‹ ŒuvresChapitre 39 sur 66 · FÉDÉRIC · texte numérisé non relu

FÉDÉRIC

CCCLXXVIIL

DE M. DE VOLTAIRE

27 juillet.

Sire, vous et le roi de la Chine vous êtes à présent les deux seuls souverains qui soient philosophes et poètes. Je venois de lire un extrait de deux poèmes de l'empereur Kien-long , lorsque j'ai reçu la prose et les vers de Frédéric-le-Grand. Je vais d'abord à votre prose, dont le sujet intéresse tous les hommes , aussi bien que vous autres maîtres du monde. Vous voilà comme Marc- Aurèle, qui combattait par ses réflexions morales le système de Lucrèce.

Googk

Jayais d^ja ya une petite réfutation du Sfstème de la nature par un homme de mes amis. Il a eu le bonheur de se rencontrer plus d une fois avec votre majesté : c'est bon signe quand un roi et un simple homme pensent de même; leurs intérêts sont souvent si contraires , que, quand ils se réunissent dans leurs idées, il faut bien qu'ils aient raison.

Il me semble que vos remarques doivent être imprimées : ce sont des leçons pour le genre humain. Vous soutenez d'un bras la cause de Dieu , et vous écrasez de l'autre la superstition. Il serait bien digne d'un héros d'adorer pubUquement Dieu, et de donner des soufflets à celui qui se dit son vicaire. Si vous ne voulez pas hiijfi isaprimeT vos remarques dans votre capitale, comme Kien-long vient de faire imprimer ses poésies à Pékin , daignez m'en charger, et je les publierai sur-le-champ.

L'athéisme ne peut jamais faire aucun bien, et la superstition a fait des maux à l'infini : sauvez-nous de ces deux gouffres. Si quelqu'un peut rendre ce service au monde , c'est vous.

Non seulement vous réfutez l'auteur, mais vous lui enseignez la manière dont il devait s'y prendre pour être utile.

De plus , vous donnez sur les oreilles à frère Ganganelliet aux siens; ainsi , dans votre ouvrage , vous rendez justice à tout le monde. Frère Ganganelli et ses arlequins devaiei|t bien savoir avec le reste de l'Europe de qui est la belle préface de V Abrégé de Fleury. Leur insolence absurde n'est pas pardonnable. Vos canons pourraient s'emparer de Rome , mais ils feraient trop de mal à droite et à gauche : ils en feraient à vous-même, et nous ne sonunes plus au temps des Hérules et des Lombards, mais nous sommes au temps des Kien-long et des

Googk

334 CORRESPOITDANCE

Frédéric. Ganganelli sera assez puni d*un trait de votre plume ; votre majesté réserve son épée pour de plut belles occasions.

Permettez-moi devons £aire une petite représentation sur rintelligence entre les rois et les prêtres, que lauteur du Système reproche aux fronts couronnés et aux fronts tonsurés. Vous avez très grande raison de dire qu'il n'en est rien , et que notre philosophe athée ne sait pas com* ment va aujourd'hui le train du monde. Mais c'est ainsi, messeigneurs , qu il allait autrefois ; c'est ainsi que vous avez commencé ; c'est ainsi que les Âlbouin , les Théodoric, les Clovis et leurs premiers successeurs ont maijœuvré avec les papes. Partageons les dépouilles, prends les dîmes et laisse-moi le reste; bénis ma conquête, je protégerai ton usurpation ; rempUssons nos bourses ; dis de la part de Dieu qu'il faut m'obéir , et je te baiserai les pieds. Ce traité a été signé du sang des peuples par les conquérans et par les prêtres. Gela s appelle /es deux vmssances.

Ensuite les deux puissances se sont brouillées , et vous savez ce qu'il en a coûté à votre Allemagne et à l'Italie. Tout a changé enfin de nos jours. Au diable s'il y a deux puissances dans les états de votre majesté et dans le vaste empire de Catherine II ! Ainsi vous avez raison pour le temps présent; et le philosophe athée a raison pour le temps passé.

Quoi qu'il en soit , il faut que votre ouvrage soit public. Ne tenez pas votre chandelle sous le boisseau , comme dit l'autre.

Les peuples sont encor dans une nuit profonde ; Nos sages à tâtons sont prêts à s'égarer : Mille rois comme vous ont désolé le monde ; Cest à vous seul de Téclairer.

Googk

Ce qae vous dites en vers de mon héroïne Catherine II est c^arman^ et mérite bien que je vous £asse une infidélité. «

Je ne sais si c'est le prince héréditaire de Brunsvick ou un auti*e prince de ce nom qui va se signaler pour elle; voilà un héroïsme de croisade.

JTavoue que je ne conçois pas comment l'empereur ne saisit pas l'occasion pour s'eniparer de la Bosnie et de la Servie , ce qui ne coûterait que la peine du voyage. On perd le moment de chasser le Turc de l'Europe : il ne reviendra peut-être plus, mais je me consolerai si dans ce charivari votre majesté arrondit sa Prusse.

En attendant, vous écoutez les mouvemens de votre cœur sensible : vous êtes homme quand vous n'êtes pas roi; vos vers à madame la princesse Amélie sont de l'ame à laquelle j'ai été attachée depuis trente ans, et à laquelle je le serai le dernier moment de ma vie, malgré le mal que m'a fait votre royauté, et dont je soqf&e encore le contre-coup, sur la frontière de mon drôle de pays natal.

CCCLXXXX.

A PoUdam , le 18 aaçaste.

Ne cachez point votre lumière sous le boisseau. C'était sans doute à vous que ce passage s'adressait; votre génie est un flambeau qui doit éclairer le monde. Mon partage a été celui d'une faible chandelle qui suffit à peine pour m'éclairer, et dont la pâle lueur disparaît à l'éclat de vos rayons.

Lorsque j'eus achevé mon ouvrage contre l'athéisme, je crus ma réfutation très orthodoxe : je la relus , et je \sL trouvai bien éloignée de l'être. 11 y a des cndroitt qui

Googk

ne sauraient paraître sans effaroucher les timides et scandaliser les déyots. Un petit mot qui m'est échappé siir Véternité du monde me ferait lapider dans votre patrie si j*y étais né particulier et que je l'y eusse fait imprimer. Je sens que je n*ai point du tout Tame ni le style théologiques. Je me contente donc de conserver en liberté mes opinions , sans les répandre et les semer dani un terrain qui leur est contraires

Il n'en est pas de même des vers au sujet de l'impératrice de Russie : je les abandonne à votre disposition; ses troupes, par un enchaînement de succès et de prospérités, me justifient. Vous verrez dans peu le sultan demander la paix à Catherine, et celle-ci, par sa modération, ajouter un nouveau lustre à ses victoires.

J'ignore pourquoi l'empereur ne se mêle point de cette guerre. Je ne suis point son allié. Mais ses secrets doivent être connus de M. de Ghoiseul , qui pourra voiii les expliquer.

Le cordelier de Saint-Pierre a brûlé mes écrits, et ne m'a point excommunié à Pâques, comme ses prédécesseurs en ont eu la coutume. Ce procédé me réconcilie avec lui ; car j'ai l'âme bonne , et vous savez combien j'aime à conununier.

Je pars pour la Silésie ei vas trouver l'empereur qui m'a invité à son camp de Moravie, non pas pour nous battre comme autrefois, mais pour vivre en bons voisins. Ce prince est aimable et plein de mérite. H aime vos ouvrages, et les ht autant qu'il peut : il n*est rien moins que superstitieux. Enfin c est un empereur comme de long-temps il n'y en a eu en AIIemagne.Nous n'aimons ni l'un ni l'autre les ignorans et les barbares; mais ce n'est pas une raison pour les extirper : s'il fallait les détruire, les Turcs ne seraient pas les seuls. Combien

Googk

de nations plongées dans labrutissement, et devenues agrestes faute de lumières!

Mais vivons, et laissons vivre les autres. Puissiezvous surtout vivre long-^temçs, et ne point oublier qu'il est des gens dans le nord de TÂllemagne qui ne Cessetit de rendre justice à votre beau génie !

Adieu; à mon retour de Moravie, je vous en dirai davantage. Féderig.

DE M. DE VOLTAIRE

A Feraey, le ao angmte.

Sire, le philosophe d*Alembert m'apprend que le grand philosophe de la secte et de l'espèce de Maro- Aurèle , le cultivateur et le protecteur des arts , a bien voulu encourager l'anatomie en daignant se mettre à la tête de ceux qui ont souscrit pour un squelette : ce squelette possède une vieille ame très sensible; elle est pénétrée de l'honneur que lui fait votre majesté. Tavais cru long-temps que l'idée de cette caricature était une plaisanterie; mais puisque l'on emploie réellement le ciseau du fameux Pigalle, et que lé nom du plus grand homme de l'Europe décore cette entreprise de mes conditoyens , je ne sais rien de si sérieux. Je mliumilie en sentant combien je suis indigne de l'honneur que l'on me fût, et je me Uvre en même temps à la plus vive reconnaissance.

li'Académie française a inscrit dans ses registres la lettre dont vous avez honoré M. d'Alembert à ce sujet. J*ai appris tout cela à la fois : je suis émerveillé, je suis à T^a^ pieds, je vous remercie, je ne sais que dire*

ooamisp. AYic lss souviraiks. t. ii. ■ ^^

Googk

La Providence, pour rabattre mon orgueil qui s'enflerait de tant de faveurs, veut que les Turcs aient repris la Grèce ; du moins elle permet que les gazettes le disent. C'est un coup très funeste pour moi. Ce n'est pas que j'aie un pouce de terre vers Athènes ou vers Corinthe ; hélas ! je n'en ai que vers la Suisse ; mais vous savez quelle fête je me fesais de voir les petits-fils des Sophocle et des Démosthène délivrés d'un ignorant bâcha. On aurait traduit en grec votre excellente réfutation du Système de la nature, et on l'aurait imprimée avec une belle estampe dans l'endroit où était autrefois le Lycée.

J'avais osé faire une réponse de mon côté ; ainsi Dieu avait pour lui les deux hommes les moins superstitieux de l'Europe, ce qui devait lui plaire beaucoup. Mais je trouvai ma réponse si inférieure à la vôtre , que je n'osai pas vous l'envoyer. De plus, en riant des anguilles du jésuite Needham, que Buffon , Maupertuis et le traducteur de Lucrèce avaient adoptées , je ne pus m'empêcher de rire aussi de tous ces beaux systèmes : de celui de Buffon , qui prétend que les Alpes ont été fabriquées par la mer; de celui qui donne aux hommes des mar* souins pour origine; et enfin de celui qui exaltait son ame pour prédire l'avenir.

J'ai toujours sur le cœur le mal irréparable qu'il m'a fait; je ne penserai jamais à la calomnie du linge donné a blajtchir à la blanchisseuse^ à cette calomnie insipide qui m'a été mortelle , et à tout ce qui s'en est suivi , qu'avec une douleur qui empoisonnera mes derniers jours. Mais tout ce que m'apprend d'Alembert des bontés de votre majesté est un baume si puissant sur mes bletsures , que je me suis reproché c^tte douleur cpii me poursuit toujours. Pardonnez-la à un homme qui n'avait

jamais eu d autre ambition que de vivre et de mourir auprès de vous , et qui vous est attaché depuis plus de trente ans.

Il y a plusieurs copies de votre admirable ouvrage : permettez qu'on Timprime dans quelque recueil ou à part ; car si\rement il paraîtra , et sera imprimé incorrectement. Si votre majesté daigne me donner ses ordres, rhommage du philosophe de Sans-Souci à la Divinité fera du bien aux hommes. Le roi des déistes confondra les athées et les fanatiques à la fois : rien ne peut faire un meilleur effet.

Daignez agréer le tendre respect du vieux solitaire Y.

CCCLXXXL

A Potodam , le z6 septembre.

Je^n'ai point été fâché que les sentimens que j an* nonce au sujet de votre statue , dans une lettre écrite à M. d*Alembert, aient été diviflgués. Ce sont des vérités dont j'ai toujours été întimeiœnt convaincu , et que Maupertuis ni personne n'ont effacées de mon esprit. Il était très juste que vous jouissiez vivant de la reconnaissance publique, et que je me trouvasse avoir quelque part à cette démonstration de vos contemporains , en ayant eu tant au plaisir que leur ont fait vos ouvrages. Xies bagatelles que j'écris ne sont pas de ce genre : elles sont un amusement pour moL Je m'instruis moimême en pensant à des matières de philosophie, sur lesquelles je griffonne quelquefois trop hardiment mes pemees. Cet ouvrage sur le Sjrstème de la nature est trop hardi pour les lecteurs actuels auxquels il pourrait tomber entre les mains. Je ne veux scandaliser personne :

Googk

34o CORRESPONDANCE

je n'ai parlé qu'à moi-même en 1 écrivant. Mais dès (|u'il s agit de s'énoncer en public, ma maxime constante est de ménager la délicatesse des oreilles superstitieuses , de ne choquer personne, et d'attendre que le siècle soit assez éclairé pour qu'on puisse impunément penser tout haut.

Laissez donc, je vous prie, ces faibles ouvrages dans l'obscurité où lauieur les a condamnés : donnez au public, en leur place, ce que vous avez écrit sur le même sujet , et qui sera préférable à mon bavardage.

Je n'entends plus parler des Grecs modernes. Si jamais les sciences refleurissent chez eux, ils seront jaloux qu'un Gaulois, par sa Hennadcy ait surpassé leur Homère; que ce même Gaulois l'ait emporté sur Sophocle, se soit égalé à Thucydide, et ait laissé loin derrière lui Platon , Aristote et toute l'école du Portique.

Pour moi , je crois que les barbares possesseurs de ces belles contrées seront obligés d'implorer la clémence de leurs vainqueurs, et qu'ils trouveront dans l'âme de Catherine autant de modération à conclure la paix que d énergie pour pousser vivement la guerre. Et quant à cette fatalité qui préside aux événemens, selon que le prétend l'auteur du Système de la nature, je ne sais quand elle amènera des révolutions qui pourront ressusciter les sciences, ensevelies depuis si longtemps dans ces contrées asservies et dégradées de leur ancienne splendeur.

Mon occupation principale est de combattre l'ignorance et les préjugés dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner, d'éclairer les esprits, de cultiver les mœurs, et de rendre les hommes aussi heureux que le comporte la nature humaine, et que le permettent les moyens que je puis employer.

Googk

A présent, je ne faîs que revenir d*une longue course : j'ai été en Moravie, et j'ai revu cet empereur qui »e prépare à jouer un grand rôle en Europe. Né dans une cour bigote, il en a secoué la superstition; élevé dans le faste, il a adopté des mœurs simples; nourri d encens, il est modeste; enflammé du désir de la gloire, il sacrifie son ambition au devoir filial qu'il remplit avec scrupule; et n'ayant eu que des maîtres pédans, il a assez de goût pour lire Voltaire, et pour en estimer le mérite.

Si vous n'êtes pas satisfait du portrait véridique de ce prince, j'avouerai que vous êtes difficile à contenter. Outre ces avantages , ce prince possède très bien la littérature italienne ; il m'a cité beaucoup de vers du Tasse , et le Pastor fido presque en entier. Il faut toujours commencer parla. Après les belles lettres, dans l'âge de la réflexion vient la philosophie , et quand nous lavons bien étudiée, nous sommes obligés de dire comme Montaigne : Que sais-je?

Ce que je sais certainement, c'est que j'aurai une copie de ce buste auquel Pigalle travaille : ne pouvant posséder l'original, j'en ^urai au moins la copie. C'est se contenter de peu, lorsqu'on se souvient qu'autrefois on a possédé ce divin génie même. La jeunesse est l'âge des bonnes aventures; quand on devient vieux et décrépit , il faut renoncer aux beaux esprits comme aux maîtresses.

Conservez- vous toujours pour éclairer encore dans vos vieux jours la fin de ce siècle qui se glorifie de vous posséder, et qui sait connaître le prix de ce trésor.

Fédéric.

Googk

34^ GORRESPOlfDAKCE

Page 1