‹ ŒuvresChapitre 21 sur 66 · RÉPONSE ÉCRITE AU BAS, DE LA MAIN DU ROI · texte numérisé non relu

RÉPONSE ÉCRITE AU BAS, DE LA MAIN DU ROI

Mon ame sent le prix de vos divins appas , JMais ne présumez point qu'elle soit satisfaite ; Traître, vous me quittez pour suivre une coquette; Moi , je ne vous quitterais pas.

DE M. DE VOLTAIRE

Octobre 1757.

Sire, ne vous effrayez pas dune longue lettre, qui est la seule chose qui puisse vous effrayer.

* Ce titre parait être écrit de la nniin du roi. (iVbte de M, Boitsonade.)

Googk

AVEC LE ROI DE PRUSSE. — I757. l8l

J'ai été reçu chez votre majesté avec des bontés sans nombre ; je vous ai appartenu , mon cœur vous appar^ tiendra toujours. Ma vieillesse m'a laissé toute ma vivacité pour ce qui vous regarde , en la diminuant pour tout le reste. J'ignore encore dans ma retraite paisible si votre majesté a été à la rencontre du corps d'armée de M. de Soubise, et si elle s*est signalée par de nouveaux succès. Je suis peu au fait de la situation présente des affaires; je vois seulement qu'avec la valeur de Charles XII, et avec un esprit bien supérieur au sien, vous vous trouvez avoir plus d'ennemis à combattre qu'il n en eut quand il revint à Stralsund; mais il y a une chose bien sûre, c'est que vous aurez plus de réputation que lui dans la postérité , parce que vous avez remporté autant de victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens, et que vous avez fait à vos sujets tous les biens qu'il n'a pas faits , en ranimant les arts, en fondant dés colonies , en embellissant les villes. Je mets à part d'autres talens aussi supérieurs que rares, qui auraient suffi à vous immortaliser; Vos plus grands ennemis ne peuvent TOUS ôter aucun de ces mérites; votre gloire est donc absolument hors d'atteinte. Peut-être cette gloire estelle actuellement augmentée par quelque victoire; mais nul malheur ne vous Fôtera. Ne perdez jamais de vue cette idée, je vous en conjure.

Il s'agit à présent de votre bonheur ; je ne parlerai par aujourd'hui des Treize - Cantons. Je m'étsds livré au plaisir de dire à votre majesté combien elle est aimée dans le pays que j'habite; mais je sais qu'en France elle a beaucoup de partisihs : je sais très positivement qu'il y a bien des gens qui désirent le maintien de la balance que vos victoires avaient établie. Je me borne à vous dire des vérités simples , sans oser me mêler en aucune

l8a CORRESPONDANCE

façon de politique; cela ne m appartient pas. Permettezmoi seulement de penser que si la fortune vous était entièrement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France, garante de tant de traités; que vos lumières et votre esprit vous ménageraient cette ressource; qu'il vous resterait toujours assez detats pour tenir un rang très considérable dans TEurope; que le grandélecteur, votre bis£ueul, nen a pas été moins respecté pour avoir cédé quelques unes de ses conquêtes. Permettez-moi, encore une fois, de penser ainsi en vous soumettant mes pensées. Les Caton et les Othon, dont rotre majesté trouve la mort belle , n'avaient guère autre ^^hose à faire qu'à servir ou qu'à mourir; encore Othpn l'était-il pas sûr qu'on l'eût laissé vivre : il prévint, par me mort volontaire, celle qu'on lui eût fait souffrir. N^os mœurs et votre situation sont bien loin d'exiger an tel parti; en un mot, votre vie est très nécessaire : vous sentez combien elle est chère à une nombreuse Camille, et à tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l'Europe ne sont jamais long-temps dans la même assiette , et que c'est un devoir pour un honmie tel que vous de se réserver aux événemens. J'ose vous dire fcien plus : croyez-moi , si votre courage vous portait à cette extrémité héroïque , elle ne serait pas approuvée ; vos partisans la condamneraient, et vos ennemis en triompheraient. Songez encore aux outrages que la nation fanatique des bigots ferait à votre mémoire. Voilà tout le prix que votre nom recueillerait d'une mort volontaire; et, en vérité, il ne faudraitpasdonneràces lâches en4fcmis du genre humain le plaisir d'insulter à votre nom si respectable.

Ne vous offensez pas de la liberté avec laquelle vous parle un vieillard qui vous a toujours révéré et aimé^

Googk

et qui croit^ d'après une longue expëriéhce, qu'on peut tirer de très grands avantages du malheur. Mais heureusement nous sommes très loin de vous voir réduit à des éxtrémitës si funestes, et j'attends tout de votre courage et de votre esprit , hors le parti malheureux que ce même courage peut me faire craindre. Ce sera une consolation pour moi , en quittant la vie y de laisser sur la terre un roi philosophe.

DE M. DE VOLTAIRE

Otffolnre.

Sire, votre Épître d'Erfurth » est pleine de morceaux admirables et touchans. Il y aura toujours de très belles choses dans ce que vous ferez et dans ce que vous écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit à son altesse royale votre digne sœur, que cette épître fera verser des larmes , si vous- n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter avec votre majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande ame et d*un grand génie; il s'agit de vous , et de Fintérét de toute la saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire et à votre conser- Tation.

Vous voulez mourir*} je ne vous parle pas ici de l'horreur douloureuse que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion des hommes, quel est l'esprit du temps. Gomme

X Le TssUnutU du r», «Tant la baiaiUe de Rodb«cb.Voyex le OfmmêniMire historique, etc.

* Voyez dans la Correspotuîance générale, année 1757, les lettres de H. de Voltaire à M. le dnc de IQicheliea. {NoHi\ Éd.)

Googk

l84 CORRESPONDANCE

roi on ne vous le dit pas, comme philosophe et comme grand homme vous ne voyez que les exemples des grands hommes de Tantiquité. Vous aimez la glove, vous la mettez aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres honunes choisissent rarement , et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée depub la chute de l'empire romain. Mais, hélas! sire, en aimant tant la gloire, conunent pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera perdre? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettralâchement son devoir àflétriruneaction généreuse.

rajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté ; il faut se rendre justice : vous savez dans combien de cours on s'opiniàtre k regarder votre entrée en Saxe comme une infraction du droit des geqs. Que dira-t-on dans ces cours .»^ que vous avez vengé su? vous-même c^bte invasion; que vous n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la loi. On vous accusera d'un désespoir prématuré quand on saura que vous avez pris cette résolution funeste dans Erfurth, quand vous étiez encore maître de la Silésie et de la Saxe. On commentera votre Epître d'Ërfurth, on en fwa une critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je représente à votre majesté est la vérité même, Cçlui que j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son cœur.

n sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être humiUé par des ennemis personnels ; il entre donc dans ce triste parti de l'amourpropre, du désespoir. Ecoutez contre ces sentimens

Googk

AVEC LE ROr DE FAUSSE. — 1757. .l85

votre raison supérieure; elle vous dit que vous netes point humilié, et que vous ne pouvez Têtre; elle vous dit qu'étant homme comme un autre , il vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux, biens, dignités, amis. Un homme qui n*est que roi peut se croire très infortuné quand il perd des états; mais un philosophe peut se passer d'états. Encore , sans que je me mêle en aucune feçon de politique, je ne peux croire qu*il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint , la reine Christine, le roi Casimir, et tant d'autres, vous soutiendriez ce personnage mieux qu'eux tous ; et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé , ou si en demeurant souverain vous ne saviez pas supporter l'adversité .'^

Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante-cinr quième année; je suis né infirme; je n'ai qu'un moment à vivre; j'ai été bien malheureux, vous le savez; mais je mourrais heureux si je vous laissais sur la terre mettant en pratique ce que vous avez si souvent écrit.

DE M. DE VOLTAIRE

Le x3 novembre.

Sire, votre Épître à d'Argens m'avait fait trembler; ceDe dont votre majesté m'honore me rassure. Vous sembliez diie un triste adieu dans toutes les formes , et

Googk

l86 CORRESPONDANCE

vouloir précipiter la fin de votre vie. Non seulement ce parti désespérait un cœur comme le mien , qui ne vous a jamais été assez développé, et qui a toujours été attaché à votre personne , quoi qu*il ait pu arriver; mais ma douleur s'aigrissait des injustices qu une grande partie des hommes ferait à votre mémoire.

Je me rends à vos trois derniers vers , aussi admirables par le sens que par les circonstances où ils sont faits :

« Pour moi, menacé du naufrage, • Je dois, en afirontant l'orage, « Penser, Tiyre et mourir en roL »

Ces sentimens sont dignes de votre ame, et je ne veux entendre autre chose par ces vers , sinon que vous vous défendrez jusqu'à la dernière extrémité avec votre courage ordinaire. C'est une des preuves de ce courage supérieur aux événemens , de faire de beaux vers dans une crise où tout autre pourrait à peine foire un peu de prose. Jugez si ce nouveau témoignage de la supériorité de votre ame doit faire souhaiter que vous viviez. Je n'ai pas le courage , moi , d écrire en vers à votre ms^esté dans la situation où je vous vois ; mais permettez que je vous dise tout ce que je pense.

Premièrement , soyez très sûr que vous avez plus de gloire que jamais. Tous les militaires écrivent de tous côtés qu'après vous être conduit à la bataille du i8 comme le prince de Condé à Sénef , vous avez agi dans tout le reste en Turenne. Grotius disait : « Je puis souf- « frir les injures et la misère , mais je ne peux vivre avec « les injures, la misère et l'ignominie ensemble. » Vous êtes couvert de gloire dans vos revers ; il vous reste de grands états : l'hiver vient ; les choses peuvent changer. Votre majesté sait que plus d'un homme considérable

Googk

AVEC LE ROI DE PRUSSE. — ItS?- 187

pense qu'il £aut une balance, et que la politique contraire est une politique détestable : ce sont leurs propres paroles.

Toserai ajouter que Charles XII , qui avait votre courage avec infinimeiït moins de lumières et moins de compassion pour ses peuples, fit la paix avec le czar sans s'avilir. Q ne m'appartient pas d'en dire davanta({e, et votre raison supérieure vous en dit cent fois plus.

Je dois me borner à représenter à votre majesté combien sa vie est nécessaire à sa famille, aux états qui lui demeureront, aux philosophes qu'elle peut éclairer et soutenir, et qui auraient, croyes^-moi, beaucoup de peine à justifier devant le pubUc une mort volontaire, contre laquelle tous les préjugés s'élèveraient. Je dois ajouter que quelque personnage que vous fassiez, il sera toujours grand.

Je prends du fond de ma retraite plus d'intérêt à votre sort que je n'en prenais dans Potsdam et dans Sans-Souci. Cette retraite serait heureuse, et ma vieillesse infirme serait contée , si je pouvais être assuré de votre vie que le retour de vos bontés me rend encore plus chère.

J'apprends que mon6eigneur le prince de Prusse est très malade ; c'est un nouveau surcroît d'affîction et une nouvdle raison de vous conserver. C'est très peu de 4;ho6e , j'en conviens , d'exister pour un moment au milieu des chagrins, entre deux éternités qui nous engloutissent ; mais c'est à la grandeur de votre courage à porter le fardeau de la vie, et c'est être véritablement roi que de soutenir Tadversité en grand homme.

Googk

i 8 i CORRESPONDANCE

A Breslan, le 16 janvier 1758.

J'ai reçu vo» lettres du 22 de novembre et du a de janvier en même temps '. J'ai à peine le temps de faire de la prose, bien moins des vers pour répondre aux vôtres. Je vous remercie de la part que vous prenez aux heureux hasards qui m'ont secondé à la fin d'une campagne où tout semblait perdu. Vivez heureux et tranquille à Genève ; il n'y a que cela dans le monde ; et faites des vœux pour que la fièvre chaude héroïque de l'Europe se guérisse bientôt, pour que le triumvirat se détruise, et que les tyrans de cet univers ne puissent pas donner au monde les chsunes qu'ils lui préparent.

Fedbrig»^

Je ne suis malade ni de corps ni d esprit , mais je me repose dans ma chambre. Yèilà ce qui a donné lieu aux bruits que mes ennemis ont semés. Mais je peux leur dire comme Démosthène aux Athéniens : Eh bien ! si Philippe était mort, que serait-ce? O Athéniens ! vous vous feriez bientôt un autre Philippe.

O Autrichiens ! votre ambition , votra désir de tout donner, vous feraient bientôt d'autres ennemis; et les libertés gennaniques et celles de l'Europe ne manqueront jamais de défenseurs.

> Oa n^a point trouvé cet lettres et plusiears autres qui manquent également (É. de K}

Googk

AVKC LE ROI DE PRUSSE. — 1758. igg

DE M. DE VOLTAIRE

Le i5 arriL Puisque vous êtes si grand maître Dans Tart des vers et des combatt.

Et que TOUS aimez tant à Tétre^ Bimez donc, brayez le trépas; Instruisez , ravagez la terre; Tairne les vers » je hais la guerre, Mais je ne m'opposerai pas A votre fureur militaire; Chaque esprit a son caractère :

Je conçois qu*on a du plaisir A savoir, comme vous, saisir L'art de tuer et l'art de plaire.

Cependant ressouvenez-vons de celui qui a dit autrefois :

Et quoique admirateur d'Alexandre et d'Alcide , J'eusse aimé mieux choisir les vertus d'Aristide.

Cet Aristide était un bon homme; il n*eût point proposé de faire payer à l'archevêque de Mayence les dépens et dommages de quelque pauvre ville grecque ruinée. Il est clair que votre majesté a encouru les censures de Rome, en imaginant si plaisamment de faire payer à TÉglise les pots que vous avez cassés. Pour vous relever de Texconmiunication majeure, je vous ai conseillé, en bon citoyen, de payer vous-même. Je me suis souvenu que votre majesté m'avait dit souvent que les peuples de.... étaient des sots. En vérité, sire, vous êtes bien bon de vouloir régner sur ces gens-là. Je crois vous proposer un très bon marché en vous priant de les donner à qui les youdra.

y. Je m'imaginais qu'un grand homme,

Qui bat le monde et qui s'en rit, ^

N'aimait à dominer que sur des gens d'esprit, £t je voudrais le voir à Rome.

Googk

igo CORRESPOND AHCB

Comme je suis très fâché de payer trois vingtièmes de mon bien , et de me ruiner pour avoir Thonneur de vous faire la guerre, vous CToirez peut-être que c'est par ladrerie que je vous propose la paix ; point du tout; c est uniquement afin que vous ne risquiez pas tous les jours de vous faire tuer par des Croates, des houssards et autres barbares qui ne savent pas ce que c'est qu'un beau vers.

Vos ministres auront sans doute à Bréda de plus belles vues que les miennes. M. le duc de Choiseul^M. de Kaunitz , M. Pitt , ne me disent point leur secret. On dit qu'il n'est connu que d'un monsieur de Saint-Germain, qui a soupe autrefois dans la ville de Trente avec les Pères du concile, et qui aura probablement l'honneur de voir votre majesté dans une cinquantaine d'années. C'est un homme qui ne meurt point, et qui sait tout. Pour moi, qui suis près de finir ma carrière et qui ne sais rien , je me borne à souhaiter que vous connaissiez M. le duc de Choîseul.

Votre majesté m'écrit qu'elle va se mettre à être un vaurien; voilà une belle nouvelle quelle m'apprend-là! Eh ! qui êtes-vous donc , vous autres maîtres de la terre? Je vous ai vu aimer beaucoup ces vauriens de Trajan, de Marc-Aurèle et de Julien ; ressemblez-leur toujours; mais ne me brouillez pas avec M. le duc de Choiseul dans vos goguettes.

Et sur ce, je présente à votre majesté mon respect, et prie honnêtement la Divinité qu'elle donne la paix à ses images.

Googk

DE M. DE VOLTAIRE

Le a mai.

Héros dn Nord, je sayais bien Que vous avez vu les derrières Des guerriers du roi très chrétien A qui TOUS taillez des croupières; Mais c[ue vos rimes familières Immortalisent les beaux eus De ceux que vous avez yaincus , Ce sont des faveurs singulières.

Nos blanc-poudrés sont conyaincus De tout ce que tous savez faire ; Mais les ons, les Us et les us A présent ne vous touchent guère.

Mars, Yotre autre dieu tutélaire.

Brise la lyre de Phébus ; Horace, Lucrèce et Pétrone Dans rhiver sont yos courtisans ; Vos beaux printemps sont pour Bellone : Vous vous amusez en tout temps.

n ny a rien de si plaisant, sire, que le congé que vous avez donné, daté du 6 Novembre 1787 ; cependant il me semble que dans ce mois de novembre vous couriez à bride abattue à Breslau, et que c'est en courant que vous chantâtes nos derrières. Le bel arrêt du parlement de Paris sur le Bon Sens philosophique ded'Argens », et sur la Loi naturelle j pourrait bien aussi avoir sa part dans Y Histoire des culs; mais c*est dans le divin chapitre des Torche-culs de Gargantua. La besogne de ces messieurs ne mérite guère qu'on en fasse un autre usage. On a traité à peu près ainsi à la cour les impertinentes

' La Philosophie di$ bon stns, ouvrage du marquis d^Argens , condamné \*x le parlement , à peu près dans le même temps que le poëme de M. de Voltaire sur la Loi naiurelle. (Éd. de KehL) .

Googk

remontrances que cette compagnie a faites. On ne pourra jamais leur reprocher la Philosophie du bon sens. On dit que Paris est plus fou que jamais , non pas de cette folie que le génie peut quelquefois permettre, mais de cette folie qui ressemble à la sottise. Je ne veux pas, sire, avoir celle d*abuser plus long-temps des momens de votre majesté; je volerais les Autrichiens à qui vous les consacrez. Je prie Dieu toujours qu'il vous donne la paix, et que son règne nous advienne. Car, en vérité, au milieu de tant de massacres, cest le règne du diable; et les philosophes qui disent que tout est bien ne connaissent guère leur monde. Tout sera bien quand vous serez à Sans-Souci, et que vous direz :

Alors f cher Gnéas , victorieux , contens , Nous pouvons rire à Taise et prendre du bon temps.

fBoiL.)

Du 6 octobre.

Il VOUS a été facile de juger de ma douleur par la perte que j*ai faite. H y a des malheurs réparables par ' la constance et par un peu de courage , mais il y en a d autres contre lesquels toute la fermeté dont on veut s*armer et tous les discours des philosophes ne sont que des secours vains et inutiles; ce sont de ceux-ci dont ma malheureuse étoile m'accable dans les momens les plus embarrassans et les plus remplis de ma vie.

Je n*ai pas été malade comme on vous Ta dit ; mes maux ne consistent que dans des coliques hémorrhoïdales et quelquefois néphrétiques. Si cela eût dépendu de moi , je me serais volontiers dévoué à la mort , que ces sortes d*accidens amènent tôt ou tard, pour sauver

Googk

AVEC LE ROI DE l'RUSSE. — 1758. igS

et pour prolonger les jours de celle qui ne Toit plus la lumière '. N'en perdez jamais la mémoire ^ et rassemblez, je TOUS prie, toutes vos forces pour élever un monument à son honneur. Vous navez qu à lui rendre justice ; et sans vous écarter de la vérité, vous trouverez la matière la plus ample et la plus belles Je vous souhaite plus de repos et de bonheur que je

n*en ai. Fedsbic.

DE M. DE VOLTAIRE

m LA MOBT DK SOÎX ALTS881 EOTÂLX UkDAMM LA KAROmÂYI DE BÂEUTB.

Décembre. *

Ombre illustre, ombré obère, ame béroîque et pure, Toi ^e met tristes yeux ne cessent de pleurer, Quand la fatale loi de toute la nature

Te conduit dans la sépulture,

Faut-il te plainte ou t'admirer ?

Les yertus, les talens ont été ton partie,

Tu yécus , tu mourus en sage ; EtToyant à pas len^ ayancer le trépas ,

Tu montras le même courage Qni fiiit yoler ton frère au milieu des combats.

Femme sans préjugés, sans yice et sans mollesse, Ta bannis loin de toi la Superstition , Foie de ITmpostnre et de TAmbitioni Qui tyrannise la Faiblesse.

Les Langueurs , les Tourmens , miotstres de la Mort , Tayaient déclaré la guerre; Tu les brayas sans efibrt , Tu plaignis ceux de la terre.

Hélas ! si tes conseils ayaient pu l'emporter Sur le faux intérêt d'une ayengle yengeance» Que de torrens de sang on eût yu s'arrêter ! Quel bonbeur t'aurait dû la France !

' la margrâTe de Bareitb.

COEBSSP. AVEC lES SOUyEEAiVS. I. II. "* l3

Googk

Ton cher firère aujourd'hui, dans un noble repos. Recueillerait son ame à soi-mime rendue ',

Le philosophe, le héros Ne serait affligé que de t*ayoir perdue.

Sur ta cendre adorée il jetterait des fleurs

Du haut de son char de victoire ; Et les mains de la Paix et les mains de la Gloire

Se joindraient pour sécher set pleurs.

Sa voix célébrerait ton amitié fidèle,

Les échos de Berlin répondraient à ses chants ;

Ah ! j'impose silence à mes tristes accens ;

Il n'appartient qu'à lui de te rendre immortelle.

Voilà , «ire, ce que ma douleur me dicta quelque temps après le premier saisissepiencdont je fus accablé à la mort de ma protectrice. J envoie ce» vers à votre majesté, puisqu'elle Tordonne. Je suis vieux j elle s'en apercevra bien. Mais le cœur qui sera toujours à vous et à ladorable sœur que vous pleurez ne vieillira jamais. Je n ai pu m'empêcher de me souvenir, dans ces faibles vers, des efforts que cette digne princesse avait faits pour rendre la paix à l'Europe. Toutes ses lettreà (vous le savez sans doute) avaient passé par moi. Le ministre % qui pensait absolument comme elle, et qui ne put lui répondre que par une lettre qu'on lui dicta , en est mort de chagrin. Je vois avec douleur, dans ma vieillesse accablée d'infirmités , tout ce qui se passe ; et je me console parce que j'espère que vous serez aussi heureux que vous méritez de l'être. Le médecin Tronchin dit que votre colique hémorrhoïdale n'est point dangereuse j mais il craint que tant de travaux n'altèrent votre sang. Cet homme est sûrement le plus grand médecin de ^'Europe, le seul qui

* Le cardinal de Tencin. L'ahhé de BerniS Tohligea de signer une lettre (jaMl Ini envoya poar rompre toute négociation , et cette adroite politique nous a valu la paix glorieuse de 1763. Voyez le Commentaire hùtùriqme.

Googk

AVEC LE 9DI DE PRUSSE. — 1759. îqS

Connaisse la nature. 11 m'avait assuré qu*if y «vait du remède pour lëtat de^votre auguste sœur, six mois avant sa luort. Je fis ce que je pus pour engager son altesse royale à se mettre entre les mains de Tronchin j elle se confia à des ignorans entêtés, et Tronchin m'annonça sa mort deux mois avant le mdhient fatal. Je n'ai jamais senti un désespoir plus vif. Elle est morte victime de sa confiance en ceux qui l'ont traitée. Conserve3&-vou8, sire, car vous êtes nécessaire aux hommes.

cccxv*

A Breslaa , le a3 janvier 1759.

J'ai reçu les vers que vous avez faits : apparemment

que je ne me suis pas bien expliqué. Je désire quelque

chose de plus éclatant et de pubUa II faut que toute

l'Europe pleure avec moi une vertu trop peu connue.

Il ne faut point que mon nom partage cet éloge j il faut

que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immorta-

lité,* et c'est à vous d* l'y placer.

On dit qu'Apelles était le seul digne de peindre

Alexandre : je crois votre plume la seule d^nede

rendre ce service à celle qui sera le sujet éternel de met

larmes..

levons envoie des vers faits dans un camp, et que je

lui icovoyais un mois avant cette cruelle catastrophe qui

noaa en prive pour jamais. Ces vers ne sont certainement

pas dignes d'elle , mais c'était du moins l'expression vraie

de mes sentimens. En un mot, je ne mourrai content

que lorsque vous vous serez surpassé dfans ce triste de*

voir que j'exige.de vous. .

Faites des vœux pour la paix : mais quand même la

Googk

196 CORRESPOND AHCE

victoircla ftimènerait, cette paix et la victoire, ni tout ce qu'il y a dan» luniver», n'adouciront la douleur cruelle qui me consume.

Vivez plus heureux à Lausanne ^ etc. Federic.

Page 1