CCXL
A Sani-Soaci , le i5 d'aagntte;
Si mes vers ont contribué à l'épître que je viens de recevoir^ je les regarde comme mon plus bel ouvrage. Quelqu'un qui assista à la lecture de cette épître s*écria dans une espèce d'enthousiasme : «Voltaire et le mare- « chai de Saxe ont le viême sort; ils ont plus de vigueur « dans leur agonie que d'autres en pleine santé. »
Admirez cependant la différence qu'il y a entre nous deux ; vous m'assurez que mes vers ont excité votre verve , et les vôtres ont pensé me faire abjurer la poésie. Je me trouve si ignorant dans votre langue , et si sec d'imagination , que j'ai fait vœu de ne plus écrire. Mais vous savez malheureusement ce que sont les vœux des poètes, les zéphyrs les emportent sur leurs ailes, ef notre souvenir s'envole avec eux.
Il faut être Français et posséder vos talens pour manier votre lyre. Je corrige, j'efiFace, je lime mes mauvais ouvrages pour les purifier de quantité de fautes dont ils sont rempUs. On dit que les joueurs de luth accordent
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, AVEC LE ROI DE PRUSSE; — 1749. qS
leur mtttument la moitié de leur vie, et en touchent Taiitre. Je passe la mienne à écrire, et surtout à efiacer. Depuis que j'entrevois quelque certitude à votre vOy âge , je redouble de sévérité sur moi-même.
Soyez sûr que je vous attends avec impatience, charmé de trouver un Virgile qui veut bien me servir de Quintilien^ Luciné est bien oiseuse, à mon gré; je voudrais que madame du Châtelet se dépéchât, et vous auisL Vous pensez ne faire qu'un saut du baptême de Cirey à la messe de notre nouvelle église. La charité est éteinte dans le cœur des chrétiens; les collectes n'ont pu fournir de quoi couvrir cette église , et à moins que de vouloir entendre la messe en plein vent, il n'y a pas moyen de l'y dire.
Marquez-moi, je vous prie, la route que vous tiendrez, et dans quel temps vous serez sur mes frontières, afin que vous trouviez des chevaux. Je sais bien que Pégase vous porte , mais il ne connaît que le chemin de l'immortalité : je vous la souhaite le plus tard possible , en vous assurant que vous ne serez pas reçu avec moins d'empressement que vous n'êtes attendu avec impatience. Fedérig.
DE M4 DE VOLTAIRK
A Lanéville , le z8 d'aagmte.
JTài reçu vos yers ti es plaisaus Sur notre triste Académie.
Nos quarante sont fort savans , Des mou ils sentent l'énergie , Et de prose et de poésie Us donnent des prix tous les ans ; Ils font surtout des complimens ; Mais aucun n'a votre génie.
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94 COKRESPONDANCE
Votre majesté pense bien que j'ai plus d'envie de lui faire ma cour qu elle n'en a de me souiîFrir auprès cftUe. Croyez que mon cœur a fait très souvent le voyage de Berlin , tandis que vous pensiez qu'il était ailleurs. Vous avez excité la crainte, l'admiration, l'intérêt chez les honunes. Permettez que je vous dise que j'ai toujours pris la liberté de vous aimer. Gela ne se dit guère aux rois , mais j'ai commencé sur ce pied-là avec votre majesté, et je finirai de même. J'ai bien de l'impatience de voir votre Lutrin, ou votre Batrachomyoraachie homérique sur M. de Valori.
Maïs un ministre d'importance , Envoyé do roi très chrétien , £t sa bedaine et sa prestance y Le courage du Prussien , La foi te de l'Autrichien Que votre active vigilance A cinq fois battu comme un chien , Tout ce grand fracas héroïque , Vos aventures , vos combats , Ont un air un peu plus épique Que les grenouilles et les rats Chantés par ce poëte unique Qu'on admire et qu'on ne lit pas.
Votre majesté , en me parlant des maréchaux de Belle- Isle et de Saxe , dit qu'il faut que chacun fasse son métier : vraiment, sire, vous en parlez bien à votre aise, vous qui faites tant de métiers à la fois, celui de conquérant, de politique, de législateur, et, qui pis est, le mien qu'assurément vous faites le plus agréablement du monde. Vous m'avez remis sur les voies de ce métier que j'avais abandonné. J'ai l'honneur de joindre ici un petit essai d'une nouvelle tragédie de CatiUna : en voici le premier acte; peut-être a-t-il été fait trop vite. J'ai fait en liuit jours ce que Crébillon avait mis vingt-huit ans à
acherer ; je ne me croyais pas capable d'une si ëpouvantable diligence; mais j'étais ici sans mes livres. Je me souvenais de ce que votre majesté m'avait écrit sur le CatiUna de mon couftére : elle avait trouvé mauvais , avec raison, que l'histoire romaine y fût entièrement corrompue ; elle trouvait qu'on avait fait jouer à Cati- , lina le rôle d'un bandit extravagant , et à Cicéron celui d'un imbécille. Je me suis souvenu de vos critiques très justes; vos bontés polies pour mon vieux confrère ne TOUS avaient pas empêché d'être un peu indigné qu'on eût fait MXk tableau si peu ressemblant de la république romaine. Tai voulu esquisser la peinture que vous désiriez; c'est vous qui m'avez fait travailler; jugez ce premier acte ; c'est le seul que je puisse actuellement avoir l'honneur d'envoyer à votre majesté; les autres «ont encore barbouillés. Voyez si j'ai réhabilité Cicéron > et.si j'ai attrapé la ressemblance de César. ^
Entre ces deux héros prenez votre balance ,
Décidez entre leurs vertus :
César, je le prévois, aura la préférence ; Qudque juste qu'on soit , c'est notre ressemblance
Qui nous touche toujours le plus.
Je ne vous ai point envoyé cette comédie de Nanine. J'ai cru qu'une petite fille que son maître épouse ne valait pas trop la peine de vous être présentée. Mais , si votre majesté l'ordonne, je la ferai transcrire pour elle. Je suis actuellement avec le sénat romain , et je tâche de mériter les suffrages de Frédérîc-lé-Grand ,
De qui je suis avec ardeur Le très prosterné serviteur, Et Tétemel admirateur, Sans être jamais son flatteur.
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CGXLII.
DE M. DE VOLTAIRE
A Lonéville en Lorraine , ce 3i angnste.
Sire , j'ai le bonheur de recevoir votre lettre datée de votre Tusculum de Sans-Souci, du Linteme de Scipion. Je suis bien consolé que mon agonie vous amuse. Ceci est le chant du cygne. Je fais les derniers efforts. J'ai achevé l'esquisse entière de Catilina, telle que votre majesté en a vu les prémices dans le premier acte. Tai depuis commencé la tragédie d* Electre que je voudrais bien venir au plus vite achevet* à Sans-Souci. Je roule aussi de petits projets dans ma tête , pour donner plus de force et d'énergie à notre langue , et je pense que si votre majesté voulait m'aider, nous pourrions faire l'aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence. Votre majesté saura qu'à la dernière séai^pe de notre Académie, où je me trouvai pour l'élection du maréchal de Belle- Isle , je proposai cette petite question : Peut-on dire un homme soudain dans ses transports y dans ses résolutions, dans sa colère, comme on dit un événemerU soudain? « Non , répondit-on ; car soudain n'appartient qu'aux « choses inanimées. — Eh , messieurs ! l'éloquence ne « consiste-t-elle pas à transporter les mots d'une espèce « dans une autre? N'est-ce pas à elle d'animer tout ? « Messieurs, il n'y a rien d'inanimé pour les hommes « éloquen's. » J'eus beau faire, sire, Fontenelle, le cardinal de Rohan , mon ami l'ancien évéque de Mirepoix, jusqu'à l'abbé d'OUvet, tout fut contre moi. Je n'eus que deux suffrages pour mon soudain.
Croit-on, sire, que si M. Bestucbef ou Bartenstein disait de Totre majesté^
« Profond dans ses desseins , soudain dans ses efibrts , « De notre politique il rompt tous les ressorts ; »
croit-on , dis-je , que Bartenstein ou Bestuchef s'exprimât d'une manière peu correcte ? Si on laisse faire FAcadémie, elle appauvrira notre langue, et je propose à votre majesté de lenrichir. Il n'y a que le génie qui soit assez riche pour faire de telles entreprises. Le purisme est toujours pauvre.
Madame du Châtelet n'est point encore accouchée ; elle a plus de peine à mettre au monde un enfant qu'un livre. Tous nos accouchemens, sire, à nous autres poètes, sont plus difficiles à mesure que nous voulons faire de bonne besogne. Les vers didactiques surtout se font beaucoup plus difficilement que les autres. Belle matière à dissertation quand je serai à vos pieds !
Mais voici un autre cas : il s'agit ici de prose.
Votre majesté se souvient d'un certain Anti-Maclda* vel dont on a fait une vingtaine d'éditions. Une de ces éditions est tombée entre les mains du roi à la cour de qui on accouche. Il y a deux endroits où l'on rend une justice un peu sévère au roi de Suède , et où le monarque dont j'ai l'honneur de vous parler est traité un peu légèrement. Il y est infiniment sensible, et d'autant plus qu'il sent bien que le coup part d'une main trop respectable et faite pour peser les hommes. Vous vous en tirerez, sire, comme vous voudrez, parce que les héros ont toujours beau jeu. Mais moi, qui ne suis qu'un pauvre diable, j'essuie tout l'orage; et l'orage a étéiissez fort.
Autre affaire. Il a plu à mon cher Isac-Onis**, fort
* Le marquis d'Àrgens. . î .
CORRESP. AVEC LES SOUYl^RAINS. T. II. 7
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98 CORRESPONDAirCÈ
aimable chambellan de votre majesté, et que j'aime de tout mon cœur, d'imprimer que j'étais très mal dan» votre cour. Je ne sais pas trop sur quoi fondé, mais la chose est moulée, et je le pardonne de toutmon cœur à un homme que je regarde comme le meilleur enfant du nionde. Mais, sire, si le maître de la chapelle du pape avait imprimé que je ne suis pas bien auprès du pape, je demanderais des agnus et des bénédictions à sa sainteté. Votre majesté ma daigné donner des pilules qui m'ont lait beaucoup de bien ; c'est un grand point : mais si elle daigne m'envoyer une demi-aune de ruban noir, cela me servirait mieux qu'un scapulaire. Le roi auprès de qui je suis ne peut m'empécher de courir vous remercier. Personne ne pourra me retenir. Ce n'est pas assu* rément que j'aie besoin d'être mené en laisse par vos faveurs; et je vous jure que j'irai bien me mettre aux pieds de votre majesté sans ficelle et sans ruban. Mais je peux assurer votre majesté que le souverain de Lunéville a besoin de ce prétexte pour n'être pas fîlché contre moi de ce voyage. Il a fait une espèce de marché avec madame du Ghàtelet , et je suis , moi , une des clauses du marché. Je suis logé dans sa maison , et tout libre qu'est un animal de ma sorte , il doit quelque chose au beaupère de son maître. Voilà mes raisoiis, sire, rajouterai que je vous étais tendrement attaché avaîit qu'aucun de ceux que vous avez comblés de vos bienfaits eût été connu de votre majesté, et que je vous deiiiande une marque qui puisse apprendre à Lunéville , et sur la route de Berlin, que vous daignez m'aimer. Permettez -moi encore de dire que la charge que je possède auprès du roi mon msitre ^ étant un ancien office de la couronne qui donne les droits de la plus ancienne noblesse, est
* La charge de gentilhomme ordinaire de la chambre {ÊdjdeKekl.)
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non seuiement très compatible avec cet honneur que j'ose demander, mais m en rend plus susceptible. Enfin, c*est l'ordre du mérite, et je yeux tenir mon mérite de vos bontés. Au reste, je me dispose à partir le mois d'octobre; et que j'aie du mérite ou non, je suis à vos pieds.
^ CCXLIIL
A PotsdAm, le 4 utptmàbrt.
Je reçois rotte Catilina dont il m'est impossible de deviner la suite. Il n'est pas plus possible déjuger d'une tragédie par un seul acte, que d'un tableau par une seule figure. J'attends d'avoir tout vu pour vous dire ce que je pense du dessein, de la conduite, de la vrai« semblance, du pathétique et des passions. Il ne me convient pas d'exposer mes doutes à l'un des quarante juges de la latigue française, sur la partie de l'élocution ; si cependant mon confrère en Apollon et mom concitoyen le comte Bar m'avait envoyé cet acte, je vous demanderais si Ton peut dire:
T jx^ii par la parole, il fiiut finir ton règne *.
Si le sens ne donne pas lieu à l'équivoque, je crois qu on peut dire : Son éloquence Va rendu le tyran de $a patrie y il faià finir son règne. Mais, selon la construction du vers, nous autres Allemands, qui peut-être n'entendons pas bien les finesses de la langue, nous comp]*enons que c'est j^ûr la parole quHl faut finir ton règne.
Je Suis bien osé de tous communiquer mes remarques. Si cependant j'ai eu quelque scrupule sur ce vers-
* Ce Tew ne se trouve plus dans Rome sauvée. {Ed. de Kehl.)
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l OO CORRESPONDANCE
là^ il ne m'a pas empêché de me livrer avec plaisir à l'admiration d'une infinité de beaux endroits où l'on reconnaît les traits de ce pinceau qui fit Brutus y la Mort de CésoTy etc. etc.
Votre lettre est charmante; il n'y a que vous qui puissiez en écrire de pareilles. Il semble que la France soit condamnée d'enterrer avec vous dix personnes*d'esprit que différens siècles lui avaient fait naître.
Puisque madame du Ghâtelet fait des livres, je ne crois pas qu'elle accouche par distraction. Dites -lui donc quelle se dépêche, car j'ai hâte devons voir. Je sens l'extrême besoin que j'ai de vous, et le grand secours dont vous pouvez m'êire. La passion de l'étude me durera toute ma vie. Je pense sur cela comme Cicéron , et comme je le dis dans une de mes épîtres. En m'appliquant je puis acquérir toutes sortes de connaissances ; celle de la langue française, je veux vous la devoir. Je me corrige autant que mes lumières me le permettent; mais je n'ai point de puriste assez sévère pour relever toutes mes fautes^ Enfin je vous attends , et je prépare la réception du gentilhonune ordinaire et du génie extraordinaire.
On dit à Paris que vous ne viendrez point, et je dis que si, car vous n'êtes point un faussaire; et si l'on %ous accusait d'être indiscret, je dirais que cela peut être; de vous laisser voler, j'y acquiescerais; d'être ' coquet , encore. Vous êtes enfin comme l'éléphant blanc pour lequel le roi de Perse et l'empereur du Mogol se font la guerre, et dont ils augmentent leurs titres quand ils sont assez heureux pour le posséder.
Adieu. Si vous venez ici, vous verrez à la tête des miens Fédéricy par la grâce de Dieu y roi de Prusse y électeur de Brandebourg y possesseur de p^oltaircy etc. etc.
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1749. lOf
DE M. DE VOLTAIRE
Le.
Sire, voici une des tracasseries que j'eus l'honneur de vous prédire il y a dix ans, lorsque, après avoir envoyé votre jénti-Mackmtfel en Hollande, par les ordres de votre majesté, je fis ce que je pus pour supprimer cet ouvrage. *
J'avais tort, à la vérité, de vouloir étouffer un si bel enfant qui s'est conservé malgré moi, et qui est un des plus beaux monumens de votre génie et de votre gloire.
Mais vous vous exprimez dans cet ouvrage avec tme liberté qui n'est guère permise qu'à un homme qui a cent mille hommes à ses ordres. Je courus, comme vous le savez, sire, chez l'imprimeur, et j'osai raturer sur le manuscrit les endroits dont David pourrait se plaindre s'il revenait au monde, et ceux qui pourraient être désagréables à des princes contemporains, et surtout à des têtes couronnées que vous avez toujours aimées.
Votre majesté peut se souvenir que le fripon Vanduren, qui se dit aujourd'hui votre Ubraire, n'eut pas plus d'égard à mes ratures que le grand pensionnaire à mes représentations. Ce coquin avait fait transcrire le manuscrit, et je ne pus pas obtenir des chefs de la république qu'on l'obligeât à rendre pour de l'argent ce qu'on lui avait donné gratis.
Le livre parut donc, malgré tous mes efforts réitérés, et il parut avec quelques passages contre la personne d'un roi que vous avez imité par des victoires *, et contre un autre monarque que vous chérissez**, et qui ei\t.été votre allié naturel contre les Russes, si les Polonais
* Charles XH ,roi de Saède. — ** Stanislas Leczinski, roi de Pologne.
{Éd. de KshL)
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1 02 GORRfiSPOirPANCE
avaient été assez heureux et assez fermes pour soutenir celui qu'ils ont si légitimement élu. Ses vertus et son alliance avec la maison de France sont des nœuds qui vous unissent avec lui. Ce monarque est très affligé de la manière dont vous vous êtes expliqué sur Charles XII et sur lui-même. Il est très aisé de réparer ce qui peut être échappé à votre plume , sur ces deux princes qui vous sont chers. Je vous suppUe, sire, de faire une édition qui selfei la seule authentique, et dans laquelle je ne doute pas que votre majesté ne rende plus de justice à deux rois ses omis.
Votre majesté doit approuver aujourd'hui plus que jamais le dessein qu'avait Charles XII de chasser les Russes de la Livonie et de Flngrie, et de mettre une barrière entre eux et l'Europe. Si le roi de Pologne était sur le trône où il doit être , les Polonais pourraient alors se souvenir de ce qu'ils ont été, et contribuer à renvoyer les ours moscovites dans leurs forêts; ce sont là vos sentimens et vos désirs.
Quelques Ugnes conformes à vqs idées, et qui rendraient justice aux deux monarques, feraient un effet désiré de tous ceux qui admirent votre Uvre; et votre plume serait conune la lance d'Achille, qui guérit la blessure qu'elle avait faite.
DE M. DE VOLTAIRE
A Paris, ce z5 octobre.
Sire, je viens de faire un effort, dans l'état affreux où je suis, pour écrire à M. d'Argens ; j'en ferai bien un autre pour me mettre aux pieds de votre majesté.
Tai perdu un ami de vingt -cinq années, un grand
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AVEC UE ROI DE PRUSSE. — 1749. Io3
homme qui n'avait de défaut que d*étre femme*, et que tout Paris regrette et honore. On ne lui a pas peut^tre rerïdu justice pendant sa vie , et vous n avez peiit-éti« pas jugé délie comme vous auriez fait, si elle avait «o l*honneur d*ètre connue de votre majesté. Mais une femme qui a été capable de traduire Newton et Virgile, et qui avait toutes les vertus dun honnête homme, aura sans doute part à vos regrets.
L'état où je suis depuis un mois ne me laisse guère d*espérance de vous revoir jamais ; mais je vous dirai hardiment que si vous connaissiez mieux mon cœur , vous pourriez avoir aussi la bonté de regretter un honune qui certainement dans votre majesté n'avait aimé que votre personne.
Vous êtes roi , et par conséquent vous êtes accoutumé à vous défier des hommes. Vous avez pensé , par ma dernière lettre, ou que je cherchais une défeite pour ne pas venir à votre cour , ou que je cherchais un prétexte pour vous demander une légère feveur. Encore une fois, vous ne me connaissez pas. Je vous ai dit la vérité , et la vérité la plus connue à Lunéville. Le roi de Pologne Stanislas est sensiblement affligé, et je vous conjure, sire, de sa part et en son nom, de permettre une nouvelle édition de \ Anti-Machiavel y où Ion adoucira ce que vous avez dit de Charles XII et de lui ; il vous en sera très obligé. C'est le meilleur prince qui soit au monde; c'est le plus passionné de vos admirateurs , et j'ose croire que votre majesté aura cette condescendance pour sa sensibilité qui est extrême.
n est encore très vrai que je n'aurais jamais pu le quitta» pour venir vous faire ma cour, dans le temps
* Ia marquise da ChAtelet. (£d, de KehL)
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I04 CORRESPOIfDAWCE I
que TOUS l'affligiez et qu'il se plaignait de vous., J'ima- ' ginai le moyen que je proposai à votre majesté. Je crus et je crois encore ce moyen très décent et très convenable. J'ajoute encore que j'aurais dû attendre que votre majesté daignât me prévenir elle-même sur la chose dont je prenais la liberté de lui parler. Cette faveur était d'autant plus à sa place, que j'ose vous répéter encore ce que je mande à M. d'Argens : oui, sire, M. d'Argens a constaté, a relevé le bruit qui a couru que vous me retiriez vos bonnes grâces; oui, il l'a imprimé. Je vous ai allégué cette raison qu'il aurait dû appuyer lui-même. Il devait vous dire: « Sire, rien n'est plus vrai, ce bruit • a couru ; j'en ai parlé ; voilà l'endroit de mon livre où « je l'ai dit : et il sera digne de la bonté de votre majesté « de faire cesser ce bruit, en appelant, pour quelque « temps, à votre ^our, un homme qui m'aime et qui « vous adore, et en l'honorant d'une marque de votse « protection. »
Mais au lieu de lire attentivement l'endroit de ma lettre à votre, majesté , où je le citais, au Ueu de prendre cette occasion de m'appeler auprès de vous , il me fait un quiproquo où Ion n'enl^end rien. Il me parle de libelles , de querelles d'auteur ; il dit que je me suis plaint à votre majesté qu'il ait dit de moi des choses injurieuses; en un mot, il se trompe, et il me gronde, et il a tort , car il sait bien qe que je vous ai dit dans ma lettre, que je l'aime de tout mon cœur.
Mais vous, sire, avez -vous raison avec moi? Vous êtes un très grand roi ; vous avez donné la paix dans Dresde ; votre nom sera grand dans tous les siècles ; mais toute votre gloire et toute votre pmssance ne vous mettent pas en droit d'affliger un cœur qui est tout à vous. Quand je me porterais aussi bien que je me porte
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1749. lo5
mal, quand je serais à dix lieues de vos éuu, je ne ferais pas un pas pour aller k la cour d un grand homme qui ne m'aimerait point, et qui ne m'enverrait chercher que comme un souverain. Mais si vous me connaissiez, et si vous aviez pour moi une vraie bonté, j*irais me mettre à vos pieds à Pékin. Je suis sensible, sire, et je ne suis que cela. J*ai peut-être deux jours à vivre, je les passerai à vous admirer, mais à déplorer Imjustice que vous faites à une ame qui était si dévouée à la vôtre, et qui vous aime toujours comme M. de Fénelon aimait Dieu, pour lui-même. Il ne faut p^is que Dieu rebute celui qui lui offre un encens si rare.
Croyez encore, s'il vous plaît, que je n*ai pas besoin des petites vanités, et que je ne cherchais que vous seuL
DE M. DE VOLTAIRE
A Paris , 10 noyembre.
Sire , j'ai reçu presque à la fois trois lettres de votre majesté, l'une du 10 septembre, venue par Francfort, adressée de Francfort à Lunéville, renvoyée à Paris, a Cirey, à Lunéville, et enfin à Paris, pendant que j'étais à la campagne dans la plus profonde retraite. Les deux autres me parvinrent avant-hier par la voie de M. Ghambrier , qui est encore, je crois, à Fontainebleau.
Hélas! sire, si la première de ces lettres avait pu me parvenir, dans l'excès de ma douleur, au temps où je devrais l'avoir reçue, je n'aurais quitté que pour vous cette funeste Lorraine ; je serais parti pour me jeter à vos pieds ; je serais venu me cacher dans un petit coin de Poudam ou de Sans-Souci ; tout mourant que j'étais , j'aurais assurément fait ce voyage ; j'aurais retrouvé des
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Io6 CORRESPOND AHGB
forces. Saurait même des raisons que vous derinei^ bien pour aimer mieux mourir dans vos états que dans le pays où je suis né^
Qu*est-il arrivé? Votre silence m*a iait croire que ma demande TOUS avait déplu; que vous n'aviez réellement aucune bonté pour moi; que vous aviez pris ce que je vous proposais pour une défaite et pour une envie déterminée dé rester auprès du roi Stanislas. Sa cour , où j*ai vu mourir madame du Ghâtelet d une manière cent fois plus funeste que vous ne pouvez le croire , était devenue pour moi un séjour affreux, malgré mon tendre attachement pour ce bon prince, et malgré ses extrêmes bontés. Je suis donc revenu à Paris; j*ai rassemblé autour de moi ma famille ; j'ai pris une maison , et je me suis trouvé père de famille sans avoir d'enfans. Je me suis fait ainsi, dans ma douleur, un établissement honorable et tranquille , et je passe l'hiver dans ces arrangemens , et dans celui de mes affaires qui étaient mêlées avec celles de la personne que la mort ne devait pas enlever avant moi. Mais puisque vous daigne^ m'aimer encore un peu , votre majesté peut être très sûre que j'irai me jeter à ses pieds 1 été prochain, si je suis en vie. Je n'ai plus besoin actuellement de prétexte, je n'ai besoin que de la continuation de vos bontés. J'irai pas- • ser huit jours auprès du roi Stanislas ; c'est un devoir que je dois remplir ; et le reste sera à votre majesté. Soyez, je vous en conjure, bien persuadé que je n'avais imaginé ce chiffon noir que parce qu'alors le roi Stanislas n'aurait pas souffert que je le quittasse. Je croyais que vous aviez fait cette grâce à M. de Maupertuis. Il est encore très vrai , et je vous le répète, et ce n'est point une tracasserie, que le bruit avait couru, à mon dernier voyage à votre cour, que vous m'aviez retiré
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AVEC LE ROI DB PRUSSE. — XTAq. I07
voi bonnet grâces. Je ne dû pas i yotre majesté que M. d'Ârgens avait écrit contre moi; je vous disais et je vous dis encore que dans un cer^in livre de morale dont le titre m*a échappé, et qui est rempli de portraits, il avait relevé ce bruit dont je vous ai parlé ; je lui ai même cité, dans la lettre que je lui ai écrite, Tendroit où il parle de moi; il doit s'en souvenir. C'est après le portrait d'Orcan , qu'il dépeint comme un courtisan dangereux par sa langue. Il me fait paraître sous le nom d'Euripide; il dit • qu'Euripide arrive à la coût d'un « grand roi, qu'il y est d'abord bien reçu, mais que ii bientôt le roi se dégoûte ; qu'alors les courtisans , « comme 4c raison, le déchirent. Que faut-il, ajoute-t-il, « pour que la cqur dise du bien d'Euripide P qu'il re-r « vienne et que le roi jette un coup d'œil sur lui. »
Voilà à peu près les paroles de son livre qu'il m'envoya lui-même; voilà ce que j'ai en dernier lieu remis dans sa mémoire, et ce que j'ai mandé à votre majesté. J'étais bien loin d'écrire et de penser qu'il eût écrit pour m'offenser. Encore une fois , sire , je vous disais qu'il avait relevé le bruit qui courait que j'étais mal auprès de vous. C'est ce que j'affirme encore, non pas assurément pour me plaindre de lui, que j'aime tendrement , mais pour faire voir à votre majesté que j'avais besoin d'une marque publique de votre bonté pour moi, si vous vouliez que je parusse dans votre cour.
Voilà bien des paroles; mais il faut s'entendre, et ne rien laisserai arrière à ceux à qui on veut plaire , d&t-on les fatiguer.
Vous avez bien raison, sire, de me dire que je suis fait pour être volé; car on m'a volé Sémiramisy et cette petite comédie de Nardne dont on avait parlé à votre majesté. On les a imprimées de toute manière à mes dé-
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pens, pleines de fautes absurdes et de sottises beaucoup plus fortes que celles dont je suis capable. Je compte dans quatre ou cinq jours envoyer à votre majesté les véritables éditions que je fais faire.
Je vais aussi faire transcrire Catilinaj ou plutôt /Ioiti^ sauvée; car ce monstre de Gatilina ne mérite pas d*étre le héros d une tragédie ; mais Cicéron mérite de Tétre.
Yoipi) en attendant, la réponse à votre objection grammaticale ^.
J'attends de votre plume d'autres présens, et je me flatte que la cargaison que vous recevrez de moi incessanunent m'en attirera une de votre part. J'aurai l'honneur de faire ce petit commerce cet hiver ; et je crois, sire, sauf respect, que vous et moi nous sonmies dans l'Europe les deux seuls négocians de cette espèce. Je viendrai ensuite revoir nos comptes, disserter, parler grammaire et poésie; je vous apporterai la grammaire raisonnée de madame du Châtelet , et ce que je pourrai
* L« roi de Prusse, dans sa lettre da 4 septembre 1749» avait critiqaé ce vers de Rome sawée :
Tjnm par la parole , il faut finir ton règne ,
comme étant constmit d'une manière éqnivoqae. M. de Voltaire consulta Fabbé d'OIiret par nn billet an bas dnqael il le pria d'écrire sa réponse , et qu'il envoya an roL Le voici d'après l'original :