‹ Œuvres, Volume 19Chapitre 12 sur 40 · OBU-de-FancoB · texte numérisé non relu

OBU-de-FancoB

ou LE TUEUR DE DAIMS.

chevelure ; que votre âme soit tranquille ! Quand votre corps ira Ja rejoindre dans le pays des esprits, il pourra y figurer décemment.

Après avoir ainsi parlé, Deerslayer se leva, plaça le corps du sauvage comme s'il eût été assis, le dos appuyé ecmtre un petit rocher, et prit soin qu'il ne pût tomber ou prendre une attitude qui, suivant les idées de seasibilité bizarre des Indiens, pût paraitre inconvenante. Quand il eut accompli ce devoir, il regarda son ennemi avec une sorte d'abstraction mélancolique, et suivant la coutume qu'il avait contractée en vivant si souvent seul dans la forêt;, il commença bientôt à penser tout haut.

— Je n'en voulais pas à votre vie, Peau-Rouge, dit-il ; mais vous ne m* avez laissé d'autre alternative que de vous tuer ou d'être tué. Nous avons agi tous deux suivant nos dons respectifs , et l'on ne doit blâmer ni l'un ni l'autre. Vous m'avez attaqué en trahison, parce que c'est votre nature dans la guerre, et j'ai manqué de précaution, parce que la mienne est d'avoir confiance dans les autres. Eh bien! voilà mon premier combat contre un de mes semblables, et il est probable que ce ne sera pas le dernier. J'ai combattu la plupart des créatures des forêts , les ours, les loups, les panthères et les chats sauvages, et voici mon commencement avec les Peaux- Bouges. Si j'étais né Indien, je pourrais m'en vanter, emporter une chevelure , et faire trophée de cet exploit devant toute ma tribu; si mon emiemi avait été un ours , je pourrais raconter comment les choses se sont passées ; mais je ne vois pas comment je puis confier ce secret même à Chingachgook , puisque je ne puis le faire qu'en me vantant avec une langue blanche. Et pourquoi voudrais-je m'en vanter, après tout? C'est un homme que j'ai tué, quoique ce fût un sauvage ; puis-je savoir si c'était un Indien fidèle à sa nature, ou si je ne l'ai pas envoyé tout d'un coup partout ailleurs que dans ses forêts pleines de gibier? Quand on n'est pas sûr d'avoir fait bien ou mal, le plus sage est de ne pas s'en vanter. Cependant je voudrais que Chingachgook sût que je ne fais pas honte aux Delawares ni à l'éducation qu'ils m'ont donnée.

Une partie de ce discours fut prononcée tout haut, et il ne fit que murmurer le reste entre ses dents. Ses opinions bien décidées eurent le premier avantage, mais ses doutes ne furent exprimés qu'à demivoix. Ses reflexions et son solilocpie furent interrompus d'une manière inquiétante par l'apparition subite d'un second Indien sur le bord du lac à deux ou troiâ cents toises de la pointe. Ce sauvage, évidemment un espion comme le premier, et qui avait été probablement attiré en cet endroit par le bruit des coups de feu, sortit du

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bois avec si peu de précaution, que Deerslayer le vit ayant d'en «ivoir été aperçu lui-même. Quand cela arriva, ce qui eut Ueu un moment après, Tlndien poussa un grand cri, auquel une douzaine de voix répondirent de différents côtés de la montagne. Ce n*était pas le temps de s'arrêter davantage , et, une minute après, Deerslayer, sur sa pirogue, s'éloignait du rivage à toutes rames.

Dès qu'il se crut à une distance qui le mettait en sûreté, il cessa de ramer, laissa sa pirogue aller à la dérive, et se mit à considérer Tétat des choses. La pirogue qui avait été la première abandonnée à la dérive, flottait vent,arrière, à un bon quart de mille au-dessus de lui, et un peu plus près du rivage qu'il ne l'aurait voulu, attendu le voisinage des Indiens. Celle qu'il avait repoussée de la pointe n'était qu'à quelques toises de la sienne, car il avait dirigé sa route de manière à la rejoindre en s'éloignant de la terre. Le corps de l'Indien était où il l'avait placé. Le guerrier qui s'était montré en sortant de la forêt avait déjà disparu, et les bois semblaient euxmêmes silencieux comme au moment où ils étaient sortis des mains du Créateur. Ce profond silence ne dura pourtant qu'un moment. Quand les espions de l'ennemi eurent eu le temps de faire une reconnaissance, les Indiens s'élancèrent de la forêt, accoururent sur la pointe, et remplirent l'air de cris de fureur en apercevant le cadavre de leur compagnon. À ces cris succédèrent des acclamations de joie, quand ils s'approchèrent du défunt, autour duquel ils se groupèrent. Deerslayer connaissait assez bien les usages des Indiens pour comprendre le motif de ce changement. Les cris étaient les lamentations d'usage lors de la mort d'un guerrier, et les acclamations un signe de réjouissance de ce que le vainqueur n'avait pas eu le temps, comme ils le supposaient, de lui enlever sa chevelure, trophée sans lequel une victoire n'est jamais regardée comme complète. La distance à laquelle étaient déjà les pirogues les empêcha probablement de faire aucune tentative pour attaquer le vainqueur ; car les Indiens du nord de l'Amérique , comme les panthères de leurs forêts , cherchent rarement à attaquer leurs ennemis, sans être à peu près certains de réussir dans leur entreprise.

Comme Deerslayer n'avait plus aucun motif pour rester près de la pointe , il songea à prendre ses pirogues à la remorque pour les conduire au château. Il ne lui fallut que quelques minutes pour s'assurer de celle qui était à peu de distance , et il se mit ensuite à la poursuite de l'autre qui continuait à remonter le lac. Dès qu'il y eut jeté les yeux , il pensa qu'elle était plus près du rivage qu'elle n'aurait dû l'être si elle n'avait fait que céder à l'influence du peu

ou LE TUEUR DE DAIMS.

de Tcnt qu'il faisait, et il commença à croire qu'il existait dans le lac un courant invisible qui Tentraînait. Il redoubla donc d'efforts pour s'en remettre en possession avant qu'elle arrivât à une proximité dangereuse de la terre. Quand il en fut plus près, il pensa que la pirogue avait un mouvement sensible dans l'eau , et que , quoiqu'elle fût par le travers du vent, ce mouvement la portait vers la terre. Quelques vigoureul coups de rames l'en approchèrent encore davantage , et le mystère s'expliqua. Quelque chose était évidemment en mouvement sur le côté de la pirogue qui était le plus éloigné du jeune chasseur, et un examen plus sérieux lui apprit que c'était le bras nu d'un homme. Un Indien était étendu au fond de la pirogue, et se servant de son bras comme d'une rame, il la faisait avancer vers la terre lentement, mais avec certitude. Ùn seul coup d'œil fit comprendre à Deerslayer tout ce qui s'était passé. Un sauvage s'était mis à la nage pour s'emparer de la pirogue, tandis que le jeune chasseur était occupé avec l'autre Indien sur la pointe, et il avait imaginé ce moyen pour la conduire à terre.

Convaincu que l'homme qui était dans la pirogue ne pouvait avoir d'armes , Deerslayer n'hésita pas à avancer la sienne de manière à la placer bord à bord avec l'autre, sans même juger nécessaire de lever sa carabine. Dès que le sauvage entendit le bruit des rames de l'autre pirogue, il se leva précipitamment, et poussa une exclamation qui prouvait combien il était pris par surprise.

— Si vous vous êtes assez amusé de votre promenade dans cette pirogue, Peau-Rouge, lui dit Deerslayer d'un ton calme, cessant de ramer assez à temps pour prévenir un contact entre les deux nacelles, vous agirez prudemment en la quittant à la nage comme vous y êtes arrivé. Je ne vous demande que ce qui est raisonnable ^ car je n'ai pas soif de votre sang , quoiqu'il y ait bien des gens qui regarderaient votre chevelure comme un bon de prime plutôt que comme le couvre-chef d'un homme. M'entendez-vous? Jetez-vous dans ce lac à l'instant, avant que nous n'en venions aux gros mots.

Ce sauvage ne savait pas un mot d'anglais, et s'il comprit à peu près ce que lui disait Deerslayer, il en fut redevable aux gestes de celui-ci, et à l'expression d'un œil qui ne trompait jamais. Peut-être aussi la vue de la carabine qui était à portée de la main de l'homme blanc accéléra -t -elle sa détermination. Quoi qu'il en soit, il s'accroupit comme un tigre qui va prendre son élan, poussa un grand cri, et le moment d'après son corps nu disparut sous l'eau. Quand il revint à la surface pour respirer, il était à quelques toises de la pirogue, et le regard qu'il jeta derrière lui prouva combien il crai-

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giiait que l'arme du blanc ne lui envoyât un fatal message. Mais Deerslayer n avait aucune intention hostile. Il amarra tranquille* ment la pirogue aux deux autres, et se mit à ramer pour s'éloigner de la terre; et quand l'Indien eut gagné le rivage, où il se secoaa comme un épagnenl qui sort de l'eau, l'ennemi qu'il redoutait était déjà hors de portée du mousquet et en route pour le château. Suivant sa coutume , il ne manqua pas alors de faire un soliloque sur ce qui venait d'arriver, tout en ramant pour arriver à sa destination.

~ Eh bien, dit-il, j'aurais eu tort de tuer un homme sans nécessité. Une chevelure n'a aucune valeur pour moi, au lieu que la vie a son prix, et ceux qui ont reçu du ciel les dons accordés aux blancs ne doivent en priver légèrement personne. Ce sauvage était un Mingo , c'est la vérité, et je ne doute pas qu'il n'ait toujours été et qu'il ne soit toujours un vrai reptile et un vagabond ; mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie ma couleur. Non, non, qu'il s'échappe , et si nous nous retrouvons jamais, la carabine en main, on verra qui a la main la plus ferme et l'œil le plus sûr. — Haw* keye! ce ne serait pas un mauvais nom pour un guerrier; il a le son plus màle et plus vaillant que celui de Deerslayer. Ce ne serait pas un mauvais titre pour commencer, et je l'ai assez bien gagné. Si c'était Chingachgook , il pourrait aller dans sa tribu se vanter de ses exploits, et les chefs le nommeraient Hawkeye en une minute ; mais il ne convient pas au sang blanc de se vanter, et il n'est pas aisé de voir comment l'affaire pourra être connue, à moins qpie je n'en parle ! — Eh bien ! tout est entre les mains de la Providence, cette affaire aussi bien que toute autre , et je compte sur elle pour obtenir en toute chose ce qui m'est dû.

Ayant ainsi trahi ce qu'on peut appeler son côté faible , il continua à ramer en silence, avançant vers le château aussi rapidement que le permettaient les deux pirogues, qu'il traînait à la remorque. Le soleil alors non-seulement était levé , mais son disque se montrait au-dessus des plus hautes montagnes du côté de l'orient, et répandait des flots de lumière glorieuse sur cette belle nappe d'eau à laquelle les Européens n'avaient pas encore donné un nom. Toute cette scène était radieuse de beauté; et à moins de savoir ce qui se passait ordinairement dans les bois, on n'aurait pu s'imaginer que ce beau site eût été si récemment témoin de tant d'incidents si étranges et si barbares. En approchant du château , Deerslayer pensa, ou plutôt sentit, que l'extérieur en était en singulière harmonie avec toute la scène. Quoiqu'on n'eût consulté en le construisant que la force et la sûreté, les troncs d'arbres massifs, couverts de

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leur écorce à l'extérieur, le toit eu saillie, et la forme de Tédifice, auraient contribué* à rendre cet édifice pittoresque presque dans toute situation, tandis que sa position actuelle ajoutait une nouveauté piquante aux autres motifs d'intérêt qu'il offrait.

Mais quand Deerslayer fut plus près du château, il vit se présenter à lui des objets d'intérêt qui éclipsèrent toutes les beautés du lac et Tattrait de cet édifice singulier. Judith et Hetty étaient sur la plate-forme, devant la porte , attendant son arrivée avec la plus grande inquiétude , et la première cherchait de temps en temps à distinguer l'expression de sa physionomie à l'aide de la longue-vue dont il a déjà été parlé. Elle n'avait peut-être jamais paru plus belle qu'en ce moment, l'alarme et l'anxiété donnant à son coloris sa plus riche teinte, tandis que la douceur de ses yeux, charme que la pauvre Hetty elle-même partageait avec elle, puisait un nouvel attrait dans l'intensité de son inquiétude. Sans nous arrêter à analyser les motifs ou à faire des distinctions subtiles entre, la cause et Teffet, telle fut du moins l'opinion du jeune chasseur quand il arriva près de l'arche, à laquelle il amarra soigneusement ses trois pirogues avfuit de mettre le pied sur la plate-forme.

Aucune des deux sœurs ne parla quand Deerslayer se présenta seul devant elles, sa physionomie annonçant les craintes qu'il avait pour la sûreté de ses deux compagnons absents.

Enfin Judith, faisant un effort presque désespéré , réussit à s'écrier : Et mou père?

— Il a eu du guiguon , et il est inutile de vouloir le cacher, répondit Deerslayer avec son ton de simplicité franche. Lui et Hurry sont entre les mains des Mingos, et Dieu seul sait ce qu'il en résultera. Je ramène les pirogues en sûreté , et c'est une consolation , puisque les vagabonds ne pourront venir ici sans se mettre à la na^e, ou sans avoir construit des radeaux. Au coucher du soleil,

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