DX
DE M. DE VOLTAIRE
A Femey, le 9 décembre.
Sire, il n*est pas étonnant qu un homme qui a passé sa TÎe à barbouiller du papier contre œax qui trompât les homiftes, qui les Tolent et qui les perséoutent, soit un peu poursuivi par ces gens-là sur la fin de ses jourf . Il est encore moins étonnant que le Marc-Aurèle de notre siècle prenne pitié de ce vieil Epictèfie. Votre ma* jesté daigne me consoler, dnn trait de pluBK| des cris de la canaille superstiûeuse et impla^cable.
J ai pris la liberté de déposer à vos pieds lea fcatsons qui m'avaient privé long«tanps de Thonnenr de vous écrire; et pamn ces raisons^ la première a été la. nécesaité où je suis réduit d'être un petit Libamus qui répond aux Grégoire de Nazianze et aux Cyrille*
La fourmilière que je iab bâtir dans ma retraite , et qui est rongée par les rats de la finanee française, était le second motif de 19a douleur et de mon siloice ; et l'oubli de votre ancien pupille M. le duc de Vnrtemberg était le trmsième.
Dans le chaos des petites affaires qui dérangent les petites têtes, je n'osais pas, à mon âge, écrire à votre majesté; je tremblais de radoter devant le maître de l'Europe.
La même main qm instruit les rois et qui console d'Âlembert daigne aussi s'étendre pour moi. Voire majesté est trop bonne d'avoir bien touIu écrire un mot en ma faveur dans le Virtemberg ; c'est malheureusement dans le comté de Montbelliard qu'est ma dette , et cette principauté de Montbelliard ressortit au parle-
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588 CORRESPONDANGB
ment de Besançon : ce sont des affaires qui ne finissent point y et moi je vais bientôt finir. M. le duc de Virtemberg me donne aujourd'hui sa parole de me satisfaire dans le courant de Tannée prochaine : sa régence me doit cent mille francs; cela ruine un homme qui se ruinait déjà à fiaire bâtir une petite ville. Mais il Faut que je> prenne patience, et que j attende le payement de M. le duc de Yirtemberg, ou la mort qui paye tout.
Je mets mes misères aux pieds de votre majesté, puisqu'elle daigne me Tordonner. La postérité rira si elle sait jamais qu'un chétif Parisien a conté ses affaires à Frédéric-le-Grand, et que Frédéric-le-Grand a daigné les entendre.
On vient d'imprimer à Paris un livre assez curieux sur la littérature de la Chine, ia, religion et ses usages. La plus grande partie de ce livre est composée par un Chinois que les jésuites dérobèrent à ses parens dans son enfance , et qui a été élevé par eux à leur collège de Paris : il parle français parfaitement ; mais malheureusement c'est un jésuite lui-niéme, et c'est le plus insolent énergumène qui soit parmi eux ; il a la rage du contrains-les d'entrer. Lé scélérat est capable de bouleverser l'empire. Je me flatte que si votre écolier en poésie, et votre très plat écolier Kien-long, est instruit enfin de ce fanatisme qui couve dans sa ville capitale, il enverra bientôt tous ces convertisseurs en Occident.
Daignez conserver, sire, vos bontés pour ma vieille ame, qui va bientôt quitter son vieux corps.
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JLTIC LB ROI DE PRUSSK. — 1776. SSq
DXI.
DU ROI DU PRUSSE
A PoUdaiu , le 36 décembre.
Pour écrire à Yoltiûre^ il faut se servir de sa langue ; celle des dieux. Faute de me bien exprimer dans ce langage, je bégayerai mes pensées.
s Serez-Tous donc toujours en butte Au déyot qui vous persécute ?
A l'euTieux obscur, ébloui de Téclat Dont vos rares talens offusquent s<m état ? Quelque odieux que soit cet indigne manège. Les exemples en sont nombreux :
On a poussé le sacrilège Jusqu'au point d*insulter les dieux ; Ces dieux dont les bienfaiu enridiîssent la terre , Ont été déchirés par des blasphémateurs : Est-il donc étonnant que l'immortel Voltaire Ait à gémir des traiu des calomniateurs ?
Je ne m'en tiens pas à ces mauvais vers : jai fait écrire dans leVirtémberg pour solliciter vos arrérages. . .
Au reste, je crois que pour vous sou^raire à YÀcreté du zèle des bigots, vous pourriez vous réfugier en Suisse, ou vous seriez à Tabri dé toute persécution. Pour les désagrémens dont vous vous plaignez k 1 égard de vos nouveaux établissemens de Femey , je les attr3)ue à IW prit de vengeance des commis de vos financiers, qui vous haïssent à cause du bien que vous avez voulu faire au pays de 6ex, en le dérobant un temps là la voracité de ces gens-là.
Quant à ce pcHBt, je vous avoue que je suis embarrassé d'y trouver un remède , parce qu'on ne saurait
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590 CORRESPONDAirGE
inspirer des sentîmens raisonnables à ^es drôles qui n'ont ni raison ni humanité. Toutefois soyez persuadé que si la terre de Femey appartenait à Apollon même, cette race maudite ne l'eût pas mi«ux traitée. Quelle honte pour la France de persécuter un homme unique qu'un destin favorable a fait naître dans son sein ! un homme dont dix royaumes se disputeraient k qui pourrait le compter parmi ses citoyens , comme jadis tant de villes de la Grèce soutenaient qu Homère était né chez elles! Mais quelle lâcheté plus révoltante de répandre l'amertume sur vos derniers jours ! Ces indignes procédés me mettent en colère, et je suis fâché de ne pouvoir vous ^ donner des secours plus efficaces que le souvM^ain mépris que j'ai pour vos persécuteurs. Mais Maurepas n'est pas dévot; M. de Vergennes se contente d'entendre la messe, quand il ne peut pas se dispenser d'y aller; Necker est hérétique ; de quelle main peut donc partir le coup qui vous accable ? Karchevêque de Paris est connu pour ce qu'il est, et j'ignore si son Mentor ex-jésuite est encore auprès de lui ; personne ne connaît le nom du confesseur du roi : le diable incarné dans la personne de Vévêquç du Puy aurai(-il eKCité celle tempél»? Enfin jh» j'y p^se^ et moins je (Jevine Tautaw 4e c«tte tracasseries
Je nai point vu cet ouvn^ sur U Chine dpot vous me parlez. J'ajoute d'autant omns de foi è ce qiû nous vient de contrées aussi ék)ign^es, qu'on est souv^it bien embarrassé de ce qu'on droit CDoàre des nouvelles de notreEurope.
Cependant soyra sûr qoe le plus grand crève •coeur que vous puissiez faire à vos ennemis, c'est de vivre «1 dépit d'eux. Je vpus prie de leur bûsi dcmiier ce chagrin-là, et d'étrf p«?suadé que peitsonne ne s'intâpesse
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AVIC LE BOI HE PRUSStt. — 1777- Sgi
plut à la cotiserration du vieux patriarche de Femey que le solitaire de SânsrSouci. Fale. Fboxrio.
UXII.
A Potsdam , le xa févricf 1777.
Il vaut mieux que tous ayez terminé vous-même votre ^fîhire avec le duc de Vîrtcmberg, que, s'il avait fallu recourir à mon assistance. Je vous félidte d'avoir cet embarras de moins, et je me rejouir^d si j'apprends que tous vos sujets de chagrin sont dissipés.
L'âge où vous êtes dtevrait rendre votre personne sacrée et inviolable. Je m'indigne, je me mets en colère contre les malheureux qsi empoisotment la fin de tos jours. Je me suis dit souvent : Gonunent se peut -il que ce Voltaire, qui fait l'honneur de la France et de son siècle, soit né dans une patrie assez ingrate pour souffrir qu'on le persécute ? Quel découragement pour la race future ! où sera le Français qui voudra désormais vouer ses talens à la gloire d'une nation qui méconnaît les grands hommes qu'elle produit, et qui les punit au iieu de les récompenser? -
Le mérite persécuté me.t6ûche, et je vole à s<m secours, A!it-ce jusqu'au bout du monde. 5'il faut rémmcer à revoif l'immortel Voltaire, dm moins pourrai -je m'entretenir cet été avec le sage' Ânaxagore ^ Noits philosopherons ensemble ; votre tiom 46ra mêlé dans tous nos entretiens , et nous gémiroas du triste des^n . des honmies qui, par faiblesse ou par stupidité, retôm*' bent dans le fanatisme*
Deux dominicains qui ont le r^ id*£^ene à leurs
* D'AIemWt.
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Sga COREESPOHPANCE
pieds disposent de tout le royaume : leur faux zèle sanguinaire a rétabli dans toute sa splendeur cette inquisition que M. d' Aranda avait si sagement abolie. Selon que le monde va, les superstitieux l'emportent sur les philosophes, parce que le gros des hommes n'a l'esprit ni cultivé , ni Juste , ni géométrique. Le peuple sait qu'avec des pr'ésens on apaise ceux qu'on a offensés ; il croit qu'il en est de même à l'égard de la Divinité, et qu'en lui xlonnant à flairer la fumée qui s'élève d'un bûcher ou l'on brûle un hérétique, c'est un moyen înfeilUble de lui plaire. Ajoutez à cela des cérémonies, des déclamations de moines , les applaudissemens des amis, et la dévotion stupide de la multitude, vous trou-i veréz qu'il n'est pas surprenant que les Espagnols aveuglés aient encore de l'attaclMnent pour ce culte digne des anthropophages*
Les philosophes pouvaient prospérer chez les Grecs et chez les Romains, parce ^ que la religion des gentils n'avait point de dogmes; mais les dogmes de notre i/i/I.. gâtent tout. Les auteurs sont obligés d'écnre avec une circonspection gênante pour la vérité, ta prêtràîllc venge la moindre égratignure que souffre l'orthodoxie; Ton n'ose montrer la vérité à découvert ; et les tyrans des âmes veulent que les idées des citoyens soient toutes moulées dans le même moule.
Vous aurez toutefois eu l'avantage de surpasser tous vos prédécesseurs dans le noble héroïsme avec lequel vous avez combattu l'erreur. Et de niême qu'on nere- . proche pas au fameux Boerhaave de n'avoir psf^ détruit la fièvre chaude, ni l'étisie, ni le haut -mal, mais qu'il s'est borné à guérir de son temps quelques uns de ses contemporains; aussi peu pourra-t-on reprocher au savant médecin des âmes de Ferney de n'avoir pu détruire
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1777. .5g3
la superstition ni le fanatisme , et* de n'avoir appliqué son remède qu'à ceux qui étaient guérissables.
Mon individu, qui s'est mis à son régime, le bénit mille fois en lui souhaitant longue vie et prospérité : c'est dans ces sentimens que le solitaire de Sans-Souci salue le patriarche des incrédules. Fale. Féobric,
Dxiir.
A Potoda», le a6 mai».
' Des trois raisons qui vous ont empêché de me répondre, la première et la seconde sont une suite des^ lois de la nature , mais la troisième est un effet de la méchanceté des hommes, qui me les ferait haïr si, par bonheur pour l'humanité , il n'y avait encore des âmes vertueuses en faveur desquelles on fait grâce à l'espèce. Mais quelle cruelle méchanceté de persécuter un "Aeillard jet de prendre plaisir,. à empoisonner les derniers jours de sa vie? Cela fait horreur, et me révolte de telle sorte contre les bourreaux tonsurés qui vous persé- * cutent, que je les exterminerais de la face de la terre si j'en avais le pouvoir. Le pauvre Morival, qui, jeune encore, a essuyé leurs persécutions , en a eu le cœur si navré, et principalement de l'inhumanité de ses parens, qu'il a été, ces jours passés, attaqué d'apoplexie. On espère cependant qu'il s'en remettra. C'est un bon et honnête garçon qui mérite qu'on lui veuille du bien par son application et le désir qu'il a de bien faire. Je suis persuadé que vous compatirez à sa situation.
Ceux qui vous ont parlé du gouvernement français ont, ce me semble, un peu exagéré les chosçs. J'ai eu occasion de me mettre au fait des revenus et des 4ettes
oonrnuY. ATsc 'lms sotnrxmAiirs. r. ix. 38
Î594 COARESPOlfDAirCE
de ce royaume : tes^dettes sont énormes, les ressources épuisées, et les impots muttipCés d*ane manière excessive. Le seul moyen de diminuer, avec le temps, te far- 'deau de ces dettes serak de resserrer les dépenses , et d*en retrancher tout le superflu. C'est à quoi on ne paryléndra jamais ; car au Keu de dite, J'ai tant de revenu, et je puis dépenser tant, on dit , Il me faut tant, trouvez des ressources.
Une forte saignée faite à ces faquins tonsurés pourrait prQcurçr, quelques ressources : cependant cela ne suffirait pas pour éteindre en peu les dettes, et procurer au peuple les soulagemens dont il a le plus grand besoin. Cette situation fâcheuse a sa source dans les règnes précédens, qui ont contracté des dettes et ne les ont jamais acquittées.
Cest ce dérangement de finances qui influe maintenant sur toutes les branches du* gouvernement,* il a arreté les sages projets de M. de SaintGermain , qui ne sont pas même exécutés à Uemi ; il empêche le ministère de reprendre cet ascendant dans les affaires de l'Europe, dont la France était en posse8sk>n depuis Henri IV. Enfin, pour ce qui est de votre parlement, en qualité de penseur, j'ai corïdamné son rappel, parce qu^ était contraire aux principes de la dialectique et du bon sens.
Tenez, Vôîlà comme on découvre et comme on voit Tes fautes des autres, tandis que Ton est aveugle sur ses propres défauts. Je ferais bien mieux de régler mes actions, et' de m'cmpécher de faire des folies, que de disséquer les ressorts qui meuvent les grandes monarchies.
Vous me parlez d\in auteur allemand qui se mêle aussi de diriger la politique européanc : je puis vous
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1777- SqS
assurer que c'est un rêve-creux qui règle des partages à Finstar de ceul qui se firent en Pologne. Ce grand homme ignore que ces sortes de partages sont rares, et ne s^ répètent jamais durant la vie des mêmes hommes. Le peu de vérités qu*il y a dans les assertions de ce grand politique se réduit à la possibilité de nou^ veaux troubles qui s'élèvent en Grimée entre la Russie et la Porte, et à lenvie démesurée de Tempeteur de s'agrandir vers Ândrinopte. Ce prince est jeune et ambitieux; mes soixante -cinq ans passés doivent mettre mes intentions hors de soupçon. Ai-je )#temps encore de faire des projets?
Je vous envoie ci-joint, au lieu de mauvw vers que j'aurais pu faire, un choix des meillewtes pièces de Chaulieu et de madame Deshoulières, que j'ai fait im* primer à mon usage et à celui de mes amis.
Pour en revenir au divin patriarche des incrédules ^ je crcÂir qu'il fera bien de tromper ses ennemis ; leur înOefEtiotf esi de le chagrii^er; il ne doit leur oppmer qciie de l'indiffêrenfce «t du mépris. Et é'il se voit <ÂKgé de «« retirer cw Suisse, il pourrïi les régaler, daiis ee pays libre, d'une pièce qui démasquera leur tur^itii^ et leur scâératesse. Que la nature conserve dipum Foltarium^et que j'aie encore long-temps la sati^ction de reœvmr de ses notivellesf ^dtfe F^Djêwc.
Voasr me prendrez poia* un vieux fbu poKtîqéc/ en lisaifil ifitf lettre ; je ne sais comment je me sfuis atvii^ de mé oon^uer ministre du très chrétien roi dés Welches.
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