CCCLXXIV
DE M. DE VOLTAIRE
À Ferney, 4 nuû.
Sire, je me flatte que votre santé est entièrement raffermie. Je tous ai tu autrefois tous faire saigner à cloche-pied immédiatement après un accès de goutte , et monter à cheyal le lendemain : vous faites encore plus aujourd'hui; vos dialogues à la Marc-Aurèle sont fort au dessus d'une course à cheval et d'une parade.
Je ne sais si votre majesté est encore autant dans le goût des tableaux qu'elle est dans celui de la morale. L'impératrice de Russie en fait acheter à présent de tous les cotés; on lui en a vendu pour cent mille francs à Genève : cela fait croire qu elle a de l'argent de reste pour battre Moustapha. Je voudrais que vous vous amusassiez à battre Moustapha aussi, et que vous partageassiez avec elle; mais je ne suis chargé que de proposer un tableau à votre majesté , et nullement la guerre contre le Turc. M. Hénin, résident de France à Genève, a le tableau des trois Grâces, de Vanloo, haut de six pieds , avec des bordures. Il le veut vendre onze mille livres : voilà tout ce que j'en sais. Il était destiné pour le feu roi de Pologne. S'il convient à votre nouveau palais , vous n'avez qu'à ordonner qu'on vous l'envoie, et voila ma conunission faite.
Gomme j'ai presque perdu la vue au milieu des neiges du mont Jura, ce n'est pas à moi à parler de tableaux^ Je ne puis guère non plus parler de vers dans l'état au je suis; car si votre majesté a eu la goutte, votre vieu:x serviteur se meurt de la poitrine. Nous avons l'hiver pour printemps dans nos Alpes. Jo ne sais si la nature
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1770. • 3îà5
traite mieux lés sables de Berlin, mais je me souviens que le temps était toujours beau auprès de votre majesté. Je la supplie de me conserver ses bontés , et de n avoir point de goutte. Je suis plus près du paradis qu'elle, car elle n'est que protectrice des jésuites, et moi je suis réellement capucin; j*en aï la patente avec le portrait de saint François, tiré sur l'original.
Je me mets à vos pieds, malgré mes honneurs divins.
Frère François F^oîtaire.
Ae Charlottenbourg , le a4 mai.
Je vous crois très capucin, puisque vous le voulez, et même sur de votre canonisation parmi les saints de l'élise. Je n'en connais aucun qui vous soit c(»nparable, et je commence par dire : Sancte Foltarie, ora pro nobis.
Cependant le saint père vous a fait brûler à Rome. Ne penseK pas que vous soyez le seul qui ayez joui de cette faveur : Y Abrégé de Fleury a eu un sort tout semblable. Il y a je ne sais quelle affinité entre nous qui me frappe. Je suis le protecteur des jésuites; vous, des capucins; vos ouvrages sont brûlés à Rome, les miens aussi. Mais vous êtes saint, et je vous cède la préférence. Ciomment, monsieur le saint, vous vous étonnez qu'il y ait une guerre en Europe dont je ne sois pas ! cela n'est pas trop canonique. Sachez donc que les philosophes, par leurs déclamations perpétuelles contre ce qu'ils appellent brigands mercenaires , m'ont rendu pacifique. L'impératrice de Russie peut guerroyer à son
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aise : elle a obtenu de Diderot, à beaux deniers comptant, une dispense pour faire battre les Ausses contre les Turcs. Pour moi, qui crains les censures philosophiques, lexcommunication encyclopédique, et de commettre un crime de lèse-philosophie, je me tiens en repos. Et comme aucun livre n'a paru encore contre les subsides, j*ai cru qu'il m'était permis, selon les lois civiles et naturelles, d'en payer à mon alfié auquel je les dois ; et je suis en règle vifr^-vis de ces précepteurs du genre humain qui s'arrogent le droit de fesser princes, rois et empereurs qui désobéissent à leurs règles.
Je me suis refondu par la lecture d'un ouvrage intitulé Essai sur les Préjugés. Je vous envoie quelques remarques qu'un solitaire de mes amis a faites sur ce livre. Je m'imagine que ce solitaire s'est assez rencontré avec votre façon de penser, et avec cette modération dont vous ne vous départez jamais dans les écrits que vous avouez vôtres. Au reste, je ne pense plus à mes maux; c'est l'affaire de mes jambes de s'accoutumer à la goutte comme elles pourront. J'ai d'autres occupations : je val» mon chemin, clopinant ou boitant, sans m'embarrasser de ces bagatelles. Lorsque j'étais malade^ en recevant votre lettre, le souvenir de Panétius me rendit mes forces. Je me rappelai la réponse de ce philosophe à Pompée qui désirait de l'entendre , et je me dis qu'il serait honteux pour moi que la goutte m'empêchât de yous écrire.
Yous me parlez de tableaux suisses ; mais je n'en achète plus depuis que je paye des subsides. Il faut savoir prescrire des bornes à ses goûts comme à ses passions.
Au reste, je fais des vœux sincères pour la corroboration et Téner^e de votre poitrine. Je crois toujours qu'elle ne vous fera pas faux bond si tôt. Contentez-vous
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des miracles que vous faites en vie, et ne youi hâtez pas d'en opérer aprj» votre mort. Vous êtes sûr des premiers, et les philosophes pourraient /suspecter les autres. Sur quoi, je prie saint Jean du désert, saint Antoine, saint François d'Assise et saint Cucufin, de vous prendre tous en leur séante et digne garde. Fbdbrxc.
8 juin.