‹ ŒuvresChapitre 3 sur 66 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

DE M. DE VOLTAIRE

A Versailles , ce 19 avriL

Sire , vous vous plaignez que je vous traite avec trop de douceur. Il est vrai que je ne dis pas de duretés à votre majesté ; mais quand je loue , et que je cite ce qui ma paru bon dans les ouvrages qu elle daigne me communiquer, n est-ce pas vous dire la vérité, n'est-ce pas vous prier de la chercher et de la sentir vous-même ? Ne pouvez-vous pas comparer ces beaux morceaux avec les autres ? N est-ce pas à celui qui les a faits d'en apercevoir la différence ?

Par exemple, ce morceau dans votre Epître à son altesse royale madame la margraue de Bafeith est excellent , et vous devez en le relisant vous rendre à vousmême ce témoignage :

II n'est rien de plus grand dans ton sort glorieux ,

( n faudrait pourtant un hémistiche moins faible. )

Que ce vaste pouToir de faire des heureux , Ni rien de plus divin dans ton beau caractère , Que cette volonté toujours prête à les foire , Osait dire h César, ce consul orateur.

Qui de Ligarins se rendit protecteur ^ Et c'est à tons les rois qu'il paraît encor dire: Pour faire des heureux vous occupez l'empire. Astres de l'univers , votrci éclat est pour vous ; Mais de vos doux rayons l'influence est pour nous.

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Vous devez sentir que , dans tous ces yers , la rime , la césure, le nombre, ne coûtent rien au sens, que la netteté de la construction en augmente la force. Les deux derniers surtout sont admirables. Je ne crois pas que Totre majesté doive trouver mauvais que j aie lu ce morceau singulier au roi Stanislas, qui au moins fait de la prose, et à la reine sa ûlle. Elle en a été bien étonnée. Ce ne sont pas là des vers de roi, ce sont des vers du roi des poètes. Voilà comment il en faut faire. Une douzaine de vers dans ce govit marquent plus de génie et font plus de réputation que cent mille vers médiocres. D'ailleurs je n'en laisse point tirer de copie, et jamais aucun des vers que vous m'avez daigné envoyer n'a couru ; mais ceux-ci mériteraient d être sus par cœur.

Voilà donc des pièces de comparaison que vous vous êtes faites vous-même. Voilà votre poids du sanctuaire. Pesez à ce poids tous les vers que vous ferez , et surtout avant que d'en envoyer à nos ministres ; et soyez bien sûr, sire, qu'ils ne s'intéressent pas tant à ce petit avantagjB, aux charmes de ce talent, et à votre personne que moi , et que je me connais mieux en vers qu'eux.

Quand vous avez fait un morceau aussi parfait que celui que je viens de vous citer, ne sentez- vous pas, sire , dans le fond de votre cœur , combien cet art des vers est difficile ? je vous en crois convaincu ; mais si vous ne l'étiez pas , je vous prierais de relire votre lettre àd'Arget, que je renvoie à votre majesté soulignée et chargée de notes. Ne croyez pas que j'aie tout remarqué. Dites-vous à vous-même tout ce que je ne vous dis point. Examinez ce que j'ose vous dire, et puis, sire, si vous l'osez, accusez -moi d'en agir avec trop de douceur.

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Pourquoi vous parlé-je aujourd'hui si franchement? pourquoi vous fais-je des critiques si détaillées ? pourquoi dorénavant vous traiterai-je durement ( si cela ne déplaît pas à la majesté ) P c'est que vous en êtes digne ; c'est que vous faites en effet des choses e;Kcellentes : je ne dis pas excellentes pour un homme de votre rang ({u'on loue d'ordinaire comme on loue les enfans ; je dis excellentes pour le meilleur de nos académiciens. Vous avez un prodigieux génie, et ce génie est cultivé. Mais si dans l'heureux loisir que vous vous êtes procuré avec tant de gloire , vous continuez à vous occuper des belles lettres , si cette passion des grandes âmes vous dure , conune je l'espère ; si vous voulez vous perfectionner dans toutes les finesses de notre langue et de notre poésie , à qui vous faites tant d'honneur , il faudrait que vous eussiez la bonté de travailler avec moi deux heures par jour pendant six semaines ou deux mois; il faudrait que je fisse avec votre majesté des remarques critiques sur nos meilleurs auteurs. Vous m'éclaireriez sur tout ce qui est du ressort du génie , et je ne vous serais pas inutile sur ce qui dépend de la mécanique , et sur ce qui appartient au langage, et surtout aux différens styles. La connaissance approfondie de la poésie et de l'éloquence demande toute la vie d'un homme. Je n'ai fait que ce métier, et à l'âge de cinquante -cinq ans, j'apprends encore tous les jours. Ces occupations vaudraient bien des parties de jeu ou des parties de chasse. Les amusemens de FrédéricJe-Grand doivent être ceux de Scipion.

Si vous me permettiez alors d'entrer dans les détails, ' j'ose croire que vous conviendrez que la Sémiramis ancienne, dont votre majesté me parle*, ne vaut rien du

* Lettre dn i3 février 1749,

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8o CORRESPONDANCE

tout, et que le public, qui jamais ne 9*e8t trompé à la longue ni sur lés rois ni sur les auteurs, a eu très grande raison de la réprouver. Et pourquoi la-t-il condamnée unanimement? C'est que l'amour d'une mère pour son fils, cet amour qui brava les remords, est révoltant , odieux. L'amour de Phèdre avait besoin de remords dans Euripide et dans Racine pour trouver grâce, pour intéresser. Comment voulez-vous donc qu'on supporte l'amour d'une mère, quand d'ailleurs il joint à l'horreur d'un inceste dégoûtant, la fadeur des expressions d'un amour de ruelle, jointe à un style toujours dur et vicieux? Qu'est-ce qu'un Bélus qui parle toujours des dieux et de vertu en fesant des actions de malhonnête homme ? Quelle conspiration que la sienne ! Comme elle est embrouillée et peu vraisemblable ! comme le roman sur lequel tout cela est bâti est mal tissti, obscur et puéril! Enfin quelle versification! Voilà, sire, les raisons qui justifient notre pubUc depuis trente ans que cette pièce fut donnée. Comment pouvez-vôus soupçonner qu'une cabale ait fait tomber cet ouvrage? Tous les rois de la terre ne seraient pas assez puissatis pour gouverner pendant trente ans le parterre de Paris. Passe pour quelques représentations. On ne s'acharne point contre Crébillon en disant ainsi avec tout le monde, que ce qui est mauvais est mauvais. On lui rend justice, comme quand on loue les très belles choses qui sont dans Electre et dans Rhadamiste. Je parle de lui avec la même vérité que je parle de votre majesté à vous-même.

Ne croyei pas non plus que dans notre Académie nous nous reprochions sans cesse nos incorrections. Nous avons trouvé très peu de fautes contre la pureté de la langue dans Rs^cine, dans Boileau, dans Pascal, et ces

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fautes, qui sont légères, ne dérobent rien à Télégance , à la noblesse , à la douceur du style. L'académie de la Crusca a repris beaucoup de fautes dans le Tasse ; mais elle avoue qu'en général le style du Tasse est fort bon.

Je ne parlerai ici de moi que par rapport à mm fautes. J'en ai laissé échapper beaucoup de ce genre , et je les corrige toutes ; car actuellement je m'occupe à revoir toute l'édition de Dresde. Je change souvent des pages entières, afin de n'être pas indigne du siècle dans lequel vous vivez.

Pal eu en dernier lieu uhe attention scrupuleuse à écrire correctement ma dernière tragédie. Cependant, après l'avoir revue avec sévérité, j'avais encore laissé trois fautes considéi'ables contre la langue, que l'abbé d'Olivet m'a fait corriger.

La difficulté d'écrire purement dans notre langue ne doit pas vous rebuter. Vous êtes parvenu , sire, au point où beaucoup d'habitans de Versailles ne parviendront jamais. Il vous reste peu de pas à faire. Vous avez arraché les épines, il ne vous coûtera guère de cueillir les roses; et votre puissant génie triomphe des petits détails conune des grandes choses. Mais j'ai bien peur que vous n'alliez cueillir des lauriers aux dépens des Russes , au lieu de cultiver en paix ceux du Parnasse. Votre majesté ne m'a point envoyé l'Épître à M, AlgarottL Je crois qu'à la place on a mis dans le paquet une seconde copie de celle a M, DargeL

Je me mets aux pieds de votre majesté.

CORRESP. AVEC tKS SlUVKRATJfS. T II.

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8a CORRESPONDANCE

A Paris, le i5 mai.

Saurai ITionneur d'être purgé De la main royale et chérie Qu'on vit y bravant le préjugé, Saigner TAutriche et la Hongrie.

Grand prince, je vous remercie Des salutaires petits grains Qu'avec des vers un peu malins Me départ votre courtoisie.

L'inventeur de la poésie, Ce dieu que si bien vous servez , Ce dieu dont l'esprit vous domine Fut aussi , comme vous savez , L'inventeur de la médecine.

Mais vous avez, aux champs de Mars, Fait connaître à toute la terre Que ce dieu qui préside aux arts Est maître dans l'art de la guerre.

Cest peu d'avoir, par maint écrit.

Étendu votre renommée ; I^' Autriche à ses dépens apprit Ce que vaut un homme d'esprit Qui conduit une bonne armée.

Il prévoit d'un œil pénétrant , Il combine avec prud'homie, Avec ardeur il entreprend :

Jamais sot ne fut conquérant, Et pour vaincre il faut du génie.

Je crois actuellement votre majesté à Neiss ou à Glogau , fesant quelques bonnes épigrarames contre les Russes. Je vous supplie, sire, d'en faire aussi contre le mois de mai, qui mérite si peu le nom de printemps, et

pendant lequel nous avons froid comme dans Thiver. Il me paraît que ce mois de mai est lemblème des réputations mal acquises. Si les pilules dont votre majesté a honoré ma caducité peuvent me rendre quelque vigueur , je n'irai pas chercher les chambrières de M. de Yalori ; l'espèce féminine ne me ferait pas faire une demi-lieue , j'en ferais mille pour vous faire encore ma cour. Mais je vous prie de m accorder une grâce qui vous coûtera peu ; c'est de vouloir bien conquérir quelques provinces vers le midi /comme Naples et la Sicile , ou le royaume de Grenade et l'Andalousie. Il y a plaisir à vivre dans ces pays-là, où l'on a toujours chaud. Votre majesté ne manquera pas de les visiter tous les ans, comme elle va au grand Glogau , et j'y serai un courtisan très assidu. Je vous parlerai de vers ou de prose sous des berceaux de grenadiers et d'orangers , et vous ranimerez ma verve glacée; je jetterai des fleurs sur les tombeaux de Kaiserling et du successeur de Lacroze * que votre majesté ayait si heureusement arraché à 1 egUse pour l'attacha à votre personne; et je voudrais comme eux mourir, mais fort tard, à votre service : car en vérité, sire, il est bien triste de vivre si ]ong-teraps loin de FrédérioJe- Grand.

Le 16 mai.

Voilà ce qui s'appelle écrire. J'aime votre franchise ; oui , votre critique m'instruit plus en deux lignes que ne feraient vingt pages de louanges.

* Émdit célèbre, qui de bénédictin s'était fait lutliérien , et était devena bibHotbécaire da roi de Prn^.se. Jordan , mort en 1745, lui avait succédé. V ir les lettres de 1787 à 1740 (£d, de Keki,)

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Ces vers que vous avez trouvés passables sont ceux qui ni*ont le moins coûté. Mais quand la pensée , la césure et la rime se trouvent en opposition, alors je fais de mauvais vers , et je ne suis pas heureux en corrections.

Vous ne vous apercevez pas des difficultés qu'il me faut surmonter pour faire passablement quelques strophes. Une heureuse disposition de la nature, un génie facile et fécond vous ont rendu poète sans qu'il vous en ait rien coûté : je rends justice à l'infériorité de mes talens : je nage dans cet océan poétique avec des joncs et des vessies sous les bras. Je n'écris pas aussi bien que je pense ; mes idées sont souvent plus fortes que mes expressions, et dans cet embarras je fais le moins mal que je peux.

J'étudie à présent vos critiques et vos corrections , elles pourront m'empêcher de retomber dans mes fautes précédentes; mais il en reste encore tant à éviter, qu'il n'y a que vous seul qui puissiez me sauver de ces écueils.

Sacrifiez-moi, je vous prie, ces deux mois que vous me promettez. Ne vous ennuyez point de m'instruire : si r«ctrême envie que j'ai d'apprendre et de réussir dans une science qui de tous temps a fait ma passion peut vous récompenser de vos peines , vous aurez lieu d'être satisfait.

J'aime les arts par la raison qu'en donne Cicéron. Je ne m'élève point aux sciences par la raison que les belles lettres sont utiles en tout temps, et qu'avec tout l'algèbre du monde , on n'est souvent qu'un sot lorsqu'on ne sait pas autre chose. Peut-être dans dix ans la société tirera-t-elle de l'avantage des courbes que des songe-creux d'algébristes auront carrées laborieusement. J'en félicite d'avance la postérité; mais à vous parler vrai , je ne vois dans tous ces calculs qu'une scientifique extravagance. Tout ce qui n'est ni utile ni agréable ne vaut rien. Quant

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aux choses utiles, elles sont toutes trouvées; et pour les agréables , j espère que le bon goût n'y admettra point d'algèbre.

Je ne vous enverrai plus ni prose ni vers. Je vous compte ici au conunencement de juillet , et j'ai tout un fotras poétique dont vous pourrez fedre la dissection ; cela vaut mieux que de critiquer Crébillon ou quelque autre, où certainement vous ne trouverez ni des fautes aussi grossières ni en aussi grand nombre que dans mes ouvrages.

n n'y a que des chardons à cudllir sur les bords de la Neva, et point de lauriers : ne vous imaginez p<»nt que j'aille là pour faire mon bonheur; vous n^ trouverez id, pacifique citoyen de Sans-Souci , menant la vie d'un particulier philosophe.

Si vous aimez à présent le bruit et l'éclat , je vous conseille de ne point venir ici ; mais si une "vie douce et unie ne vous déplaît pas , venez, et remplissez vos promesses. Mandez-moi précisément le jour que vous partirez; et si la marquise du Châtelet est une usurière , je compte de m'arranger avec elle pour vous emprunter à gages , et pour lui payer par jour quelque intérêt qu'il lui plaira pour son poète , son bel esprit , son.... etc.

Adieu ; j'attends votre répoôse. Fédbrig.

Le 10 juin.

Jamais on n'a fait d'aussi jolis vers pour des pilules ; ce n'est point parce que j'y suis loué. Je connais en cela l'usage des rois et des poètes ; mais en fesant abstraction de ce qui me regarde , je trouve ces vers charmans.

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86 COIIRESPONDA.NCE

Si des purgatifs produisent d'aussi bons vers , je pourrais bien prendre une prise de séné pour voir ce qu elle opérera sur moi.

Ce que vous avez cru être une épigramme se trouve être un ode ; je vous l'envoie avec une épigramme contre les médecins. J'ai lieu d'être un peu de mauvaise humeur contre leurs procédés ; j'ai la goutte , et ils ont pensé me tuer à force de sudorifiques.

Écoutez , j'ai la folie de vous voir ; ce sera une trahison si vous ne voulez pas vous prêter à me faire passer cette fantaisie. Je veux étudier avec vous ; j'ai du loisir cette année , Dieu sait si j'en aurai une autre. Mais pour que vous ne vous imaginiez pas que vous allez en Laponie , je vous enverrai une douzaine de certificats par lesquels vous apprendrez que ce climat n'est pas toutallait sans aménité.

On fait aller son corps comme l'on veut. Lorsque Tame dit, Marche^ il obéit. Voilà un de vos propres apophthegmes dont je veux bien vous faire ressouvenir

Madame du Ghâtelet accouche dans le mois de septembre ; vous n'êtes pas une sage-femme ; ainsi elle fera fort bien ses couches sans vous; et, s'il le faut, vous pourrez alors être de retour à Paris. Croyez d'ailleurs que les plaisirs que l'on fait aux gens sans se faire tirer l'oreille sont de meilleure grâce et plus agréables que lorsqu'on se fait tant solliciter.

Si je vous gronde , c'est que c'est l'usage des goutteux. Vous ferez ce qu'il vous plaira; mais je n'en serai pas la dupe , et je verrai bien si vous m'aimez sérieusement, ou si tout ce que vous me dites n'est qu'un verbiage de tragédie. Fédéric.

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