur de femme... obéis!

LB COUTE

Don Juan !

bon juan, soulevant la tapisserie.

Me voilà, mon père...

(Au moment ou il va entrer, on entend une vois du

côté opposé : c'est celle de don Josès.)

bon josès, dans l'antichambre.

Don Juan !

bon Juan, laissant retomber la portière.

C'est la voix de mon frère, celle-là... Ah ! celle-là aussi m'a fait tressaillir jusqu'au fond des entrailles, mais de haine et de jalousie !... Elle vient bien pour combattre l'autre. Merci, Satan !

(// revient tranquillement en scène.)

Page 1