CCCLXXXII
A Potsdam , le 26 septembre.
Il faut convenir que, nous autres citoyens du nord de FAUemagne , nous n avons point d'imagination. Le père Bouhours l'assure; il fout l'en croire sur sa parole. A voua autres voyans de Paris , votre imagination vous fait trouver des liaisons où nous n aurions pas supposé les moindres rapports. En vérité, le prophète, quel qa'il soit , qui me fait Thonneur de s'amuser sur mon compte, me traite avec distinction. Ce n'est pas pour tous les êtres que les gens de cette espèce exaltent leur ame. Je me croirai un homme important; et il ne faudra qu'une comète ou quelque éclipse qui m'honore de son attention , pour achever de me tourner la tête.
Mais tout cela n était pas nécessaire pour rendre jus< tice à Voltaire; une ame sensible et un cœur reconnaissant suffisaient. Il est bien juste que le public lui paye le plaisir qu'il en a reçu. Aucun auteur n'a jamais eu un goût aussi perfectionné que ce grand honmie. L^ profane Grèce en aurait fait un dieu : on lui aurait âeyé un temple. Nous ne lui érigeons qu'une statue; faible dédommagement de toutes les persécutions que l'envie lui a suscitées, mais récompense capable d'échauffer la jeunesse et de l'encourager à s'élever dans la carrière que ce grand génie a parcourue , et où d'autres génies peuvent trouver encore à glaner. J'ai aimé dès mon enfance les arts, les lettres et les sciences; et lorsque je puis contribuer à leurs progrès, je m'y porte avec toute l'ardeur dont je suis capable , parce que dans ce monde il n'y a point de vrai bonheur sans elles. Vous autres
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qui VOUS trouvez à Paris dans le vestibule de leur temple, vous qui en êtes les desservans, vous pouvez jouir de ce bonheur inaltérable, pourvu que vous empêchiez Tenvie et la cabale d'en approcher.
Je vous remercie de la part que vous prenez à cet enfentqui nous est né <• Je souhaite quil ait les qualités qu*ii doit avoir; et que loin d*être le fléau de lliumanité, il en devi^me le bienfaiteur. Çur ce, je prie Dieu qu'il voua ait en sa sainte et digne garde. Fbdhric.
CCCLXXXIII.
DE H DE VOLTAIRE
A Ferney, la octobre.
Sire, nous avons été heureux pendant quinze jours; d'Alembert et moi, nous avons toujours parlé de votre majesté : c'est ce que font tous les êtres pensans; et s'il y en a dans Rome, ce n'est pas de Gangan^lli qu'ils s'en'* tretiennent. Je ne sais si la santé de d'Alembert lui per* mettra d'aller en Italie; il pourrait bien se contenter cet hiver du soleil de Provence, et n'étaler son éloquence sur le héros philosophe qu'aux descendans de nos an-» ciens troubadours. Pour moi, je ne ^s entendre mon filet de voix qu'aux Suisses et aux échos du lac de Ge* iièvc.
Tai été d'autant plus touché de votre dernière lettre, que j'ai osé prendre en dernier lieu votre majesté pour mon modèle. Cette expression paraîtra d'abord un peu ridicule; car en quoi un vieux barbouilleur de papier pourrait-il tâcher d'imiter le héros du Nord? mais vous «avez que les philosophes vinrent demander des ràgle\
> L9 pHnoe Frédéiio-Gmllanme, petî(-ii«T«a dn roi (Éd, it Ktkl^
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à Marc-Aurèle quand il partit pour la Moravie dont votre majesté revient.
Je voudrais pouvoir vous imiter dans votre éloquence, et dans le beau portrait que vous faites de Fempereur. Je vois à votre pinceau que c'est un maître qui a peint son disciple.
Voici en quoi consiste Vimitation à laquelle j'ai tâché d'aspirer, c'est à retirer dans les huttes de mon hameau quelques Genevois échappés aux coups de fusil de leurs compatriotes^ lorsque j'ai su que votre majesté daignait les protéger en roi dans Berlin.
Je me suis dit : Les premiers des hommes peuvent apprendre aux derniers à bien faire. J'aurais voulu éta- , blir, il y a quelques années , une autre colonie à Clèves , et je suis sûr qu'elle aurait été bien plus florissante et plus digne d'être protégée par votre majesté^ je ne me consolerai jamais de n'avoir pas exécuté ce dessein ; c était là où je devais achever ma vieillesse. Puisse votre earrrère ^tre aussi longue qu'elle est utile au monde et glorieuse à votre personne !
Je viens d'apprendre que M. le prince de Brunsvick , envoyé par vous à l'armée victorieuse des Russes, y est mort de maladie. C'est un héros de moins dans le monde, et c'est un double compliment de condoléance à faire à votre majesté : il n'a qu'entrevu la vie et la gloire; mais après tout, ceux qui vivent cent ans font-ils autre chose qu'entrevoir? Je n'ai fait qu'entrevoir un moment Frédéric-le-Grand; je l'admire, je lui suis attaché, je le remercie, je suis pénétré de ses bontés pour le moment qui TOB reste : voilà de quoi je suis certain pour ces deux instans.
Mais pour l'éternité, cette affaire est un peu plus équivoque; tout ce qui nous environne est l'empire du
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doute, et le doute est un éta^t désagréable. Y a-t-il un Dieu tel qu'on le dit? une ame tdle quon Timagine? des relations telles quon les établit? Y a-t-il quelque chose à espérer après le moment de la vie? Gilimer, dépouillé de ses états, avait-il raison de se mettre à rire quand on le présenta devant Justinien? et Gaton avait-il raison de se tu^r de peur de voir César? La gloire n'estelle quune illusion? Faut-il que Moustapha, dans la mollesse de son harem, fesant toutes les sottises possibles, ignorant, orgueilleux et battu, soit plus heureux, s'il digère, qu'un héros philosophe qui ne digérerait pas?
Tous les êtres soiit-ils égaux devant le grand Etre qui anime la nature? en ce cas lame de Ravaillac serait à jamais égale à celle de Henri IV : ou ni lun ni l'autre n'auraient eu d'ame. Que le héros philosophe débrouille tout cela , car pour moi je n'y entends rien.
Je reste, du fond de mon chaos, pénétré de respect, de reconnaissance et d'attachement pour votre personne, et du néant de presque tout le reste.
CCGLXXXIV.
Potsdam , le 3o octobre.
Une mite qui végète dans le nord de l'Allemagne est un mince sujet d'entretien pour des philosophes qui discutent des mondes divers flottant dans l'espace de l'infini, du principe du mouvement et de la vie, du temps 'et de l'éternité, de l'esprit et de la matière, des choses possibles et de celles qui ne le sont pas. J'appréhende fort que cette mite n'ait distrait ces deux grands philosophes d'objets plus importans et plus dignes de les
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346 CORRESPOWDAirCE
occuper. Lc« empereurs ainsi que les rois disparaissent dans l'immense tableau que la nature offre aux yeux des spectateurs. Vous qui réunissez tous les genres, vous descendez quelquefob de Tempyrée : tantôt Anaxagore , tantôt Triptolème, vous quittez le Portique pour lagriculture, et vous offrez sur vos terres un asile aux malheureux. Je préférerais bien la colonie de Femey dont Voltaire est le législateur, à celle des quakers de Pluladelphie , auxquels Locke donna des lois.
Nous avons ici des fugitifs d*une autre espèce : ce sont des Polonais qui, redoutant les déprédations, le pillage et les cruautés de leurs compatriotes, ont cherché un asile sur mes terres. 11 y a plus de cent vingt familles nobles qui se sont expatriées pour attendre des temps plus tranquilles et qui leur permettent le retour chez eux. Je m'aperçois de plus en plus que les hommes se ressemblent dun bout de notre globe à l'autre, qu'ils se • persécutent et se troublent mutuellement, autant qu'il est en eux : leur félidté, leur unique ressource est en quelques bonnes âmes qui les recueillent et les consolent de leurs adversités.
Vous prenez aussi part à la perte que je viens de fidre à l'arniée russe de mon neveu de Brunsvick : le temps de sa vie n'a pas été assez long pour lui laisser apercevoir ce qu'il pouvait connaître, ou ce qu'il fallait ignorer. Cependant, pour laisser quelques traces de son existence, il a ébauché un poëme épique : c'est la Conquête du Mexique par Fernand Cortès. L'ouvrage contient douze chants ; mais la vie lui a manqué pour le rendre moins défectueux. S'il était possible qu'il y eût quelque chose après cette vie, il est certain qu'il en saurait à présent plus que nous tous ensemble. Mais il y a bien de l'apparence qu'il ne sait rien du tout. Un philosophe de
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A.VEC LE KOI DK PRUSSE. — 1770. 347
ma connaitsaiice, homme assez déterminé dans ses senûmens, croit que nous avons assez de degrés de probabilité pour arriver à la certitude que post mortem nihil est.
n prétend que l'homme nest pas un être double, que nous ne sommes que de la matière anifnée par le mouvement , et que dès que les ressorts usés se refusent à leur jeu , la machine se détruit et ses parties se dissolvent Ce philosophe dit qu'il est bien plus difficile de parler de Dieu que de l'homme, parce que nous ne parvenons à soupçonner son existence qu'à force de conjectures, et que tout ce que notre raison peut nous fournir de moins inepte sur son sujet , est de le croire le principe intelligent de tout ce qui anime la nature. Mon philosophe est très persuadé que cette intelligence ne s'embarrasse pas plus de Moustapha que du Très-Chrétien ; et que ce qui arrive aux hommes l'inquiète aussi peu que ce qui peut arriver à une taupinière de fourmis que le pied d'un voyageur écrase sans s'en apercevoir.
Mon philosophe envisage le genre animal comme un accident de la nature , comme le sable que des roues mettent en mouvement, quoique les roues ne soient ^tes que pour transporter rapidement un char. Cet «trange homme dit qu'il n'y a aucune relation entre les animaux et l'Intelligence suprême , parce que de faibles créatures ne peuvent lui nuire ni lui rendre service ; que nos vices et nos vertus sont relatifs à la société , et qu'il nous suffit des peines et des récompenses que nous en recevons.
S'il y avait ici un «acre tribunal dlnqulsition , j'aurais été tenté de faire griller mon philosophe pour Tédificalion du prochain ; mais nous autres huguenots nous sommes privés de cette douce consolation : et puis , le
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fei| aurait pu gagner jusqu'à mes habits, J ai donc, le cœur contrit de ses discours , pris le parti de lui faire des remontrances. Vous n'êtes point orthodoxe , lui ai-je dit, mon ami, les conciles généraux vous condamnent unanimement; et Dieu le père, qui a toujours les conciles dans ses culottes pour les consulter au besoin, comme le docteur Tamponet porte la Somme de saint Thomas , s'en servira pour vous juger à la rigueur. Mon raisonneur, au lieu de se rendre à de si fortes semonces, repartit qu'il me félicitait de si bien connaître le chemin du paradis et de l'enfer, qu'il m'exhortait à dresser la carte du pays, et de donner un itinéraire pour régler les gîtes des voyageurs , surtout pour leur annoncer de bonnes auberges.
Voilà ce qu'on gagne à vouloir convertir les incrédules. Je les abandonne à leurs voies : c'est le cas de dire, sauve qui peut. Pour nous, notre foi nous promet que nous irons en ligne directe en paradis. Toutefois ne vous hâtez pas d'entreprendre ce voyage : un tiens dans cç monde-ci vaut mieux que dix tu V auras dans l'autre. Donnez des lois à votre colonie genevoise , travsûUez pour l'honneur du Parnasse, éclairez l'univers, envoyezmoi votre réfutation du Système de la nature y et recevez avec mes vœux ceux de tous les habitans du Nord et de ces contrées. Fbderic.
CCCLXXXV.
DE M. DE VOLTAIRE
A Feraey, ai noTcmbre.
Sire, votre majesté peut être ciron ou mite en comparaison de l'éternel Architecte des mondes , et même des divinités inférieures qu'on suppose avoir été instituées par lui, et dont on ne peut démontrer l'impossi-
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1770. S/jQ
bilitë ; mais en comparaison de nous autres chétif^ vous avez été souvent aigle, lion et cygne. Vous n'êtes pas à présent le rat retiré dans un fromage de Hollande , qui ferme sa porte aux autres rats indigens ; vous donnez l'hospitalité aux pauvres familles polonaises persécutées; vous devez vous connaître plus qu'aucune mite de Tunivers en toute espèce de gloire ; mais celle dont vous vous couvrez à présent en vaut bien une autre.
Il est bien vrai que la plupart des hommes se ressemblent, sinon en talens, du moins en vices, quoique après tout il y ait une grande différence entre Pythagore et un Suisse des petits cantons , ivre de mauvais vin. Pour le gouvernement polonais , il ne ressemble à rien de ce qu'on voit ailleurs.
Le prince de Brunsvick était donc aussi des vôtres ; il fesait donc des vers comme vous et le roi de la Chine. Votre majesté peut juger si je le regrette.
J'ai autant de peur que vous qu'il ne sache rien du grand secret de la nature, tout mort qu'il est. Votre abominable homme qui est si sûr que tout meurt avec nous pourrait bien avoir raison , ainsi que l'auteur de tEcclésiaste attribué à Salomon , qui prêche cette opinion en vingt endroits , ainsi que César et Cicéron qui le déclarent en plein sénat, ainsi que l'auteur de la Troadcy qui le disait sur le théâtre à quarante ou cinquante mille Romains, ainsi quele pensent tant de méchantes gens aujourd'hui, ainsi qu'on semble le prouver quand on dort d'un profond sommeil, ou quand on tombe en léthargie.
Je ne sais ce que pense Moustapha sur cette affaire ; je pense qu'il ne pense pas , et qu'il vit à la façon de quelques Moustaphas de son espèce. Pour l'impératrice de Russie et la reine de Suède votre sœur, le roi de Pologne, le prince ^ustave, etc., j'imagine que je sais ce
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35o CORRESPOND AJTGE
qu'ils penseut. Vous inavez flatté aussi que l'empereur était dans la voie de perdition ; voilà une bonne r<ecrue pour la philosophie. C'est dommage que bientôt il n'y ait plus d'enfer ni de paradis : c'était un objet intéressant; bientôt on sera réduit à aimer Dieu pour lui-même, sans crainte et sans espérance, comme on aime une yé* rite mathématique; mais cet amour-là n'est pas de la plus grande véhémence : on aime froidement la vérité.
Au surplus, votre abominable homme n'a point de démonstration , il n'a que les plus extrêmes probabilités ; il faudrait consulter Ganganelli; on dit qu'il est bon théologien : si cela est, les apparences sont qu'il n'est pas un parfait chrétien ; mais le madré ne dira pas son secret ; il fait son pot à part, comme le disait le marquis d'Argenson d'un des rois de l'Europe.
S'il n'y a rien de démontré qu'en mathématiques, soyez bien persuadé, sire, que de toutes les vérités probables la plus sûre est que votre gloire ira à l'immortalité, et que mon respectueux attachement pour vous ne finira que quand mon pauvre et chétif être subira la loi qui attend les plus grands rois , ofnune les plus petits Welches.
CCCLXXXVL
A Potsdam , le 4 décembre.
Je VOUS suis obligé des beaux vers joints à votre lettre. J'ai lu le poème de notre confrère le Chinois, qui n'est pas dans ce qu'on appelle le goût européan , mais qui peut plaire à Pékin.
Un vaisseau revenu depuis peu de la Chine à Embden, a apporte une lettre en vers de cet empereur, et comme on sait que j'aime la poésie, on me l'a envoyée. La grande
difficulté a été de la faire traduire : mais nous avons heureusement été secondés par le fameux professeur Arnulphius Enserius Quadrazius. Il ne s'est pas contenté de la mettre en prose , parce qu'il est d'opinion que les vers ne doivent être traduits qu'en vers. Vous verrez vous-même cette pièce, et vous pourrez la placer dans votre bibliothèque chinoise. Quoique notre grave professeur s'excuse sur la difficulté de la traduction , il ne compte pour rien quelques solécismes qui lui sont échappés, quelques mauvaises rimes qu'on ne doit point envisager comme défectueuses lorsqu'on traduit l'ouvrage d'un empereur. .
Vous verrez ce que Ion pense en Chine des succès des Russes et de leurs victoires. Cependant je puis vous assurer que nos nouvelles de Constantinople ne font aucune mention de votre prétendu Soudan d'Egypte; et je prends ce qu'on en débite pour un conte ajusté et mis en roman par le gazetier. Vous qui avez de tout temps déclamé contre la guerre, voudriez-vous perpétuer celleHdP Ne savez-vous pas que ce Moustapha avec sa pipe est allié des Welches et de Choiseul , qui a fait partir en hâte un détachement d'officiers de génie et d'artillerie pour fortifier les Dardanelles ? Ne savez-vous pas que s'il n'y avait un grand-turc, le temple de Jéru* salem serait rebâti, qu'il n'y aurait plus de sérail, plus de mamamouchi, plus d'ablutions, et que de certaines puissances voisines de Belgrade s'intéressent vivement à l'AIcoran, et qu'enfin, quelque brillante que soit la guerre, la paix lui est toujours préférable?
Je salue l'original de certaine statut, et le recommande à Apollon, dieu de la santé, ainsi qu'à Minerve, pour veiller à sa conservation. FÉoiRic.
35i CORRESPONDANCE
CCCLXXXVII.
A Potsdam , le xa décembre.
Le damné de philosophe contre lequel tous êtes en colère ne se contente pas de raisonner à perte de vue, il se met à rêver, et il veut que je vous envoie ses rêveries. Pour me débarrasser de ses importuhités, j'ai été obligé de me conformer à ses volontés. Voici ses fariboles , que je joins à ma lettre. Ne m'accusez pas d'indiscrétion. Si ce fatras vous ennuie, rangez-le dans la catégorie de Barbe-Bleue et des Mille et Une y etc. Je lui ai conseillé, pour le corriger de son goût pour l'imagination , d'étudier la géométrie transcendante qui desséchera son cerveau de ce qu'il a de trop poétique, et le rendra le digne confrère de tous nos graves philosophes tudesques et professeurs en us. Peut-être que cette géométrie lui démontrera qu'il a une ame : la plupart de ceux qin le croient n'y ont jamais pensé. Je ne crois pas, comme vous le dites, que Moustapha ni bien d'autres s'en inquiètent. Il n'y a que ceux qui suivent le sens de la sentence grecque, connais-toî toi-même y qui veulent savoir ce qu'ils sont, et qui, à mesure qu'ils avancent en connaissances, sont obligés d'oublier ce qu'ils avaient cm savoir.
Le grand cordelier de Saint-Pierre me paraît un homme qui sait à quoi s'en tenir; mais il est payé pour ne pas révéler les secrets de l'église, et je parierais qu'il s'embarrasserait beaucoup plus d'Avignon que de la Jérusalem céleste. Pour moi, je m'avertis d'être discret , et de ne pas importuner un honune auquel il faut se faire conscience de dérober un moment. Ses momens
sont si bien employés, que je lui en iôuhaitô beau* coup, et qu'il- puisse durer autant que sa statue. Fale.
Fbdiî&ic.
CGGLXXXVIII.
bE M. DE VOLTAIRE.
ao décembre.
En vérité^ ce roi de la Chine écrit de jolies lettres. Mon Dieu , comme son style 8*est perfectionné depuis son éloge de Moukden ! Qu'il rend bien justice à ce saint flibustier juif, nommé David , et à nos badauds de Paris! Je soupçonne sa majesté Kien-long de n'avoir chez lui aucun mandarin qui l'entende, et de chanter, comme Orphée, devant de beaux lions, de courageux léopards, des loups bien disciplinés, des faucons bien dressés. J'allai autrefois à la cour du roi ; je fus émerveillé de son armée, mais cent fois plus de sa personne , et je vous avoue, sire, que je n'ai jamais fait de soupers plus agréables que ceux où Kien-long-le-Grand daignait m'admettre. Je vous jure que je prenais la liberté de Vaimer autant qu'il me forçait à l'admirer; et sans un Lapon qui me calomnia, je n'aurais jamais imaginé d'autre bonheur que de rester à Pékin.
Il est vrai que j'ai fait une très grande fortune dans l'Occident; et quoiqu'un abbé Terray m'en ait escamoté la plus grande partie ( ce qui ne me serait point arrivé à Pékin), il m'en reste assez pout être plus heureux que je ne mérite ; cependant je regrette toujours KLienlong, que je regarde comme le plus grand homme des deux hémisphères. Gomme il parle parfaitement le &an^ çais qu'il n'a pourtant point appris des révérends pères jésuites; comme il écrit dans cette langue avec plus de grâce et d'énergie que les trois quarts de nos académiciens , j'ai pris la liberté de lui adresser par le coche
00&mX8P. ATKC LXS lOUVKRAlirS. T. IX. 2 3
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trois livres nouveaux, avec cette adresse, aii roi; car il n'y en a pas deux^ à ce que l'on dit; et on parlera peu du sultan et du mogol d'aujourd'hui. On a écrit sur l'adresse : Pour être mis a la poste ^ dès que le paquet sera dans ses états. C'est un tribut payé à la bibliothèque du Sans-Souci de la Chine : je ne crois pas ce tribut digne de sa majesté , mais c'est la cuisse de cigale que ne dédaigna pas le grand Yhao.
Sa majesté est voisine de ma grahde souveraine russe. Je suis toujours fâché qu'ils n'aient pu s'ajuster pour donner congé àMoustapha ; je suis encore dans l'erreur sur Ali-Bey : elle-même y est aussi. Pourquoi ri'a-t-cUe pas envoyé quelque Juif Sur les lieiix s'informer de la vérité? Les Juifs ont toujours ainié l'Egypte, quoi qu'eu dise leur impertinente histoire.
Je savais très bien ce que fesaient des ingénieurs sans génie, et j'en étais très affligé. Je trouve tout cela aussi mal entendu que les crbisades : il me semble qu'on pouvait s'entendte, et qu'il y avait de beaux coups à fair^,.
Tai bien peur que les Welches , et même les Ibères , h'échouent. Leurs entreprises depuis long-temps n'ont abouti qu'à nous ruiner.
J^ frappe trois fois la terre de mon front devant votre trône du Pégu, voisin du trône de là Chine.
CCGLXXXIX.
DE M. DE VOLTAIRE
Femcy, ii janvier 177 1.
▲ l\uGUSTE PROFBiTB DE !.▲ HOUYBLLS I.OI.
Grand prophète , vous ressemblez à vos devanciers envoyés du Très-Haut : vous faites des miracles. Je vous dois réellement la vie. J'étais mourant au milieu de mes
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AVEC LE ROI DÉ PRUSSE. — i??*' 355
neiges helvétiques lorsqu'on m'apporta votre sacrée vision. A mesure que je lisais , ma tête se débarrassait , mon sang circulait , mon ame renaissait ; dès la seconde page je repris mes forces , et par un singulier effet de ^tte médecine céleste, elle me rendit Tappétit en me dégoûtant de tous les autres alimens.
L'Eternel ordonna autrefois à votre prédécesseur Ezéchiel de manger un livre de parcheinin; j'aurais bien volontiers mangé votre papier, si je n'avais cent fois mieux aimé le relire. Oui , vous êtes le seul envoyé de Jéhova , puisque vous êtes le seul qui ayez dit la vérité en vous moquant de tous vos confrères : aussi Jéhova vous a béni en affermissant votre trône, en taillant votre plume et en illuminant votre ame.
Voici comme le Seigneur a parlé :
C'est lui dont jai prédit : Il aplanira les hauts , il comblera les bas ; le voilà qui vient : il apprend aux enfans des hommes quon peut être valeureux et clément, grand et simple, éloquent et poète : car c'est moi qui lui appris toutes ces choses. Je l'illuminai quand il vint au monde , afin qu'il me fît connaître tel que je suis , et non pas tel que les sots enfans des hommes m'ont peint. Car je prends tous les globes de l'univers à témoin que moi , leur formateur , je n'ai jamais été ni fessé ni pendu dans ce petit globule de la terre ; que je n'ai jamais inspiré aucun Juif, ni couronné aucun pape ; mais que j'ai envoyé dans la plénitude des temps mon serviteur Frédéric, lequel ne s'appelle pas mon oint, car il n'est pas oint; mais il est mon fils et mon image, et je lui ai dit : Mon fils, ce n'est pas assez d'avoir fait de tes ennemis l'escabeau de tes pieds , et d'avoir donné des lois à ton pays , il faut encore que tu chasses pour jamais la superstition de ce globe.
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Et le grand Frédéric a répondu à Jéhova : Je l'ai chassé de mon cœur ce monstre de la superstition , et du cœur de tout ce qui m'environne; mais, mon père, TOUS avez arrangé ce monde de manière que je ne puis faire le bien que chez moi, et même encore avec un peu de peine.
Comment voulez-vous que je donne du sens commun aux peuples de Rome, de Naples et de Madrid? Jéhova alors a dit : Tes exemples et tes leçons suffiront; donnes-en long-temp», mon fils, et je ferai croître ces germes qui produiront leur fruit en leur temps.
Et le grand prophète a répondu : O Jéhova! vous êtes bien puissant, mais je vous défie de rendre tous les hommes raisonnables. Croyez-moi, contentez-vous d'un petit nombre d'élus : vous n-aurez jamais que cela pour votre partage.
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A Berlin , le 29 janvier.
En lisant votre lettre , j'aurais cru que la correspondance d'Ovide avec le roi Cotys continuait encore, si je n'avais vu le nom de Voltaire au bas de cette lettre. Elle ne diffère de celle du poète latin qu'en ce qu'Ovide eut la complaisance de composer des vers en langue thrace, au heu que vos vers sont dans votre langue naturelle.
J*ai reçu en métne temps ces Questions encyclopédiques, qu'on pourrait appeler à plus juste titre Instructions encyclopédiques. Cet ouvrage est plein de choses. Quelle variété! que de connaissances, deprofoi:deur! et quel art pour traiter tant de sujets avec le r^ème agrément! Si je me servais du style précieux,
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AVEC LE ROI I>E TRUSSfi. — 1771. ':^5']
je pourrais dire qu*eatre vos mains tout se convertit en or.
Je vous dois encore des remerciemens au nom des militaires pour le détail que vous donnez des évolutions d un bataillon. Quoique je vous connusse grand littérateur, grand philosophe , grand poète , je ne savais pas que vous joignissiez à tant de talens les connaissances dun grand capitaine. Les règles que vous donnez de la tactique sont une marque certaine que vous jugez cette fièvre intermittente des rois, la guerre, moins dangereuse que de certains auteurs ne la représentent.
Mais quelle circonspection édifiante dans les articlesqui regardent la foi! Vos protégés les Pedéculosi en auront été ravis; la Sorbonne vous agrégera à son corps, le Très-Chrétien (s*il lit) bénira le ciel d'avoir un gentilhomme de la chambre aussi orthodoxe; et levêque d'Orléans vous assignera une place auprès d'Abraham, dl&aac et de Jacob. A coup sûr vos reliques feront des miracles , et Yînf, . . célébrera son triomphe.
Où donc est l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, si les philosophes, par ménagement pour leurs lecteurs^ osent à peine leur laisser entrevoir la vérité? Il fiaut^ avouer que l'auteur du Sf sterne de la nature a trop impudemment cassé les vitres. Ce livre a fait beaucoup de mal : il a rendu la philosophie odieuse par de certaines conséquences cpi'il tire de ses principes. Et peut-être à présent faut-^il de la douceur et du ménagement, pour réconcilier avec la philosophie les esprits que cet auteur avait effarouchés et révoltés.
n est certain qu a Pétersbourg on se scandalise moins qu a Paris, et que la vérité n'est point rejetée du trône de votre souveraine, comme elle l'est chez le vulgaire de nos princes. Mon frère Henri se trouve actuellement
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à la cour de cette princesse. Il ne cesse d admirer les grands établisseraens qu elle a faits, et les soins qu elle se donne de décrasser, d élever et d'éclairer ses sujets.
Je ne sais ce que vos ingénieurs sans génie ont hit au!|C Dardanelles : ils sont peut-être cause de l'exil de Choiseul. A l'exception du cardinal de Fleury, Choiseul a tenu plus long -temps qu'aucun autre ministre de Louis XV. Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un ftm qui avait bien de lesprit On dit que les parlemens et la noblesse le regrettent, et le comparent à Richelieu : en revanobe , ses ennemis disent que c'était un boute-feu qui aurait embrasé l'Europe. Pour moi , je laisse raisonner tout le monde. Chœseul n'a pu me faire ni bien ni mal : je ne l'ai point connu ; et je me repose sur les grandes lumières de votre monarque pour le choix et le renvoi de ses ministres et de 8^s maîtresses. le ne me mêle que de mes affaires et du carnaval qui dure encore.
Nous avons un bon Opéra ; et, à l'exception d'une seule actrice, mauvaise Comédie. Vos histrions welches se vouent tous à TOpéra-Comique; et des platitudes mises en musique sont chantées par des voix qui hurlait et détonnent à donner des convulsions aux assistans. Durant les beaux jours du siècle de Louis XIV, ce spectacle n'aurait pas fait fortune. U passe pour bon dans ce siècle 4e petitesses, où le génie est aussi rare que le bon sem, où la médiocrité en tout genre annonce le mauvais goût qui probablement rejdongera l'Europe dans une espèce de barbarie dont une foule de grands hommes l'avait tirée.
Tant que nous conserverons Voltaire, il n'y aura rien à craindre; lui seul est l'Atlas qui soutient p>r ses jFbrçes cet édifice ruineux. Son t(»nbeau sera celui du
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1771. SSq
bon goût et des lettres. Vivez donc, vivfcz, et rajeunissez, s'il est poss3)lé : ce sont les vœux de toutes les personnes qui s'intë^eiBsent à la belle littérature, et principalement les miens. Fédisric.
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DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, i5 (ërrier.
Sire, tandis que vos bontés me donnent les louange* qui me sont si légitimement dues sur mon orthodoxie et sur mon tendre amour pour la religion catholique , apostolique et romaine, j'ai bien peur que mon zèle ardent ne soit pas approuvé par les principaux membres de notre sanhédrin infeillible. Ils prétendent que je ntie mets à genoux devant eux pour leur donner des croquignoles, et que je les rends ridicules avec tout le respect possible. J'ai beau leur citer la belle préface d*uri grand homme, qui est au devant d'une histoire de l'église très édifiante, ils ne reçoivent point mon excuse; ils disent que ce qui est tt*ès bon dans le vainqueur dé Rosbach et de Lissa n*est pas tolérable dans un pauvre diable qui na qu'une chaumière entre un lac et une montagne, et que, quand je serais sur la montagne du ThAor en habits blancs, je ne viendrais pas à bout de leur ôter la pourpre dont ils sont revêtus. Nous connaissons, disent-ils, vos mauvais sentimens et vos mauvaises plaisanteries. Vous ne vous êtes pas contenté de servir un hérétique, vous vous êtes attaché depuis peu à une schismatique, et si on vous en croyait, le pouvoir du pape et celui du grand-turc seraient bientôt resserrés dans des bornes fort étroites.
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36o CORRESPONDANCE
Vouç ne croyez point aux miracles, mais sachez que nous en fesons. C'en est déjà un fort grand que nous ayons engagé notre héros hérétique à protéger les jé-r suites.
C'en est un plus grand e*>core que notre nonce en Pologne ait déterminé les ?iahométans à faire la guerre à l'empire chrétien de Russie; ce nonce, en cas de besoin , aurait béni l'étendard du grand prophète Mahor met. Si les Turcs ont toujours été battus , ce n'est pas notre faute, nous avons toujours prié Dieu pour eux.
On nous rendra peut-être bientôt Avignon, malgré tous vos quolibets ; nous rentrerons dans Bénévent , et nous aurons toujours un temporel très royal pour ressembler à Jésus^Christ notre Sauveur, qui n'avait pas où reposer sa tête. Tâchez de régler la vôtre qui radote, et recevez notre malédiction sous lanneau du pêcheur.
Voilà, sire , comme on me traite , et je n'ai pas un mot à répliquer. Si je suis excommunié , j'en appellerai à mon héros, à Julien, àMarc-Aurèle ses devanciers, et j'espère que leurs aigles ou romaines ou prussiennes (c'est la même chose) me couvriront de leurs ailes. Je me mets sous leur protection dans ce monde, en attendant que je sois damné dans l'autre.
J'ai envoyé un petit paquet à nionseigneur le prince royal; je ne sais s'il l'a reçu.
Je me mets aux pieds de mon héros avec autant de respect que d'attachement.
Le vieux malade du mont Jura.
Googk
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, i«f mars.
Sire, il n'est pas juste que je vous cite comme un de nos grands auteurs sans vous soumettre l'ouvrage dans lequel je prends cette liberté : j'envoie donc à votre majesté l'Épitre contre Moustapha. Je suis toujours acharné contre Moustapha et Fréron. L'un étant un infidèle, je suis sûr de Sûre mon salut en lui disant des injures; et l'autre étant un sot et un très mauvais écrivain, il est ■de plein droit un de mes justiciables.
Il n*y a rien à mon gré de si étonnant , depuis les aventures de Rosbach et de Lissa, que de voir mon impératrice envoyer du fond du Nord quatre flottes aux Dardanelles. Si Annibal avait entendu parler d'une pareille entreprise, il aurait compté son voyage des Alpes pour ))ien peu de chose.
Je haïrai toujours les Turcs oppresseurs de la Grèce, quoiqu'ils m'aient demandé depuis peu des montres de ma colonie. Quels plats barbares ! Il y a soixante ans qu'on leur envoie des montres de Genève, et ils n'ont pas su encore en faire : ils ne savent pas même les régler.
Je suis toujours très fâché que votre majesté , et l'empereur et les Vénitiens lie se soient pas entendus avec mon impératrice pour chasser ces vilains Turcs de l'Europe : c'eût été la besogne d'une seule campagne; vous auriez partagé chacun également. G'çst un axiome de géométrie^qti.'ajoutant choses égales à choses égales , les tous sont égpux; ainsi vous seriez demeurés précisément dans la situation où vous êtes.
Je persiste toujours à croire que cette guerre était bien
3621 GOIlRESPOirDAN<:E
plus raisonnable que celle de 1756, qui n*ayait pas le sens commun ; mais je laisse là ma politique qui n en a pas davantage , pour dire à votre majesté que j'espère faire ma cour après Pâques , dans mon ermitage y aux princes de Suède vos neveux, dont tout Paris est enchanté. On parle beaucoup plus d*eux que du parlement. Deux princes aimables font toujours plus d'effet que cent quatre-vingts pédans en robe.
On m'a dit que d'Argens est mort : j'en suis très fâché; c'était un impie très utile à la bonne cause , malgré tout son bavardage.
A propos de la bonne cause, je me mets toujours à vos pieds et sous votre protection. On me reprochera peut-être de n être pas plus attaché à Ganganelli qu a Moustapha; je répondrai que je le suis à Frédériole- Grand et à Gatherine-la-Surprenante.
Daignez , sire , me conserver vos bontés pour le temps qui me reste encore à foire de mauvais vers en ce monde.
Le vieux ermite des Alpes.
CCCXCIII.
A Potsdam , le 16 mars *.
Il y a long-temps que je vous aurais répondu , si je n'en avais été empêché par le retour de mon firère Henri qui revient de Russie. Plein de ce qu'il y a vu de digne d'admiration, il ne cesse de m'en entretenir : il a vu votre souveraine ; il a été à portée d'applaudir à ces qualités qui la rendent si digne du trône qu'elle occupe , et
* Dans rédîtion de Berlin, cette lettre est datée dn 5 mars, date qui parait plus exacte^ R.
Googk
SL CCS qualités sociables qui s*allient si rarement avec la morgue et la grandeur des souverains.
Mon frère a poussé , par curiosité ^ jusqu'à Moscou; et partout il a vu les traces des grands établissemens par lesquels le génie bienfesant de Tin^ératrice se manifeste. Je n'entre point dans des détails qui seraient inunenses, et qui demandent pour les décrire une plume plus exercée que la mienne. Voilà pour ra'excuser de ma lenteuc» J'en viens à présent à vos lettres.
Voyez la différence qui est entre nous : moi, avorton de philosophe, quand mon esprit s'exalte, il ne produit que des rêves : vous , grand-prêtre d*Apollon , c'est ce dieu même qui vous remplit , et qui vous inspire ce divin enthousiasme qui nous charme et nous transporte. Je me garde donc bien de lutter contre vous ; je crains le sort d'un certain Israël qui , s'étant compromis contre un ange, en eut une hanche démise.
Je viens à vos Questions encyclopédiques, et j'avoue qu un auteur qui écrit pour le public ne saurait assez le respecter , même dans ses faiblesses» Je n'approuve point Fauteur de la préface de Fleury abrégé : il s'exprime avec trop de hardiesse, il avance des propositions qui peuvent choquer les âmes pieuses ; et cela n'est pas bien. Ce n'est qu'à force de réflexions et de raisonnemens que Terreur se filtre et se sépare de la vérité : peu de personnes donn^ent leur temps à un exmnen aussi pénible y et qui demande une attention suivie. Avec quelque clarté qu'on leur expose leurs erreurs , ils pensent qu'on les veut séduire ; et en abhorrant les vérités qu'on leur expose, ils détestent l'auteur qui les annonce.
J'approuve donc fort la méthode de donner des nazardes à Yînf. . . en la comblant de poUtesses.
Googk
Mais voici une histoire dont le protecteur des capucins pourra régaler son saint et puant troupeau.
Les Russes ont voulu assiéger le petit fort de Gzenstolova défendu par les Confédérés : on y garde, comme vous savez , une image de la sainte et immaculée reine du ciel. Les Confédérés, dans leur détresse, s'adressèrent à elle pour implorer son divin appui : la Vierge leur fit un signe de tête, et leur dit de s'en rapporter à elle. Déjà les Russes se préparaient pour l'assaut : il$ s'étaient pourvus de longues échelles avec lesquelles ils avançaient la nuit pour escalader cette bicoque. La Vierge les aperçoit, appelle son fils, et lui dit : « Mon enfant, « ressouviens-toi de ton premier métier; il est temps « d'en faire usage pour sauver ces Confédérés ortho- « doxes. >»
Le petit Jésus se charge d'une scie, part avec sa mère, et tandis que les Russes avancent, il leur coupe lestement quelques barres de leurs échelles ; puis en riant il retourne par les airs avec sa mère à Czenstokova, et il rentre avec elle dans sa niche.
Les Russes cependant appuient leurs échelles aux bastions; jamais ils ne purent y monter, tant les échelles étaient raccourcies. Les schismatiques furent obligés de se retirer. Les orthodoxes entonnèrent le Te Deum; et depuis ce miracle la garde-robe de notre sainte mère et son cabinet de curiosités augmentent à vue d'oeil par les trésors qui se versent, et que le zèle des âmes pieuses augmente en abondance.
J'espère que vos capucins feront une fête en apprenant ce beau miracle , et qu'ils ne manqueront point de l'ajouter à ceux de la Légende, qui de long-temps n'aura été si bien recrutée.
Le pauvre Isaac est allé trouver son père Abraham
Googk
en paradis; son frère d'Éguille, qui est dévot ^ Tavaic lesté pour ce voyage; et Yinf... s'érige des trophées.
Qu'on ne vous en érige pas de long -temps : votre corps peut être âgé, mais votre esprit- est encore jeune; et cet esprit fera encore aller le reste. Je le souhaite pour les intérêts du Parnasse, pour ceux de la raison, et pour ma propre satisfaction. Sur quoi, je prie le grand dieu de la médecine, votre protecteur, le divin Apollon, de vous avoir en sa sainte et digne garde. FÉnÉRic.
Le 19 mars.
Quels agrémens , quel feu tu possèdes encore ! Le couchant de tes jours surpasse leur aurore. Quand Fâge injurieux mine et glace nos sens , Nous perdons les plaisirs , les grâces , les talens : Mais Fâge a respecté ta voix douce et légère ; tour le malheur des sots il fit grâce à Voltaire.
Ce petit compliment vous est di\ , ou , pour mieux dire, c'est une merveSie qui étonne l'Europe, ce sera un problème que la postérité aura peine à résoudre, que Voltaire , chargé de jours et d'années, a plus de feu , de gaieté, de génie , que cette foule de jeunes poètes dont votre patrie abonde.
Votre impératrice sera sans doute flattée de l'épître que vous lui adressez. 11 est constant que ce sont des vérités ; mais il n'est donné qu'à vous de les rendre avec autant de grâces. J'ai été fort surpris de me voir cité dans vos vers : certes je ne présumais pas de devenir un auteur grave '. Mon amour-propre vous en fait ses
' Voyez VÉpÛre k Vimpèratrice de Russie, yolame des Épitres.
Googk
complimens. J'aurai bonne opinion de mes rapsodies tant que je les Terrai encliàssées dans les cadres que tous leur savez si bien faire.
J en viens à ce Moustapha que je n'aime pas plus que de raison ; je ne m'oppose point à toutes les prétentions que vous pouvez form^ à son sérail ; je croie même que, Constantinople pris , votre impératrice pourra vous faire la galanterie de transporter le harem de Stamboul à Ferney , pour votre usage. 11 paraît cependant qu'il serait plus digne de ma chère alliée de donner la paix à l'Europe que d'allumer un embrasement général. Sans doute que cette paix se fera, que Moustapha en payera la façon : et la Grèce deviendra ce qu'elle pourra.
On se dit à l'oreille que la France a suscité ces troubles. On impute cette imprudente levée de boucliers des Ottomans aux intrigues d'un ministre disgracié, homme de génie , mais d'un esprit inquiet, qui croyait qu'en divisant et troublant l'Europe, il maintiendrait plus longtemps la France tranquille. Vous qui êtes l'ami de ce nùnistre , vous saurez ce qu'il en faut croire.
Le bruit court que vous rendrez Avignon au vicedieu des sept montagnes : un tel trait de générosité est rare chez les souverains. Ganganelli en rira sous cape , et dira en lui-même : « Les portes de l'enfer ne prévau- « dront point. » Et cela arrive dans ce siècle philoso^ phique , dans ce dix-huitième siècle !
Après cela, messieurs les pldlosophes , évertuez-vous bien, combattez l'erreur, entassez argumeds sur argumens pour détruire Yinf...\ vous n'empêcherez jamais que les âmes faibles ne l'emportent en nombre sur les âmes fortes : chassez les préjugés par la porte, ils rentreront par la fenêtre. Un bigot à la tête d'un état, ou bien un ^unbitieux que son intérêt he à celui de l'église,
Googk
renyersera en un jour ce que yingt ans de vos traraux ont élevé à peine.
Mais quel bavardage ! je réponds au jeune Voltaire en style de vieillard : quand il badine, je raisonne; quand il s'égaie, je dissierte. Sans doute, Bouhours avait raison : mes chers compatriotes et moi nous n avons que ce gros bon sens qui trotte par les rues. Ma faible chandelle s'éteint , et ce soupçon d'imagination , dont je n'eus qu'une faible dose, m'abandonne; ma gaieté me quitte, ma vivacité se perd. Conservez long -temps la vôtre : puis«iez-vous , comme le bon homme Saint- Aulaire , bàre des vers à cent ans , et moi les lire l c'est ce que je prie Apollon de vous accorder.
Les princes de Suède n'iront point à Femey; l'aîné est devenu roi, et se hâte d occuper le trône que la mort dé son père lui laisse. Pour le pauvre d'Argens , il a cessé de parler, de penser et d écrire. C'est mon maréchakles-logis ; il est allé me préparer une demeure dans le pays des rêve-creux, où probablement nous nous rassemblerons tous. Fédéric.
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, 5 avril.
Sire, on a dit que j'étais tombé en jeunesse j mais on il a pas encore dit que je fusse tombé en enfance. Mes parens me feraient certainement interdire, et on me déclarerait incapable de tester, si j'avais fait le testament ridicule qu'on m'attribue. Le bon goût de votre majesté n'y a pas été trompé; vous avez bien senti qu'il était impossible qu'un homme de mon âge parlât ainsi de lui-même. Cette impertinence est d'un avocat de
Googk
368 GORR£SPOKDAIfGE
Paris, nommé Marchand, qui régale tous les mois le public d'un ouvrage dans ce goût. Je ne }e mettrai certainement pas dans mon testament; il peut compter qu*il n*aura rien de moi pour sa peine. Je puis assurer votre majesté que mes dernières volontés sont absolument différentes de celles quon me prête. Je ne crains point la mort qui s'approche de moi à grands pas, et qui s'est déjà emparée de mes yeux, de mes dents et de mes oreilles; mais j'ai une aversion invincible pour la manière dont on meurt daii^ notre sainte religion catholique^ apostolique et romaine. Il me paraît extrêmement ridicule de se faire huiler pour aller dans l'autre monde ^ comme on fait graisser l'essieu de son carrosse en voyage. Cette sottise et tout ce qui s'ensuit me répugne si fort, que je suis tenté de me faire porter à Neuichâtel pour avoir le plaisir de mouiir chez vous : il eût été plus doux d y vivre.
Je viens de recevoir une lettre dont monseigneur Je prince royal m'honore ; il pense bien sensément, et parait très digne d'être votre neveu. Jamais il n'y eut tant d'esprit dans le Nord, depuis le soixante et unième degré jusqu'au cinquante-deux et demi. U n'y a, ce me semble, que les Confédérés de Pologne à qui on puisse reprocher de se servir, pour leur malheur, de la sorte d'esprit qu'ils ont.
On dit qu'Ali-Bey en a beaucoup , et autant que d'ambition. Il court actuellement de mauvais bruits sur sa personne. Pour votre amie l'étoile du Nord, elle acquiert tous les jours un nouvel éclat; il n'y a que votre étoile qui marche à côté de la sienne. Pour le croissant de Moustapha, je le crois plus obscurci que jamais.
Je me mets aux pieds de votre majesté avec le plus profond respect.
Googk
AVEC LE ROI DJK PRUSSE. — 1771. 'iGg
Je reçois d^is ce moment la lettre dont yotre majesté m'honore, du 19 mars. Oui, sans doute, vous êtes un auteur grave et très grave, quoique votre imagination soit très riante.
Je voudrais bien que tout s'acconunodât , pourvu que ma princesse donnât la liberté aux dames du sérail, et des fêtes sur le Bosphore ; je ne prétends point du tout à ses odalisques : c'est la récompense de ses braves guerriers. Je suis plus près d'avoir un rendez-vous avec d'Ârgens qu'avec les demoiselles du harem de Moustapha. Vous appelez d'Ârgens votre maréchal-des-logis , mais il s'y prend de trop bonne heure ^ vous ne vivrez pas aussi long-temps que votre gloire, mais je suis très sûr que votre feu en quoi consiste la vie , et votre régime en quoi consiste toute la médecine^ vous feront an jour le doyen des rois^de ce monde, après en avoir été l'^emple.
11 se pourrait bien qu'en effet on rendît Avignon à Ganganelli, quoiqu'il soit très ridicule que ce joli petit pays soit démembré de la Provence; mais il faut être bon chrétien. Ce comtat d'Avignon vaut assurément mieux que la Corse, dont l'acquisition ne vaurpas ce qu elle a coûté.
DE M. DE VOLTAIRE
^ A ,Ferney, la avriL
Sire, il n'est ni honnête ni respectueux d'écrire k votre neveu le roi de Suède, et de lui parler du roi son oncle, sans communiquer à votre majesté la liberté que l'on prend. Je vous ai cité à l'impératrice de Russie Gomme un auteuf grave , je vous cite au roi de Suède
COHllKSS.JkTKC LES SOUVERAINS. T. II. ^4
Googk
'îyo CORRESPONDANCE
comme mon protecteur. Quiconque es%èn France tc^ tuellcment doit regretter Sans-Souci; nous n'avons que des tracasseries, beaucoup de discorde, peu de gloire et point d argent. Cependant le fonds du royaume est très bon, et si bon, qu après les peines qu on a prises pour le détériorer, on n*a pu en venir à bout. C'est un malade d'un tempérament excellent, qui a résisté à plus de trente mauvais médecins; votre majesté prouve qu'il n'en faut qu'un bon.
Je ne sais si je me doute de ce que votre majesté fera cette année; mais Dieu, qui m'a refusé le don de prophétie, ne me permet pas de deviner ce que fera l'empereur. Je connais des gens qui, à sa place, pousseraient par-delà Belgrade, et qui s'arrondiraient, attendu qu'en philosophie la figure ronde est la plus parfaite. Mais je crains de dire des sottises trop pointues , et je me borne à me mettre aux pieds de votre majesté du fond d# mon tombeau de neige, dans lequel je suis aveugle comme Milton, mais non pas aussi fanatique que lui. Je n'ai nul goôt pour un énergumène qui parle toujours duMeiûe et du diable; moi je parle de mon héros.
CCCXCVII.
A PoUdàm , le x"* inaL
J'ai eu le plaisir de" recevoir deux de vos lettres. L'apparition que le roi de Suède a faite chez nous ma etnpêché de vous répondre plus tât.
J'avais donc deviné que ce beau Testament n'était pas de vous. On vous a fait le même honneur qu'au cardinal de Richelieu, au dirdinal Albéroiâ, au maréchal de Belle-Isle, etc. , de tester en votre nom. Je disais à quel-
Googk
qu'un qui me parlait de ce Testament, que c était une œuvre de ténèbres, que Ton n y reconnaissait ni votre style ni les bienséances que vous savez si supérieurement observer, en écrivant pour le public : cependant bien du monde qui n a pas le tact assez fin s y est trompé; et je crois qu'il ne serait pas mal de le désabuser.
J'ai donc vu ce roi de Suède, qui est un prince très instruit, 4'une douceur charmante, et très aimable dans la société. Il aura été charmé, sans doute, de recevoir vo» vfers; et j ai vu avec plaisir que vous vous souveniez encore de moi. Le roi de Suède nous a parlé beaucoup des nouveaux arrangemens q«ton prenait en France, de la réforme de lancîen parlement, et de la création d'un nouveau. Pour moi, qui trouve assez de matières à m'occuper chez moi , je n'envisage qu'en gros ce qui se fait ailleurs. Je ne puis juger des opérations étrangères qu'avec circonspection, parce qu'il faudrait plus approfondir les matières que je ne le puis, pour en décider. On dit que le chancelier est un homme de génie et d'un mérite distingué : d'où je conclus qu'il aura pris les mesures les plus justes dans la situation actuelle des choses , pour s'arranger de la manière la plus avantageuse et la plus utile au bien de l'état. Cependant, quoi qu'on fasse en France, les Welches crient, critiquent, se plaignent et se consolent par quelque chanson maligne, ou quelques epigr^mes satiriques. Iiorsque le cardinal Mazarin , durant son ftiinistère , fesait quelque innovation , il demandait si à Paris on chantait la canzonetta. Si on lui disait que oui, il était content.
1! en est presque de même partout. Peu d'hommes raisonnent, et tous veulent décider.
INTous avons eu ici en peu de temps une foule d etran*
gers. Alexis Orlof , k son retour de Pétérsbcurg, a passé
371 CORRESPONDÀirCE
chez nous pour se rendre sur sa flotte à Liyoume : il m'a donné une jièce assez curieuse que je vous envoie. Je ne sais comment il se l'est procurée ; le contenu en est singulier : peut-être vous amusera-t-elle.
Oh ! pour la guerre, monsieur de Voltaire, il n'en est pas question. Messieurs les encyclopédistes m'ont régénéré. Ils ont tant crié contre ces bourreaux mercenaires, qui changent l'Europe en un th^tre de carnage, que je me garderai bien à l'avenir d'encourir leurs censures. Je ne sais si la cour de Vienne les craint autant que je les respecte; mais j'ose croire toutefois qu'elle mesurera ses démarches.
Ce qui parait souvent en politique le plus vraisemblable l'est le moins. Nous sonunes comme des aveugles, nous allons à tâtons ; et nous ne sommes pas aussi adroits que les quinze-vingts, qui connaissent, à ne s'y pas tromper, les rues et les carrefours de Paris. Ce qu'on appelle l'art conjectural n'en est pas un : c'est un jeu de hasard où le plus habile peuf perdre comme le plus ignorant.
Après le départ du comte Orlof, nous avons eu l'apparition d'un comte autrichien qui , lorsque j'allai me rendre en Moravie chez l'empereur, m'a donné les fêtes les plus galantes. Ces fêtes ont donné lieu aux vers que je vous envoie : elles y sont décrites avec vérité. Je n'ai pas négligé d'y crayonner le caractère du comte Hoditz, qui se trouve peint d'après nature.
Votre impératrice en a donné de plus superbes à mon frère Henri. Je ne crois pas qu'on puisse la surpasser en ce genre : des illuminations durant un chemin de «plâtre milles d'Allemagne, des feux d'artifice qui surpassent tout ce qui nous est connu , selon les descriptions qu'on m'en a faites, des bals de trois mille personnes; et sup
AVEC LB ROI DE PRUSSE. — 1771. 3']'i
tout laffabilité et les grâces que votre souveraine a répandues comme un assaisonnement à toutes ces fêtes, en ont beaucoup relevé 1 éclat.
A. mon âge, les seules fêtes qui me conviennent sont les bons livres. Vous qui en êtes le grand fabricateur, vous répandez encore quelque sérénité sur le déclin de mes jours. Vous ne vous devez donc pas étonner que je m'intéresse autant que je le fais à la conservation du patriarche de Ferney , auquel soit honneur et gloire par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Fedéric.
CCCXCVIII.
A PoUdam , 1« 29 juin.
Ce poëte-empereur ri puissant, qui domine
Sur les Mantchous et sur la Chine,
Est bien plus avisé que moi.
Si le démon des yers le presse et le lutine , Des chants que son conseil juge dignes d*un roi Il restreint sagement la course clandestine Aux bornes des états qui Tivenl sous sa loi.
Moi , sans écouter la prudence.
Les esquisses légers de mes faibles crayons. Je les dépêche tons pour ces heureux cantons
Où le plus bel esprit de France
Le dieu du goût, le dieu des vers.
Naguère a pris sa résidence.
C'est jeter par extravagance
Une goutte d^eau dans les mers.
Mais cette goutte d'eau rapporte des intérêts usuraires : une lettre de votre part , et un volume de Questions encyclopédiques. Si le peuple était instruit de ces échanges littéraires, il dirait que je jette un morceau de lard après un jambon; et quoique l'expression soit triviale, il aurait raison.
Googk
On n eiitend guère parler ici du pape : je le crois perpétuellement en conférence avec le cardinal de Bèrni», pour convenir du sort de ces bons pères jésuites. En qualité d'associé de Tordre^ j'essuierais une banqueroute de prières, si Rome avait la cruauté de les supprimer. On n'entend pas non plus des nouvelles du iTurc ; on ne sait à quoi sa hautesse s'occupe ^ mais je parierais bien que ce n'est pas à grand chose. La Porte vient pourtant, après bien des remontrances, de relâcher M. ObrescoW, ministre de la Russie , détenu contre le droit des gens, dont cette puissance barbare n'a aucune connaissance. C'est un acheminement à la paix qui va se conclure pour le plus grand avantage et la plus grande gloire de votre impératrice.
Je vous félicite du nouveau ministre dont le Très- Chrétien a fait choix. On le dit homme d'esprit : en ce cas, vous trouverez en lui un protecteur déclaré. S*H est tel, il n'aura ni la faiblesse ni l'imbécillité de rendre Avignon au pape. On peut être bon catholique, et néanmoins dépouiller le vicaire de Dieu de ces possessions temporelles, qui distraient trop des devoirs spirituels, et qui font souvent risquer le salut
Quelque fécond que ce siècle soit en philosophes intrépides , actifs et ardens à répandre des vérités , il ne faut point vous étonner de la superstition dont tous vous plaignez en Suisse : ses racines tiennent à tout l'univers; elle est la fille de la timidité, de la faiblesse et de l'ignorance. Cette trinité domine aussi impérieusement dans les âmes vulgaires qu'une autre trinite dans les écoles de théologie. Quelles contradictions ne s*allient pas dans l'esprit humain! Le vieux prince d'Anhalt-Dessaw , que vous avez vu , ne croyait point en Dieu ; mais allant à la chasse , il rebroussait chemin
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«11 lui anÎTait de rencontrer trois vîeillef femmes : c'était un mauvais augure. Il n'entreprenait rien un lundi 9 parce que ce jour était malheui'eux. Si vous lui en demandiez la raison, il Tignorait. Vous savei ce qu'on rapporte de Hobbes : incrédule le jour, il ne couchait jamais seul la nuit, de peur des revenans.
Qu'un fripon se propose de tromper les hommes , il ne manquera pas de dupes. L'homme est fait pour l'erreur : elle entre comme d'elle-même dans son esprit; et ce n'est que par des travaux immenses qu'il découvre quelques vérités. Vous qui en êtes l'apôtre, recevez les hommages du petit coin de mon esprit purifié de la rouille superstitieuse, et déêébt^gnez mes compagnons. Pour les aveugles , il faut les envoyer aux Quinze^Vingts. Éclairez encore ce qui est éclairable : vous semez dans des terres ingrates ; mais les siècles futurs feront une riche récolte de ces champs. Le philosophe de Sans^upi salue l'ermite de Ferney. FÉDBaic.
DE M. DE VOLTAIRK
A Ferney, ar aug^uttit.
Sire, votre majesté va rire de ma requête : elle dira que je radote. Je lui demande une place de conseiller d'état. ( Ce n'est pas pour moi , comme vous le croyez bien, et je ne donne point de conseil aux rois, excepté peut-être à l'empereur de la Chine.) Je m'imagine d'ailleurs que M. de Lentulus appuiera ma requête. C'est pour un banneret ou banderet de votre principauté de Neufchâtel, nommé Ostervald, qui est persécuté par les prêtres. Il a servi long-temps votre majesté, et je crois qu'il est excommunié.
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Voilà deux puisvantes raisons , à mon gré , po&r le faire conseiller d état. Cet homme est d*un esprit très doux, très conciliant et très sage, et en même temps d'une philosophie intrépide , capable de rendre service à la raison et à tous , et également attaché à Tun et à l'autre. Il est de votre siècle; et lesNeufchâtelois sont encore du treizième ou du quatorzième. Ce n'est pas assez que la prétraille de ce pays-là ait condamné Petitpierre pour n'avoir pas cru l'enfer étemel, ils ont condamné le banderet Ostervald pour n'avoir point cru d'enfer du tout. Ces marauds-là ne savent pas que c'était l'opinion de Cicéron'et de César. Vous qui avez l'éloquence de l'un , et qui vous battez comme l'autre , ne pourriez-vous point mortifier la huaille sacerdotale en réhabilitant votre banderet par une belle place de conseiller d'état dans Neufchâtel?
Le grand Julien , mon autre héros , lui aurait accordé cette grâce, sur ma parole.
Je vous demande pardon de ma témérité; mais puisque ce banderet Ostervald est menacé par le consistoire d'être damné dans l'autre monde, ne peut-on pas demander pour lui quelque agrément dans celui-ci? Cette idée m'est venue dans la tête , et je la mets à vos pieds. Je pense que ce banderet a très grande raison de dire qu'il n'y a plus d'enfer , puisque Jésus-Christ a racheté tous nos péchés.
On dit que mes chers Russes ont été battus par les Turcs; j*en suis au désespoir, et je supplie votre majesté de daigner me consoler.
Googk
A Potsdam , le x6 leptemitre.
Un homme qui a long-temps instruit l'univers par set ouvrages peut être regardé comme le précepteur du genre humain : il peut être par conséquent le conseiller de tous les rois de la terre, hors de ceux qui n'ont point de pouvoir. Je me trouve dans le cas de ces derniers à Neufchâtel,où mon autorité est pareille à celle qu'un roi de Suède exerce sur ses diètes , ou bien au pouvoir de Stanislas sur son anarchie sarmate. FaireàNeufch&tel un conseiller d'éut sans l'approbation du synode, serait se commettre inutilement.
J'ai voulu dans ce pays protéger Jean-Jacques, on la chassé ; j'ai demandé qu'on ne persécutât point un certain Petitpierre, je n'ai pu l'obtenir.
Je suis donc réduit à vous faire l'aveu humiliant de mon impuissance. Je n'ai point eu recours, dans ce pays, au remède dont se sert la cour de France pour obliger les parlemens du royaume à savoir obtempérer à ses vo^ lontés. Je respecte des conventions sur lesquelles ce peuple fonde sa liberté et ses immunités, et je me resserre dans les bornes du pouvoir qu'ils ont prescrites eux-mêmes en se donnant à ma maison. Mais ceci me fournit matière à des réflexions plus philosophiques.
Remarquez, s'il vous plaît, combien l'idée attachée au mot de liberté est déterminée en fait de poUtique, et combien les métajphysiciens l'ont embrouillée. Il y a donc nécessairement une liberté; car comment aurait* on une idée nette d'une chose qui n'existe point? Or jft comprends par ce mot la puissance de faire ou de ne
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378 coftaesPoiroAirGE
pas faire telle action, selon ma volonté. Il est donc sûr que la liberté existe ; non pas sans mélange de passions innées y non pas pure, mais agissant cependant en quelques occasions sans gène et sans contrainte.
11 y a une différence, sans doute, de pouvoir nomm^ un conseiller (soi-disant) detât, ou de ne le pouvoir pas : celui qui le peut a la liberté ; celui qui ne saurait le breveter ne jouit pas de cette faculté. Cela seul suffit, ce me semble, pour prouver que la liberté existe, et que par conséquent nous ne sommes pas des automates mus par les mains d'une aveugle fatalité.
C*est ce système de la fatalité qui met Tempire ottoman à deux doigts de sa perte. Tandis que les Turcs se tiennent , conune des quakers , les bras croisés , en attendant le moment de Timpulsion divine, ils sont battus par les Russes; et ce léger échec que vient de recevoir un détachement du prince Repnin ne doit pas enfler Tespérance de Moustapha jusqu'à lui faire croire qu une bagatelle de cette nature puisse entrer en comparaison avec cet amas de victoires que les fRusses ont entassées les unes sur les autres.
* Tandis que ces gens se battent pour les possessions de ce monde^i, les Suisses font très bien d*ergoter entre eux pour les biens de Tautre monde : cela fournit plus à Timagination ; et quand on n'a point d'armées pour conquérir la Valachie , la Moldavie , la Tartarie , on se bat avec des paroles pour le paradis et pour l'enfer. Je ne connais point ce pays-là : Delisle n'en a pas encore donné la carte. Le chemin qui doit y mener traverse les espaces imaginaires, et jamais personne n'en est revenu. N'allez jamais dans ces contrées pires que les hyperhoréennes.
Quelqu'un qui vous a vu m'assure que vous jouissez
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d une très J>oiiiie santé. Ménagez ce trésor le plus longtemps que fiossible *: un tiens vaut mieux que dix tu auras. Que Vénus nous conserve le chanire des Grâces ; Minerve, lamule de Thucydide; Uranie, Iratsi^rète de Newton ; et Apollon , son fils chéri , qui , surpassant Euripide, égala Virgile : ce sont Ie$ vœux' que le solitaire de Sans^uei fait et fera sans fin pour le patriarche de Femey. FÉnÉKic.
CCGCI.
DZ M. DE VOLTAIRE. ,
A Ferncy, le 18 octobre.
Sire, vous dtes donc coi^m^ rOcéan,.dont le; flots semblent arrêtés sur le rivage par des grains de sable ; et le vainqueur de Rodï>ach., de Lissa , etc. esc. , ne peut parler en maître à des prêtres suisses. Jugez^après cela, siJes pauvres princes catholiques doivent avoir beau jeu contre le pape.
Je ne sais si votre majesté a jamais vu une petite brochure intitulée les Droits des hommes et les usurpa-^ tions des papes; ces usurpations sont celles du saint père : elles sont évidemment constatées. Si vous voulez, ' j aurai l'honneur de vous les envoyer par la poste.
J'ai pris la liberté d'adresser à votre majes^ les sixième et septième volumes des Questions sur V Encycloj^die ; inais je crains fort de n'avoir pas la liberté de poursuivre cet ouvvage. C'est bien là le cis où l'on peut appeler la liberté puissance. Qui n'a pas le pouvoir de faire n'a pas sans doute la liberté de faire; il n'a que la liberté de dire : Je suis esclave de la nature. J avais fait autrefois tout ce queje pouvais pour croire que nous étions libres; ' roab j'ai bien peur d'être détrompé; vouloir ce ^'on
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S6o COHRESPONDANCB
veut, parce quon le veut, me paraît une prérogative royale à laquelle le» dkéûh mortels ne doiva&c pas prétendre. Soyez libre tant qu'il vous plaira, sire, vous êtes himi le maître; mais à moi tant d'honneur n'appartient. Tout ce que je sais bien certainement, c'^^est que je n'ai point la liberté de ne vous pas regarder comme le premier homme du siècle, ainsi que je regarde Catherine II comme la premièeer femme , et Moustapba «omme ^n pituvre homme, du moins jusqu'à présent Il me semble qu'il n'a su laire ni la guerre ni la paix. Je connais des rois qui ont fait à propos Tune et J'autre : mais je me garderai bien de vous dire qui sont ces rois-là,
L'iQipératrice de Rusiîe «ht que ses affaires vont fort bien par drfà le Danube; quelle est maîtresse de toute la y^lachie, à une ou deux bicoques près; qu'elle est reconnue d» toute la Crimée. Il faudra qu'elle fasse jouer incesKunment, sur le théâtre de Batchi-Saraï, Jphigéiue en Tauride, Puisse-t-elle faire bientôt une paix glorieuse, et puissent ces vilains Turcs ne plus molester les chrétiens grecs et latins!
A Sans-Soaciy le x8 novembre»
Vous vous moquez de moi, mon bon Vokaire; je ne suis ni un héros , ni un océan , mais un homme qui évite toutes les querelles qui peuvent désunir la société. Comparez-moi plutôt à un médecin qui proportionne le remède au tempérament du malade. Il faut des remèdes doiif pour les fanatiques : les violens leur donnent des
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1771. 38 f
convoitions. Voilà comme je traite les prédicans de Genève, qui ressemblent plus, par leur véhémence , aux réformateurs du quinzième siècle qu*à Fa génération présente.
n y a long-temps que j'ai lu la brochure du Droit des hommes et de f usurpation des papes. Vous croyez donc que les Semnons ne sont pas curieux de vos ouvrages 9 et qu on ne les lit pas au bord du Havel avec autant et peut-être plus de plaisir que sur les rtfes de la Seine ou du Rhône?. Cette brochure parut précisf^ment après que les Français eurent pris possession du comtat; je crus que c'était leur manifeste, et que par n^égarde on lavait imprimé après coup.
Je vous ai mille obligations des sixième et septième tomes de votre Encyclopédie ^ que j*ai reçus. Si le igyle de Voiture était encore à la mode, je vous dirais que le père des Muses est l'auteur de cet ouvrage, et que l'approbation est signée du dieu du Goût. J'ai été fort surpris d'y trouver mon nom, que par charité vous j avez mis. J'y ai trouvé quelques paraboles moins obscures que celles de l'Évangile, et je me suis applaudi de les avoir expliquées. Cet ouvrage est admirable , et je vqus exhorte à le continuer. Si c'était un discours académique , assujéti à la révision de la Sorbonne , je serais peut-être d'un autre avis.
Travaillez toujours; envoyez vos ouvrages en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Russie : je vous rq>onds qu'on les y dévorera. Quelque précaution qu'on prenne, ils entreront en France , et vos Welches auront hontes de ne pas approuver ce qui est admiré partout ailleurs.
J'avais un très violent accès de goutte quand vos livres sont arrivés, les pieds et les bras garrottés, enchaînés et
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perdus : ces livres m ont été d*une grande ressource. En les lisant, j*ai béni mille fois le ciel de tous avoir mis au monde.
Pour vous rendre compte du reste de mes occupations, vous saurez qu'à peine eus-je recouvré Tarticolation de la main droite, que je m*âfvisai de barbouiller du papier, non pour éclairer, non pour instruire le publie et rEurc^ qui a les yeux très ouverts, mais pour m*amus^. Ce ne sont pas les victoires de Catherine que j'ai chantées, mais les folies des confédérés. Le badioage convient mieux à un convalescent que l'austérité du style i^ajestueux. Vous en verrez un échantillon. Il y a six chants. Tout est fini; car une maladie de cinq selAaities m'a donné le temps de rirafer et de corriger tout k Aon aise. C'est vous ennuyer assez que deux chants de lecture que je vous prépare.
Ah! que l'homme est un animal incorrigible, dîrezvou» en voyant encore de mes vers. La Valachie, la Moldavie^ la Tartarie subjuguées doivent être chantées sur un autre ton que les sottises d'un Crazinski, d'un Potoski, d'un Oginski, et de toute cette multitude im* bécille dont les noms se terminent en ft/.
Comme je me crois un être qui possède une liberté mitigée, je m'en suis servi dans cette occasion ; et comme je suis un hérétique excommunié une fois pour toutes, j'ai bravé les foudres du Vatican : bravez-les de même, car vous êtes dans le même cas.
Souvenez-vous qu'il ne faut point enfouir son talent : c'est de quoi jusqu'ici personne ne vous accuse; mais je voudrais que la postérité ne perdît aucune de vos pensées; car combien de siècles s'écouleront avant qu'un génie s'iSève qui jmgne à tant de goftt tant de connaissances ! Je plaide une belle cause , et je parle à un
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bomme si éloquent que, s'il jette un coup d'o^l sur ce %izjet , il saisira d'abord tous les argumens que je pourrais lui présenter. Qu'il continue donc encore à étendis sa réputation, à instruire, à éclairer, à consoler, à persifler, à pincer ( selon que la naatièrè l'exige ) le public , les cagots et les maurais auteurs ; qu'il jouisse d'une santé inaltérable, et qu'il n'oublie point le solitaire Semnon babitué à Sans-Souci! Fbdbric.
DE M. DE VOLTAIRE
• A Ferneyi ce 6 décembre.
Sire, je n*ai jamais si biett compris qu'on peut pleurer et rire dans le même jour. J'étais tout plein et tout attendri de rhorrible attentat commis contre le roi de Pologne, qui mlionore de quelque bonté. Ces mots qui i dureront à jamais: Fous êtes pourtant mon roi y mais f ai faix serment de vous tuer^ m'arrachaient des larmes d'horreur, lorsque j'ai reçu votre lettre et votre- très philosophique poëme qui dit si plaisamment les choses du monde les plus vraies. Je me suis mis à rire malgré moi , malgré mon effroi et ma consternation. Que vous peignez bien le diable et les prêtres, et surtout cet évêque, premier auteur de tom le mal.
Je vois bien que quand vous fîtes ces deux premiers chants , k crime- infâme des Confédérés n'avait point encore été commis. Vous serez forcé d'être aussi tra^ gique dans le dernier chant que vous avez été gai dans les autres que votre majesté a bien voulu m'envoyer. Malheur est bon à quelque chose, puisque la goutte vous a feît composer un ouvrage si agréable : depuis Scarron ,
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384 CORRESPOITDANCE
on ne fesait point de vers si plaitans au milieu des souffrances. Le roi de la Chine ne sera jamais si drôle quie votre majesté^ et je défie Moustapha d'en approcher.
N'ayez plus la goutte ^ mais faites souvent des vers à Sans-Souci dans ce goût-là. Plus vous serez gai, plus long-temps vous vivi'ez : c'est ce que je souhaite passionnément pour vous , pour mon héroïne, et pour moi chétif.
Je pense que l'assassinat du roi de Pologne lui fera beaucoup de bien. Il est impossible que les confédérés, devenus en horreur au ^enre humain , persistent dans une faction si criminelle. Je ne sais si je me trompe, mais il me seiAle que la paix de la Pologne peut naître de cette exécrable aventure.
Je suis fâché de vous dire que voilà cinq têtes couronnées assassinées en peu de temps dans notre siècle philosophique. Heureusement, parmi tous ces assassins, il se trouve des Malagrida et pas un philosophe. On dit que nous sommes des séditieux; que sera donc l'évêque de Kiovie ? On dit que les conjurés avaient fait serment sur une image de la sainte Vierge, après avoir communié. J'ose supplier instamment votre majesté, si ingénieuse et si diabolique , de daigner m'envoyer quelques détails bien vrais de cet étrange événement, qui devrai^bien ouvrir les yeux à une partie de l'Europe. Je prends la Uberté de recommander à vos bontés l'abbaye d'Oliva. Je me mets à vos pieds ( pourvu qu'ils n'aient plus la goutte) avec le plus profond respect et le plus grand ébahissement de tout ce que je viens de lire.
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AVFX LE ROI DE PRUSSE. — 177a. 385
A Berlin , le la janvier 1772.
Je conviens que je me suis imposé l'obligation de vous instruire sur le sujet des Confédérés que j'ai chantés , comme vous avez été obligé d exposer les anecdotes de la Ligue , afin de répandre tous les éclaircissemens nécessaires sur la Henriade,
Vous saurez donc que mes Confédérés, moins braves que vos Ligueurs , mais aussi fanatiques, n ont pas voulu leur céder en forfaits. L'horrible attentat entrepris et manqué contre le roi de Pologne s'est passé , à la communion près , de la manière qu'il est détaillé dans les gazettes. Il est vrai que le misérable qui a voulu assassiner le roi de Pologne en avait prêté le serment à Pulawski, maréchal de confédération, devant le maître-autel de la Vierge à Czenstokova. Je vous envoie des papiers publics, qui peut-être ne se répandent pas en Suisse , où vous trouverez cette scène tragique détaillée avec les circonstances exactement coi^ormes à ce que mon ministre à Varsovie en a marqué dans sa relation. Il est vrai que mon poème (si vous voulez l'appeler ainsi) était achevé lorsque cet attentat se commit; je ne le jugeai pas propre à entrer dans un ouvrage où règne d'un bout A l'autre un ton de plaisanterie et de gaieté ; cependant je n'ai pas voulu non plus passer cette horreur sous silence , et j'en ai dit deux mots en passant, au commencement du cinquième chant ; de sorte que cet ouvrage badin , fait uniquement pour m'amuser, n'a paç été défiguré par un morceau tragique qui aurait juré avec le reste.
Il semble que pour détourner mes yeux des sottises
COaRKSP. AVEC tM SODVEIlAIirS. T. II. ^5
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polonaises et de la scène atroce de Varsovie, ma sœur la reine de Suède ait pris ce temps pour venir revoir ses parens, après une absence de vingt-huit années. Son arrivée a ranimé toute la famille ; je m*en suis cru de dix ans plus jeune. Je fais mes efforts pour dissiper les regrets qu elle donne à la perte d'un époux tendrement aimé, en lui procurant toutes les sortes d amusemens dans lesquels les arts et les sciences peuvent avoir la plus grande part. Nous avons beaucoup parlé de vous. Ma sœur trouvait que vous manquiez à Berlin : je lui ai répondu qu il y avait treize ans que je m'en apercevais. Cela n'a pas empêché que nous n'ayons fait des vœux pour votre conservation 5 et nous avons conclu, quoique nous ne vous possédions pas , que vous n'en étiez pas moins nécessaire à l'Europe.
Laissez donc à la Fortune , à l'Amour , à Plutus , leur bandeau : ce serait une cont^diction que celui qui éclaira si long-temps l'Europe fût aveugle lui-même. Voilà peutêtre un mauvais jeu de mots ; j'en fais amende honorable au dieu du Goût qui siège à Ferney : je le prie de m'iaspirer, et d'être assuré qu en fait de belles lettres, je crois ses décisions plus infaillibles que celles de Ganganelli pour les articles de foi. Fale. Féderic.
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, i*"" février.
Sire , mon cœur , quoique bien vieux , est tout aussi sensible à vos bontés que s'il était jeune. Vos troisième et quatrième chants m'ont presque guérf d'une maladie assez sérieuse ; vos vers ne le sont pas. Je m'étonne toujours que vous ayez pu faire quelque chose d'aussi gai
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 177a. 3^7
sur un sujet si triste. Ce que votre majesté dit des Confédérés dans sa lettre inspire l'indignation contre eux autant que vos vers inspirent de gaieté. Je me flatte que tout ceci finira heureusement pour le roi de Pologne et pour votre majesté. Quand vous n'auriez que six villes pour vos six chants , vous n'auriez pas perdu vôtre papiet et votre en^re.
La reine de SuSde ne gagnera rien aux difeéensîons polonaises, mais elle augmentera le bonheur de son frère et le sien. Penrtettez que je la temercie des bontés dont vous m'apprenez qu'elle dàigtie tn'honorer , et que je mette mes respects pour elle dans votre paquet.
La veuve du pauvre cher Isaac ' m'a fait part des bontés dont vous la comblez, et du petit monument qu'elle érige à son mari, le panégyriste de l'empereur Julien , de très respectable mémoire. C'est une virtuose que cette madame Isaac ^ elle sait du grec et du latin , et écrit dans sa langue d'une manière qui n'est pas ordinaire.
Votre majesté finit sa dernière -lettre par de belles maximes de morale; mais vous conseillez à uti impotent de ne pas marcher trop vite. Il y a deux ans que je ne sors presque point de mon lit. Jç serais tenté de vous dire comme Lenostre au pape Alexandre VII : « Saint-père , « donne:fc-moi des tentations au lieu de bénédictions. » La santé, la santé ^ voilà le premier des biens dans quelque condition qu'on soit , et à quelque âge qu'on soit parvenu.
Je supplie votre majesté de n'avoir plus la goutte , à moins que cela ne produise quelque nouveau poème en six chants.
Agréez, sire, le profond respect et l'inviolable attachement d'un pauvre vieillard qui a pis que la goutte.
* L* marquis d'Argent.
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GCCCVI.
A Potsdam, le x*' mars.
Je suis, en yérité, tout honteux des sottises que je TOUS envoie ; mais puisque vous êtes #n train d'en lire, vous en recevrez de diverses espèces : le cinquième chant de la Confédération, un Discours académique sur une matière assez usée , pour amener Téloge de Villustre auditoire qui se trouvait à la séance de T Académie, et une Epître à ma sœur de Suède ^n sujet des d^agrémens qu elle a essuyés dans ce pays-là. Elle a reçu la lettre que vous lui avez adressée : elle n'a pas voulu me confier la réponse , qui sans cela se serait trouvée incluse dans ma lettre.
Ce n'es^ pas seulement en Suède que Ton essuie des contre-temps : la pauvre Babet , veuve du défunt Isaac, en a bien éprouvé ^n Provence, Les dévots de ce pays doivent être de terribles gens ; ils ont donné l'extrêpaeonction par force à ce bon panégyriste de l'empereur Julien; on a fait des difficultés de l'enterrer, et d'autres encore pour un monument qu'on voulait lui éHger. La pauvre Babet a vu emporter par une inondation la moip tié de la maison que feu f on mari lui a bâtie ; elle a perdu ses meubles , perte considérable relativement à sa fortune qui est mince; elle a acquis quantité de connaissances pour complaire à son mari : elle ne p^nt pas mal , et elle est respectable pour avoir contribué, autant qu'il était en elle , aux goiits de son mari , et lui avoir rendu la vie agréable. Un soir^ en revenant de chez moi , le marquis rentre chez sa femme, et lui demande : Eh bien! as-fU fait cet enfant? Quelques amis,
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AVEC LE HOI DE PRUSSE. — 177a. SSq
qui se trouvèrent présens, se prirent à. rire de cette étrange question; mais la marquise les mit à leur aise en leul* montrant le portrait d un petit morveux que «cri niari lavait chargée de faire.
Je viens encore d essuyer un violent accès de goutte, mais il ne m'a |)às valu de poème , foute de matière. Pour vous , ne vous étonnez point que je vous croie jeune : vos ouvrages ne se ressentent point de la caducité de leur auteur ; et je crois qu'il ne dépendrait que de vous de composer encore une Henriade.
Je fiais des vœux pour votre conservation; s'ils sont intéressés , vous devez pie le pardonner en faveur du plaisir que vos ouvrages me font. Fàle. Fédbrig.
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, ce a4 mars.
Sire, quand même MM. Formcy , Prémonval, Toussaint, Mérian, me diraient : C'est nous qui avons composé le Discours sur l'utilité des sciences et des arts dans un état, je leur répondrab : Messieurs, je n'en crois rien ; je trouve à chaque page la main d'un plus grand maître (|ue vous : voilà comme Trajan aurail: écrit.
Je né saii pas si l'empereur de la Chine fait réciter quelques Uns de ses discours dans son académie, mais je lé défie de faire dé meilleure {M'ose : et à l'égard de tcÉ "veri, je connais un roi du Nord qui en fait de meilleur* que lui, sstns se donner beaucoup de peine. Je ctéfie sa m^esté Kien-Long , assistée de tous ses mandarins , d'être auséi gaie , aussi facile , aussi agréable que l'est le roi du Nord dont je vous parle. Sachez que son
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Sqo correspondance
poème sur les Confédérés est infiniment supérieur au
poème de Moukden.
Vous avez peut-être ouï dire, messieurs, que Fabbé de Chaulîeu fesait de très jolis vers après ses accès de goutte; et moi je vous apprends que ce roi en fait dans le temps même que la goutte le tourmente.
Si vous me demandez quel est ce prince si extraordinaire, je vous dirai : Messieurs, c*est un honime qui donne des batailles tout aussi aisément qu'un opéra: il met à profit toutes les heures que tant d'autres rois per^ dent à suivre un chien qui court après un cerf; il a fait plus de livras qu'aucun des princes contemporains n'a fait de bâtards , et il a remporté plus de victoires qu'il n'a fait de Uvres. Devinez maintenant si vous pouvez.
J'ajouterai que j'ai vu ce phénomène il y a une ving^ taine d'années, et que si je n'avais pas été un tant soit peu étourdi, je le verrais encore, et je figurerais dans votre académie tout comme un autre. Mon cher Isaac a fort mal fait de vous quitter , messieurs ; il a été sur le point de n'être pas enterré en terre sainte, ce qui est pour un mort la chose du monde la plus funeste, et ce qui m'arrivera incessamment; au lieu que si j'étais resté parmi vous, je mourrais biqn plus à mon aise, et beaucoup plus gaiement.
Quand vous aurez deviné quel est le héros dont je vous entretiens, ayez la bonté de lui présenter mes très humbles respects , et l'admiration qu'il m'a inspirée depuis l'an 1736, c'est-à-dire depuis, trente-six ans tout juste : or un attachement de trente-six ans n'est pas une bagatelle. Dieu m'a réservé pou^' être le seul qui reste de tous ceux qui avaient quitté leur patrie uniquement pour lui. Vous êtes bien heureux qu'il assiste à vos fiances; mais il y avait autrefois un autre bonheur^
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 177a. SqI
celui d'assister à ses soupers. Je lui souhaiterais une vie aussi longue que sa gloire, si un pareil vœu pouvait être exaucé.
CCCCVIII.
DU ROI 0E PRUSSE
A Sans-Soad , le aa avrîL
Il ne s'est point rencontré de poète assez fou pour envoyer de mauvais vers à Boileau , crainte d'être remboursé p2|r quelque épigramme. Personne ne s'est avisé d'importuper de ses balivernes Fontenelle, ou Bossuet, ou Gassendi; mais vous qui valez ces gens tous ensemble, vous ajoutez l'indulgence aux talens que ces grands hommes pondaient : elle rend vos vertus plus aimables ; aussi vous attire^t-elle la correspondance de tous Jes éphémères du sacré vallon, parmi lesquels j'ai l'honneur de me compter. Youf donnez l'exemple de la tolérance au Parnasse, en protégeant le poème de Moukden et celui des Confédérés; et, ce qui vaut encore mieux, vous m'envoyez le neuvième tome des Questions encycîopédiques. Je vous en fais mes remerciemens. J'ai lu cet ouvrage avec la jilus grande satisfaction : il est fait pour répandre des connaissances parmi les aimables ignorans, et leur donner du goût pour s'instruire.
J'ai été agréablement surpris par l'article des beaux arts que vous m'adressez. Je ne mérite cette distinction que par l'aUachement que j'ai pour eux , ainsi que pour tout ce qui caractérise le génie, seule source de vraie gloire pour l'esprit humain.
Les Lettres de Memmius à Cicéron sont des chefed'œuvre où les questions les plus difficiles sont mises. à la portée des gens du monde. C'est l'extrait de tout ce que les anciens et les modernes ont pensé de mieux
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«ur ce siljet. Je suis prêt à signer ce symbole de foi philosophique. Tout homme sans prévention, et qui a bien examiné cette matière, ne saurait penser autrement. Vous avez eu surtout Fart d'avancer ces vérités hardies sans vous commettre avec ks dévots. L'article P^érité est encore admirable. Je m'attendais à voir un dialogue entre Jésus et Pilate. Il est ébauché : cela est très plaisant. Je ne finirais point si je voulais entrer dans le détail de tout ce que contient ce volume précieux. C'aurait été bien dommage s'il n'avait pas paru , et û la postérité en avait été frustrée.
On m'a envoyé de Paris la tragédie des PelopuUs, qui doit être rangée parmi vos chefe-d'œuvre dramatiques. L'intérêt toujours renaissant de la pièc^^ et l'élégance continue de la Versification l'clèvent à ceiit piques au des&us de cellfe de Crébillon. Je m'étohne qu'on ne la joue pas à Paris. Vos Coftipatriotes , ou plutôt ]e$ Welches modernes, ont perdu le goût des bonnes choses. Ils sont rassaèiés des chefc-d'œuvrc de l'art , et la frivolité les porte à présent à protéger Topéracomique, ffLùi-hall et les marioniiettes. Ils ne méritaient pas que vous fussiez' né dans leur patrie : ce ne sera que la postérité qui connaîtra tout votre mérite.
Pour moi, il y a trente-six aris que je vous ai rendu justice. Je ne varie pfoint dans mes sentimens : je pense à soixante ans de même qu'à vingt-quatre sur votre sujet; et je fais des vœux à cet Être qui anime tout , qu'il daigne conserver aussi long-temps que possible le vieil étui de votre belle ame. Ce ne sont pas des complimens, mais des sentimens très vrais que vos ouvrages gravent sans cesse plus profondément dans mon esprit.
Fédbric.
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AVEC LE ROI DE PBUS5E. — 177a. 3g'i
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, 3i juillet.
Sire, permettez-moi de dire à votre majesté que vous êtes comme un certain personnage Je La Fontaine :
DroU au solide lUkit Bartholomée.
Ce solide accompagne merveilleusement k véritable gloire. Vous faites un royaume florissant et puissant de ce qui n*étâit, sous le roi votr^ grand-père, qu'un royaume de vanité : vous avez Connu etvsaiû le vrai en tout; antri étes^vous^ uniqiji» en tout ^ genre. £!e>que vous faites actuellement vaut bien votre pbéme sur les Confédérés* Il est plaisant de détruife les^ gens et de les chanter. '
Je dois dire à votre majesté qu'uii jeune homme de vingt-cinq âns^ très* bon officier, très instruit, ayant send dès Tâge de dou^'ûis^ et ne voulatit plus servir que vous, est paru de Paris sans en rien «dire à personne, et vient vous demander la permission de se fiaure casseiT 1^ ^^^^ ^^s vos ordres. Il est d'une trè» ancienne noblesse, véritable marquis, et noi^ pas de ces marquis de robe, ou marquise hasard, qui prennent leurs titres dans une auberge^ et se foiit appeler monseigneur par , les postillons qu'ils ne payent point. Il s'appelle le marquis de Saint- Aulaire, neveu d'un lieutenant général , l'un de nos plus aimables académiciens, leqqel fesait de très joKs vers à près de cent ans , comme vous en ferez à ce que je qrois et à ce que j'espère. Je pense que mon jeune m^utjuis est actuellement à Berlin , cherchant peut-être inutilement a se présenter à votre ma^^
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jesté; mais on dit qu'il en e«t digne , et que c'est un
fort bon sujet.
Le vieux malade se met à vos pieds avec attachement, admiration , respect et synderèse.
A Sans-Bond, le 14 angnste.
Je vous remerde des félicitiations que vous me flûtes sur des bruits qui se sont répandus dans le public. Il faudra voir si les évënemens les confirfnjent , et quel destin auront les affaires de la Pologne.
Tai vu des vers bien supérieurs à ceux qui m'ont amusé lorsque j'avais la goutte : ce sont les Systèmes et les Car Ôales. Ces morceaux sont aussi frais et d'un coloris aussi chaud que si vous les aviez £aits à vingt ans. On les a imprimés à Berlin , et ils vont se répandre dans tout le Nord.
Nous avons eu cette année beaucoup d'étrangers, tant Anglais qu'Hollandais j Espagnols et Italiens ; mais aucun Français n'a mis le pie^ chez nous : et je sais positivement que le marquis de Saint-Aulaire n'est point ici. SU vient, il sera bien reçu, surtout s'il n'est point expatrié pour quelque mauvaise affaire, ce qui arrive quelquefois aux jeunes gens de sa nation.
Je pars cette nuit pour la Silésie : à mon retour vous aurez une lettre plus étendue, accompagnée de quelques échantillons de porcelaine que les connaisseurs approuvent et qui se fait à BerUn.
Je souhaite que votre gaieté et votre bonne humeur vous conservent encore long-temps pour l'honneur du Parnasse et pour la satisfaction ^é tous ceux qui vous lisent. Fale. Fbdsrig.
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AVEC LE ROI DE PHUSSE. — 177». SqS
A Potsdam , le i6 septembre.
J'ai reçu du patriarche de Femey des vers charmans, à la suite d un petit ouvrage pcdémique qui défend les droits de lliumanite contre la tyrannie des bourreaux de conscience. Je m étonne de retrouver toute la fraîcheur et le coloris de la jeunesse dans les vers que j'ai reçus : oui, je crois que son ame est immortelle, qu'elle pense sans le secours de son corps, et qu'elle nous éclairera encore après avoir quitté sa dépouille mortelle. C'est un beau privilège que celui de l'immortalité : bien peu d'êtres dans cet univers en ont joui. Je vous applaudis et vous admire.
Pour me pas rester tout-à-fait en arrière, je vous envoie le âxième chant des Confédérés, avec une médaille qu'on a frappée à ce sujet. Tout cela ne vaut pas une des strophes que vous m'avez envoyées ; mais chaque champ ne produit pas des roses ; on ne peut donner que ce qu'on a. Vous voyez que ce sixième chant m'a occupé plus que les affaires , et qu'on me fait trop d'honneur en Suisse de me croire plus absorbé dans la politique que je ne le suis.
J'aurais voulu joindre quelques échantillons de porcelaine à cette lettre : les ouvriers n'ont pas encore pu les fcftrnir ; mais ils suivront dans peu , au risque des aventures qui les attendent en voyage.
Personne du nom de Saint-Âulaire n'est anÎTé jusqu'ici. Peut-être que celui qui vous a écrit a changé de sentiment.
Voilà enfin la paix prête à se conclure en Orient, et
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la pacification de la Pologne qui «apprête. Ce beau dénouement est dû. uniquement à la modération de Timpératrice de Russie , qui a su mettre elle-même des bornes à ses conquêtes, en imposer à ses ennemis secrets, et rétablir Tordre et la tranquillité, où jusqu'à présent ne régnait que trouble et confusion. C'est à votre muse à la célébrer digneiiaènt ; je n'ai feit que balbutier en ébauchant son éloge, et ce que j en d dit n'acquiert de prix qu« pour avoir été dicté par le sentiment.
Vivez encore , vivez long-temps ; quand on est sûr de l'immortalité dans ce monde-ci, il ne faut pas se hâter d'en jouir dans l'autre. Du moins ayez la complaisance pour moi, pauvre mortel qui n'ai rien d'immortel, de prolonger votre séjour sur ce globe, pour que j'en jouisse, car je crains fort de ne vous pas trouva dans cet autre monde. Fale. FÉnÉRic.
DE M. DE VOLTAIRE
x6 octobre.
Sîre, la médaille est belle, bien frappée, la légende noble et simple ; mais surtout la carte que la Prusse jadis polonaise présente à son maître fait un très bel efÉet. Je remercie bien fort votre majesté de ce bijou du Nord; il n y en a pas à présent de pareils dans le Midi.
La Paîx a bien raison de dire aux Palatins : Ouvrez les yeux , le diable vous attrape ; Car vous avez à vos puissans voisins , Sans y penser, long-temps servi la nappe. Vous voudrez donc bien trouver bel et beau Que ces voisins partagent le gâteau.
C'est assurément le vrai gâteau des rois, et la fève a été coupée en trois parts. Mais la Paix ne s'est-elle pas
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un peu trompée? J'entends dire de tous côtés que cette Paix n a pu venir à bout de réconcilier Catherine II et Moustapha , et que les hostilités ont recommencé depuis deux mois. On prétend que , parmi ces Français si babillards , il s en trouve qui ne disent mot, et qui n'cga agissent pas moins sous terre.
Oa dit que les mêmes gens qui gardent Avignon au saint-père ont un grand crédit dans lé sérail de Gonstantinople. Si la chose est vraie , c'est une scène nouvelle qui va s'ouvrir. Mais il n'y en a point de plus belle que les pièces qu'on joue en Prusse et en Suède; le roi votre neveu paraît digne de son oncle.
Je remercie votre majesté de remettre dans la règle le célèbre couvent d'Oliva : car le bruit court que vous êtes prieur de cette bonne abbaye, et que dans peu tous les novices de ce couvent feront l'exercice à la prussienne. Je ne m'attendais , il y a deux ans, à rien de tout ce que je vois. C'est assurément une chose unique, que le même homme se soit moqué si légèrement des falatins pendant six chants entiers, et en ait eu un nouveau royaume pour sa peine. Le roi David fesait des vers contre ses ennemis, mais ses vers n'étaient pas si plaisans que les vôtres : jamais on n'a fait un poème ni pris lin royaume avec tant de facilité. Vous voilà, sire, le fondateur d'une très grande puissance ; vous tenez un des bras de la balance de l'Europe , et la Russie devient un nouveau monde. Comme tout est changé ! et que je me «ais bon gré d'avoir vécu pour voir tous ces grands événemens!
Die.u merci , je prédis et je dis, il y a plus de ti'ente ans,, que vous feriez de très grandes choses ; mais je n'avais pas poussé mes prédictions aussi loin que vcfus av:ez. porté votre tirés solide gloire : votre destin a tou-
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3q8 CORRESPONDANCE
jour» été d'étonner la terre. Je ne sais pas qnand vous vous arrêterez ; mais je sais que Taigle de Prusse Va bien loin.
Je supplie cet aigle de daigner jeter sur moi chétif , du haut des airs où il plane, un de ces coups d œil qui raniment le génie éteint. Je trouve, si votre médaille est ressemblante, que la vie est dans vos yeux et sur votre visage, et que vous avez, conune de raison, la santé d'un héros.
Je suis à vos pieds comme il y a trente ans, mais bien affaibli. Je regarderai le Regno redintegrato quand je voudrai reprendre des forces.
Votre vieux idolâtre.
CCCCXIIL
DU ROI Î)E PRUSSE-
A Potsdam , \t x*' noveiÉlirts.
Vous Saurez que, ne me fesant jamais peindre, ni mes portraits ni mes médailles ne me ressemblent. Je suis vieux, cassé, goutteux, suranné, mais toujours gai et de bonne humeur. D'ailleurs les médailles attestent plutôt les époques, qu'elles ne sont fidèles aux ressemblances.
Je n'ai pas seulement acquis tin abbé, mais bien deux évêques et une armée de ça^cins dont je fais un cas infini depuis que vous êtes leur protecteur.
Je trouve, il est vrai, le poète de la Confédération impertinent d'avoir osé se jouer de quelt[ues Français passés en Pologne. Il dit pour son excuse qu'il sait respecter ce qui est respectable, mais qu'il croit qu'il lui est permis de badiner de ces excrémens des nations , des Français réformés par la paix, et qui, feiute de mieux,
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allaient faire le métier de brigands en Pologne dans las- . sociation confédérale.
Je crois qu'il y a des Français qui gardent le silence^ et qui ont un grand crédit au sérail ; mais mes nouvelles de Constantinople m'apprennent que le congrès tle paix se renoue et reprend avec plus de vivacité que le précédent ; ce qui me fait craindre que mon coquin de poète, qui fait le voyant, n'ait raison.
l'ai lu les beaux vers que vous avez faits pour le roi de Suède. Ils ont toute la fraîcheur de vos ouvrages qui parurent au commencement de ce siècle. Semper idem : c'est votre devise. Il n'est pas donné à tout le monde de l'arborer, v
Comment pourrais -je vous rajeunir, vous qui êtes immortel ! Apollon vous a cédé le sceptre du Parnasse , il a abdiqué en votre faveur. Vos vers se ressentent de votre printemps; et votre raison, de votre automne. Heureux qui peut ainsi réunir l'imagination et la raison ! Cela est bien supérieur à l'acquisition de quelques provinces dont on n'aperçoit pas l'existence sur ce globe, et qui, des sphères célestes, paraîtraient à peine comparables à un grain de sable.
Voilà les misères dont nous autres politiques nous , nous occupons si fort. J'en ai honte. Ce qui doit m'excuser, c'est que, lorsqu'on entre dans un corps, il faut en prendre l'esprit. J'ai connu un jésuite qui m'assurait gravement qu'il s'exposerait au plus cruel martyre , ne pût-il convertir qu'un singe. Je n'en ferais pas autant; mai» quand on peut réunir et joindre des domaines entrecoupés pour faire un tout de ses possessions, je ne connais guère de mortels qui n'y travaillassent avec plaisir. Notez toutefois que cette affaire-ci ' s'est passée sans
' Le partagfe de la Pologne.
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4ob CORRESPONDANCE
effusion de sang , et que les encyclopédistes ne pourront déclamer contre les brigands mercenaires, et employer tant d^autres belles phrases dont 1 éloquence ne m*a jamais touché. Un peu d encre, à Taide d'une plume, a tout fait; et l'Europe sera pacifiée au moins des derniers troubles. Quant à l'aTenir, je ne réponds de rien. En parcourant l'histoire, je vois qu'il ne s'écoule guère dix ans sans qu'il n'y ait quelques guerres. Cette fièvre intermittente peut être :suspendue , mais jamais guérie. 11 faut en chercher la raison dans l'inquiétude naturelle à l'homme. Si l'un n'excite des troubles, c'est l'autre; et une étincelle cause souvent un embraserait général.
Voilà bien du raisonnement; je vous donne de la marchandise de mon pays. Vous autres Français vous possédez l'imagination; les Anglais, à ce que l'on dit, la profondeur; et nous autres, la lenteur, avec ce gros bon sens qui court les rues* Que votre imagination reçoive ce bavardage avec indulgence, et quelle permette à ma pesante raison d'admirer le phénix de la France, le seigneur de Ferney, et de faire des vœux pour ce même Voltaire que j'ai possédé autrefois, et (|ue je regrette tous les jours, parce que sa perte est irréparable.
FiOBRIG.
CCCGXIV.
DE M. DE VOLTAIRE
i3 novembre.
Sire, hier il arriva dans mon ermitage une caisse royale, et ce matin j'ai pris mon café à la crème dans une tasse telle qu'on n'en fait point chez votre confrère Kien-Long, l'empereur de la Chine; le plateau est de la plus grande beauté. Je savais bien que Frédéric-le-Grand
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était meilleur poète que le bon Kien-long, mais j'ignorais qu'il s'amusât à faire fabriquer dans Berlin de la porcelaine très supérieure à celle de Kieng-tsin, de Dresde et de Sèvres; il faut donc que cet homme e'tonnant éclipse tous ses rivaux dans tout ce qu'il entreprend. Cependant je lui avouerai que parmi ceux qui étaient chez moi à l'ouverture de la caisse , il se trouva des critiques qui n'approuvèrent pas la couronne de laurier qui entoure la lyre d'Apollon, sur le couvercle admirable de la plus jolie écuelle du monde; ils disaient : Comment se peut-il faire qu'un grand homme, qui est si connu pour mépriser le faste et la fausse gloire, s'avise de faire mettre ses armes sur le couvercle d'une écuelle! Je leur dis : Il hnt que ce soit une fantaisie de l'ouvrier; les rois laissent tout faire au caprice des artistes. Louis XIY n'ordonna point qu'on mît des esclaves aux pieds de sa statue; il n'exigea point que le maréchal de La Feuillade fît graver la fameuse inscription ^ Vhomme immortel; et lorsqu'à plus juste titre on verra en cent endroits, Frederico immortaliy on saura bien que ce n'est pas Frédéric-le-Grand qui a imaginé cette^ devise, et qu'il a laissé dire le monde.
Il y a aussi un Amphion porte par un dauphin. Je sais bien qu'autrefois un dauphin , qui sans doute aimait la poésie, sauva Amphion de la mer, où ses envieux voulaient le noyer.
Enfin, c'est donc dans le Nord que tous les arts fleurissent aujourd'hui! cest là qu'on fait les plus belles écuelles de porcelaine, qu'on partage des provinces d'un trait de plume , qu'on dissipe des confédérations et des sénats en deux jours, et qu'on se moque çurtout très plaisamment des Confédérés et de leur Notre-Dame. Sire, nous autres Welches nous avons aussi notre