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^ ▲ Potsdam , le 9 novembre.^
Monsieur Bitaubé doit se trouver fort heureux d avoir vu le patriarche de Ferney. Vous êtes l'aimant qui attirez à vous tous les êtres qui pensent : chacun veut voir cet homme unique qui fait la gloire de notre siècle. Le> comte de Falkenstein a senti la même attraction ; mais dans sa course, l'astre de Thérèse lui imprima un mouvement centrifuge qui, de tangente en tangente, l'attira à Genève. Un traducteur d'Homère se croit gentilhomme de la chambre de Melpomtee, ou marmiton dans les offices d'Apollon ; et muni de ce caractère , il se présente hardiment à la cour de l'auteur de la Henriade; et celui-là sait abaisser son génie pour se mettre au niveau de ceux qui lui rendent leurs hommages.
Bitaubé vous a dit vrai : j'ai fsdt construire à Berlin une . bibliothèque publique. Les œuvres de Voltaire étaient trop maussadement logées auparavant; un laboratoire chimique qui se trouvait au rez-de-chaussée menaçait d'incendier toute notre collection. Alexandre-le-Grand plaça bien les œuvres d'Homère dans la cassette la plus précieuse qu'iL avait trouvée parmi les dépouilles de
Darius : pour moi qui ne suis ni Alexandre ni grand ,
et qui n ai dépouillé personne, j ai fait, selon mes petites fticultésy construire le plus bel étui possible pour y placer les œuvres de THomère de nos jours.
Si, pour compléter cette bibliothèque, vous vouliez bien y ajouter ce que vous avez composé sur les lois , vous me feriez plaisir, d'autant plus que je ne crains pas les ports. Je crois vous avoir donné , dans ma dernière lettre , des notions générales à Tégard de nos lois , et du nombre des punitions qui se font annuellement. Je dois cependant y ajouter nécessairement que la bonne police empêche autant de crimes que la douceur des lois. La police est ce que les moralistes appellent le principe réprimant. Si Ton ne vole point , si Ton n'assassine point, c'est qu'on est sûr d'être incontinent découvert et saisi. Cela retient les scélérats timides. Ceux qui sont plus aguerris vont chercher fortune dans TEmpire, où la proximité des frontières de tant de petits états leur offre des asiles en assez grand nombre.
Vous voyez que dans TEmpire on ne restitue pas même l'argent qu'on a emprunté des philosophes. Je vous envoie ci-joint la copie de la réponse que j'ai reçue de M. le duc de Virtember^i;, Ce prince, qui tend au sublime, veut imiter en tout les grandes puissances : et comme la France, l'Anf^leterre j la Hollande et TAutriche sont surchargées ' de dettes, il veut ranger mn duché de Virtemberg dans la même catégorie. Et t'il arrive que quelqu'une de ces puissa^ncea fasse banque* route, je ne garantirais pas que, piqué d honneur, il n'en fit autant. Cependant je ne crois pas que maintenant vous ayez à craindre pour votre capital , vu que les états de Virtemberg ont garanti les dettes de son altesse sérénissime, et qu'au demeurant il vous reste libre de vous adresser aux parlemens de Lorraine et d'Alsace. J'avais
AVEC LB EDI DE PRUSSE. — 1777. 6l3
bi^n prévu que ton altesse sérénissime serait récalcitrante sur le fait des lemboursemens, et je vous assure de plus que ce soi-disant pupille n*a jamais écouté mes , avis ni suivi des conseils.
Que ces misères ne troublent point la sérénité de vos jours : tranquille, du palais des sages, vous pouvez contempler de cette élévation les défauts et les faiblesses du genre humain, les égaremens des uns, et les folies des autres: heureux dans la possession de vous-même, vous vous conserverez pour ceux qui savent vous admirer, au nombre desquels, et en première ligne, vous compterez, comme je lespère, le solitaire de Sans-Souci. Kale. Fédéric.