CORRESP. AVEC LES SOUYERAIITS. T. XI
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mérite ; des opéras comiques qui font oublier Molière , des marionnettes qui font tomber Racine y ainsi que des financiers plus sages que Colbert, et des généraux dont Turenne n'approche pas.
Tout ce qui me fâche, c'est qu'on dit que vous avez fait renouer ces conférences entre Moustapha et mon impératrice; j'aimerais mieux que vous l'aidassiez à chasser du Bosphore ces vilains Turcs , ces ennemis des beaux arts , ces éteignoirs de la belle Grèce. Vous pourriez encore vous accommoder, chemin fesant , de quelque province pour vous arrondir ; car enfin il faut bien s'amuser; on ne peut pas toujours lire, philosopher, faire des vers et de la musique.
Je me mets aux pieds de votre majesté avec tout le respect et l'admiration qu'elle inspire.
Le vieux malade de Fernejr.
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, i8 noyerabre.
Sire, vous conyenez que la belle Italie
Dan» l'Europe autrefois rappela le génie ;
Le Français eut un temps de gloire et de splendeur,
Et l'Anglais , profond raisonneur ,
A creusé la philosophie.
Vous accordez à votre Germanie, Dans une sombre étude , une heureuse lenteur ;
Mais à son esprit inventeur Vous devez deux présens qui vous ont fait honneur,
Les cauons et l'imprimerie.
Avouez que par ces deux arts , Sur les bords du Permesse et dans les champs de Mars,
Votre gloire fut bien servie.
J'ajouterai que c'est à Thorn que Copernic trouva le vrai système du monde, que l'astronome Hévélius était
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4VEC LE ROI DE PRUSSE. — l??^- 4^3
de Dantzick, et que par conséquent Thorn et Dantzick doivent vou» appartenir. Votre majesté aura la générosité de nous envoyer du blé par la Vistule, quand, à force d'écrire sur Féconomie , nous n'aurons au lieu de pain que des opéras comiques , ce qui nous est arrivé ces dernières années.
C'est parce que les Turcs ont de très bons blés et point de beaux arts que je voulais vous voir partager la Turquie avec vos deux associés. Cela ne serait peutêtre pas si difficile , et il serait assez beau de terminer là votre brillante carrière^ car, tout Suisse que je suis, je ne désire pas que vous preniez la France.
On prétend que c'est vous , sire , qui avez imaginé le partage de la Pologne , et je le crois , parce qu'il y a Jà du génie, et que le traité s'est fait à Potsdam.
Toute l'Europe prétend que le grand Grégoire est mal avec mon impératrice. Je souhaite qvie ce ne soit qu'un jeu. Je n'aime point les ruptures; mais enfin puisque je finis mes jours loin de Berlin , où je voulais mourir, je crois qu'on peut se séparer de l'objet d'une grande passion.
Ce que votre majesté daigne me dire à la fin de sa lettre m'a fait presque verser des larmes. Je suis tel que j étais quand vous permettiez que je passasse à souper des heures délicieuses à écouter le modèle des héros et de la bonne compagnie. Je meurs dans les regrets ; consolez par vos bontés un cœur qui vous entend de loin , et qui assurément vous est fidèle. >
Le vieux malade.
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4o4 CORRESPONDANCE
A PotMlam , le 4 décembre.
Ayant reçu votre lettre, j'ai fait venir incessamment le directeur de la fabrique de porcelaine, et lui ai demandé ce que signifiaient cet Amphion , cette lyre et ce laurier dont il avait orné une certaine jatte envoyée a Ferney. Il m'a répondu que ses artistes n'en avaient pu faire moins pour rendre cette jatte digne de celui pour lequel elle était destinée ; qu'il n'était pas assez ignorant pour ne pas être instruit de la couronne de laurier destinée au Tasse, pour le couronner au Capitole; que la lyre était faite à Tiraitation de celle sur laquelle la Henriade avait été chantée ; que si Amphion avait par ses sons harmonieux élevé les murs de Thèbes , il connaissait quelqu'un vivant qui en avait fait davantage, en opérant en Europe une révolution subite dans la façon de penser ; que la mer , sur laquelle nageait Amphion était allégorique, et signifiait le temps, duquel Amphion triomphe \ que le dauphin était l'emblème des amateurs des lettres qui soutiennent les grands hommes durant la telnpête.
Je vous rends compte de ce procès verbal tel qu'il a été dressé en présence de deux témoins , gens graves , et qui l'attesteront par serment si cela est nécessaire. Ces gens ont travaillé au grand dessert avec figures que j'ai envoyé à l'impératrice de Russie : ce qui les a mis dans le goût des allégories. Ils avouent que la porcelaine est trop fragile , et qu'il faudrait employer le marbre et le bronze pour transmettre aux âges futurs l'estime de notre siècle pour ceux qui en sont l'honneur.
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1772. /joS
Nous attendons dans peu la conclusion de la paix avee les Turcs. S'ils n'ont pas cette fois été expulsés de l'Europe, il faut l'attribuer aux conjonctures. Cependant ils ne tiennent plus qu'à un filet ; et la première guerre qu'ils entreprei>dront achèvera probablement leur ruine entière.
Cependant ils n'ont point de philosophes ( car vous vous souviendrez des propos que l'on tint à Versailles , en apprenant que la bataille de Minden était perdue) ; je n'en dis pas davantage.
J'ai lu le poème d'Helvétius sur le Bonheur : je crois qu'il l'aurait retouché avant de le donner au public. Il y a des liaisons qui manquent, et quelques vers qui m'ont semblé trop approcher de la prose. Je ne suis pas juge compétent ; je ne fais que hasarder mon sentiment, en comparant ce que je lis de nouveau avec les ouvrage» de Racine et ceux d'un certain grand homme qui illustre la Suisse par sa présence. Mais on peut être grand géomètre , grand métaphysicien et grand politique comme l'était le cardinal de Richelieu sans être grand poète. La nature a distribué différemment ses dons ; et il n'y a qu'à Ferney où l'on voit l'exemple dé la réunion de tous les talens en la même personne.
Jouissez long-temps des biens que la nature , prodigue envers vous seul, a daigné vous donner, et continuez d'occuper ce trône du Parnasse , qui sans vous demeurerait peut-être éternellement vacant. Ce sont les vœux que fait, pour le patriarche de Fcmev , le philosophe de Sans-Souci. Féderic.
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4o6 CORRESPONDANCE
CCCCXVII.
A Potsdam , Je 6 décembre.
Sar la fin des beaux jours dont tous fîtes Tbistoire,
Si brillant pour les arts où tout tendait au grand ,
Des Français un seul bomme a soutenu la gloire ;
Il sut embrasser tout ; son génie agissant
A la fois remplaça Bossuet et Racine ;
Et, maniant la lyre ainsi que le compas ,
Il transmit les accords de la muse latine
Qui du fils de Vénus célébra les combats ;
De l'immortel Newton il saisit le génie ,
Fit connaître aux Français ce qu'est l'attraction ;
n terrassa l'erreur et la religion '.
Ce grand bomme lui seul Tant une académie.
Vous devez le connaître mieux que personne. -^ Pour notre poudre à canon , je crois qu elle a fait plus de mal * que de bien, ainsi que Fimprimerie, qui ne vaut que par les bons ouvrages qu elle répand dans le public Par malheur ils deviennent de jour en jour plus rares.
Nous avons dans notre voisinage une cherté de blés
* Ce vers du roi de Prusse parait exiger quelque interprétation. Le dernier mot est trop yagne , et pourrait laisser croire que Voltaire a yonla détruire toute religion. Il est très avéré pourtant que nul homme n'a plus constamment pratiqué et prêché la religion des premiers patriarches, celle que les hommes les pins éclairés de tons les temps et de tons les pays ont embrassée , l'adoration d'an Être snpréme; en un mot, la religion, on , si l'on vent , la loi natnrelle. U a tonjours combattu les athées ; et son génie même , sa vaste intelligence , seront , pour tons les esprits raisonnables , une des meilleures preuves de l'existence du génie universel , de Fintelligence infinie qni préside à la nature , et qu'il serait absurde de vouloir comprendre on définir. Voltaire lui seul a pent-être ramené à Dieu plns^ d'adorateurs que tous les moralistes et tons les prédicateurs ensemble. Le roi de Prusse avait les mêmes sentimens, et l'on sent bien ce qn'il a vonlq dire ; mais sa pensée eût été plus exactement rendue de cette manière :
« Il terrassa l'errenr, la snperstiiioQ. m {Éd. de K,)
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excessive. J'ai cru que les Suisses n'en mantjuaient pas , encore moins les Français , dont les ouvrages économiques éclairent nos régions ignorantes sur les premiers besoins de la nature.
Je ne connais point de traités signés à Potsdam ou à Berlin. Je sais qu'il s'en est fait à Pétersbourg. Ainsi le public, trompé par les gazetiers, fait souvent honneur aux personnes de choses auxquelles elles n'ont pas eu la moindre part. J'ai entendu dire de même que Fimpératrice de Russie avait été mécontente de la manière dont le comte Orlof avait conduit la négociation de Fokschan. Il peut y avoir eu quelque refroidissement^ mais je n'ai point appris que la disgrâce fàt complète. On ment dune maison à l'autre, à plus forte raison de faux bruits peuvent-ils se répandre et s'accroître quand ils passent de bouche en bouche depuis Pétersbourg jusqu'à Ferney. Vous savez mieux quç personne que le mensonge fait plus de chemin que la vérité-.
En attendant, le grand-turc devient pltis docile, tes conférences ont été entamées de nouveau ; ce qui me fait croire que la paix se fera. Si le contraire arrive , il est probable que monsieur Moustapha ne séjournera plus long-temps en Europe. Tout cela dépend d'un nombre de causes secondes, obscures et impénétrables, des insinuations guerrières de certaines cours, du corps des ulémas, du caprice d'un grand-visir, de la morgue des négociateurs : et voilà comme le monde va. Il ne se gouverne que par compère et commère. Quelquefois, quand on a assez de données, on devine l'avenir,- souvent on s'y trompe.
Mais en quoi je ne m'abuserai pas, c est en vous pro* nostiquant les suffrages de la postérité la phis reculée. Il n'y a rien de fortuit en cette prc^h^e. Elle se fonde
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4o8 CORRESPOITDAirCE
sur VOS ouvrages, égaux et quelquefois supérieurs a ceux des auteurs anciens qui jouissent encore de toute leur gloire. Vous ayez le brevet d'immortalité en poche; avec cela il est doux de jouir et de se soutenir dans la même force, malgré les injures du temps et la caducité de l'âge. Faites-moi donc le plaisir de vivre tant que je serai dans le monde : je sens que j*ai besoin de vous, et ne pouvant vous entretenir, il est encore bien agréable de vous lire. Le philosophe de Sans-Souci vous salue.
Fbdébic.
CCCCXVIII.
ETE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, 8 décembre.
Sire , votre très plaisant poème sur les Confédérés ma fait naître l'idée d une fort triste tragédie, intitulée les Lois de Mînos, qu'on va siffler incessamment chez Jes Welches. Vous me demanderez comment un ouvrage aussi gai que le votre a pu se tourner chez moi en source d ennui. C'est que je suis loin de vous ,* c'est que je n'ai plus l'honneur de souper avec vous; c'est que je ne suis plus animé par vous ; c'est que les eaux les plus pures prennent le goût du terroir par où elles passent.
Cependant, comme les Confédérés de Crète ont quelque ressemblance avec ceux de Pologne, et encore plus avec ceux de Suède, je prendrai la liberté de mettre à vos pieds la soporadve tragédie, par la voie de la poste, dans quelques jours, et je demande bien pardon à votre majesté, par avance, de l'ennui que je lui causersu. Mais il n'y a point de roi qui ne puisse aisément se préserver de l'ennui en* jetant au feu un plat ouvrage.
Je suis fidèle à mon café, dont j'use depuis soixanteài^ ans, et je le prends à présent dans vos belles tasses;
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AVEC LE ROI Dï PRUSSE. — 177a. 4^9
mais ni le café ni votre porcelaine ne donnent du génie; ils n'empêchent point qu'on n'endorme Frédéric -le- Grand.
Nous attendons un bon ouvrage auquel vous présidez; c'est celui de la paix entre )a Russie et la Turquie, ouvrage que certains critiques ont voulu, dit-on, faire tomber.
J'ignore quel est ce monsieur Basilikof dont on parle tant; il faut que ce soit un auteur d'un grand mérite, et qui ait un style bien vigoureux. Votre majesté a bien raison, en fesant si bien ses affaires, de rire des faiblesses humaines; elle est au comble de la gloire et de la félicité, supposé que tout cela rende heureux; car il faut surtout la santé pour le bonheur. Je me flatte qu'elle n'a point d'accès de goutte cet hiver. Un héros, un législateur, un poète charmant, un homme de tous les génies n'est point heureux quand il a la goutte , quoi qu'en disent les stoïciens.
Mon contemporain Thieriot est mort. J*ai peur qu'il ne soit difficile à remplacer : il était tout votre fait.
J'ai reçu une lettre d'un de vos officiers, nommé Morival, qui est à Vesel ; il me marque qu'il est pénétré de vos bontés, et qu'il voudrait donner tout son sang pour votre majesté. Vous savez que ce Mprival est d'Abbeville, qu'il est fils d'un certain président d'Étallonde, le plus avare sot d'Abbeville : vous savez qu'à l'âge de dix -sept ans il fut condamné avec le chevalier de La Barre par des monstres welches au plus horrible sup^ plice , pour avoir chanté une chanson , et n'avoir pas ôté son chapeau devant une procession de capucins. Gela est digne de la nation des tigres -singes qui a fait la Saint-Barthélemi ; cela était digne de Tliorn en 1724; et cela n'arrivera jamais dans vos états. Quelque moine
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4ïO CORRESPONDANCE
d'Oliva en gémira peut-être, et vous damnera tout bas pour abandonner la cause du Seigneur. Pour moi, je tous bénis, et je frémis tous les jours de l'exécrable aventure d'Abbeville.
J ose dire à votre majesté que je crois Morival digne d'être employé dans vos armées , et que je voudrais que, par ses services et par son avancement , il put confondre les tigres-singes qui ont été coupables envers lui d'un si exécrable fanatisme. Je voudrais le voir à* la tête d une compagnie de grenadiers dans les rues d'Abbeville , fesant trembler ses juges et leur pardonnant. Pour moi , je ne leur pardonne pas , j'ai toujours cette abomination sur le cœur ; il faut que je relise quelques unes de vos épîtres en vers pour reprendre un peu de gaieté.
Je me mets à vos pieds , sire, avec l'enthousiasme que j'ai toujours eu pour vous. Le vieux malade.
A Feraey, 22 décembre.
Sire, en recevant votre jolie lettre et vos jolis vers, du 6 décembre, en voici que je reçois de Thierîot , votre feu nouvelliste, qui ne sont pas si agréables ;
C'en est £edt, mon rôk est rempli , Je n'écrirai plus de nouvelles ; Le pays du fleuve d'oubli N'est pas pays de bagatelles.
Les morts ne me fournissent rien , Soit pour les vers , soit pour la prose ; Ils sont d'un fort sec entretien , Et font toujours. la même cbose.
Cependant ils savent fort bien
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De Fréd4ic toute Thistoire, Et qae ce héros prussien A dans le temple de Mémoire Toutes les espèces de gloire , Excepté celle de chrétien.
De sa très éclatante TÎe Ils savent tous les plus beaux traits.
Et surtout ceux de son génie ; Maïs ils ne m*en parlent jamais.
Salomon eut raison de dire Que Dieu fait en vain ses efforts Pour qu'on le loue en cet empire ; Dieu n'est point loué par les morts.
On a beau dire, on a beau faire, Pour trouver l'immortalité.
Ce n'est rien qu'une vanité, Et c'est aux vivans qu'il faut plaire.
Les seules lettres, sire, que vous dictez à M. de Catt mériteraient cette immortalité ; mais vous savez mieux que personne que c'est un château enchanté qu*on voit de loin , et dans lequel on n'entre pas.
Que nous importe, quand nous ne sommes plus, ce qu'on fera de notre chétif corps , et de notre prétendue ame, et ce qu on en dira.^ cependant cette illusion nous séduit tous, à commencer par vous sur votre trône, et à finir par moi sur mon grabat au pied du mont Jura.
Il est pourtant clair qu'il n'y a que le déiste ou l'athée auteur de VEcclésiaste qui ait raison : il est bien certain qu'un lion mort ne vaut pas un chien vivant ; qu'il faut jouir, et que tout le reste est folie.
Il est bien plaisant que ce petit livre , tout épicurien , ait été sacré parmi nous parce qu'il est juif.
Vous prendrez sans doute contre moi le parti de l'immortalité , vous défendrez votre bien. Vous direz que c'est un plaisir dont vous jouissez pendant votre vie ;
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4 I 2 GORRESPOITDJ^CE
VOUS VOUS faites déjà dans votre esprit une image très plaisante de la comparaison qu'on fera de vous avec un de vos confrères, par exemple, avec Moustapha. Vouç riez en voyant ce Moustapha , ne se mêlant de rien que de coucher avec ses odalisques qui se moquent de lui, battu par une dame née dans votre voisinage , trompe, volé, méprisé par ses ministres, ne sachant rien, ne se connaissant à rien. J'avoue qu'il n'y aura point dans la postérité de plus énorme contraste; mais j'ai peur que ce gros cochon , s'il se porte bien , ne soit plus heureux que vous. Tâchez qu'il n'en soit rien; ayez autant de santé et de plaisir que de gloire, Tannée 1773, et cinquante autres années suivantes , si faire se peut ; et que votre majesté me conserve ses bontés pour les minutes que j'ai encore à vivre au pied des Alpes. Ce n'est pas là que i aurais voulu vivre et mourir.
La volonté de sa sacrée majesté le Hasard soit faite.'
A Potodam , h 3 janvier 1773.
Que Thîeriot a de Pesprit , Depab que k trépas en a fait nn squelette ! Mali lorsqu'il yégctait dans ce inonde maudît*, Du Parnasse français composant Ig gazette.
Il n'eut ni gloire ni crédit Maintenant il parait , par les vers qu'il écrit , Un philosophe, un éage, autant qu'un grand pc^te. Aux bords de rAchéron ou Son destin le jette,
Il a trouvé tous les talens
Qu'une fatalité bizarre Lui dénia toujours lorsqu'il en était temps , Pour les lui prodiguer au fin fond du Ténare. Enfin les tré[)assés et tous nos sots vivans
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — i;:^- 4' 3
PoBiront donc aspirer à brîUer comme k plaire. S'ils sont assez adroits, avisés et |)nidens
De choisir pour leur secrétaire
Homère, Virgile ou Voltaire.
Solon avait donc raison : on ne peut juger du mérite d*un homme qu après sa mort. Au lieu de m'envoyer souvent un fatras non lisible d'extraits de mauvais livres, Thieriot aurait dû me régaler de Ifels vers devant lesquels les meilleurs qu'il m'arrive de faire baissent le pavillon. Apparemment qu'il méprisait la gloire au point qu'il dédaignait d'en jouir. Cette philosophie ascétique surpasse , je l'avoue , mes forces.
' n est très vrai qu'en examinant ce que c'est que la gloire, elle se réduit à peu de chose. Être jugé par des ignorans et estimé par des imbécilles y entendre prononcer son nom par une populace qui approuve, rejette, aime ou hait sans raison, ce n'est pas de quoi s'enorgueillir. Cependant que deviendraient les actions vertueuses et louables, si nous ne chérissions pas la gloire?
Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée.
Ce sont les suffrages de Caton que les honnêtes gens désirent de mériter. Tous ceux qui ont bien mérité de leur patrie ont été encouragés dans leurs travaux par le préjugé de la réputation : mais il est essentiel , pour le bien de l'humanité, qu'on ait une idée nette et déterminée de ce qui est louable : on peut donner dans des travers étranges en s'y trompant.
Faites du bien aux hommes , et vous en serez béni : voilà la vraie gloire. Sans doute que tout ce qu'on dira de nous après notre mort pourra nous être aussi indifférent que tout ce qui s'est dit à la construction de la tour de Babel; cela n*empêche pas qu'accoutièmés à
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exister, nous ne soyons sensibles au jugement de la postérité. Les rois doivent l'être plus que les particuliers , puisque c'est le seul tribunal qu'ils aient à redouter.
Pour peu qu'on soit né sensible, on prétend à l'estime de ses compatriotes : on veut briller par quelque chose , on ne veut pas être confondu dans la foule qui végète. Cet instinct est une suite des îngrédiens dont la nature s'est servie pour nous pétrir : j'en ai ma part Cependant je vous assure qu'il ne m'est jamais venu dans l'esprit de me comparer avec mes confrères, ni avec Moustapha , ni avec aucun autre ; ce serait une vanité puérile et bourgeoise : je ne m'embarrasse que de mes affaires. Souvent pour m'humilier, je me mets en parallèle avec le to xaXov, avec l'archétype des stoïciens; et je confesse alors avec Memnon que des êtres firagiles comme nous ne sont pas formés pour atteindre à la perfection.
Si l'on voulait recueillir tous les préjugés qui gouvernent le monde, le catalogue remplirait un gros in-folio. Contentons-nous de combattre ceux qui nuisent à la société, et ne détruisons pas les erreurs utiles autant qu'agréables.
Cependant quelque goût que je confesse d'avoir pour la gloire, je ne me flatte pas que les princes aient le plus de part à la réputation ; je crois au contraire que les grands auteurs, qui savent joindre l'utile à l'agréable, instruire en amusant, jouiront d'une gloire plus durable, parce que la vie des bons princes se passant toute en action , la vicissitude et la foule des événement qui suivent effacent les précédens ; au lieu que les grands auteurs sont non seulement les bienfaiteurs de leurs contemporains , mais de tous les siècles.
Le ijom d'Aristote retentit plus dans les écoles que
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celui d'Alexandre. On lit et relit plu$ souvent Cicéron que les Commentaires de César, Les bons auteurs du dernier siècle ont rendu le règne de Louis XIV plus fameux que les victoires du conquérant. Les noms de Fra-Paolo, du cardinal Bembo, du Tasse, de l'Arioste, l'emportent sur ceux de Charles-Quint et de Léon X , tout vice-dieu que ce dernier prétendît être. On parle cent fois de Virgile, d'Horace, d'Ovide, pour une fois d'Auguste, et encore est-ce rarement à son honneur. S'agit-il de l'Angleterre, on est bien plus curieux des anecdotes qui regardent les Newton, les Locke, les Shaftesbury, les Milton, les Bolingbroke , que de la cour molle et voluptueuse de Charles II, de la lâche superstition de Jacques II, et de toutes les misérables intrigues qui agitèrent le règne de la reine Anne. De sorte que vous autres précepteurs du genre humain , si vous aspirez à la gloire, votre attente est remplie, au lieu que souvent nos espérances sont trompées , parce que nous ne travaillons que pour nos contemporains, et vous pour tous les siècles.
On ne vit plus avec nous quand un peu de terre a couvert nos cendres; et l'on converse avec tous les beaux esprits de l'antiquité qui nous parlent par leurs livres.
Nonobstant tout ce que je viens de vous exposer, je n'en travaillerai pas moins pour la gloire, dussé-je crever à la peine, parce qu'on est incorrigible à soixante et un ans , et parce qu'il est prouvé que celui qui ne désire pas l'estime de ses contemporains en est indigne. Voilà l'aveu sincère de ce que je suis et de ce que la nature a voulu que je fusse.
Si le patriarche de Ferney, qui pense comme moi, juge mon cas un péché mortel, je lui demande l'abso-
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4 1 6 CORRESPOITDiLWCE
lution. J'attendrai humblement sa sentence; et si même il me condamne, je ne Ten aimerai pas moins.
Puisse-t-il Tivre la millième partie de ce que durera sa réputation ! il passera l'âge des patriarches. C'est ce que lui souhaite le philosophe de Sans-Souci, yale.
Fedéric.
Je fais copier mes lettres, parce que ma main commence à devenir tremblante, et qu'écrivant d'un très petit caractère, cela pourrait fatiguer vos yeux.
/ CCCGXXI.
DU ROI DE PRUSSR
A Berlin , le i6 janvier
Je me souviens que lorsque Milton, dans ses voyages en Italie, vit représenter une assez mauvaise pièce qui avait pour titre Adam et Eve y cela réveilla son imagination et lui donna l'idée de son poème du Paradis perdu. Ainsi ce que j'aurai fait de mieux par mon persiflage des Confédérés, c'est d'avoir donné lieu à la bonne tragédie que vous allez faire représenter à Paris. Vous me faites un plaisir infini de me l'envoyer; je suis très sûr qu'elle ne m'ennuiera pas.
Chez vous le Temps a perdu ses ailes : Voltaire, a soixante-dix ans, est aussi vert qu'à trente. Le beau secret de rester jeune! vous le possédez seul. Charles- Quint radotait à cinquante ans. Beaucoup de grands princes n'ont fadt que radoter toute leur vie. Le fameux Clarke, le célèbre Swift, étaient tombés en enfance; le Tasse, qui pis est, devint fou; Virgile n'atteignit pas vos années, ni Horace non plus; pour Homère, il ne nous est pas assez connu pour que nous puissions décider si son esprit se soutint jusqu'à la fin ; màîs il est
certain que ni le vieux Fontenelle ni 1 éternel Saint- Aulaire ne fesaient pas aussi bien des vers, n'avaient pas rimagination aussi brillante que le patriarche de Ferney. Aussi enterrera-t-on le Parnasse français avec vous.
Si vous étiez jeune, je prendrais des Grimm, des La Harpe , et tout ce qu'il y a de mieux à Paris , pour m'envoyer vos ouvrages ; mais tout ce que Thieriot m'a marqué dans ses feuilles ne valait pas la peine d'être lu, à l'exception de la belle traduction des Géorgiques.
Voulez-vous que j'entretienne un correspondant en France pour apprendre qu'il paraît un Art de la rasmiey dédié à Louis XV, des Essais de tactique par de jeunes militaires qui ne savent pas épeler Végèce , des ouvrages sur l'agriculture dont les auteurs n'ont jamais vu dcx charrue, des dictionnaires comme s'il en pleuvait; enfin un tas de mauvaises compilations, d'annales, d'abrégés, où il semble qu'on ne pense qu'au débit du papier et de Fencre, et dont le reste, au demeurant, ne vaut rien ?
Voilà ce qui me fait renoncer à ces feuilles où le plus grand art de l'écrivain ne peut vaincre la stérilité de la matière. En un mot, quand vous aurez des Fontenelle, des Montesquieu, des Gresset, surtout des Voltaire, je renouerai cette correspondance; mais jusque là je la suspendrai.
Je ne connais point ce Morival dont vous me pariez. Je m'informerai après lui pour savoir de «es nouvelles. Toutefois, quoi qu'il arrive, étant à mon service il n'aura pas le triste plaisir de se venger de sa patrie. Tant de fiel n'entre point dans l'ame dés philosophes.
Je suis occupé ici à célébrer les noces du landgrave de Hesse avec ma nièce. Je jouerai un triste rôle à ces noces, celui de témoin , et voilà tout. En attendant , tout
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4 I 8 COURESPONDANCE
s*acliemine à la paix : elle sera conclue dans peu. Alors il restera à pacifier la Pologne, à quoi rimpératriqe de Russie, qui est heureuse dans toutes ses entreprises, réussira iounanquablement.
Je nie trouve à présent, contre ma coutume, dans le tourbillon du grand monde ; ce qui m*empêche pour cette fois, mon cher Voltaire, de vous en dire davantage. Dès que je serai rendu à moi-même , je pourrai m*entretenir plus librement avec le patriarche de Ferney , auquel je souhaite santé et longue vie , car il a tout le reste. Fale, Fédéric.
CCCCXXII.
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, le i*' février.
Sire, je vous ai remercié de votre porcdaine; le roi mon maître n'en a pas de plus belle : aussi ne m'en a-t-il point envoyé. Mais je vous remercie bien plus de ce que vous m'otez, que je ne suis sensible à ce que vous me donnez. Vous me retranchez tout net neuf années dans votre dernière lettre, jamais notre contrôleur général n'a fait de si grands retranchemens. Votre majesté a la bonté de me faire compliment sur mon âge de soixante - dix ans. Voilà comme on trompe toujours les rois. J'en ai soixante - dix - neuf, s'il vous plaît, et bientôt quatre-vingts. Aitisi je ne verrai point la destruction que je souhaitais si passionnément, de ces vilains Turcs qui enferment les femmes, et qui ne cultivent point les beaux arts.
Vous ne voulez donc point remplacer Thîeriot, votre historiographe des cafés .î^ il s'acquittait parfaitement de cette charge; il savait par cœur le peu de bons et le
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grand nombre de mauvais vers qu'on fesait dans Paris; cetait un homme bien nécessaire à Tétat.
Yout n'ayez donc plus dans Paris De courtier de littérature ?
Vont renoncez aux beaux esprits »
A tous les immortels écrits De l'almanach et du Mercure?
Um-ioMo ni la brochure A vos yeux n'ont donc plus de prix ?
D'où TOUS yient tant d'indifférence ?
Vous soupçonnez que le bon temps Est passé pour jamais en France , Et que notre antique opulence Aujourd'hui fait place en tout sens Aux guenilles de l'indigence.
Ah ! jugez mieux de nos taléns , Et Toyez quelle est notre aisance:
Nous sommes et riches et grands , Mais c'est en ftut d'extrayagance.
J'ai même Xah peu d'espérance Que monsieur l'abbé Sayatier ', Malgré sa flatteuse éloquence , Nous tire jamais du bourbier .Où nous a plongés l'abondance De nos barbouilleurs de papier.
Le goût s'enfuit , l'ennui nous gène ; On cherche des plaisirs nouyeaux ; Nous étalons pour Melpomène Quatre ou cinq sortes de tréteaux Au lieu du théâtre d'Athène.
On critique , on critiquera , On imprime y on imprimera De beaux écrits sur la musique ^ Sur la science économique , Sur la finance et la tactique, Et sur les filles d'Opéra.
' L*abbé Sabatîer on Sayatier, gredin qui s'est ayîsé de jn^er les Siicles avec un ci-deyant soi-disant jésuite , et qui a ramassé un tas de calomnies absurdes pour yendre son Hyre.
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4^0 CORRÈSPONtoAIÏCÎÈ
En t>roTiiiee tme académie Enseigne méthodiqaemoit , Et calcule très savamment Les moyens d'ayoïr du génie.
Un auteur ya mettre au grand jour L'utile et la profonde histoire Des singes qu'on montre à la foire, Et de ceux qui yont à la cour.
Peut-être un peu de ridicule Se joint-il à tant d'agrémens ; Mais je connais certaines gens Qui , yers les bords de la Vistule, Ne passent pas si bien leur temps.
Le nouvel abbë d'Oliva, après avoir ri aux dépens de ces messieurs, maigre leur liberum vèto^ s'entend merveilleusement avec leglise grecque pour raiettre i fin le saint œuvre de la pacificatioq des Sarmates. Il a couru ces jours-ci un bruit dans Paris ^ quil y avait une révolution en Russie; mais je me flatte que ce sont des nouvelles de café ; j'aime trop ma Catherine.
J'aurai l'honneur d'envoyer incessamment à votre majesté les Lois de Minos, L'ouvrage serait meilleur si \t n'avais que les soixante - dix ans que vous m'accordez.
Ce Morival, dont j'ai eu l'honneur de vous parler, est depuis éept ou huit ans à votre service. Je ne sais pas le nom de son régiment; mais il est à Vesel.
Voilà toute votre auguste famille mariée. On dit madame la landgrave très belle. Monsieur le prince de Virtemberg est dans notre voisinage, avec neuf enfans, dont quelques uns seront un jour sous vos ordres, à la tête de vos armées.
Conservez-moi, sire, vos bontés qui font la consolation de ma vie, et avec lesquelles je descendrai au tombeau très alégrement.
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CCCCXXIII.
A Potidam , te ag février/
J'ai reçu votre lettre et vos vers charmans, qui de^ meate^t sam doute votre âge. Non , je ne vous en croirai poipt mv votre parole ; ou vous êtes encore jeune, oxk TQa9 avez coupé ^u Temps ses ailes.
Il faut êtie bien téméraire pour voys répondre en ver», jii vous ne saviez pas que les gens de mon- espècese permettent souvent ce qu*on désapprouverait en^^ d^Uires* Un certain Gotys, roi d'un pays très barbare,, entretint une correspondance en vers avec Ovide exilé d^ns le Pont. Il doit donc être permis aujourd'hui à un souverain d'un pays moins barbare d'écrire à l'Apollon de Ferney en langage welche, en dépit de l'abbé d'OUvet et des puristes de son académie.
Non , je ne veux plus à Paris Avoir de courtier littéraire : Je n'y vois plus ces beaux esprits Dont nombre d'immortels écrits En m'iasiruisant savaient me plaire.
,Je ne veux de correspondans Que sur les confins de la Suisse, Province qui jadis était très fort novice En arts , en esprit , en talens , Mais qui contient des bons vieux temps Le seul auteur qui me ravisse.
Jl-es Grecs , vos favoris , cberclièrent en Asie
La science et la vérité ; Platon jusqu'en Egypte avait même tenté
D'éclairer sa philosophie ; Désormais nos cantons de ses charmes épris , Sans chercher pour l'esprit des alimens dans l'Inde , ^ TroiiTent le dieu du Goût comme le dieu du Pinde
Tous deux à Ferney réunis.
Googk
4a a CORRESPONDANCE
Vous aurez peut-être encore le plaisir de voir le» Musulmans chassés de l'Europe : la paix vient de manquer pour la seconde fois. De nouvelles combinaisons donnent Heu à de nouvelles conjectures. Vos Welches sont bien tracassiers. Pour moi, disciple de» encyclopédistes, je prêche la paix universelle en bon apôtre 'de feu l'abbé de Saint-Pierre; et peut-être ne reussiraiie pas mieux que lui. Je vois qu'il est plus facile aux nonunes de faire le mal que le bien , et que l'enchaînement fatal des causes nous entraine malgré nous , et se joue de nos projets, comme un vent impétueux d'un sable mouvant.
Cela n'empêche pas que le train des choses ordinaires ne continue. Nous arrangeons le chaos de Tanarchie chez nous, et nos évêques conservent 24)000 écus de rente, les abbés 7,000. Les apôtres n'en avaient pas autant. On s'arrange avec eux de manière qu'on les débarrasse des soins mondains, pour qu'ils s'attachent sans distraction à gagner la Jérusalem céleste, qui est leur véritable patrie.
Je vous suis obligé de la part que vous prenez à l'étabUssement de 91a nièce : elle a une figure fort intéressante , jointe à une conduite qui tne fait espérer qu'elle^ sera heureuse, autant qu'il est donné à notre espèce de l'être.
Je m'informerai de ce compagnon du malheureux La Barre; et s'il a de la conduite, il sera facile de le placer. Votre recommandation ne lui sera pas inutile.
Les nouvelles qu'on vous donne de Paris diffèrent prodigi^usànent de celles que je recois de Pétersboui^. On vous écrit ce que l'on souhaite, mais non pas ce qui existe; enfin ce que l'on se promet du fruit de ses tracasseries, ce qui peut-être était possible autrefois.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. — l??^- 4^^
'mais à quoi l'on ne doit s'attendre aucunement en Russie de la sagesse du gouvernement actuel.
Eh bien! je vous ai rogné quelques années, et je ne m'en dédis pas : vos ouvrages ont trop de fraîcheur pour être d'un vieillard. Vous m enverriez votre extrait baptistaire^ que je n'en croirais pas davantage à votre curé.
On juge mal , on est déçu ,
En se fiant à l'apparence :
» Je suis très sûr et convainca
Que Voltaire en secret a bu
De la fontaine de Jouvence.
Jamais aucun héros n'approcha de son sort : Immortel par sa -vie , ainsi qu'après sa mort.
C'est cette première immortalité qui me touche le plus. Je suis intéressé à votre conservation ; l'autre vous est sûre. Souvenez-vous de la maxime de l'empereur Auguste : Festi/ia lente. Ce sont les vœux que le philosophe de Sans-Souci fait pour le patriarche de Ferney, en attendant les Lois de Minos. Fédéric.
CCCCXXIV.
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, xg^mars.
Sire , votre lettre du 29 février, qui est apparemment datée selon votre ancien style hérétique, ne m'en est pas moins précieuse* Votre style, n'en est pas moins charmant : les choses les plus agréables et les plus philosophiques naissent sous votre plume. Il vous est aussi aisé d'écrire des choses dignes de la postérité qu'il l'est aux rois du Midi d'écrire : * Dieu vous ait, mon cousin , en « sa sainte et digne garde 9 et vous, monsieur le piési- « dent, en sa sainte garde. »
GoqqIc
4^4 CORUEliPONnANCE
J'ai été 8ur le point de ne répondre à votre majesté que des Champs-Elysées; cest après cinquante accès de fièvre , accompagnés de deux ou trois maladies mortelles, que j*ai Thonneur de vous écrire œ peu de lignes.
Je ne sais si je me trompe , mais j'ai bien peur que le renouvellement de la guerre entre la Porte de Moustapha et la Porte de Catherine II n'entraîne des suites fatales. Votre majesté est toujours préparée à tout événement^ et quelque chose qui arrive, elle fera de jolis vers et gagnera des batailles.
J'ai l'honneur de lui envoyer tes Lois de Mino9 avec des notes qui pourront lui paraître assez intéressantes ; elle trouvera dans le cours de la pièce que j'ai profité d'un certain poème sur les Confédérés. Elle verra même qu'il y a quelque chose qui ressemble au roi de Suède , votre neveu ; on prétend que notre ministère welche veut s'approprier ce grand prince, et troubler un peu votre Nord. Ce sont mystères qui passent mon intelligence ; je m'en remets , sur tous les futurs contingens , aux ordres de sa sacrée majesté le Hasard , ou plutôt aux ordres plus réels de sa divine majesté la Destinée. Les mourans d'autrefois savaient prédire l'avenir; le monde dégénère; et tout ce que je puis prédire, c'est que je serai votre admirateur et votre très sincèrement attaché Suisse pendant le peu de minutes qui me restent encore à végéter entre le mont Jura et les Alpes.
Le vieux malade de Fernejr,
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A Potedam , le 4 avi-îL
Vous sav^z que tous les princes ont des espions : j'en ai jusqu'au pied des Alpes, qui m'ont alattné en m'apprenant les dangers dont vous avez été menacé. Je ne sais s'ils m'ont annoncé juste (car vous savez que les princes sont sujets à être trompés ) ; mais ils soutiennent que votre mal est dégénéré en goutte : ce qui rii a doubl^nent réjoui. Cette maladie , à votre âge , pronostique une longue vie, et je suis bien aise de vous associer à notre confrérie de goutteux.
Je vous fais des remerciemens de la tragédie que vous m'avez envoyée. Vous avez été frappé des événemens arrivés en Pologne et des révolutions de Suède ; et cela vous a fourni la matière d'un drame. Je crois que, si vous vouliez l'entreprendre, vous feriez des nouvelles de gazette des sujets de tragédie.
Celle-ci est certainement très nouvelle , et ne ressemble •à aucun des sujets que les tragiques anciens ou modernes ont traités. Je ne vous répéterai point l'étonnement que j'ai de vous voir rajeunir dans un âge où notre espèce cesse d'être; mais s'il est permis à un dilettante , ou, pour mieux nommer les choses par leur nom , à un ignorant comme moi , de vous exposer mes doutes, il me paraît que la mort d'un prêtre ne peut toucheipersonne ; et que si Astérie ou Teuoer avaient péri par les complots des pontifes, on aurait été plus remué et plus attendri.
Vous qui possédez les secrets de ce grand art d'émouvoir, vous qui avez plus approfondi cette matière qu'un
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4^6 CORRESPONDAirCE
dilettante tel que je suis, vous avez eu sans doute des^ raisons de préférer le dénouement qui se trouve dans la pièce à celui que je propose.
Ne vous attendez pas à recevoir de ma part des ou- ' vrages de cette nature : nous aimons mieux, dans ce pays, n'avoir que des sujets comiques; les autres^, nous les avons eus par le passé , et nous aimons mieux voir représenter des tragédies que d'en être les acteurs.
Quelque âge que vous ayez, vous avez un doyen dans , ce pays-ci : c'est le vieux Poellnitz. Il a fait une grande maladie, et je vous envoie l'histoire de sa convalescence. Il a actuellement quatre-vingt-cinq ans passés» Ce n'est pas une bagatelle d'avoir poussé sa carrière jusqu'à un âge aussi avancé, et de repousser les attaques de la moit comme un jeune honune.
L'autre pièce, qui commence par un badinage, finit par quelques réflexions morales. J'ai fort reconmiandé qu'on eût soin d'en affranchir le port, parce qu'il n'est pas juste que vous payiez un fatras de fadaises qui vous ennuiera peut-être.
Vous me parlez de vos Welches et de leurs intrigues; elles me sont toutes connues. Il ne m'échappe rien de ce qui se passe à Stockholm ainsi qu'à Gonstantinople. Mais il faut attendre jusqu'au bout pour voir qui rira le dernier.
Votre impératrice a bien des ressources. L« Nord demeurera tranquille, ou ceux qui voudront le troubler, tout froid qu'il est, s'y brûleront les doigts.
Voilà ce que je prends la liberté de vous annoncer, et que vos Welches, pour trouver des souverains trop crédules, pourront peut-être les précipiter eux-mêmes dans de plus grands malheurs que ceux qu'ils ont couras jusqu'à présent.
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Mais je ne sais de quoi je m'aTbe : les pronostics ne vont point à l'air de mon visage , et ce n*est pas à un incrédule à faire le voyant, aussi peu qu'à un échappé des Teutons à faire des vers«vrelches. Je me sauverai de ceci comme Pilate, qui dit : Quod scripsi, scrîpsî.
On peut mal prévoir, on peut faire de mauvais vers ; mais cela n'empêche pas qu'on ne soit sensible au destin des grands hommes, et que le philosophe de Sans-Souci Be prenne un vif intérêt à la conservation du patriarche de Femey, pour lequel il conservera toute sa vie la plus, grande admiration^ Fedbuig.
CCCCXXVI.
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, aa arriL J'allais passer les trois rivières , Phlégéthon, Cocyte, Achéron ; La triple Hécate et ses sorcières M'attendaient chez le noir Pluton ; Les trob fileuses de nos vies , Les trois sœurs qu'on nomme Furies , Et les trois gueules de leur chien Allaient livrer ma cfaétive ombre Aux trois juges du séjour sombre Dont ne revient aucun chrétien.
Que ma surprise était profonde.
Et que j'étais épouvanté "'' .
De voir ainsi de tout côté
Des trinités dans l'autre monde I
Ce fut alors que j'invoquai
Le héros qui s'est tant moqué
Des trinités que l'on adore.
En enfer il a du crédit;
On y craint son bras , son esprit ;
U m'exauçai je vis encore.
Vous avez eu sans doute, sire, la même bonté pour le vieux baron de Poellnitz. L'enfer la respecté , et sans
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4^8 CORRESPONDAirCE
doute il vous rerpeètera bien davantage ; tous Tivrez M«ez long-temps pour augmenter encore vos états , car pour votre gloire je vou« en défie. A l'égard de votre baron, il doit être bien glorieux d'être chanté par vous, et bien heureux de n'avoir point payé son passage à Garon.
Votre Épître sur le globe des Petites-Maisons est charmante; vous connaisse parfaitement notre pays vv^elche dont vous parlez, et ses banqueroutes passées, et ses banijueroutes présentes et futures.
Je rtmercie votre majesté de prendre toujours sous sa protection la majesté de Julien , qui était assurément une très respectable majesté, malgré l'insolent Grégoire et l'impertinent Cyrille.
Je ne crois pas que nos Welches v^iiiUei^t faire sitôt parler d'eux; il faut avoir beaucoup d'argent comptant à perdre actuellement, pour s'amuser à ravager le monde; et ce n'est pas le cas de ces messieurs; mais si jamais il arrivait malheur, je prendrais* la liberté de vous recommander le sieur Morival , qui sert dans un de vos régimens à Vesel. Je vous supplierais de l'envoyer en Picardie dans Abbeville, poviry faire rouer les juges qui le condamnèrent, il y a six ans, lui et le chevalier de La Barre, à la question ordinaire et extraordinaire, à l'amputation de la main droite et de la langue, et à être jetés tout vifs dans les flammes, parce qu'ils n'avaient pas ôté leur chapeau devant une procession de capucins. Le chevalier de La Barre subit une partie de cette petite pénitence chrétienne; Morival, plus heureux , alla servir un roi qui n'immole personne à des capucins, qui n'arrache point la langue aux jeunes gens, et qui se sert mieux que personne de sa langue, de sa plume et de son épée.
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AVEC LE nOI DE PRUSSE. — 1773. /|îf)
Supposé que Thom soit eu votre puissAfice^ j'ot^roas demander justice de la sainte Vierge Marie ^ à laquelk on sacrifia tant déjeunes écoliers en Tannée 1724. Cette bonne femme de Bethléem ne s'attendait pas qu'un jour on ferait tant de sacrifices à elle et à son fils. Le sang humain a coulé pour eux mille fois plus que poiur les dieux païens , et vous voyez que IViuteur des notes sur les Lois de Minos a bien raison ; mais rien n'est si dangereux chezî les Welches que d'avoir raison.
Je veux espérer que le roi de Pologne finira son rôle comme Teucer le sien, et qiriî le liberum veto y qui n'e«t que le cri de la guerre civile , sera aboli sous son règne. Je veux l'estimer assez pour croire qu'il est entièrement d'accord avec le protecteur de Julien. Je sais qu'il pense comme ces deux grands hommes; comment pourrait-îJ être fâché contre ceux qui punissent ses assassins , et qui lui laissent un beau royaume^ où il pourra être le maître.»'
Je ne verrai pas les troubles qui semblent se préparer, ma santé est trop délabrée ; j'irai retrouver tout doucement Isa^K; d'Argens , et nous vous célébrerons tous deux sur le bord à^ trois rivières.
En attendant , je vous prie de me conserver vos bontés. Plaignez^moi surtout de mourir loin de votre majesté ; mais ma destinée l'a voulu ainsi.
CCCCXXVIL
A Potsdam * le 17 mat
Si je n'étais pas surchargé d'affaires, j'aurais répondu à votre charmante lettre de toutes les trinités infernales auxquelles vous avez heureusement échappé , ce dont
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43o CORRESPONDANCE
je TOii«, félicite. Il faudra attendre le reloor de mes Yoyages; ce qui seva expédié à peu près vers la milieu du mois prochain.
Quelque pressé que je sois , je ne saurais pourtant m*empécher de vous dire que la médisance épargne les philosophes aussi peu que les rois. On suppose des raisons à votre dernière maladie, qui font autant d'honneur à la vigueur de votre tempérament que vos vers en font à la fraîcheur, ou, pour mieux dire, à Timmortalité de votre génie. Continuez de même , et vous surpasserez Mathusalem en tout« chose. Il n eut jamais telle maladie à votre âge, et je réponds qu'il ne fit jamais de bons vers.
Le philosophe de Sans-Souci salue le patriarche de Ferney. Fedbric.
CCCCXXVIII.
A PoUdam , le xa taçnsCe.
Puisque les trinités sont si fort à la mode, je vous citerai trois raisons qui m'ont empêché de vous répondre plus tôt : mon voyage en Prusse, l'usage des eaux minérales, et Tarrivée de ma nièce la princesse d'Orange.
Je n'en prends pas moins de part à votre convalescence , et j'aime mieux que vous me rendiez compte en beaux vers de ce qui se passe sur les bords de l'Achéron, que si vous aviez fixé votre séjour dans cette contrée d*où personne encore n'est revenu.
Le vieux baron a été de toutes nos fêtes , et il ne paraissait pas qu'il eût quatre-vingt-six ans. Si le vieux baron s'est échappé de la fatale barque, faute de payer le passage, vous avez, à l'exemple d'Orphée, adouci par les doux accords de votre Ijve la barbare dureté
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XVEC XE ÎIOI DE FAUSSE. — 1773. ^3l
des commis de lenferj et en tout sens vous devez Totr^ immortalité aux talens enchanteurs que vous possédez.
Vous avez non seulement fait rougir votre nation du cruel arrêt porté contre le chevalier de La Barre, et exécuté; vous protégez encore les malheureux qui ont été englobés dans la même condamnation. Je vous avouerai que le nom même de ce Morival , dont vous me parlez, est inconnu. Je m'informerai de sa conduite; sll a du mérite, votre recommandation ne lui sera pas inutile.
Je vois que le public se complaît à exagérer les événemens. Thom ne se trouve point dans la partie qui m'est échue de la Pologne. Je ne vengerai point le massacre des innocens, dont les prêtres de cette ville ont à rougir; mais j'érigerai dans une petite ville de la Yarmie un monument sur le tombeau du fameux Copernic qui s y trouve enterré. Groyez-moi, il vaut nlieux^ quand on le peut, récompenser que punir; rendre des hommages au génie, que venger des atrocités depuis longtemps commises.
n m'est tombé entre les mains un ouvrage de défunt Helvétius sur Y Éducation ; je suis fâché que cet honnête homme ne l'ait pas corrigé, pour le purger de pensées fausses et de concetti qui me semblent on ne saurait plus déplacés dans un ouvrage de philosophie. Il veut prouver, sans pouvoir en venir à bout, que les hommes sont également doués d'esprit, et que l'éducation peut tout. Malheureusement l'expérience, ce grand maître, lui est contraire et combat les principes qu'il s'efforce d'établir. Pour moi, je n ai qu'à me louer de l'idée trop avantageuse qu'il avait de ma personne. Je voudrais la mériter.
Je ne sais comment pense le roi de Pologne, encore
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43a CORRESPONDANCE
moins quand la diète finira. Je vous garantirai toujours , à bon compte, qu'il n'y aura pas de nouveaux troubles occasionnés par ce qui se passe dans ce royaume.
Vous vivrez encore long-teinps l'honneur dés lettres et le fléau de tinf, .. ; et si je ne vous vois pas à f acte ad faciemy les yeux de l'esprit ne détournent point leurs regards de votre personne , et mes vœux vous accompagnent partout. Le solitaire de Sans-Souci.
CCCCXXIX..
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, le 4 septembre.
Sire, si votre vieux baron a bien dansé à l'âge de quatre-vingt-six ans, je me flatte que vous danserez mieux que lui à cent ans révolus. 11 est juste que vous dansiez long-temps au son de votre flûte et de votre lyre, après avoir fait danser tant de monde, soit en cadence, soit hors de cadence, au son de vos trompettes. Il est vrai que ce n'est pas la coutume des gens de votre espèce de vivre long-temps. Charles XII, qui aurait été un excellent capitaine dans un de vos régimens; Gustave- Adolphe, qui eût été un de vos généraux ; Valstein , à qui vous n'eussiez pas confié vos années ; le grand-électeur, qui était plutôt un précurseur de grand : tout cela n'a pas vécu âge d'homme. Vous savez ce qui arriva à César qui avait autant d'esprit que vous, et à Alexandre qui devint ivrogne n'ayant plus rien à faire ; mais vous vivrez long-temps , malgré vos accès de goutte, parce que vous êtes sobre , et que vous savez tempérer le feu qip vous anime , et empêcher qu'il vous dévore.
Je suis fiché que Thom n'appartienne point à votre
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AVEC LIS ItOÎ DE PRUSSE. - 1773. 4^3
majesté , mais je suis bien aise que le tombeau de Copernic soit sous votre domination. Élevez un gnomon sur sa cendre, et que le soleil, remis par lui à Sa place, le salue tous les jours à midi de ses rayons joints aux vôtres. ' ,
Je suis très touché qu'en honorant les morts, vous protégiez les malheureux vivans qui le méritent. Morival doit être à Vesel lieutenant dans un de vos régimens : son véritable nom n'est point Morival , c'est d'Étallonde; il est fils d'un président d'Abbeville. Copernic n'aurait été qu'exconununié s'il avait survécu au Uvre où il démontra le cours des planètes et de la terre autour dû soleil ; mais d*Étallonde , à l'âge de quinze ans , a été condamné par des Iroquois d'Abbeville à la torture ordinaire et extraordinaire , à l'amputation du poing et de la langue, et à être brûlé à petit feu avec le chevalier de La Barre, petit-fils d'un Ueutenant général de nos armées, pour n'avoir pas salué des capucins, et pour avoir chanté une chanson ; et un parlement de Paris a confirmé cette sentence , pour que les évêques de France ne leur reprochassent plus d*être sans religion : ces messieurs du parlement se firent assassins afin de passer pour chrétiens.
Je demande pardon aux Iroquois de les avoir comparés à ces abominables juges, qui méritaient qu'on les écorehàt sur leurs bancs semés' de fleurs de lis , et qu'on étendit leur peau sur ces fleurs. Si d*Etallonde, connu dans vos troupes sous le nom de Morival , est un garçon de mérite , comme on me l'assure, daignez le favoriser. Puisse-t-il venir un jour dans Abbeville , à la tête d'une compagnie , faire trembler ses détestables juges , et leur pardonner!
Le jugement que vous portez sur l'œuvre posthume
0O&&E5F. AVEC t.K» SOUTEBAIITS. T. «. *°
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434 CORRESPOJTDiJSCE
d'Helvétius ne me surprend pasj je m'y attendais : vont n'aimez que le Trai, Son ouvrage est plus capable de faire du tort <jue du bien à la philosophie; j'ai vu avec douleur que ce n'était que du fatras , un amas indigeste de vérités triviales et de faussetés reconnues. Une vérité assez triviale, ce4t la justice que l'auteur vous rend; mais il n'y a pfcis de mérite à cela. On trouve d'ailleurs dans cette compilation irrégulière beaucoup de petits diamans btillans semés çà et là. Ils m'ont fait grand plaisir, et mont consolé des défauts* de tout l'enaemble.
Je ne sais si je me trompe sur le roi de Pologne, mais je trouve qull a bien fait de se confier à votre majesté. Il a bien justifié lancien proverbe des Grecs, la moitié vaut mieux que le tout : il lui en restera toujours assez pour être heureux. Où en serions-nous s'il n'y avait de félicité dans ce monde que pour ceux qui possèdent trois cents lieues de pays en long et en large ? Moustapha en a trop \ je voudrais toujours qu'on le débarrassât de la fatigue de gouverner une partie de l'Europe. On a beau dire qu'il faut que la religion mahométane contrebalance la religion grecque , et que la religion grecque soit un contre-poids à la religion papiste , je voudrais que vous servissiez vous-même de contre^poids. Je suis toujours affligé de voir un bâcha fouler aux pieds la cendre de Thémistocle et -d'Alcibiade. Cela me fait autant de peine que de voir des cardinaux caresser leurs mignons sur le tombeau de Marc-Aurèle.
Sérieusement , je ne conçois J)a8 comment l'impératric^-reine n'a pas vendu sa vaisselle, et donné son dernier écu à son fils l'empereur, votre ami ( s'il y a des amii parmi vous autres), pour qu'il aille, à la tête d'une armée , attendre Catherine II à Apdrinople. Cette entreprise me paraissait si naturelle, si aisée, si conve-
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nable, si belle, que je ne vois pas même pourquoi elle na pas été exécutée; bien entendu qu'il y aurait eu pour votre majesté un gros pot-de-yîjs dans ce marché. Chacun a sa chimère , voilà la mienne ;
Après quoi je rentre en moi-même , Et suis Gros-Jean tomme devant.
Gros-Jean, dans sa retraite, plantant, défrichant, baissant , établissant une petite colonie , travaillant , ruminant , doutant, radotant, souffrant, mourant, vous regrettant très sincèrement, se met à vos pieds en von» adnûrant.
DE M. DE VOLTAIRE
À Femey, aa septembre.
Sire, il faut que je vous dise que j ai bien senti cel jours-ci, malgré tous mes caprices passés, combien je suis attaché à votre majesté et à votre maison. Madame la duchesse de Virtemiberg, ayant eu comme tant d'autres la faiblesse de croire que la santé se trouve à Lausanne, et que le médecin Tissot la donne à qui la paye, a fait, comme vous savez , le voyage de Lausanne : et moi, qui suis plus véritablement malade qu'elle , et que toutes les princesses qui ont pris Tissot pour Esculape, je n ai pas eu la force de sortir de chez moi. Madame de Virtemberg, instruite de tous les sentimens que je conserve pour la mémoire de madame la margrave de Bareith sa mère , a daigné venir dans mon ermitage et y ^sser deux jours. Je l'aurais reconnue, quand même je n'aurais pas été averti ; elle a le tour du visage de sa mère^
avec vos yeux.
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436 CORRESPONOAirCE
Vous autres héros qui gouvernez le monde, tous ne TOUS laissez pas subjuguer par rattendrissement ; vous réprouvez tout comme nous, mais vous gardez votre décorum. Pour nous autres chétife mortels, nous cédons à toutes les impressions : je me mis à pleurer en lui parlant de vous et de madame la princesse sa mère ; et quoiqu'elle soit la nièce du premier capitaine de TEurope^ elle ne put retenir ses larmes. Il me paraît qu'elle a l'esprit et les grâces de votre maison , et que surtout elle vous est plus attachée qu'à son mari. Elle s'en retourne, je crois, à Bareith, où elle trouvera une autre princesse d'un genre différent; c'est mademoiselle Clairon, qui cultive l'histoire naturelle, et qui est la philosophe de monsieur le margrave.
Pour vous, sire, je ne sais où vous êtes actuellement; les gazettes vous font toujours courir. J'ignore si vous donnez des bénédictions dans un des évéchés de yos nouveaux états , ou dans votre abbaye d'Oliva : ce que je souhaite passionnément , c'est que les dissidens se multiplient sous vos étendards. On dit que plusieurs jésuites se sont faits sociniens : Dieu leur en fasse la grâce ! il serait plaisant qu'ils bâtissent une église à saint Servet; il ne nous manque plus que cette révolution.
Je renonce à mes belles espérances de voir les mahométans chassés de l'Europe , et leloquence , la poésie , la musique , la peinture , la sculpture , renaissant dans Athènes : ni vous, ni l'empereur, ne voulez courir au Bosphore ; vous laissez battre les Russes à Silistrie , et mon impératrice s-affermir pour quelque temps dans le pays ïe Thoas et d'Iphigénie. Enfin vous ne voulez point faire de croisade. Je vous crois très supérieur à Godefroi de Bouillon : vous auriez eu par dessus lui le plaisir de vous, moquer des Turcs en jolis vers , tout aussi bien
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — i??^- A^y
que des Confédérés polonais ; mais je vois bien que vous ne vous souciez d'aucune Jérusalem , ni de la terrestre, ni de la céleste : ç est bien dommage.
Le vieux malade de Femey est toujours aux pieds de votre majesté ; il est bien fâché de ne plus s'entretenir de vous avec madame la duchesse de Virtemberg qui vous adore. Le vieux malade.
CCCCXXXI.
A Potodam , le 9 octobre.
Je m'aperçois avec regret qu'il y a près de vingt an? que vous êtes parti d'ici : votre mémoire me rappelle à votre imagination tel que j'étais alors; cependant si vous me voyiez , au lieu de trouver un jeune homme qui a l'air à la danse, vous ne trouveriez qu'un vieillard cadu^, et décrépit. Je perds chaque jour une partie de mon existence, et je m'achemine imperceptiblement vers cette demeure dont personne encore n'a rapporté de nouvelles.
Les observateurs ont cru s'apercevoir que le grand nombre de vieux militaires finissent par radoter, et que t les gens de lettres se conservent mieux. Le grand Condé, \ Marlborough, le prince Eugène, ont vu dépérir en eux la partie pensante avant leur corps. Je pourrai bien avoir un même destin sans avoir possédé leurs talens. On sait qu'Homère, Atticus, Varron , FonteneUe , et tant d'autres , ont atteint un grand âge sans éprouver les mêmes infirmités. Je souhaite que vous les surpassiez tous par la longueur de votre vie et par les travaux de l'esprit , sans m'embarrasser du sort qui m'attend^ de quelques
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années de plus oa de moins d'existence, qui disparaissent derant 1 éternité.
On va inaugurer Féglise catholique de Berlin ; ce sera révéque deVarmie qui la consacrera. Cette cérémonie, étrangère pour nous , attire un grand concours de curieux. Cest dans le diocèse de cet évéque que se ^trouve le tombeau de Copernic, auquel, comme de raison^ j'érigerai un mausolée. Parmi une foule d'erreurs qu'on répandait de son temps, il s'est trouvé le seul qui enseignât quelques vérités utiles. Il fut heureux : il ne fut point persécuté.
Le jeune d'ÉtalIonde, lieutenant à Vesel , l'a été : il mérite qu'on pense à lui. Muni de votre protection et du bon témoignage que lui tendent ses supérieurs , il ne manquera pas de faire son chemin.
Ten reviens à ce roi de Pologne dont vous ntè parlez. Je sais que l'Europe croit assez généralement que le partage qu'on a fait de la Pologne est une suite de manigances politiques qu'on m'attribue ; cependant rien n'est plus faux. Après avoir proposé vainement des tempéramens différens , il fallut recourir à ce partage , comme à l'unique moyen d'éviter une guerre générale. Les apparences sont trompeuses, et le public ne juge que par elles. Ce que je vous dis est aussi vrai que la quarantehuitième proposition d'Euclide.
Vous vous étonnez que l'empereur et moi ne nous mêlions pas des troubles de l'Orient : c'est au prince Kaunitz de vous répondre ppur l'empereur ; il vous révélera les secrets de' sa politique. Pour moi , je concours depuis long-temps aux opérations des Russes par les subsides que je leur paye , et vous devez savoir qu'un allié ne fournit pas des troupes et de l'argent en même temps. Je ne suis qu'indirectement engagé dans ces
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troubles par mon union avec Timpératrice de Russie. Quant à mon personnel, je renonce à la guerre, de crainte d'encourir lexcommunication des philosophes.
J'ai lu l'article Guerre (Questions encyclopédiques), et j'ai frémi. Conmient un prince , dont les troupes sont habillées d'un gros drap bleu , et les chapeaux bordés d'un fil blanc, après les avoir fait tourner à droite et à gauche, peut -il les faire marcher à la gloire sans mériter le titre honorable de chef de brigands, puisqu'il n'est suivi que d'un tas de fainéans que la nécessité oblige à devenir des bourreaux mercenaires pour faire sous lui l'honnête métier de vohsurs de grand chemin ? Avez -vous oublié que la guerre est un fléau qui, les rassemblant tous , leur ajoute encore tous les crimes % possibles? Vous voyez bien qu'après avoir lu ces sages maximes, un homme, pour peu qu'il ait sa réputation à cœur, doit éviter les épithètes qu'on ne* donne qu'aux plus vils scélérats.
Vous saurez d'ailleurs que l'éloignement de mes frontières de celles des Turcs a jusqu'à présent empêché qull n'y eût de discorde entre les deux états, et qu'il faut qu'un souverain soit condamnable (à mort s'il était particulier) pour qu'en conscience un autre souverain ait le droit de le détrôner. Lisez Puffendorf et Grotius , vous y ferez de belles découvertes.
H y â cependant des guerres justes , quoique vous n'en admettiez point ; celles qu'exige sa propre défense sont incontestablement de ce genre. Tavoue que la domination des Turcs est dure et même barbare : je confesse que la Grèce surtout est de tous les pays de cette domination le plus à plaindre; mais souvenez-vous de l'injuste sentence de l'aréopage contre Socrate, rappelezvous la barbarie dont les Athéniens usèrent envers leurs
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44o CORRESPONDANCE
aqiiraux, qui ayant gagné une bataille navale, ne purent dans une tempête enterrer leurs morts.
Vous dites vous-même que c'est peut-être en punition de ces crimes qu'ils sont assujettis et avilis par des barbares. Est-ce à moi de les en délivrer? Sais -je si le terme posé à leur pénitence est fini , ou combien elle doit durer ? Moi qui ne suis que cendre et poussière , dois-je m opposer aux arrêts de la Providence ?
Que de raisons pour maintenir la paix dont nous jouissons ! il faudrait être insensé pour en troubler la durée. Vous me croyez épuisé par ce que je vous ai dit ci-dessus : ne le pensez pas. Une raison aussi valable que celles que je viens d'alléguer , est qu'on est persuadé «n Russie ^ qu'il est contre la dignité de cet empire de faire usage de secours étrangers , lorsque les forces des Russes sont seules suffisantes pour terminer hei^reusement cette gueyre.
Un léger échec qu'a reçu l'armée de Romanzof ne peut entrer en aucune comparaison avec une suite de succès non interrompus qui ont signalé toute? les campagnes des Russes, Tant que cette armée se tiendra sur la rive gauche du Danube, elle n'a rien à craindre. La difficulté consiste à passer ce fleuve avec sûreté. Elle, trouve à l'autre bord un terrain excessivement coupé, une difficulté infinie de subsister : ce n'est qu'un désert et des montagnes hérissées de bois qui mènent vers Andrinople. La difficulté d'amasî^er des magasins, de les conduire avec soi , rend cette entreprise hasardeuse. Mais comme jusqu'à présent rien n'a été difficile à l'impératrice , il faut espérer que ses généraux mettront heureusement fin à une aussi pénible expédition.
Voilà des r^isonnemens militaires qui jn'échappeot; j en demande pardon à la philosophie. Je ne suis qu'un
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1773. ^^l
demi-quaker jusqu'à présent; quand je le serai comme Guillaume Penn, je déclamerai comme d'autres contre ces assassins privilégiés qui ravagent l'univers.
En attendant, donnez -moi mon absolution d'avoir osé nommer le nom dé projet de campagne en vous écrivant. C'est dans l'espoir de recevoir votre indulgence plénière, que le philosophe de Sans-Souci vous assure qu'il ne cesse de faire des vœux pour le patriarche de Kerney, Fale. Finiaifs
CCCCXXXII.
A Potsdam , le a4 octobre.
S'il m'est interdit de vous revoir à tout jamais, je n'en suis pas moins aise que la duchesse de Yirtemberg vous ait vu. Cette façon de converser par procuration ne vaut pas le a Jacie adfaciem. Des relations et des lettres ne tiennent pas lieu de Voltaire, quand on l'a possédé en personne.
Tapplaudis aux larmes vertueuses que vous avec répandues au souvenir de ma défunte sœur. J aurais sûrement mêlé les miennes aux vôtres si j'avais été présent à cette scène touchante. Soit faiblesse, soit adulation outrée, j'ai exécuté pour cette sœur ce que- Cicéron projetait pour sa Tullie. Je lui ai érigé un temple dédié à l'amitié; sa statue se trouve, au fond, et chaque colonne est chargée d'un mascaron contenant le buste deb héros de l'amitié. Je vous en envoie le dessin. Ce temple est placé dans un des bosquets de mon jardin. J'y vais souvent me rappeler mes pertes^ et le bonheur dont je jouissais autrefois.
U y a plus d'un mois que je suis de retour de mes
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44^ CORRESPCHTDiJlCE
voyages. Tai été en Prusse abolir le scnrage, réformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables , ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Netze, la Varte , roder et l'Elbe, rebâtir des villes détruites depma la peste de 1709, défricher vingt milles de marais, et établi quelque police dans vax pap où ce nom même était inconnu. De là j u été^en SUésie consoler mes pauvres ignaûens des rigueurs de la cour de Rome, ccMrroborer leur ordre, en former un corps de diverses provinces ' ou je les conserve, et les rendre utiles à la patrie en dirigeant leurs écoles pour l'instruction de la jeunesse, à laquelle ils se voueront entièrement De plus, j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages dans la Haute-Siiésie, où il restait des terres incultes : chaque village a vingt familles. Tai fait faire des grands chemins dans les montagnes pour la facilité du commero^, et rebâtir deux villes brûlées : elles étaient de bois ; elles seront de briques, et même de pierres de taille, tirées des montagnes.
Je ne vous parle point des troupes : cette matière est trop prohibée à Ferney pour que je la touche.
Vous sentirez qu'en fesant tout cela , je n'ai pas été les bras croisés.
A propos de croisét(, ni l'empereur ni moi ne nous croiserons contre le Croissant; il n'y a plus de reliques à remporter de Jérusalem. Nous espérons que la paix se fera peiit-étre cet hiver; et d'ailleurs nous aimons le proverbe qui dit : U faut vivre et laisser vivre. A peine y at*il dix ans qucf la paix dure; il faut la conserver autant qu'on le pourra sans risque, et ni plus ni moins se mettre en état de n'être pas pris au dépourvu par quelque chef de brigands , conducteur d'assassins à gage.
Ce système n'est ni celui de Richelieu , ni celui de Ma-
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larin; mais il est celui du bien des peuples, objet principal des magistrats qui les gouvernent.
Je TOUS souhaite cette paix accompagnée de toutes les prospérités possibles, et j*espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci , qui admire et admirera son génie jusqu'à (SKtinction de chaleur hmnaîne. Fàle, FÉnisaic.
CCCCXXXIII.
DE M. DE VOLTAIRE. "
A Femey, 28 octobre.
Montienr Gnibert , votre écolier Dans le grand art de la tactique, A yu ce bel esprit guerrier Qae tout prince aujourd'hui se pique D*imiter» laps lui ressembler , Et ^f tout héros nermauique^ Espagnol , gaulois , britannique , Vainement voudrait égaler.
M otisieur Guibert ett véridique ; Il dit qu'il a lu dans yos yeux Toute votre histoire héroïque^ Quoique votre bouche s'applique A la cacher aux curieux.
Vous vous obitiûez à vous taire Sur tant d^ travaux g(oriimx ; Et l'Europe fait beaucoup mieux.
Car elle fait tout le contraire.
Ce tnonsieur Guibert, sire, fait comme TEurope; il parle de votre majesté avec enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouvé en état de faii^ vingt campagnes; Dieu nous en préserve! mais accordez -vous donc avec lui; car il dit que votis avez tkn corps digne de votre ame, et vous prétendez que non : il est vrai qu*il vous a contemplé principalement des jours de reVue; et ces jours-là vous
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pourriez bien vous rengorger et vous requinquer comme une belle à son miroir.
Je ne vous proposais pas, sire, vingt campagnes, je n'en proposais qu'une ou deux; et encore c'était contre les ennemis de Jésus-Christ et de tous les beaux arts. Je disais : Il protège les jésuites, il protégera bien la Vierge Marie contre Mahomet, et la bonne Vierge lui donnera sans doute deux ou trois belles provinr.es à son choix, pour récompense d'une si sainte action.
Je viens de relire l'article Guerre^ dont votre majesté pacifique a la bonté de me parler : il est vraiment un peu insolent par excès d'humanité; mais je vous prie de considérer que toutes ces injures ne peuvent tomber que sur les Turcs , qui sont venus du bord oriental de la mer Caspienne jusqu'auprès de Naples, et qui , chemin fesant, se sont emparés des lieux saints, et même du tombeau de Jésus -Christ, qui ne fut jamais enterré. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à ce fou de Pierre l'ermite qui prêchait la croisade. L'empereur des Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un très beau royaume. On aurait pu, avant qu'il fût dix ans, jouer un opéra grec à Constantinople. Dieu n'a pas béni mes intentions, toutes chrétiennes qu'elles étaient; du moins les philosophes vous béniront d'ériger un mausolée à Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait enseigner la philosophie d'Aristote à Stamboul. Vous ne voulez point rebâtir Athènes , mais vous élevez un monument à la raison et au génie.
Quand je vous suppliais d'être le restaurateur des beaux arts de la Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétabUr la démocratie athénienne; je
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naime poiat le gouvernement de la canaille. Vou» auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus j ou à quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux Grecs de faire autant de sottises que leurs ancêtres. Mais enfin j'abandonne tous mes projets. Vous préférez le port de Dantzick à celui du Pîrée : je crois qu'au fond votre majesté a raison, et que, dans l'état où est l'Europe , ce port de Dantzick est bien plus important que l'autre.
Je ne sais plus quel royaume je donnerai à l'impératrice Catherine II, et franchement, je crois que dans tout cela vous en savez plus que moi, et qu'il faut s'en rapporter à vous. Quelque chose qui arrive, vous aurez toujours une gloire immortelle. Puisse votre vie en approcher!
CCCCXXXIV.
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, le 8 novembre.
Sire , la lettre dont votre majesté m'a honoré le 24 octobre est depuis vingt ans celle qui m'a le plus consolé; votre temple aux mânes de votre sœur, Wllhelminœ sacrum , est digne de la plus belle antiquité , et de vous seul dans le temps présent; madame la duchesse de Virtemberg versera bien des larmes de tendresse en voyant le dessin de ce beau monument.
Le canal, les villes rebâties, les marais desséchés, les villages établis, la servitude abolie, sont de Marc- Aurèle ou de Julien. Je dis de Julien , car je le regarde comme lé plus grand des empereurs , et je suis toujours indigné contre La Bletterie, qui ne l'a justifié qu'à demi, et qui a passé pour impartial, parce qu'il ne lui pro-
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446 CORRESPOKDAWCE
digue pas autant d'injures et de calomnies que Grégoire de Nazianze et Thëodoret.
Je vous bénis dans mon village de ce que tous en avez tant bâti : je voiis bénis au bord de mon marais de ce que tous en avez tant deiséché : je tous bénis avec mes laboureurs de ce que tous en aTcz tant déliTré d'esclaTage, et que tous les avez changés en hommes. Gengis-kan et Tamerlan ont gagné des batailles comme TOUS, il ont conquis plus de pays que tous, mais ik déTastaient, et tous améliorez. Je ne sais s'ils auraient recueilli les jésuites ; mais je suis sûr que tous les rendrez utiles, sans souflîir qu'ils puissent jamais être dangereux. On dit qu'Antoine fit le Toyage de Brindes à Rome dans un char traîné par des lions ; tous attdez des renards au TÔtre , mais tous leur mettez un frein dans la gueule; et, quand il le faudra, tous leur mettrez le feu au derrière, comme Samson, après les aToir attachés par la queue. Tout ce qui me fâche, c'est que tous n'établissiez pas une église de sociniens comme tous en établissez plusieurs de jésuites ; il y a pourtant encore des sociniens en Pologne. L'Angleterre en regorge, nous en aTons en Suisse ; certainement Julien les aurait £aTO* risés; ils haïssent ce qu'il haïssait, ils méprisent ce qu'il méprisait , et ils sont honnêtes gens comme luL De plus, ayant été tant persécutés par les Polonais, ils ont quelque droit à Totre protection.
Après tout le mal que j'ai osé dire des Turcs à TOtre majesté, jeue tous propose pas une tnosquée; cependant Barberousse en eut une à Marseille, mais tous u'êtespas fait pour sous imiter : tout ce que je sais, c'est que Totre nom sera bien grand de Dantzick jusqu'en Turquie, et de l'abbaye d'Oliva à Sainte - Sophie. Nous donnons nous autres beaucoup d opéras comiques.
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Que votre majesté daigne conserver tes bontéf au vieux malade Libanius! ^
CCCCXXXV,
Lé a6 noyembre.
Faut-il écrire en tnauTaîs verg Au dieu qui préside au Parnasse ?
C'est aux orgueilleux non ^xpeàcts A s'armer d'une telle audace.
Moi , né sous un ciel de frimas, Loin des bords fleuris de la Seine ; Vieux, cassé, sans feu, sans haleine ^ Si je -tentais dans mes ébats De rimer etieor pour Voltaire, Je mériterais poUivsalaire Le traitement de Marsyds,
M* Guibert m'a vu avec des yeux jeunes qui m ont rajenni. Mes cheveux bl£^nobis<^l%|,maforoeN8é dissipa , et ma pbaleur s'éteint. Il n'est donné qu'à Voltafoe de rajeunir. Les protégés d'Apollon sont plus favorisés que ceux de Mars. Au lieu de vingt campagnes que M. Guibert me donne Jibéraletnent, il ne m'en reste qn'uoe à faire : c'est cejle du derni^ décampement.
Dans cette situation, on ne peqse pas à cbercber des combats dans la Thrace et en Scythie. Soyez sûr que l'impératrice de Russie, jalouse de la gloire de sa nation, saura bien faire la paix sans secours étrangers. Vous qiîî étes^ je crois , immortel , vou» voudriez être spectateur d'un^ de ces gi'andes révolutions qui changent U ftice de l'Europe; prenez-vous-çp l^.la modération de l'impératrice de Russie si cette révolution ù'igrive pas. Cette princesse ne pense pas çpmme Choies XII , qu'il n'y a de p^ix smfeç ses ennemis qu'en les détrônant dans leur
448 • CQRRESPONDANCB
capitale. Les Grec», pour lesquels vous vous intéressez si vivement, sont, dit-os, si avilis, qu'ils ne méritent pas d'être Ubrës.
Mais , dites-moi', comment pouvez-vous exciter FKurope aux combats , après le sovverain mépris que vous et les encyclopédistes avez affiché contre les guerrier» ? Qui ser£^ assez osé pour encourir l'excommunication majeure du patriarche de Femey et de toute la séquelle encyclopédique? Qui voudra gagner le beau titre de conducteur de brigands, et de brigand lui-même? Croyez qu'on laissera la Grèce esclave, et qu'aucun prince ne commencera la guerre avant d'aa avoir obtenu indulgence plénière des philosophes.
Désormais ces messieurs vont gouverner l'Europe comme les papes l'assujétissaient autrefois. Je crois même que M. Guibert aura fait abjuration de son art meurtrier entre vos mains, et qu'il se fera capucin ou philosophe pour trouver en vous un puissant protecteur. 11 faut que les philosophes aient des missionnaires pour augmenter le nombre de pareilles conversions; par ce moyen ils déchargeront imperceptiblement les étau de ces grosses armées qui les abyment, et successivement il ne restera plus personne pour se battre. Tous les souverains et les peuples n'auront plus ces malheureuses - passions, dont les suites sont si funestes, et tout le monde aura la raison aussi parfaite qu'une démonstration géométrique.
Je*regFette bien que mon âge me prive d'un aussi beau spectacle dont je ne jouirai pas même de l'aurore : et l'on plaindra mes contemporains d'être nés dans un siècle de ténèbres, sur la fin duquel a commencé le crépuscule du jour de la raifon perfectionnée.
Tout dépend, pour l'homme, du temps où il vient.au
monde. Quoique je $oîs venu trop tôt , je ne le regrette pas ifcdvu Foltaire; et si je ne le voi» pluK, je le lis et il m'écrit.
Continuez long-^temps de même, et jouisses /en paix de toute la gloire qui vous est due, et de tous les biens q«e vous souhaite le philosophe de Sans-Souci.
FÉDéRlC.
CCCCXXXVI.
DE M. DE VOLTAIHÈ.
A Fcarney, 8 décenlWt» '
Sire y une belle dame de Paris (dont Vous ne vous •ouoiez guère) prétend que vous sere:^ âché contre moi de ce que je donne votre majesté au diable; et moi je lui soutiens que vous me le pardonnerez, et que Belzébuth même en sera fort content, attendu qull n'y a jamais eu personne plus diable que vous à la tête d'une armée, soit pour arranger un plan de campagne, soit pour l'exécuter, soit pour réparer un accident.
Je naime point du tout, il est vrai , votre métier de héros, mais je le r^ère; ce n'est point à moi déjuger de /a. Tixc/ii^ur de M. Guibert Je ne m'entends point à ces belles choses ; je sais seulement qu'il vous regarde, avec raison, comme le premier tacticien ; et moi j'ajoute oonune le premier politique; car vous venez d'acquérir un beau royaume sans avoir tué personne, et non ieur lement vous voilà pourvu d evéchés et d'abbayes; non aeukment vous vôil^ général des jésuites, après avoir été général d'armée ; mais vous faites des canaux comme à la Chine, et vous enrichissez le royaume que vefua vous êtes donné par un trs^t de plume. Que vous restet-il à faire? rien autre chose que de vivre long-temps pour jouir
C0UtUr4 ATILC Lies SOUrE&AIM*. T. XI.
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45o COKBESPOBfDAJfCE
£Soinnie votre majesté recevra probablement mon p^t •paquet aux bonnes fêtes de Noël, et que le Dieu de paix va naître avant qu*il soit trois semaines , je me recommande à lui, afin qu'il obtienne ma grâce de vous, et que vous me pardonniez toutes les pouilles que j'ai dites à votre majesté , et la haine cordiale que j*ai pour votre métier de César. Ce César, comme vous savez, pardonnait à ses ennemis quand il les avait vaincus; et vous aurez pour moi la même clémence, après vous être bien moqué de moi.
Le vieux malade de Ferney , qui s égaie quelquefois dan^ les intervalles de ses souffrances , se met à vos p^s avec cinq ou six sortes de vénérations pour vos cinq oo six sortes. de grands talens, et pour votre personne qeà h$ réunit
CCCCXXXVII,
Le i(\ décembre.
H ietta^t bien juste qu'un pays qui avait produit un Copernic ne eroupît pas plus loii|^temps dans la barbarie en tout genre où la tyrannie des puissans l'avait plongé. Ce^tte tyrannie allait si loin , que les graads, pour naieux ex^cer leurscapriees, avaient détIH:^c tenites les éi^es, croyant les ignoraus pWs faciles à o|^nier qu'un peuple instruit.
On ne pe^ ca^puttt^ las provinces polonaises â aji^cun état de l'Europe; elles ne peuvent entrer €n parallèle qu'avec le Canada, 11 faudra par conséquem de l'ouvrage et du temfin pour leur faire regagner ce que leur mau^i^ai^e adnûniM9*a<io!) a négligé pendant tant de sièdes.
Vos vœux ont été exaucés: les Turcs ont été batUM
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AVEC LE KOI PB FHUSSE. — 1773. 45 1
par les Russes, Silistria ppUe^et le Tisir fugitif du coté d'Andrinqple. Moutr^phâi apprmidra à trembler dans f on sérail, et peut-être que ses malheurs le rendront plus souple à signer uoe paix que les conjonctures rendent nécessaire. Sji les ^iifnes yictorieûses des Russes pénètrent jusqu'à $t9m}>oii]9 je prierai l'impératrice de tous envoyer la ji^ jolie Grcassienne du sérail , escortée par un eunuque noir, qui la conduira droit au sérail de Femey. Sur ,ce beau corps vous pourrez faire quelque expénenciç de ffiyslque, en animant par le feu de Pro* métbée quelque esâbryon qui héritera de votre beau génie.
Madan^e )a jandgrare de Dumstadt est de retour de Pétçrsbpiirg* ]&lle,ne tarit point sur les éloges de l'im* pératriqe et d^s dioses utiles qu'elle a exécutées, et des grands projets qu'elle médite encore. Diderot et Griimn y passeront l'hiver. Cette cour réunit le faste, la magni* ficence et la politesse; et l'impératrice surpasse tout le reste par l'accueil gracieux qu'elle fait aux étrangers.
Après vo^s a^oîr ps^lé de cette cour, comment vous entretc^]^ d^s fjjssviit^s? Ce n'e«t qu'en faveur de Kn<structioQ de la je»Tie|se ^ue je Its ai conservés* Le pape leur a coupé,lA.^^tie;ils ne peuvent plus servir, coronw les renards de Samson , pour embraser les moissons de^ Philistins. D'ailleurs, la Silésie p'a produit n; de père Guignard ni de Malagrida. J^os AUeipànds n'ppt pas les passions aussi vives que les peuples méridionaux.
Si toutes ces raisons ne vous touchent point , j'en alléguerai une plus forte : j'ai promis, par la paix de Dresde, que la religion demeurerait in statu quo dans mes provii^es. Or j'ai eu des jésuites , donc il faut les conserver. Les princes catholiques ont tout à propos un pape à leur disposition qui les absout de leurs sermen#
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45a CORRESPONDANCE
par la plénitude de sa. puissance : pour moi , personne ne peut m absoudre, je suis obligé de garder ma parole, et le pape se croirait pollué s*il me bénissait; il se ferait couper les doigts avec lesquels il aurait donné Tabsolution à un maudit héîrétique de ma trempe.
Si vous ne me reprochez point mes jésuites, je ne TOUS dirai pas le mot de vos picpuces. Nous sommes à deux dé jeu. Mes jésuites ont produit de grands hommes, en dernier lieu encore le père Xcumemine , votre recteur : les capiicins se targuent de saint. Gucufih , dont ils peuvent s applaudir à leur aise. Mais vous protégez ces gens, et vous seul valez tout ce qu'Ignace a produit de meilleur : aussi j admire et je me tais, en assurant le patriarche de Ferney que le philosophe de Sans-Soud ladmirera jusqu'à la fin de Fexistence dudit philosophe. F^le, Fboébic.
CCCCXXXVIIL
DE M. DE^VOtTAIRE.
Décembre.
Sire, me voilà bien loin de mon compte : tous les gens de lettres m'avaient fait compliment sur la manière assez neuve dont j avais fait 1 éloge des héros en les donnant au diable I; on trouvait que ce tour n etidt pas sans quelque finesse. Rousseau avait dit :
Mais à la place de Socrate, Le (àmeax vainqueur de rEuphrate . Sera le dernier des mortels.
. Cette idée paraissait aussi fausse que grossière à tous les connaisseurs : en effet, il y a une extravagance plu^
■X^pitre intitulée ia TkcHque arait dépln ap roi de Pnute; et roa aperçoit quelques traces d*humeur dans plusieurs de ses lettres ; il en manque une , on il avait apparemment marqué cette humeur avec plus deft>ree.
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A.VBC LE aOI DE PRUSSE.— 1774- 453
que cynique à dire an capitaine général de la Grèce, au vainqueur du maître de TAtie, au vengeur de TatsaMinat de Darius, au héros qui bâtit plus de villes que Gengiskan n'en détruisit , à celui qui changea la route di%commeTce du monde, tu es le dernier des martelé. Mais de plaindre les hommes qui souffrent du fléau de la guerre, et d'admirer en même lemps les maîtres de ce grand art crueL, mais nécessaire, et de louer les Gyru», les Alexandre, les Gustave, etc., en feignant de se fâcher contre eux; c'est ce qui a plu à tout le monde, excepté à la dame dont j'ai eu llionneur de vous parler.
Si j'avais eu un congé à demander à Alexandre pour quelque of&dér grec condamné par l'aréopage, je l'aurais demandé en lui envoyant la Tactique.
L'ancien parlement de Paris était beaucoup plus in* jiMte que l'aréopage, et vous valez bien cet Alexandre à qui Juvénal et Boileau ont dit tant d'injures.
Je me mets à vos. pieds, sire, pour ce jeune Morival. Votre majesté ajoutera cette belle action à tant d'autres. Rien n'est plus digne de vous qUe de le protéger; le vieillard de Femey vous aura la plus grande obligation, et il mourra content.
Agréez, sire, ma respectueuse et vive reconnaissance»
CCCCXXXIX.
Le 4 janvier 1774*
La dame de Paris avait certainement tort, et vous avez deviné juste en croyant que je ne me ficherais pas de tout ce que vous venez d'écrire. L'amour et la haine ne se commandent point, et chacun a sur ce sujet le
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454 CORRESPOiVDAMCX
droit de sentir ce qu'il peut; il hiut avouer neanaioins que let ancien philosophes, qui nâimaient pas la guerre, méaageaieot plus les t^mes que nos philosophes modern€|, qui depuis que Racine a fait entrer le mot de bourreau dans ses vers élégans , croient que ce mot a obtenu privilège de iid>lesse, et renpkttent mdi^remipent dans leur prose ; mais je vous avoue que j'airaerais autant déclamer contre la fièvre quarte que contre la guerre, c est du tanps perdu ; les gouvememens laissent brailler les cyniques, et vont leur train; la fièvre n'en tient pas plus compte. Il ne reste de cela. que des vers bien frappés , et qui témoignent , à letonnement de TËurope, que votte talent né vieillit point Conservez cet esprit rajeuni, et dussiez- vous faire ma satire en vers sanglans à Fàge de cent ans, je vous réponds d'avance que je ne m en fâcherai point, et que le patriarche de Férney peut dire tout ce qu'il lui plaît du philosophe de Sans-Souci. Fale.
DE M. DE VOLTAIRE
A Ferney, janTier.
Sire , quoique je vous aie doni^ à tous les diables , vous et Cyrus, et le grand Gustave, etc. , cependant je propose à votre majesté quelque chose de divin , ou plutôt de très humain et de très digne d'elle. Ce n'est point ici une plaisanterie, c'est une grâce très réelle que je vous conjure de^ m'accorder.
Ce jeuûie ^gentilhomme qui est, sous le nom de Morlval , lieutenant au régiment d'Eichmaon à Vesel , ne peut hériter de son père et de sa mère, tant qu'il sera
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dans les liens de la procédure criminelle et du jugement abominable -porté contre lui dans Abbeville, lorsqu'il n'avait qu'environ seize ans ; il est fils d'un président d'Abbeville, et son nom est d'Étallonde. On a été très content de lui à Vesel, depuis qu'il est à votre service. Je sais que c'est un des plus braves et des plus sages officiers que vous ayez. Toute son ambition est de vivre et de mourir au service de votre majesté ; il n'aura jamais d'autre roi et d'autre maître. Mais il est affreux qu'il reste toujours condamné au même supplice dans lequel est mort le chevalier de La Barre , qui avait hii un p€;^ comrtientaire sur votre art de la guerre.
Ces assassinats juridiques déshonorent à jamais cet ancien parlemMt de Paris, l'ennemi de son roi, dé la raison et de la justice , qui, en étant cassé, n'a p^ été ai^z puni.
Il s'agit d'obte<nir ou d^^s lettres de grâce pour Monval*, ou la cassation del'drrét qui Y% condamné. Je supplie donc votre majesté , avec la plus vive instance, d'accorder à Morival un congé d'un an , pendant lequel il sera chez moi. Je vous répondrai de sa personne. Je l'aiderai à faire autant de recrues qu'il vous plaira : il n'y a point d endroit au monde où Ton puisse plus f^d-^ leroent lever des soldats que dans le petit canton que j'habite, qui est précisément à une lieue de la Suisse, d#^ Genève, de la Savoie et de la Frandie- Comté. Je tue diargerai mei-méme, malgré mon grand âge, de Taidei^ à vous fournir les plus beaux hommes et à ch<»sir le» {dus sages.
Je vous d^nande en grâce de lui envoyer son congé d'un an ; il partira sur4e-ohaiap , et peut-être reviendra^ t41 à Yesel au bout de trois mois.
S'il ne peut obtenir en f rance ce qu'il demande, il
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n'en aura pat moins id obligations à votre majesté , et vous aurez fait ce qu'auraient fait ces Cyrus et ces Gusuve dont j ai dit tant de mal.
Je me meU à vos pieds avec les sentimens que j'ai toujours eus, e( avec lesquels je mourrai.
Le 9 ftrricr.
Votre Tactique m'a donné un bon accès de goutte, dont je ne suis pas encore relevé; cela ne m'empêche pas de vous répondre, parce que je sais que les grands seigneurs veulent être obéis promptement. Vous me demandez un Morival, nommé Étallonde, qui est officier à Vesel ; il aura la permission d aller pour un an à Fer* néy, et même il ne dépendra que de vous de le nommer chef de votre garde prétorienne. Il ne fera ni recrue ni rien là-bas; mais je vous avertis qu'étant |iroscrit en France, c'est à vous à prendre des mesures pour qu'il soit en sûreté à Versoy, et j'avoue que je ne crois pas que vous ayez assez de crédit pour obtenir son pardon. Le chevalier de La B^rre et lui ont été accusés du même délit; il est contre la dignité du roi de France qu'après que l'un a été justicié publiquement, il puisse pardonner à l'autre sans paraître en contradiction avec luimême. Je ne sache pas queJes juges du chevalier La Barre aient été punis; je n'ar point entendu dire qu'on ait sévi contre aucun des assesseurs du tribunal d'Abbeville : ainsi , à moins que du fond de Femey vous ne gouverniez la France , je ne saurais me persuader que vous obteniez quelque grâce en faveur de ce jeune hpnmne. I»e seu^, profit qu'il pourra tirer de son voyage,
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ce sera d'être détrompé par vous des préjugés qu'il peut avoir peut-être en faveur de sqn métier; mais je vous Vabandonne, et en cas que vous le convertissiez, il ne me sera pas difficile de le remplacer par un autre. Je TOUS avertis encore qu*il se trouve deux décrotteurs à Magdebourg qui jadis ont été soldau dans le régiment de Picardie, et à Berlin un perruquier qui a servi dttis les armées de M. de Broglio ; ils sont très fort k votre ' service, si vous les voulez avoir à Ferney, pour y augmenter la colonie que vous y établissez. C'est sur quoi j'attends votre résolution; et quoique ayant encouru votre haine et votre disgrâce, je prie Apollon, et Esculape son fils, dieu de la médecine, de vous conserver dans leur sainte garde.
CCCCXLII.
APotsdaniyle x6 f&Trier. t
Vous devez savoir que je suis Teuton de naissance, et que par conséquent la langue française n'est pas ma langue maternelle. Quelque peine que vous vous sdyez donnée de m'enseigner les finesses de votre langue , je n'en ai pu profiter autant que je l'aurais voulu , sôit par distraction des affaires, soit par une vie active que les devoirs de mon emploi m'ont obligé de pener. J'ai donc pu mal entendre votre ouvrage sur la Tactique, et je n'ai jamais vu que les termes de haine et de donnera tous les diables se soient jamais trouvés dans aucun dictionnaire de billets doux, à moins qu'ils ne fussent écriu par Tisiphone, Mégère ou Alecton. Mais à cela ne tienne; vous avez le privilège de tout dire et d'ennoblir même
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458 CORRESPONDARCK
par cb beaux ver» ce qu'on appelle vulgaireraeiit des injures* Si Rousseau dit :
Mais à la place de Socrate , Le fameux vainqueur de i*Euphrate '"' Sera le dernier des mortels ,
il na paê tort dans un sens, parce que Socrade était le •plus ss^e et le plus modéré des mortels, et Alexandre le plus dissolu et le plus emporté des homme» , lui qui dans ses débauches avait tué Clitus, qui dans d'autres mouveraens d'emportement avait fait mourir le plnlosophe Callisthàne, et, par faiblesse pour les caprice» d'une courtisane, avait brûlé Persépolis.
Il est certain qu'un caractère aussi peu modéré ne pouvait en aucune façon être comparé à Socrate; mais il est vrai aussi que si Socrate s'était trouvé à la tête de l'expédition contre les Perses, il n'aurait peut-être pas égalé l'activité ni les résolutions hardies par lesquelles Alexandre dompta tant de nations.
J'aimerais autant déclamer contre la fièvre pourprée que contre la guerre. On empêchera aussi peu l'une de faire ses ravages que l'autre de troubler les nations. Il y a eu des guerres depuis que le monde est monde , et il y en aura long^^emps après que vous e^ moi aurons payé ]:H>tre tribut à la nature.
Votre Morival a eu une permission pour un an pour se rendre en Su^e. Je suis persuadé, comme je vous l'ai d^a écrit, qu'on n'obtiendra rien en èa faveur ;maif enfin il vous verra : il pourra apprendre l'exercice prussien à la garnison française que vous ferez mettre à Vérsôy.
On dit que cette ville s'élève et fait des progrès étonnanè. Le public attrft)ue à voiis et à M. de Ghoiseul sa
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QOUTelle existence4 Ce Bei^a sans doute M. d'ÂigoîlIon , nouveau ministre de la guerre, qui mettra la dervîère mûn à cet ouvrage.
En attendant j'ai toujours la goutte , et je n'écris point contre elle, fit^ que vous ni*ainiiez ou que vous ne m'aimiez pa») je ne vous en souhaite pas moins «ne longue vie et prospérité. Fiosaic.
CCCCXLIII.
nE M. DE VOLTAIRE.
Le XI m^n.
Sire, soyez bien sûr que je suis très £lché que vous ayez la gou ^te ; ce n est pas seulement parce que j'en ai eu une viplentë atteint^, et qu'on plaint les maux qu'on a sentis, mais c'est parce que k santé de votre majesté est un peu plul précieuse et plus nécessaire au monde cpe la mienne ; c'est parce que je mjntéresse à votre bien-être beaucoup plus que vous ne croyez. Je ne vous parlerai plus de toutes ces mauvaises plaisanteries sur l'art de tuer ; je ne songe qu'à votre conservation : vous ne pourrez jamais ajouter à votre gloitre , mais ajoutez àTotreviCé
Ne me faites.point la ffszoe quej'implore d^ vous pour Morival, en me boudant et en vous moquant de moi, Lepauvrç garçon île demande qu'à .paisser ses jours et a mourir à votre service. -
H espèi^e qu'il pourra obtenir de notre ehtfncelier des letoes qviî le réhabilitent^ et qui le rendent capable f hériter, et qui le mettront en état d'être plus utile à «on régiment : ces lettres s'accordent aisément à ceux îui n'çsnt été condamnés que par contumace. Je puis as- «uter 4'aiHeurs votre majesté que l'on se repent aujouriiMri An jugemeni; pc^é contre le chevalier de La Barre.
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4Co CORRESPONDANCE
J*ai entre les mains uïm déclaration authentique d*an magistrat d'Abberille, q*ii fut la première cause de cette horrible affaire. Voici ses propres mots : « Nous décla- « rons que non seulement nous avons le jugement du « chevalier de La Barre en horreur, mais frémissons « encore au nom du juge qui a instruit cet exécrable « procès; en foi de quoi nous avons signé ce certificat, • et y avons apposé le sceau de nos armes. A Abbeville, « 9 novembre 1773. Signé dil Bellevai.. »
De plus, il est de droit dans notre jurisprudence ( si nous en avons une) qu*un homme jugé pendant son absence est écouté quand il se présente ; et c'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire réhabiliter la famille Sirven, et c*est dans la même espérance que j'implore votre majesté pour Morival qui vous appartient. Si je ne pouvais obtenir en France la justice que je demanderai , je vous renverrais Morival sur-le-champ, et il se consolera toujours par l'honneur de servir un roi guerrier et philosophe, qui voit tout et qui fait tout par lui-même, et qui n'aurait pas souffert cette détestable boucherie. Je remercie donc votre majesté avec la plus grande sensibilité, et si je ne réussis pas dans mon œuvre charitable, je ne serai pas moins reconnaissant de votre extrême bonté. =
Agréez, sire, le profond respect de ce vieux malade, qui est à vous comme s*il se |K>rtaitbien.
P. S. Je retrouve dans ce moment une lettre de Morival : je souligne lendroitoù il m'explique ses vues sur son service. Vous verrez, sire, que vous n'accorderet pas votre protection à un sujet indigne.
J'oserais vous demander une autre grâce pour lui, en cas qu'il ne pût réussir dans son procès, ce serait de renvoyer dans l'armée russe, parmi les autre» officiers
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de yotre majesté. Il ne yerra rien de si badraire parmi les Turcs que ce qui s'est passé dans Abbeville.
CCCCXLIV.
DU HOI DE PRUSSE
A Potsdam , le ag nurt.
Votre éloquence est semblable à celle de ce fameux orateur des Romains, Antmne, qui savait si bien plaider ses causes, même injustes, qull les gagnait toutes. Je me sens ^ort obMgé de la haine que vous avez pour moi, et je TOUS prie de me la continuer comme la plus grande iavèur que tous puissiez me faire. Bientôt tous me peirsuaderez qu'il fait nuit en plein jour.
Je suppose que Morival doit être à présent à Ferney. Vous entendez mieux les lois françaises que moi , et tous concilierez la présence d'un exilé aTec ces mêmes lois qui lui défendent 1 entrée de toute proTince appartenant à cet empire. Vous lui ferez obtenir sa grâce, et une réccHnpense de ce qu'il a eu assez d'esprit pour se dérober au supplice que ce malheureux La Barre a souffert.
Je Teax croire qu'il y a des gens sensés , même dané AbbcTille, qui condamnent le jugement barbare de leurs juges; mais que le fanatisme crie que la religion est offensée, TOUS Terrez ces mêmes juges, emportés par la fougue, exercer les mêmes cruautés sur ceux qu'on leur dénoncera.
Vos juges feançsiis sont comme les nôtres ; lorsque ces derniers ont la fièvre jaune, nmlheur à la-Tictime qui se présente tandis qu'ils ont le transport au cerveau !
Mais c'est au protecteur des Galas et des Sirven à se* courir Morival, et à purger sa nation êe la honte (|ut
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46a CORRESPONDANCE
lui iinpriiiieiit d*au8si atroce» barbaries que celles dTAbbeville et de Toulouse.
En écrivant , je reçois votre seconde lettre datée du 1 1 . Elle me trouve sans goutte, et je ne vous suis pas moins obligé du compliment que vous me faites au sujet de ma maladie. Cependant croyez que je suis très persuadé que le monde est très bien allé avant mon existence , et qu'il ira de même quand je serai confondu dans les élémens dont je suis cotnposé. Qu est-<;e qu*un homnœ, un individu , en comparaison de la multitude des êtres qui peuplent ce globe? On trouve dés princes et des rois à foison, 9iais rarement des Virgiles et des Voltaires.
Nous connaissaiis ici le Taureau liane y mais poiat le Dialogue du prince Eugèm ^ dé Marlborotigh , dont vous me parlez. Oi) dit quie vous en avez fait un dont les interlocuteurs sont Ja Vierge et la Pompadour. Je trouve la ipatière abondante, ei je vous prie de me Tenvoycr. Lef ouvrages de votre jeuoesise me* consolent de rkhi radotage.
Demeurez jeune long-temps, Kaîssex^moi encore Icragtemps , déchirez les pauvi^es imlit^iires ^ décriez ceux qui défeiMlent laur patrie, ^t sachez que cela m m'empé* chçra pal de vous aimer. Fale. > FÉDobuc.
CCCGXLV.
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, 26 aTrU.
Sire , permeltez^oi de parler i ventre majesté de votre jeune officieo:*, à qui vom^ avez donné la permission ^ venir chez moi. Je coroyaié trouver un jeutie Français qui aurait encore un peiit reste de Tétourderie tant reprochée à ncftre nation. J'ai trouvé Thonmie le plut
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1774» ^6'i
circonspect et le plus sage, ayant les mœurs les plus âoti<3e$,-etaiinantpassioiinénient la profession désarmes, à laquelle il s*est voué.
Je ne sais encore s'il réussira dans ce qtill entreprend; matt il ma dit vingt fois qu'il ne quitterait jamais votre service, quand même il ferait en France la fortune la plus brillante et la plus solide. Je n'étais pas suffisamment instruit de sa famille et de son étonnante affaire; c'est un bon gentilhomme, fils du premier magistrat de la ville où il est ne. l'ai fait venir les pièces de son procès. Je ne sors point de surprise quand je voife quelle a été sa faute et quelle a ét^ sa condamnation. Il n'est chargé juridiquement que d'avoir passé fort vite, le chapeau sur la tête, à quarante pas d'une procession de capucins , et d'avoir chanté avec quelques autres jeunes gens une chanson grivoise, faite il y a plus de cent ans. Il est inconcevable qvie dans un pays qui se dit policé, et qui prétend avoir quelques citoyens aimables, on ait condamné au supplice des parricides un jeune bomme sortant de l'enfance, pour une chose qui n'est pas même une peccadille, et qui n'aurait été punie ni à Madrid , m à Rème, de huit jours de pHsbn.
On tkt parle encore dé cette aventure dans TËurope <pi'avec horretirj et j'en suiÎB aussi frappé que le premier jofot, J'au^ads cotiseiflé i M. de Morival, votre officier, de ne point ^*avîlir jusqu'à deihander grâce à deé barbières en démence, sî cette grâce n'était pas nécessaire pouf lai fejre recueillit un héritage qu'il attend.
Q^ (fu'il ^rt'rire, il restera éhez moi jusqu'à ce que •in affaire «oit finie cki màfaquée, et il profitera de la |Mf«iiis«ién^uj5Vo^f<e hiajësté luia donnée. II reviendra àsëi rJ^ittiélit le phis iM qà'îl pourra, et lé jour que tuas prescrire».
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Je remercie votre majesté d'avoir daigné me l'envoyer. Je me suis attaché à lui de plus en plus, et sa passion de vous servir toujours est une des plus fortes raisons des sentimens que j*ai pour lui. J'ose vous assurer que personne n'est plus digne de votre protection ; la pitié que son horrible aventure vous inspire fera la consolation de sa vie, si malheureusement commencée, et qui finira heureusement sous vos ordres. La mienne est accablée des plus grandes infirmités; vos bontés en adoucissent l'amertume 9 et je la finirai avec des sentiment qui ont toujours été invariables , avec le plus profond i*espect pour votre majesté, et j j'ose le dire, avec le plu» tendre attachement pour votre personne.
Le vieux malade de Ferney.
• CCCCXLVL
A PoUdam , le x5 maL
Morival vous a les plus grandes obligations. Sans le connaître, son innocence seule a plaidé pour lui; et, rougissant de la barbarie des jugemens prononcés dam votre patrie contre des légèretés qu'on ne peut qualifier ^e crimes, vous embrassez généreusement sa défense. C'est se déclarer le protecteur des opprimés et le vengeur des injustices. Cependant, avec toute votre bonne ▼<>• lonté, il sera difficile, pofpr ne pas dire impossible, d'obtenir la grâce de ce jeune hon^ne. Quelques progrès que fasse la philosophie, la stupidité et le faux xèle se maintiennent dans l'église, et le nom de Xinf... est encore le mot de ralliement de tous les pauvres d'esprit et de ceui que la fureur du salut de leurs concitoyens possède. Dans un royaume très chrétien , il faut que les sujeu soient
très chrétiens; et on n'en souffrira jamais qui manquent à saluer la pâte que l'on adore comme un Dieu ^ ou à s*agenouiller devant elle.
Le seul moyen d'obtenir grâce pour Morival est de lui persuader d'aller faire amende honorable à la porte cle quelque église, la torche à la main, de se faire fesser par des moines au pied du maître-autel , et au sortir de là de se faire moine lui-même. Ni vous ni lui ne fléchirez autrement ce clergé qui se dit le ministre du Dieu des vengeancesy ni les juges auxquels rien ne coûte tant que de se rétracter.
Cependant l'entreprise vous fera honneur, et la postérité dira qu'un philosophe retiré à Ferney, du fond de sa retraite , a su élever sa voix contre l'iniquité de son siècle, qu'il a fait briller la vérité au pied du trône, et contraint les puissans de la terre à réformer les abus. L'Ârétin n'en a jamais fait autant. Continuez à protéger la veuve et l'orphelin, l'innocence opprimée, la nature humaine foulée sous les pieds impérieux de l'arrogance titrée , et soyez persuadé que personne ne vous souhaite plus de prospérités que le philosophe de Sans-Souci. Fale. Fédéric.
CCCCXLVII.
A Potsdam , le 19 jain.
Aucun cheval ne m'a jeté en bas : je ne suis point tombé. Je n'ai point eu l'aventure de votre saint Paul , qui était un détestable cavalier ; mais j'ai eu la fièvre avec un fort érysipèle. Cependant je n'ai rien vu d'extraordinaire dans mes rêveries ; point de troisième ciel. J ai encore moins entendii de ces paroles ineffables que la langue des hommes ne saurait rendre; mon aventure
C0&&K9F. ÀYEC LES SOUVERÀIITS. T. II. . 3o
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toute commune s*est réduite à un érysipèlê , comme tout le monde peut en avoir.
Le gazetier de Leyde , qui ne m'honore pas de sa fayeur , a brodé ce conte à plaisir. Il a Fimagination poétique; il ne tiendrait qu'à lui de faire un poème épique.
Pour le bon Louis XV , il est allé en poste chez le Père éternel. J'en ai été fâché : c'élait un honnête homme qui n'avait d'autre défaut que celui d'être roi. Son «uccesseur débute avec beaucoup de sagesse , et fait espérer aux Welches un gouvernement heureux. Je voudrais qu'il eût traité la Dubarryplus doucement, par respect pour éon bisaïeul.
Si la monacaille influe sur ce jeune homme, les petitsmaitres seront en rosaire, et les initiées de Vénus couvertes XAgnas DeL II faudra que quelque évêque s'intéresse pour Morival , et qu'un picpuce plaide sa cause. On prétend qu'un orage se forme et menace les philosophes. J'attends tranquillement dans mon petit coin les nouveautés et les événemens que ce nouveau règne va produire : disposé à admirer tout ce qui sera admirable, et à faire mes réflexions sur ce qui ne le sera pas, ne m'intéressant qu'au sort des philosophes, et principalement à celui du patriarche de Femey , dont le philosophe de Sans-Souci a été , est et sera le sincère admirateur. Fale. Feoéric.
CCCCXLVIIL
DE M. DE VOLTAIRE
JoUlet.
Sire , il est vrai que les gobe-dieu pourront bien avoir du crédit en France ; peut-être même l'aimable fille de celle qu 'on prétend que vous appelez la dévote pourra con* tribuer plus que personne à affermir ce crédit si dange-
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reux. Je n'ai pas assez exalté ce qui me reste d ame pour lire coiiramment dans Tavenir^ mais je crains tout. Les vieillards sont timides ; il n'y aura que vous qui augmenterez de courage quand vous deviendrez vieux ; mais aussi n'étes-vous pas fait comme les autres hommes.
Celui dont votre majesté veut bien me parler avait comme vous dites très bien le défaut d'être roi ; il était, ainsi que tant d'autres , peu fait pour sa place , indifférent à tout, mais se piquant aisément dans les petites choses qui lui étaient personnelles ; il ne m'avait jamais pu pardonner de l'avoir quitté pour un autre qui était véritablement roi; et moi je n'avais jamais pu imaginer qu'il s'embarrassât si j'étais ou non éur la liste de ses domestiques. Je respecte sa mémoire , et je vous souhaite une vie qui soit juste le double de la sienne.
Si on fait à Morival la moindre difficulté ^ je le renverrai sur-le-champ à vôtre majesté; nos sous -tyrans Welches étaient des monstres bien absurdes. Ce jeune homme, condamné à avoir le poing coupé, la langue arrachée, à être roué, à être jeté dans les flammes ( comme s'il avait commis une douzaine de parricides ) , est le jeune homme le plus sage , le plus circonspect que j'aie jamais vu ; il n'a d'un jeune officier que la bravoure; son éducation avait été très négligée, comme elle l'est dans toutes les petites villes de France : il apprend chez moi la géométrie, les fortifications , le dessin, sous un très bon maître ; et je réponds à votre majesté qu'à son retour il sera en état de vous rendre de vrais services, et qu'il sera très digne de votre protection dans ce diable de grand art de Lucifer dont vous êtes le plus grand maître.
J'attends l'occasion de demsaider pour lui ce que lliumanité, la justice et la raisdâ lui doivent; son père est
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gentilhomme , et président d'une sotte ville ; son oncle est chevalier de Malte; son frère a sollicité la place de bailli de la noblesse, et aucun deux n'a osé parler pour lui.
Daignez voir, sire, si vous voudrez bien protéger, sans vous compromettre , ce brave et vertueux officier qui vous appartient; voulez -vous m autoriser à dire qu'il est sous votre protection, et qu'on vous fera plaisir en le favorisant? Il me semble que cette tournure peut lui faire un grand bien sans exposer votre majesté au moindre dégoût.
J'avoue que si j'étais à la place de Morival , je me garderais bien de rien demander à des Welches; mais il y est for<îé, il ne doit pas abandonner ses héritages. Je supplie votre majesté de me pardonner une importunité dont vous approuvez les motifs.
Je me mets à vos pieds avec le respect , l'attachement et les regrets qui me suivront au tombeau.
CCCGXLIX.
A PoUdam-i le 3o juillet.
Je ne me hasarde pas encore à porter mon jugement sur Louis XVI î il faut avoir le temps de recueillir une suite de ses actions; il faut suivre ses démarches, et cela pendant quelques années. En se précipitant, en décidant à la hâte , on se trompe.
,VrOus qui avez des Uaisons en France, vous pouvez ^voir, sur le sujet delà cour, des anecdotes que j'ignore. Si le parti de Vinf,., l'emporte sur celui de la philosophie , je plains les jpauvres Welches ; ils risqueçont d'être gouvernés paf quelque cafard en froc ou en
soutaBe, quî leur donnera la discipline d'une main, et les frappera du crucifix de l'autre. Si cela arrive , adieu les beaux arts et les hautes sciences ; la rouille de la superstition achèvera de perdre un peuple d ailleurs, aimable et ne pour la société.
Mais il n-est pas sûr que cette triste folie religieuse secoue ses grelots sur le trône des Gapets.
Laissez en paix les mânes de Louis XV. Il vous a exilé de son royaume , il m*a fait une guerre injuste ; il est permis d'être sensible aux torts qu'on ressent, mais il faut savoir pardonner. La passion sombre e^ atrabilaire de la vengeance n'est pas convenable à des hommes qui n'ont qu'un moment d'existence. Nous devons réciproquement oublier nos sottises , et nous borner à jouir du bonheur que notre nature comporta.
Je contribuerai volontiers au bonheur du pauvre Morival , si je le puis. Corriger les injustices et faire le bien sont les inclinations que tout honnête homme doit avoir dans le cœur. Cependant ne comptez que zéro le crédit que je puis avoir en France: je n!y connais per* sonne. J'ai vu M. de Vergennes il y a vingt ans, comme il passait pour aller en Pologne, et ce n'en est pas assez pour s'assurer de son appuis Enfin , vous en userez dans cette affaire comme vous le trouverez convenable au bien du jeune homme.
J'ai vu jouer Aufresne sur notre théâtre. Il a jo«éJes rôle» de Couci et de Mithridate. On m'a dit qu'il avait été à Ferney : aussitôt je l'ai fait venir pour l'interroger sur votre sujet; il m'a dit qu'il vous avait trouvé alité et urinant du sang. Ces paroles m'ont saisi ; mais il ajouta que vous aviez déclamé quelques rôles avec lui, et je me suis rassuré»
Tant que vous, fulminerez avec tant de force contrû
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470 CORBESPOWDAKCB
cet art que vous appeler infernal, vous vivrez; «i je ne croirai votre fin prochaine que lorsque vous ne direz plus d'injures aux vengeurs de l'état, à des héros qui risquent leoi" santé, leurs membres et leur vie pour conserver celle de leurs condtoyens. Puisque nous vous perdrions si vous ne lâchiez de ces sarcasmes contre les guerriers , je vous accorde le privilège exclusif de vous égayer sur leur compte; mais représentez^vous l'ennemi prêt à pénétrer aux environs de Ferncy : ne regarde^ riez-vous pas comme votre dieu sauveur le brave qui défendrait vos possessions, et qui écarterait cet ennemi de vos frontières?
Je prévois votre réponse. Vous avancerez qu'il est juste de se défendre, mais qu'il ne faut attaquer personne. Exceptez donc les exécuteurs des volontés des princes de ce que peuvent avoir d'odieux les ordres que leurs souverains leur donnent. Si ïurenne et Louvois ont mis le Palatinat en cendres , si le maréchal de Belle-Isle osa proposer de faire un désert de la Hesse, ces sort» de con? seils sont l'opprobre étemel de la nation française, qui, quoique très polie , s'est quelquefois emportée à des atrocités dignes des nations les plus barbares.
Observez cependant que Louis XV rejeta la proposi-r tion du macéchal de Belle-Isle, et qu'en cek il se montra supérieur à Louis XIV.
MÂs je ne sais où je m'égare. Est*ce à moi à suggérer des réflexions à ce philosophe solitaire qui, de son car binc^, fournit toute l'Europe de réflexions? Je vous abandonne à toutes celles que vous £Dumira votre esprit inépuisable. Il vous dira sans doute qu'autant vaut-il déclamer contre la neige et la grêle que contre la guerre; que ce sont des maux nécessaires , et qu'il n'est pas digne d'un philosophe d'entreprendre des dioses inutiles^
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AVEC LE ïiOli PE PRUSSE. — I77^i- 4? *
On demande d'un médecin qu'il gnén$$6 la fièvre, et non qu'il h,$se un'o satire contre elle. Âve^TOUft d^% remèdes, donnez-les-nous; n'en avez-vous point, compa* tissez à nos maux. Disons comme l'ange Ituriel : Si tout n'est pas bien dans ce monde, tout est passable; et c*est à nous de nous contenter de notre sort.
En attendant, vos héros russes entassent victoires sur victoires sur les bords du Danube, pourlléchir l'indo-^ dlité du sultan. Us lisent vos libelles, et vont se battre. Et votre impératrice, comme vous l'appelez, a fait passer une nouvelle flotte dans la Méditerranée ; et tandis q^ vous décriez cet art, que vous nommez infernal dans vos ouvrages, vingt de vos lettres m'encouragent à me mêler des troubles de l'Orient. Conciliez , si vous pouvez, ces contraires, et ayez la bonté de m'en envoyer la concordance.
Nous avons reçu ici les vers d'un soi-disant Russe à Ninon de Lenclos, Pégase et le P^ieillard, et nous attendons Louis XF aux Champs Eljrsées. Tout cela vient de la fabrique du patriarche de Femey, auquel le philosophe de Sans-Souci souhaite longue vie, gaieté et contentement. Kale. Fedbric.
i6 aagfoste.
Sire, j'ai enfin proposé au chancelier de France de faire pour votre officier' ce qu'il pourrait; je lui ai mandé que votre majesté daignait s'intéresser à ce jeune homme, qui mérite en effet votre protection par son extrême sagesse et par son application continuelle à tous, les devoirs de son état , et surtout par la résolution iné*. branlable de vous servir toute sa vie.
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47 a CORKESPOlTDAirCE /
Pcut-écpe les formalitéf , qui semblent inventées pour retarder les aflUres, pourront retenir Morival chei^ moi encore quelque temps; mais il se rendra à Yesel au moment que votre majesté l'ordonnera.
Vraiment, sire, je suis et j*ai toujours été de votre avis ; vous me dites dans votre lettre du 3o juillet : « Représentez-vous l'ennemi prêt à pénétrer aux envi- « rons de Femey; ne regardcriez-vous pas comme votre « sauveur le brave qui défendrait vos possessions? »
J'ai dit en médiocres vers, dans la Tactique, ce qiie vous dites en très bonne prose :
£)h quoi ! tous tous plaΣp[iez qu'on cherche à tous défendre ? Seriez-Tous hien content qu'un Goth Tint mettre en cendre Vos arhres, tos moissons, tos granges, tos châteaux? Il TOUS £Bmt de bons chiens pour garder tos troupeaux. Il est, n*en doutez point , des guerres légitimes, etc.
Vous voyez, sire, que je pensais absolument comme cçrtaih héros du siècle. Madame Deshoulières a dit :
Faute de s*apprpcher et feute de s'entendre , Qn est souvent brouillé pour rien.
D'ailleurs les pensées d'un pauvre philosophe, enterré au pied des Alpes , ne sont pas comme les pensées des maîtres de la terre. Ces philosophes vrais ou prétendus sont sans conséquence ; mais vous autres héros et souverains, quand vous avez mis quelque grande idée dans votre cervelle , la destinée des hommes en dépend.
Que je gémisse ou non de voir la patrie d'Homère en proie à des Turcs venus des bords de la mer d'Hyrcanie, que je vous prie d'avoir la bonté de les chasser et de mettre des Alcibiades en leur place, il n'en sera ni plus ni moins, et les Turcs n'en sauront rien; mais qu'il vous prenne envie d'étendre votre puissance vers l'orient
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OU vers Foccident^ alors la chose devient sérieuse, et malheur à qui s'y opposerait !
L'Epître à Ninon est réellement du comte de Schouwalof , neyeu du Schouwalof dernier amant de l'impératrice Elisabeth : ce neveu a été élevé à Paris , et a d'ailleurs beaucoup d'esprit et beaucoup de goi\t. On ne s'attendait pas , il y a cinquante ans, qu'un jour un Russe ferait si bien des vers français; mais il a été prévenu par un roi du Nord qui lui a donné de grands exemples. Je neconnais point la satire intitulée Louis XF aux Champs Etjrséesy e\je ne crois pas qu elle existe. Il paraît un recueil des lettres du feu milord Chesterfield à un fils bâtard , qu'il aimait comme madame de Sévigné aimait sa fille. . ,
Il est très souvent parlé de vous dans ces lettres ; on vous y rend toute la justice que la postérité vous rendra.
Le suffrage du lord Chesterfield a un très grand poids, non seulement parce qu'il était d'une nsÉtion qui ne songe guère à flatter les rois , mais parce que de tous les Anglais c'est peut-être celui qui a écrit* avec le plus de grâce. Son admiration pour vous ne peut être suspecte : il ne se doutait pas que ses lettres seraient' imprimées après sa mort et après celle de son bâtard. On les traduit en français en Holjande; ainsi votre majesté les verra bientôt. Elle lira le seul Anglais qqi ait jamais recommandé Fart de plaire comme le premier dévoir dé la vie. ) i .
Je me souviens toujours que ma plus grande passion a été de vous plaire : elle est actuellement de ne vous pas déplaire. Tout s'affaiblit avec Fâge ; plus #n sent sa misère, plus on est modeste. Fbtre vieux admirateur.
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4^/| CORHESPONDANCE
A PoUdam , le 19 septembre.
Le chancelier de France est culbuté, à ce que disent les nouyelles publiques; il faudra recourir à un autre protecteur, si vous voulez servir Morival. On dît que Tancien parlement va revenir; mais je ne me mêle pas des parlemens, et je m en repose sur la prudence du seizième des Louis , qui saura mieux que moi ce qu un Louis doit faire.
Je rends justice à vos beaux vers sur la Tactique , comme aux injures élégantes qui, selon vous, sont des louanges. Et quant à ce que vous ajoutez sur la guerre, je vous assure que personne n'en veut en Europe , et que si vous pouviez vous en rapporter au témoigaage de votre impératrice de Russie conune à celui de Vimpératrice-reine , elles attesteraient toutes deux que sans moi il y aurait eu un embrasement général en Europe, et même deux. J'ai fait l'office de capucin , j'ai éteint les flammes.
En voilà assez pour les affaires de Pologne : je pourrais plaider cette cause devant tous les tribunaux de la terre, assuré de la gagner. Cependant je garde le sil^ice sur des événemens si récens, dont il y aurait de l'indiscrétion à par\^r.
Votre lettre m'est parvenue à mon retour de la Sîlésie où j'ai vu le comte Hoditz , auparavant si gai , à présent triste et mélancolique. Il ne peut pardonner à la nature les infirmités qui l'incommodent, et qui sont une suite nécessaire de l'âge. Je lui ai adressé cette Epître,
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sur laquelle vous jetterez un coup d*œil, si vous le voulez. Elle ne vaut pas celle de Ninon ; mais je soupçonne fort que le rabot de Voltaire a passé sur cette dernière. J ai vu beaucoup de Russes, mais aucun qui s expliquât aussi bien , ou qui eût ce tour de gaieté dont cette épître est ;inimée.
Vous vous cofltei^ez, dites -vous, qu'on ne vous baïtte point; et je ne saurais m'empécher de vous aimer, malgré vos petites infidélités. Après votre mort, personne ne vous remplacera : c'en sera fait en France de la belle littérature. Ma dernière passion sera celle des lettres : je vois avec douleur leur dépérissement, soit faute de génie, ou corruption de goût; ce qui parait gagner le dessus. Dans quelques siècles dlci on traduira les bons auteurs du temps de Louis XIV, comme on traduit ceux du tçmps de Périclès et d* Auguste. Je me trouve heureux d*être venu au monde dans un temps où j'ai pu jouir des derniers auteurs qui ont rendu ce beau siècle si fameux. Ceux qui viendront après nous naîtront avec moins d enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de l'esprit humain , parce que le temps de l'effervescence est passé ; il se borne aux premiers progrès , qui sont suivis de la ^tiété, et du goût des nouveautés, bonnes ou mauvaises.
Vivez donc autant que cela sera postible, et soutenez ftur vos épaules voûtées, comme un autre Atlas, l*hoDneur des lettres et de l'esprit humain. Ce sont les vœux que le philosophe de Sans-Souci fait pour le patriarche 4e Femey. ' FinjÉaic.
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476 GOREESPONDANGB
A Potsdam, le 8 octobre.
Les négociations de la paix de Yestphalie n'ont pat coûté plus de peine à Claude d'Avaux, comtexle Mesmes, et au fameux Oxenstiem, qu'il ne^ vous en coûte à solliciter la grâce de Jacques-Marie Bertrand- d'Étallonde à la cour de France. Votre négociation éprouve ton» le» contre-temps possibles. Voilà un chancelier sans chancellerie qui vous devient inutile , un nouveau-venu que peut-être vous ne connaissez pas, et qu'il faudra prévenir par quelques vcts flatteurs avant d'entamer l'affaire de Jacques-Marie ; enfin un témoignage que vous me demandez, et qui n'est pas selon le style de la chancellerie.
On prétend qu un attestât ^e l'officier général dans le régiment où il sert est suffisant , et que les princes ne doivent pas s'abaisser à demander grâce à d'autres princes pour ceux qui les servent, ou il faut en faire une affaire ministérielle. Vmlà ce qu'on dit
Pour moi, qui ne suis exercé ni en style de chancellerie, ni profondément instruit au punctilio y je mebo^ nerai à envoyer le témoignage du général à M. d'Alcmbert, et je ferat écrire à mon ministre à Paris qu'il dise un mot en faveur- du jeune homme au nouveau chancelier.
Si les anciens usages barbares prévalent contre l€$ bonnes intentions de François- Marie Arouet de Voltaire et de son associé mons de Sans-Souci , il faudra s'en consoler , car ce n'est pas une raison pour que nous déclarions la guerre à la France. Le proverbe dit ; Il faut
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vivre et laisser vivre. C'est ainsi que pense votre impératrice : elle se contente d'avoir humilié la Porte ; elle est trop grande pour écraser ses ennemis. La Grèce devien* dra ce qu'elle pourra; les anciens Grecs sont ressuscites en France. Vous tirez votre origine de la colonie de Marseille ; cette nouvelle patrie des arts nous dédonunage de celle qui n'existe plus.
Le desijdn des choses humaines est de changer : la Grèce et l'Egypte sont barbares à leur tour; mais la France , l'Angleterre et rAUemagne, qui commencent à s'éclairer, nous dédommagent bien du Péloponèse. Les marais de Rome ont inondé les jardins de Lucullus; peutêtre que dans quelques siècles d'ici il faudra puiser les belles connaissances chez les Russes. Tout est possible, et ce qui n'est pas peut arriver ensuite.
Je fais des vœux pour que l'Être des êtres prolonge les jours de votre ame charitable : qu'il vous conserve long-temps pour la consolation des malheureux , et pour la satisfaction de l'hutnble philosophe de Sans-Souci. Vale. Fedérig.
CCCCLIIL
A PoUdam , le ao octobre.
L*art de tous autres grands poètes Hehausse les petits objets :
De secs et décharnés squelettes, Maniés par yos mains adraites ^ Deviennent charnus et replets.
Voltaire et sa grâce efficace M'égaleront avec lîorace, Si son génie en £iiit les frais.
Mais un yieux rimailleur tudesque^ Qui ; dans Fécole soldatesgue
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47 8 CORRCSPONDAJrCB
Nourri depuis set jeunet ans , A passé chez les vétérans , Sans se guinder avec Racine Au haut de la double colline ^ Ne doit qu'arpenter ses vieux camps.
Suffit que le ciel m'ait fait naître Dans cet âge où j'ai pu connaître Tant de chefs -d'oeuvres immortels Auxquels vous avez donné l'être.
Qui mériteraient des autels, Si dans ce temps de petitesse On pensait comme à Rome , en Grèce , Où tout respirait la gtandeur.
Mais notre siècle dégénère ; Les lettres sont sans protecteur. Quand on aura perdu Voltaire , Adieu beaux arts , sacré yallon !
Et vous, Virgile et Cicéron, Vous irez avec lui sous terre.
Vous avez parlé de Fart des rois, et voui avez équitablement jagë les morts. Pour les Txvans, cela est plus difficile, parce que tout ne se sait pas , et une seule circonstance connue oblige quelquefois d'applaudir à ce qu'on avait ^condamné auparavant. On a condanmé Louis XIV, de son vivant, de ce qu'il avait entrepris la guerre de la succession ; à présent on lui rend justice : et tout juge impartial doit avouer que c'aurait été lâcheté de sa part de ne pas accepter le testament du roi d'Espagne. Tout homme fait des fautes, et par conséquent les princes. Mais le vrai sage des stoïciens et le prince parfait n'ont jamais existé, et n'existeront jamais.
Les princes comme Charles4e-Téméraire, Louis XI, Alexandre VI, Ludovic Sforze, sont les fléaux de leun peu{>les et de l'humanité : ces sortes de princes n'existent pas actuellement dans notre Europe. Nous avons deux
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 177/i. 479
roi» fou« à lier, nombre de souverains faibles , mais non pas des monstres comme aux quatorzième et quinzième siècles. La faiblesse est un défaut incorrigible 5 il faut s en prendre à la nature, et non pas à la personne. Je conviens qu'on fait du mal par faiblesse ; mais dans tout pays où la succession au trône est établie, c'est une suite nécessaire qu'il y ait de ces sortes d*étres à la tête des nations , parce qu'aucune famille quelconque n'a fourni une suite non interrompue de grands hommes. Croyez que tous les étabtissemens humains ne parviendront jamais à la. perfection. Il faut se contenter de Fà-peu-prèsy et ne pas déclamer violemment contre les abus irrémédiables.
Je viens à présent à votre Morival. J'ai chargé le ministre que j'ai en France d'intercéder pour lui, sans trop compter sur le crédit que je puis avoir à cette cour. Des attestations de la vie d'un suppliant se produisent dans des causes judiciaires ; elles seraient déplacées dans des négociations, où l'on suppose toujours, comme de raison , que le souverain qui fait agir son ministre n'emploierait pas son intercession pour un misérable. Cependant, pour vous complaire , j ai envoyé un petit attestât, signé par le commandant de Yesel, à d'Alembert, qui en pourra faire un usage convenable.
Pour votre pouls intermittent, il ne m'étonne pas : à la suite d'une longue vie, les veines commencent à s'ossiiier, et il faut du temps pour que cela gagne la veinescave; ce qui nous donne encore quelques années de répit. Vous vivrez encore, et peut-être m'enterrerez-vous. Des corps qui, comme le mien, ont été abymés par des fatigues , ne résistent pas aussi long-temps que ceux qui , par une vie réglée, ont été ménagés et conservés. C'est le moindre de mes embarras, car dès que le mouvement
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48o CORRESPOHDANCB
de la machine s'arrête, il est égal d'avoir vécu six «ièclet ou six jours. Il est plus important d avoir bien vécu, et de n'avoir aucun reproche considérable à se faite.
Voilà ma confession ; et je me flatte que le patriarche de Ferney me donnera l'absolution in articulo mortis. Je lui souhaite longue vie, santé et prospérité; et, pour mon agrément, puisse sa veine demeurer intarissable/ yale. Fedéric.
A Ferney, 17 novembre.
Sire, quelques petits avant-coureurs que la nature envoie quelqiîefois aux gens de quatre-vingt-un ans ne m'ont pas permis de vous remercier plus tôt d'une lettre charmante, remplie des plus jolis vers que vous ayez jamais faits ; ni roi ni homme ne vous ressemble : je ne suis pas assurément en état de vous rendre vers pour vers.
Mose», que je me sens confondre!
Vous daignez encor m*inspirer JL'esprit qu'il faut pour radmirer.
Mais non celui de lui répondre.
Je puis du moins répondre à votre majesté que mon cœur est pénétré des bontés que vous daignez témoigner pour ce pauvre Morival. Je voudrais qu'il pût au milieu de nos neiges lever le plan du pays que vous lui avez permis d'habiter; votre majesté verrait combien il s'est formé, en très peu de temps, dans un art néoei^ saire aux bons officiers, et très rare, dont il n'avait pas I9 plus légère connaissance ; vous serez touché de sa reconnaissance et du zèle avec lequel il consacre ses jour! à votre service. Son extrême sagesse m'étonne toujours: on a dessein de faire revoir son procès, qu'on ne lui i
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tait que par contumace; ce parti me paraît plus conve* nable et plus noble que celui de demander grâce; car enfin grâce suppose crime, et assurément il n'est point criminel, on n'a rien prou\é contre lui» Gela demandera un peu de temps, et il se peut très bien que je meure axant que l'affaire soit finie ; mais j'ai légué cet infortuné à M. d'Aleml^rt, qui réussira mieux que je n'aurais pu faire.
J'ose croire qu'il ne serait peut-être pas de votre dignité qu'un de vos officiers restât avec le désagrément d'une condamnation qui a toujours dans le public quelque chose d'humiliant, qu elque injuste qu'elle puisse être. En vérité, c'est une de vos belles actions de protéger un jeune homme si estimable et si infortuné : vous secourrez à la fois l'innocence et la raison ; vous apprendrez auxWelches à détester le fanatisme, comme vous leur avez appris le métier de la guerre , supposé qu'ils l'aient appris. Vous avez toutes les sortes de gloire ; c'en est une bien grande de protéger l'innocence à trois cents lieues de chez soi.
Daignez agréer, sire, le respect, la reconnaissance, l'attachement d'un vieillard qui mourra avec ces sentimens. *
A Potsdam, le 18 norembre.
Ne me parlez point de TÉlysée. Puisque Louis XV y est, qu'il y demeure. Vous n'y trouveriez que des jaloux : Homère, Virgile, Sophocle, Euripide, Thucydide, Démosthène et Cicéron, tous ces gens ne vous verraient arriver qu'à contre-^xsur, au lieu qu'en restant chez nous, vous pouvez conserver une place que personne ne vous
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48a CORRESPONDANCE
dispute, et qui vous est due à bon droit. Un homme qui s*est rendu immortel n*est plus assujéû à la condition du reste des hommes : ainsi vous tous êtes acquis un privilège exclusif.
Cependant j comme je vous vois fort occupé du sort de ce pauvre d'Étallonde, je vous envoie une lettre de Paris qui donne quelque espérance. Vo«s y verrez les termes dans lesquels le garde des sceaux s exprime, et vous verrez en même temps que M. de Vergennes se prête à la justification de Finnocence. Cette affaire sera suivie par M» de Goltz; j espère à présent que ce ne sera pas en vain , et que Voltaire, le promoteur de cette (Buvre pie, en recevra les remerciemens de d'Etallonde, et les miens.
Si je ne vous croyais pas inunortel, je consentiran volontiers à ce que d*Étallonde restât jusqu'à la fin de son affaire chez votre nièce; mais j espère que ce sera vous qui le congédierez.
Votre lettre m'a affligé. Je ne sautais m'aoooutumer à vous perdre tout-à-fait , et il me semble qu'il manquerait quelque chose à notre Europe, si dle*<àait privée de Voltaire.
Que votre pouls inégal ne voua inquiète pas : j'en ai parlé à un fameux médecin anglais qui se trouve actuellement ici: il traite la chose de bagatelle, et dit que vous pouvez vivre encore long-temps. Comme mes vcBux s'accordent avec ses décisions , vous voulez bien ne pas m'ôter l'espérance, qui était le dernier in^p^iem de la boîte de Pandore.
C*est- dans ces sentimens que le philosophe de Sans- Souci fait mille vœux à Apollon , comme à son fils Etca- Jape, pour la conservation du patriarche de Femey.
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DE M. DE VOLTAIRE
A Ferncy, 7- décembre.
Sire, vous ^tes une action bien digne de vous en daignant protéger votre officier d'Étallonde. J*ose toujours assurer votre majesté qu*il en est bien digne : son éducation avait été très négligée par son père , sot et dur président de province, qui destinait son fils à être prêtre ; il ne savait pas seulement Tarithmétique quand il e$t venu chez moi : il est consommé actuellement dans la géométrie pratique et dans les fortifications.
Je prends la liberté d envoyer à votre majesté par les chariots de poste, dans une longue boîte de fer blanc, les plans quil vient de dessiner de tout le pays qui est entre les Alpes et le mont Jura, le long du lac de Genève. J'y joins même un plan des jardins de Ferney, qui ne sert qu'à montrer avec quelle facilité et quelle propreté surprenante* il dessine. Tose vous répondre qu'il sera un des meilleurs ingénieurs de vos armées. li ne respire qu'après le bonheur de vivre et de mourir à votre service. Il n'a et il n'aura jamais d'autre patrie que vos états et d'autre maître que vous. Il vous regarde avec raison comme son bienfaiteur, et, j'ose le dire, comme son père.
Il écrit aujourd'hui à votre ambassadeur; mais il attend les pièces de son abominable procès, sans lesquelles on ne peut rien faire; il est moins instruit que. personne de tout ce qui s*est fait pendant son absence , car il partit dès le premier moment que Taffaire commença à éclater. Tout ce qu'il sait, c'est quVUe fut l'effet d'une tracasserie de province et d'une inimitié
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de famille. ITn de ses infâmes juges , qui mourut il y a deux ans, se fit traîner avant sa mort chez un vieux gentilhomme, oncle de d*Étallonde et chevalier de Saint-Louis ; il lui demanda publiquement pardon de son exécrable injustice; mais son repentir ne nous suffit -pas, il nous faut les pièces du procès. Nous les attendons depuis quatre mois. Rien nest si aisé que d*être condamné à mort, et rien de si difficile que de connaître seulement pourquoi on a été condamné. Telle est notre jurisprudence barbare. Ce procès est plus odieux encore que celui des Calas.
Vous souvenez-vous, sire, d'une petite pièce charmante * que vous daignâtes m envoyer , il y a plus de quinze ans , dans laquelle vous peigniez si bien
Ce peuple 8ot et yolage, Aussi Taillant au pillage Que lâche dans les combats < ?
Vous savez que ce peuple de Welches a maintenant pour son Végèce un de vos officiers subalternes^, dont on dit que vous fesiezpeu de cas, et qui change toute la tactique en France; de sorte que Ion ne sait plus où Ion en est. L'Europe n'est plus au temps des Condé et des Turenne, mais elle est au temps des Frédéric. Si jamais par hasard vous assiégiez Abbeville, je vous ré* ponds que d'Etallonde vous servirait bien.
Ma santé décline furieusement; j'ai grand'peur de ne pas vivre assez long-temps pour voir finir son a£Eûre; mais elle finira bien sans moi, votre nom suffira; il ne
> Cette pièce fut £aiite dans le temps des vexations exercées par àa troupes légères dans quelques cantons des états du roi de Prusse; relations que la déroute de Bosbach suivit de près. {Éd. de K,)
* Le baron de Pirscb. (Éd. de K.)
me restera d autre regret que de ne. pas mourir auprès de votre majesté.
Je me mets à vos pieds avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance.
CGCCLVlI.
A Potsdam , le lo décembre.
Non, vous ne mourrez pas de sitôt : vous prenez les suites de Vàge pour des avant-coureurs de la mort. Cette mort viendra à la fin; mais ce feu divin que Prométhée déroba aux cieux, et qui vous remplit, vous soutiendra et vous conservera encore long-temps.
« Il faut , monseigneur , que vos sermons baissent « ( disait Gil Blas à larchevêque de Tolède ) pour qu'on « présage votre décadence. » Jusqu a présent vos sermons ne baissent psis. Récemment j en ai lu deux , Tun à levêque de Sénez *, latitre à labbé Sabatier , qui marquaient de la vigueur et de la force d esprit. Cet esprit tient au genre nerveux et à la finesse des sucs qui se distillent et se préparent pour le cerveau. Tant que cette élaboration se fait bien , la machine ne menace pas ruine.
Vous vivrez, et vous verrez la fin du procès de Morival. Taurais sans doute dû penser plus tôt à lui, mais la multitude et la diversité des affaires m en ont empêché. Je vous ai de l'obligation de m'en avoir fslt souvenir. Peut-être ce délai de dix ans ne nuira pas à nos sollicitations : nous trouverons les esprits moins échauffés, par conséquent plus raisonnables. Peut-être alors y aura-t-il de bonnes âmes qui rougiront de cet exemple
* F'f^vz le vokime des Faeétiet,
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486 CORBESPONDÀNCE
de barbarie au dix-huitième siècle, et qui tâcheront d*efiacer cette flétrbsure , en fesant dépersécuter le compagnon du malheureux La Barre.
Vous serez Tauteur de cette bonne action. Je m'associerai toujours de grand cœur à ceux qui me fourniront l'occasion de soutenir l'innocence et de délivrer les opprimés. C'est un devoir de tout souverain d'en user ainsi chez lui, et selon les cas il peut en user quelquefois de même en d'autres pays , surtout s'il mesure ses démarches selon les règles de la prudence.
Le crime d'avoir brisé un crucifix et d'avoir chanté des chansons Ubertines ne perdrait pas de réputation chez des hérétiques conune nous un officier, si d'ailleurs il a du mérite. Les sentences du pairlement ne pourraient lui nuire non plus, car c'est le véritable crime qui diffame, et non pas la punition lorsqu'elle est injuste. Il faudra vcMr si le vieux parlement réhabilité voudra obtempérer aux insinuations de M. de Vergennes.
Ce ministre, qui a résidé long-temps en pays étranger, a entendu le cri pubUc de l'Europe à l'occasion de ce massacre de La Barre; il en a honte, et il tâchera de réparer en cette affaire ce qui est réparable. Mais le parlement peut-être ne sera pas docile ; ainsi je ne réponds encore de rien.
Prenez bien soin de votre santé pendant le froid rigoureux qui comm^Ace à se faire sentir, et oon^tez que le philosophe de Sans-Souci s'intéresse plus que personne à la conservation du patriarche de Femey. Foie.
Fbderic.
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AVEC LE ROI D» PRUSSE. — 1774. ^g^
ccccLvm.
DE M. DE VOLTAIRE
A Fcmey, i3 décembre.
Sire, pendant que votre officier de Ferney detûne des montagnes, et fait des plans de fortification», le vieillard de Ferney se jette à vos pieds , et envoie à votre majesté les charges énoncées contre cet officier dans le procès criminel aussi absurde qu exécrable intenté contre lui. Ce procès est beaucoup plus atroce que celui des Calas , et rend la nation plus odieuse ; car du moins les infâmes juges de Calas pouvaient dire qu'ils s étaient trompés, et qu'ils avaient cru venger la nature; mais les singes en robe noire qui ont osé juger d'Étallonde sans l'entendre, et même sans entendre le procès , n'ont voulu yenger que la plus sotte des superstitions , et se sont conduits contre les lois ausfi bien que contre le sens commun.
Ce mot de religion , dont on s'est servi pour condamner l'innocence au plus horrible supplice, fesait une grande impression sur l'esprit du feu roi de France; il (Croyait s'attacher le clergé par ce seul mot ; et même à la mort du dauphin, son fils, il écrivit ou on lui fit écrire une lettre circulaire, dans laquelle il disait qu'il n'aimait son fils que parce qu'il avait beaucoup de religion. Voilà ce qui a causé la mort du. chevalier de I^ Barre et la condanmation de votre officier d'Étallonde. Il est;, à vous pour jamais , et soyez très sûr qu'il est digne de vous ^ appartenir.
Je ne doute pas que votre ambassadeur à Paris ne continue à le recommander fortement, et. je vous demande en grâce d'échauffer son zèle sur cette affaire
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quand vous lui écrirez. On vous respecte, on ménagera un militaire qui tous appartient, et qui n*a de roi que vous.
Je ne crois pas quon soit fort de vos amis , mais ou peut présumer qu'on aura un jour besoin d*en être; et enfin , je ne connais point de pays au monde où votre nom ne soit très puissant. Il m est sacré; je mourrai en le prononçant.
J ose me flatter que votre majesté voudra bien me laisser d*Etallonde Morival jusqu a ce que le respect qu*on vous doit termine heureusement cette affaire ^affreuse.
A Berlin , le 28 décembre.
Non , vous ne mourrez point ; je n'y puis consentir.
Vous vivrez et vous verrez la fin du procès de d*Etallonde ; mais je ne garantirai pas qu'ils le jugent. Si cependant cet ancien parlement ne veut pas déshonorer son rétablissement , il doit prononcer en faveur de l'innocence, et d'Etallonde vous aura la double obligation d'avoir rétabli sa mémoire, sa fortune, et de lui avoir fourni, par le moyen de l mstruction, de quoi former et perfectionner ses talens.
Je vous remercie des dessins que vous m'envoyez, surtout de celui de votre jardin , pour me faire une idée des lieux que votre beau génie rend célèbres, et que vous habitez.
Vous me parlez d un jeune homme ' qui a été page chez moi, qui a quitté le service pour aller en France, ou, pour trouver protection, il a épousé, je crois, une
■ Le baron de Pirsch.
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parente de la Dubany. Si Louis XV n était pas mort, il aurait joué un rôle subalterne dans ce royaume ; mais actuellement il a beaucoup perdu : il est fort éyenté; et je doute qu'il se soutienne à la longue. Avec une bonne dose d*ef¥ronterie , il s'est an?) once comme honune à talens; on Ten a cru d'abord sur sa parole. H lui faut une quinzaine de printemps pour qu'il parvienne à maturité; il se peut alors qu'il devienne quelque chose.
Les siècles où les nations produisent des Turennes, des Condés, des Colberts, des Bossuets, des Bayles et des Corneilles, ne se suivent pas de proche en proche: tels furent ceux des Périclès, des Gicéron , des Louis XIV. Il faut que tout prépare les esprits à cette effervescence. Il semble que ce soit un effort de la nature, qui se repose après avoir prodigué tout à la fois sa fécondité et son abondance. Point de souverain qui puisse contribuer à l'avènement d une époque aussi brillante. U faut que la nature place les génies de telle «orte que ceux qui les ont reçus puissent les employer dans la place qu'ils auront à occuper dans le monde. Et souvent les génies déplacés sont comme des semences étouffées qui ne produisent rien.
Dans tout pays où le culte de Plutus l'emporte sur celui de Minerve, il faut s'attendre à trouver des bourses enflées et des têtes vides. L'honnête médiocrité convient le mieux aux états : les richesses y portent la mollesse et la corruption : non pas qu'une république , comme celle de Sparte , puisse subsister de nos jours ; mais en prenant un juste milieu entre le besoin et le superflu, le caractère national conserve quelque chose de plus mâle, de plus propre à l'application, au travail, et à tout ce qui élève l'âme. Les grands biens font ou des ladres ou des prodigues.
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490 CORRESPONDUrCE
Vous me comparerez peut-être au renard de La Fontaine , qui trouvait trop aigres les raisins auxcpiels il ne pouvait atteindre. Non, ce n'est pas cela, mais des réflexions que la connaissance de l'histoire et ma propre expérience me fournissent. Vous m'objecterez que lei Anglais sont opulens, et qu'ils ont produit de grands hommes. J'en conviens; mais les insulaires ont engé* nëral un autre caractère que ceux du continent; et les mœurs anglaises sont moins molles que celles des autres Européans. Leur genre de gouvernanent diffère encore du notre; et tout cela', joint ensemble, fiMrme (Tauties combinaisons; sans mettre en considération que ce peuple, étant marin par état, doit avoir des mœurs plus dores que ce qui se voit chez nous autres animaux terrestres.
Ne vous étonnez pas de la tournure de cette lettre: l'âge amène les réflexions, et le métier que je fais m oblige de les étendre le plus qu'il m'est possible.
Cependant toutes ces réflexions me ramènent à toe des vœux pour votre conservation. Vous êtes le dcrmer rejeton du siècle de Louis XIV, et si nous vous perdons, il ne reste en vérité rien de saillant dans la littérature de toute l'Europe. Je souhaite que vous m'enterriez : car après votre mort nihil esU
C'est avec ces sentimens que le philosophe de Sans- Souci salue le patriarche de Ferney. Foie. Fbdbbic
Je viens de recevoir les dessins de d'Étallonde,etj«i examiné Ferney avec autant de soin que j'en aurais»»» à examiner Charlottenbourg , et cela par l'unique raison que vous Thabitez.
AVEC LE BOÏ DE PRUSSE. — 1775. ' ^gi
DE M. DE VOLTAIRE
a ja^ivier 1775.
Sire, je mets aux pieds de votre majesté , pour tes étrennes, un plan de citadelle inventé et dessiné par d*£tallonde Morival, qui n avait jamais su dessiner lorsqu'il vint chez moi; ses progrès tiennent du prodige, et par conséquent ses talens ne doivent être employés que pour votre service; il a appris ce qu'il faut précisément de mathématiques pour être utile. Tout le reste est une charlatanerie ridicule, admirée des ignorans : la quadrature d'une courbe n'est bonne à rien ; et l'idée d'aller mal mesurer un degré du méridien , pour savoir si le pôle est allongé de quatre ou cinq lieues , est une idée si romanesque , que toutes les mesures ont été différentes dans tous les pays. Un bon ingénieur vaut mieux que tous ces calculateurs de fadaises difficiles. Je suis près de ma fin , et je vous dis la vérité. Hélas ! vous savez trop bien, et l'Europe le sait, ce que c'était qu'un géomètre chimérique et calomniateur. Je mourrai le cœur percé du mal qu'il m'a fait en m'éloignant de vous.
Souffrez au moins que je meure consolé par les bontés que vous avez et que vous aurez pour d'Étallonde Morival; c'est un gentilhomme plein d'honneur et de sagesse, qui n'a point rougi d'être soldat pendant trois ans , qui a été fait officier par votre majesté , qui est votre ouvrage, qui vous consacre sa vie. Il parle allemand comme s'il était né dans vos états; il est assidu, discret, appliqué; il écrit très bien et vite; il pourrait vous servir de secrétaire, s'il vous en fallait un ; permettez qu'il travaille
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dans ma maison à se rendre digne de vous servir, jusqu'à ce que son affaire se décide, soit que je vive, soit que je meure. Il écrit très bien , il a des lettres , il est bon à tout : ni moi , ni M. d'Âlembert , ni aucun de mes amis, ne Youlons de grâce pour ce brave gentilhomme ; une grâce est trop honteuse : daignez, sire, prolonger son congé j il partira au moment que vous l'ordonnerez. Votre protection , vos bontés seront la condamnation de ses assassins : le grand Julien l'eût protégé ; les Cyrille et les Grégoire de Nazianze l'eussent assassiné. Que n'avez -vous pu entreprendre ce qu'entreprit JuUen! vous l'auriez achevé. Mais au moins vous consolez l'innocence. le' vous souhaite les années des premiers rois d'Egypte ; votre nom est plus^ illustre que le leur.
CCGCLXI.
A Berlin , le 5 janrier.
Tout ce qui regarde le procès de d'Étallonde a été envoyé à Paris. Je doute cependant que votre parlement réintégré veuille obtempérer pour justifier l'innocence. L'opiniâtreté d'une grande compagnie et cent formalités inutiles feront que d'Etallonde continuera d'être opprimé ; et s'il était en France , je ne jurerais pas qu'on ne le fît encore brûler à petit feu.
Si Louis XY a eu du faible polir le clergé , cela paraît tout simple. Il a été élevé par des prêtres dans la superstition la plus stupide , et environné toute sa vie de personnes bu dévotes , ou trop bons courtisans pour choquer ses préjugés. Combien de fois ne lui a-t-on pas dit : Sire, Dieu vous a placé sur le trône pour protéger lëglise; le glaive qu'il vous a donné en main est pour
la défendre. Vous ne portez le nom de très chrétien que pour être le fléau de lliérësie et de rincrëdulité. L'Église est le Trai soutien du trône ; ses prêtres sont les organes divins qui prêchent la soumission aux peuples ; ils tiennent les consciences en leurs mains; tous êtes plus maître de vos sujets par leur voix que par vos armées, etc.
Qu'on répète souvent de tels discours à un homme qui vit dans la dissipation , et qui n'emploie pas un seul moment de sa vie à réfléchir, il les croira, et agira en conséquence. C'était le cas de Louis XY. Je le plains sans le condamner. Le pauvre d'Étallonde en souffre, et je prévois que je serai son seul refuge.
On a fait votre buste à la manufacture de porcelaine : je sais qu^il mériterait d'être d'une matière moins périssable. Vous voyez cependant , par l'empressement qu'on a de posséder votre ressemblance , combien votre réputation s'accroît. Voici un de ces bustes qui vous ressemblaient autrefois, et peut-être encore.
Je vous le répète , vivez , conservez vos vieux jours ; et si la vie vous est indifférente , songez au moins que votre existence ne l'est point au philosophe de Sans- Souci, f^ale. Fbdérig.
CCCCLXIL
DE M. DE VOLTAIRE
Janvier.
Sire , je reçois dans ce moment le buste de ce vieillard en porcelaine. Je m'écrie en voyant l'inscription ', dont \t suis si indigne :
Les rois de France et d'Angleterre Peuyent de rubans bleus parer leur» courtisans ; Mais il est un roi sur la terre Qni ikit de plus nobles présent.
> ImmortÊitL Ce buste est conserré par madame la marquise de Villette.
{Édde Kehl)
Googk
494 CORRESPONDAirCB
Je di%':keehéft»9 août la main tonyeraioe
Me donne Fimmortalité :
Vous m'accordez , grand homme, avec trop de bonté.
Des terres dans votre domaine.
A prapos dlmmortalité., on vient de faire une magnifique édition de la Vie d un de yQ$ admirateurs <, qui a marché dans une partie de cette carrière de la glcnre que TOUS ayez parcourue dans tous les sens. Il y a un volume tout entier de plans de batailles , de campemens et de marches, et de toutes les actions où il s'était trouvé dès Tige de douze ans. Les cartes sont très fidèles et très bien dessinées : quoiquW qualité de poltron je déteste cordialement la guerre, cependant j'avoue à votre majesté que je désirerais avec passion que votre majesté permît de dessiner vos batailles ; j'ose vous dire que personne n y serait plus propre que d'Étallonde Morival. C'est une chose étonnante que la célmté, k précision et la bonté de ses dessins. U semble qu'il ait été vingt ans ingénieur.
Puisque j'ai commencé, nre, à vous parler de lui, je continuerai à prendre cette liberté; mon cœur est pénétré des bontés dont vous l'honorez; le moment approche où il espère s'en servir. Mais aussi le congé que votre majesté lui accorde va expirer au mois de mars. Il abandonnera sans doute toutes ses espérances pour voler à son devoir, c'est son dessein. Je vous implore pour lui et malgré lui. Accordez-nous encore six mois. Je n'ose renouveler ma prière de l'honorer du titre de votre ingénieur et de lieutenant ou capitaine; tout ce que je sais , c'est qu'une victime des prêtres peut être , immolée, et qu'un homme à vous, sera respecté. Vous ne vous bornez pas à donner l'immortalité, vous donnez
*■ Le maréchal de Saxe.
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des sauvegarde» cboit cette vie. Je passerai le reste de la mienne à remercier, à rdire Marc«Aurèle Julien Frédéric, héros de la guerre et de la philosophie.
La vieux malade de Femey.
CCCCLXIIL
bu ROI DE PRUSSE.
A Pottdam, le 37 janvier.
J'étais préparé à tout, excepté de recevoir par votre lettre un plan de cet art digne des cannibales et des anthropophages. Morival me revient comme Alexandre : ce deniier était disciple d'Aristote , et le premier Test de Voltaire; et quoique sous Técole des plus grands philosophes, tous deux auront quitté Uranie pour Bellone. Biais il faut espérer que Morival n'aura pas le goût des conquêtes à cet excès où le poussa Alexandre.
Cet offider peut rester chez vous tant que vous le jugerez convenable pour ses intérêts, qumqu'à vue de pap son procès puisse bien traîner au moins une année. On me mande que des formalités importantes exigent ces délais, et que ce n'est qu'à force de patience. qu'on parvient à perdre un procèé au parlement de Paris. J'apprends ces belles choses avec étonnement, et sans y comprendre le moindre mot. '
Vous av^ raison de U'ouver la géométrie pratique préférable à la transcendante. L'une est utile et nécessaire , l'autre n'est qu'un luxe de l'esprit. Cependant ces sublimes abstractions font honneur à l'écrit humain; et il me semble que les génies qui les cultivent se dépouillent de la matière autant qu'il est en eux , et s'élèvent dans une région supérieure à nos sais. J'honore le génie dans toutes les routes qu'il se fraie; et quoiqu'un
Googk
^q6 coeeespowdance
géomètre soit un sage dont je n'entends pas la langue,
je me plains de mon ignorance, et je ne len esûme pas
moins.
Ce Maupertuis, que vous haïssez encore, avait de bonnes qualités; son ame était honnête; il avait des talens et de belles connaissances; il était brusque, j'en conviens ; et c'est ce qui vous a brouillés ensemble* Je ne sais par quelle fatalité il arrive que jamais deux Français ne sont amis dans les pays étrangers. Des millions se souffrent les uns les autres dans leur patrie; mais tout change dès qu'ils ont franchi les Pyrénées , le Rhin ou les Alpes. Enfin il est bien temps d oublier Jes fautes quand ceux qui les ont commises n'existent plus. Vous ne reverrez Maupertuis qu'à la vallée de Josaphat, où rien ne vous presse d'arriver.
Jouissez long-temps encore de votre gloire dans ce monde-<;i, où vous triomphez de la rivalité et de l'envie : de votre couchant répandez ces rayons de goût et de génie que vous seul pouvez transmettre du beau ûècle de Loufe XIV, auquel vous tenez de si près ; répandez ces rayons sur la littérature, empéchez-la de dégénérer ; et , s'il se pieut , tâchez de réveiller le goi^t des sciences et des lettres , qui me paraît passer de mode ^t- se perdre.
Voilà ce que j'attends encore de vous. Votre carrière surpassera celle de Fontenelle, car vous avez trop d'arae pour mourir si tôt. Nous avons ici milord Maréchal, âgé de quatre-^vingt-cinq ans, aussi frais, aux jambes près , qu^un jeune homme : nous avons Poellnitz qui ne lui cède pas, et qui compte bien encore sur dix années de vie. Pourquoi Fauteur de la Hemiadey de Méropey de Sémiramhy etc. etc., n'irait-il pas aussi loin ? Beaucoup d'huile dans la lampe en fait durer la lumière : eh.'
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qui en eut plus que vous.»* Enfin Apollon ma révélé que nous vous garderons encore long-temps. Je lui ai fait mon humble prière, et lui ai dit : O seule divinité que j'implore! conservez à votre fils de Femey de longues années, pour l'avantage des lettres et la satisfaction de 1» ^.^if^ jg Sans-Souci ! Fale» Fsdbric.
CCCCLXIV.
DE Bl DE VOLTAIRE.
A Feraey, 4 février. ^
Sire, pendant que d'Étallonde Morival vous construit des citadelles sur le papier et les assiège, pendant qull dessine des montagnes , des vallées , des lacs , le vieux malade de Ferney s est avisé de faire une tragédie qu'il prend la liberté de mettra aux pieds de votre majesté. Il vous supplie de ne la pas lire, parce qu'elle n'en vaut pas la peine; mais daignez du moins jeter un petit coup d'œil sur un petit Foyage de la Raison et de la Vérité^ et sur une note de la Tactique y dans laquelle l'éditeur a mis je ne sais quoi qui vous regarde.
Pardonnez-lui sa hardiesse , car il faut bien que Julien Marc-Aurèle permette de dire ce qu'on pense.
Nous touchons au temps où il faut que l'affaire de d'Étallonde Morival s'éclaircisse; il compte écrire dans quelque temps, ou au chancelier de France, ou au roi de France lui-même. Votre majesté lui permettra-t-elle de prendre le titre de votre ingénieur? J'ose vous assurer qu'il est digne de l'être.
Permettriez-vous aussi qu'il fi\t Ueutenant au Ueu d'être sous-lieutenaut.»^ L'honneur de vous appartenir n'est pas une vanité; c'est une gloire qui en impose, et qui peut le faire respecter des Welc^e«-
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H ne fera partir «a lettre qu*aprè$ que je l'aurai mise sous vos yeux et que vous laurez approuvée. Vous serez étonné de cette affaire , qui est , comme je vous l'ai déjà dit, cent fois pire que celle des Calas. Vous y verrez un jeune gentilhomme innocent condamné au supplice des parricides par trois juges de province, dont l'un était un ennemi déclaré, et l'autre un cabaretler, marchand de cochons, autrefois procureur, et qui n'avait jamais fait le métier d'avocat; j'ignore le troisième. Cette épouvantable et absurde welcherie sera démontrée ; et si cet écrit simple, modeste et vrai, est approuvé de votre majesté, il tiendra lieu de tout ce que nous pourrions demander.
Tattends vos ordres sur cet objet , comme la plus grande faveur qui puisse consoler ma vieillesse et me faire attendre gaiement la mort.
Agréez, sire, mon rèspert, mon admiration, mon dévouement, mon regret de finir ma carrière hors de vos états.
DE M. DE VOLTAIRE
II ftyrier.
Sure, VOUS m'accablez des bienfaits les plus flatteurs : votre majesté change en beaux jours les dernières misères de ma vie. Elle daigne me promettre son portrait; elle orne une de ses lettres des meilleurs vers qu'elle ait jamais faits depuis le temps où elle disait :
Et quoique admirateur d*Alexandre et d*Alcide, J*eutse aimé mieux pourtout les vertus d'Aristide.
Enfin, elle accorde sa protection à l'innocence opprimée de Morival : ajoutez à tout cela que Voiture n'écrivait pas si bien que vous, à beaucoup près; et
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cependant tous faites faire tout les jours la parade à deux cent mille hommes.
Quel est cet étonnant Protée ?
On disait qu'il tenait la lyre d'Apollon ; On acconrt pour l'entendre, on s'en flatte ; mais non : n porte do dieu Mars l'armure ensanglantée. Voyons donc ce héros. Point du tout : c'est Platon ,
Cest Lucien , c'est Gcéron , Et s'il ayait voulu ce serait Ëpicure.
Dites-moi donc yotre secret ;
On veut faire yotre portrait :
Qo'otf peigne toute la nature.
Je viens enfin de recevoir des instructions très sûres sur la singulière catastrophe de votre protégé. Ce serait en vérité une scène d'Arlequin, si ce n'était pas une scène de cannibales : c'est le comble du ridicule et de l'horreur. Rien n'est plus v^elche.
Non, sire, je ne sortirai point de mon lit à l'âge de quatre-vingt-deux ans pour aller à Versailles. Je jurai de n'y aller jamais, le jour que je reçus à Potsdam la lettre du ministre, M. de Puisieux, qui me manda que je ne pouvais garder ni ma place d'historiographe ni ma pension. Je mourrai au pied des Alpes ; j'aurais mieux aimé mourir aux vôtres.
A l'égard de votre protégé, je ne comprends pas la
rage qu'il a de s'avilir par une grâce : le mot infâme de
gmce n'est fait que pour les criminels.* Le bien dont il
peut hériter sera peu de chose, et certainement ses talens
et sa sagesse suffiront dans votre service. Croyez , sire ,
que votre majesté n'aura guère un officier plus attaché
à ses devoirs , ni d'ingénieur plus intelligent. Il a trouvé
parmi mes paperasses quelques indications sur une de
vos victoires; il en a fait un plan régulier : vous verrez
Googk
5oO CORRESPONDANCE
par là, sire, si ce jeune homme entend son métier, et s'il mérite votre protection.
Je le garderai , puisque votre majesté le permet, jusqu'à ce qu'il soit entièrement perfectionné dans son art. Je ne l'oublierai point à ma mort, mais à l'égard de la grâce , je n'en veux pas plus que de la grâce de Molina et de Jansénius. Je n'avilirai jamais ainsi un de vos officiers , digne de vous servir. Si on veut lui signer une justification honorable , à la bonne heure. Tout le reste me paraît honteux.
Je mourrai avec ces sentimens, et surtout avec le regret de n'avoir pas achevé ma vie auprès du plus grand homme de l'Europe, que j'ose aimer autant qu*admirer.
CCCCLXVI.
A Potsdam , le X2 fé?rier.
Votre muse est dans son printemps, Elle en a la fraîcheur, les grâces; Et les hivers, les (iroides glaces N'ont point fané les fleurs qui font ses ornement.
Ma muse sent le poids des ans Apollon me dédaigne; une lourde Minerve,
A force d'animer ma verve , En tire des accords faibles et languissant.
Pour vous, le dieu du jour, Apollon votre père,
Vous obombra de ses rayons,
De ce feu pur, élémentaire, Dont l'ardeur vous soutient en toutes les saisons.
Le feu que jadis Prométhee Ravit au'touverain des dieux.
Ce mobile divin dont Famé est excitée , M'abandonne, et s'élance aux cieoi.
Googk
AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1775. 5oi
Le Génie éleva votre vol an Panasse :
Au chantre de Henri-le-Grand ,
Au dessus d*Homère et d*Horace Les Muses et les dieux assignèrent le rang.
Mars , auquel je vouai ma jeunesse imprudente, Méblouit par l'éclat de ses brillans héros ;
Mais, usé par ses durs travaux ,
Je vieillis avant mon attente.
Quand nos foudres d*airain répandent la terreur, Que la mort suit de près le tonnerre qui gronde , Héros de la Raison , vous écrasez l'Erreur , Et vos chants consolent le monde.
Un guerrier vieillissant, fût-il même Atinibal ,
En paix voit sa gloire éclipsée :
Ainsi qu*une lame cassée, On le laisse rouiller au fond d'un arsenal.
Si le destin jaloux n*eût terminé son rôle , On aurait vu le Tasse, en dépit des censeurs ,
Triompher dans ce O^itole Où jadis les Romains couronnaient les vainqueurs.
Mais quel spectacle, 6 ciel ! je vois pàlir FEnvie ; Furieuse, elle entend, chez les Sybaritains,
Que la voix de votre patrie Vous rappelle à grands cris des monts helvétiens.
Hâtez vos pas, volez au Louvre:
Je vois d*ici la pompe , et le jour solennel
Où la main de Louis vous couvre , Aux vœux de ses sujets, d un laurier immortel.
Je compte de recevoir bientôt de vos lettres datées de Paris. Croyez-moi, il vaut mieux faire le voyage de Versailles que celui de la vallée de Josaphat. Mais voici une seconde lettre qui me survient; on me demande de quel officier ellç est : c'est , dis -je , du lieutenant général Voltaire, qui m'envoie quelque plan de son invention. Vous passerez pour l'émule de Vauban; dans la suite on
Googk
5oa CORRESPONDANCE
construira des bastions, des ravelins et des contre-gardes à la Foltairey et l'on attaquera les places selon votre méthode.
Pour le pauvre d*Étallonde, je n'augure pas bien de son affaire , à moins que votre séjour à Paris , et le talent de persuader, que vous possédez si supérieurementi n encouragent quelques âmes vertueuses à vous assister. Mais le parlement ne voudra pas obtempérer : revêché à l'égard de son réinstituteur Maurepàs, que ne sera-t-il pas envers vous !
Je viens de lire votre traduction du Tasse, qu'un heureux hasard a fait tomber en mes mains. Si Boileau avait vu cette traduction , il aurait adouci la sentence rigoureuse qu'il prononça contre le Tasse. Vous avez même conservé les paragraphes qui répondent aux stances de l'original. A présent l'Europe ne produit rien ; il semble qu'elle se repose, après avoir fourni de si abondantes moissons les siècles passés. Il paraît une tragédie de Dorat : le sujet m'a paru fort embrouillé. L'intérêt partagé entre trois personnes, et les passions n'étant qu'ébauchées, m'ont laissé froid à la lecture." Peut-être Fart de» comédiens supplée- t-il à ces défauts , et que l'impression en est différente au spectacle. Pépin, votre maire du palais, en est le héros; il y a des situations susceptibles de pathétique; elles ne sont pas naturellement amenées; et il me semble que le poète manque de chaleur. Vous nous avez gâtés ; quand on est accoutumé à vos ouvrages, on se révolte contre ceux qui n'ont ni les mêmes beautés ni les mêmes agrémens. Après cet aveu , que je fais au nom de l'Europe, jugez combien je m'intéresse à votre conservation, et combien le philosophe de Sans -Souci souhaite de bénédictions à l'Èpictète de Ferney. Fàle»
FSDÉRIO.
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1775. 5o3
CCCCLXVIL
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, i5 février.
Sire, je ne suis point étonna que le grand baron dé Poellnitz te porte bien à l'âge de qùatre-tdngt-huit ans ; il est grand, bien &it, bien constitue, Alexandre, qui était très bieii constitue aussi, et très bien pris dans sa taille, mourut à trente ans, après avoir seulement rem-> porté trois victoires ; mais c'est qu'il n'était pat sobre j et qu'il s'était mis à être ivrogne.
Quand je le loue d'avoir gagné des batailles en jouant de la flûte, comme Achille, ce n'est pas que je n'aie toujours la guerre en horreur; et certainement j'irais vivre chez les quakers en Pensylvanie, si la guerre était partout ailleurs.
Je ne sais si votre majesté a vu un petit livre qu'on débite publiquement à Paris, intitulé le Partage de la Pologne, en sept dialogues, entre le roi de Prusse, l'impératrice-reine et l'impératrice russe. On le dit traduit de l'anglais ; il n'a pourtant point l'air d'une traduction. Le fonds de cet ouvrage est sûrement composé par un de ces Polonais qui sont à Paris. Il y a beaucoup d'esprit, quelquefois de, la finesse, et souvent des injures s^troces. Ce serait bien le cas de faire paraître certain poème épique que vous eûtes la bonté de m'envoyer il y a deux ans. Si vous savez vaincre et vous arrondir, vous savez aussi vous moquer des gens mieux que personne. Le neveu de Constantin, qui a ri et qui a fait rire aux dépens des Césars, n'entendait pas la raillerie aussi bien que vous.
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5o4 CORRESPONDANCE
Je 8ui» très maltraité dans les sept dialogues; je n'ai pas cent soixante mille hommes pour répondre ; et votre majesté me dira que je veux me mettre à Tabri sous votre égide. Mais, en vérité, je me tiens tout glorieux de souffrir pour votre cause.
Je fus attrapé comme un sot quand je crus bonnement, avant la guerre des Turcs, que Timpératrice de Russie s entendait avec le roi de Pologne pour faire rendre justice aux dissidens , et pour établir seulement la liberté de conscience. Vous autres rois, vous nous en donnez bien à garder ; vous êies comme les dieux d'Homère, qui font servir les hommes à leurs desseins, sans que ces pauvres gens s'en doutent.
Quoi qu'il en soit , il y a des choses horribles dans ce? sept dialogues qui courent le monde.
A l'égard de d'Étallonde Morival, qui ne s'occupe à présent que de contrescarpes et de tranchées, je remercie votre majesté de vouloir bien me le laisser encore quelque temps. Il n'en deviendra que meilleur meurtrier, meilleur canonnier, meilleur ingénieur, et il vous servira avec un zèle inaltérable dans toutes les journées de Rosbach qui se présenteront.
J'espère envoyer à votre majesté , dans quelques mois, un petit précis de son aventure welche; vous en serez bien étonné. Je souhaiterais qu'il ne plaidât que devant votre tribunal. C'est une chose bien extraordinaire que la nation welche ! Peut-on réunir tant de superstition et tant de philosophie, tant d'atrocité et tant de gaieté, tant de crimes et tant de vertus , tant d'esprit et tant de bêtise.^ Et cependant cela joue encore un rôle dans l'Europe ! Il ne faudrait qu'un Louvois et jqu'un Golbert pour rendre ce rôle passable; mais Golbert, Louvois et Turenne ne valent pas celui dont le nom commence par
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1775. 5o5
une F, et qui naime pas qu'on lui donne de Tenceiis par le nez.
En toute humilité , et avec les mêmes sentimens que j'avais il y a environ quarante ans.
Le vieux malade de Femey.
CCCCLXVIII.
Le a5 de février.
Aucun monarque de l'Europe n est en état de me faire un don comme celui que je viens de recevoir de votre part. Que de choses charmantes contenues dans ce volume ! et quel vieillard, quel esprit pour les composer ! Vous êtes immortel , j'en conviens ; moi qui ne crois pas trop à un être distinct du corps , qu'on appelle amey vous me forceriez d'y croire : toutefois serez-vous le seul des êtres pensans qui ait conservé à quatre-vingts ans cette force, cette vigueur d'esprit, cet enjouement et ces grâces qui ne respirent plus que dans vos ouvrages. Je vous en félicite, et j'implore la nature uni- Tcrselle qu'elle daigne conserver long-temps ce réservoir de pensées heureuses dans lequel elle s'est complu.
Je trouve d'É talion de bien heureux de se trouver à la source d'où nous viennent tant de chefs-d'œuvre : il peut prendre hardiment quel titre il trouvera le plus convenable pour l'aider à sauver les débris de sa fortune. D'Alembert me mande que la robe ne marche qu'à pas comptés , et qu'il faut des années pour réparer des injustices d'un moment : si cela est, il faudra se munir de patience^ à moins que vous n'alliez à Paris, comme tout le monde le dit; et qu'à force d'employer les grands talens que la nature vous a octroyés , "«ous ne parveniez
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5o6 CORRESPOWDAWCE
à sauver llnnocencë opprimée. Cela fournira le sujet d'une tragédie larmoyante; la scène sera à Ferney. Un malheureux, qui manque de protecteurs, y sera appelé par un sage : il sera étonné de trouver plus de secours chez un étranger que chez ses parens. Le philosophe de Ferney, par humanité, travaillera si efficacement pour lui, que Louis XVI dira : Puisqu'un sage le protège, il faut qu'il soit innocent ; et il lui enverra sa grâce. Une arrière-cousine, dont Etallonde était amoureux, sera chargée de la lui apporter ; elle arrivera au dernier acte. Le philosophe humain célébrera les noces, et tous les conviés feront l'éloge de la bienfesance de cet homme divin, auquel d'Etallonde érigera un' autel, comme à son dieu secourable.
Ce sujet entre des .niains habiles pourrait produire beaucoup d'intérêt , et fournir des scènes touchantes et attendrissantes. Mais ce n'est pas à moi d'envoyer des sujets à celui qui possède un trésor d'imagination, et qui, comme Jupiter, accouche par la tête de déesses armées de toutes pièces. Enfin , quelque part que vous soyez, soit à Ferney, soit à Versailles, n oubliez pas le soUtaire de Sans-Souci, qui vous sera toujours redevable du beau don que vous lui avez fait, Fale.
Fédbric.