‹ Œuvres, Volume 19Chapitre 14 sur 40 · Epine de ronce · texte numérisé non relu

Epine de ronce

118 DEERSLATER un ami. Je suis ici comme l'aide et le soutien de Ghingachgook, et si je puis contribuer à lui rendre sa maîtresse, j*en serai presque aussi charmé que si c'était la mienne.

— Et où est-elle donc la vôtre, Deerslayer?

— Elle est dans la forêt, Judith. Je la vois suspendue à chaque feuille d'arbre, après une douce pluie, dans les gouttes de rosée qui couvrent chaque brin d'herbe, dans les beaux nuages qui flottent sur l'azur du firmament, dans les oiseaux dont les chants remplissent les bois, dans les sources pures où j'étanche ma soif ; en un mot, dans tous les dons glorieux que nous devons à la Providence.

— Ce qui veut dire que vous n'avez jamais aimé une femme, et que vous donnez la préférence aux bois dans lesquels vous vivez?

— C'est cela, — précisément cela. Je suis blanc, j'ai le cœur blauc, et je ne puis raisonnablement aimer une fille à peau rouge, qui doit avoir le cœur et les sentiments rouges. Non, non; je suis sain et sauf à cet égard, et j'espère bien rester ainsi, du moins jusqu'à la fin de cette guerre. Je suis trop occupé de l'affaire de Chingacligook pour désirer d'en avoir une pour mon propre compte.

— Celle qui gagnera votre cœur, Deei'slayer, gagnera du moins un cœur honnête , un cœur droit et franc; et ce sera un triomphe que la plupart des femmes devront lui envier.

Tandis que Judith parlait ainsi , son beau front était plii:sé avec un air de ressentiment, et l'on voyait un sourire amer vnr une bouche qu'aucun dérangement de muscles ne pouvait empêcher d'être charmante. Son compagnon remarqua ce changement, et quoiqu'il ne fût pas versé dans la connaissance du cœur des femmes, il eut assez de délicatesse naturelle pour sentir que le mieux était de terminer cette conversation.

Comme l'heure à laquelle il attendait Chingachgook était encore éloignée, Deerslayer eut le temps d'examiner les moyens de défense du château , et de faire les arrangements additionnels qui étaient en son pouvoir, et que les circonstances semblaient exiger. L'expérience et la prévoyance de Hutter avaient laissé fort peu de chose à faire à cet égard ; cependant quelques autres précautions se présentèrent à l'esprit du jeune chasseur, qu'on pouvait dire avoir étudié l'art de la guerre de frontières dans les traditions et les légendes de la peuplade au milieu de laquelle il avait vécu si longtemps. La distance qui existait entre le château et la partie la plus voisine de la terre ne laissait rien à craindre d'une balle partie du rivage. Il était vrai que la maison n'était pas tout à fait hors de ta portée du mousquet ; mais ajuster un individu était tout à fait hors

ou LE TUEUR DE DAIMS.

de question , et Judith elle-même déclarait qu'elle ne craignait pas le moindre danger de ce côté; ils étaient donc en sûreté tant qu ils seraient en possession du château , à moins que les ennemis ne réussissent à s en approcher, à le prendre d'assaut, à y mettre le feu, ou à employer contre eux quelque autre invention de Tastuce et de la perfidie des Indiens. Hutter avait pris de bonnes précautions contre le premier danger, et quant au feu, le bâtiment, à l'exception du toit couvert en écorces, n'était pas très-combustible. D'ailleurs des trappes étaient pratiquées dans le plancher à plusieurs endroits, et l'on avait des seaux et des cordes pour tirer de l'eau du lac, ce qui arrivait tous les jours. Si 1 on parvenait à mettre le feu dans un endroit, une des deux sœurs pouvait donc aisément l'éteindre, pourvu qu'on ne lui laissât pas le temps de faire trop de progrès. Judith, qui semblait connaître parfaitement tous les plans de défense de son père , et qui avait assez de courage pour contiibuer à les exécuter, expliqua tous ces détails à Deerslayer, ce qui rendit son examen plus court et plus facile.

Ils n'avaient pas grand' chose à craindre pendant le jour. Ils étaient en possession de l'arche et des pirogues , et il n'existait aucun autre esquif sur le lac. Cependant Deerslayer savait qu'il ne faut pas longtemps pour construire un radeau, et comme il se trouvait un grand nombre d'arbres morts et tombés sur les rives, si les sauvages voulaient sérieusement risquer un assaut , il ne leur serait pas difficile de s'en procurer les moyens. La célèbre hache d'Amérique, instrument sans égal dans son genre, n'était pas encore généralement connue , et les sauvages n'étaient pas très - experts à manier l'espèce de cognée qui en tenait lieu; cependant ils avaient coutume de traverser les rivières sur des radeaux grossièrement fabriqués, et s'ils voulaient s'exposer aux dangers d'un assaut, il était presque certain qu ils emploieraient ce moyen. La mort d'un de leurs guerriers pouvait les y exciter, mais il était aussi possible qu'elle leur inspirât de la circonspection. Deerslayer pensa pourtant qu'il était plus que probable que la nuit suivante amènerait la-crise de l'affaire, et précisément par ce moyen. Celte idée lui faisait désirer la présence et le secours du Mohican, son ami, et il attendait l'approche du coucher du soleil avec une impatience toujours croissante.

Lorsque le jour avança, ils mûrirent leurs plans et firent tous leurs préparatifs. Judith était pleine d'activité, et paraissait trouver du plaisir à se consulter avec sa nouvelle connaissance et à recevoir ses avis. L'indifférence du jeune chasseur pour le danger, le mâle dé-

DEERSLAYER

Youement qu'il lui montrait, ainsi qu*à sa sœur, ses manières sim» pies et franches et sa véracité imperturbable, s'étaient rapidement emparées de son imagination et de son affection. Quoique les heures parussent longues sous quelques rapports à Deerslayer, Judith les trouva bien courtes, et quand le soleil commença à descendre vers la cime couverte de pins des montagnes de l'occident, elle exprima sa surprise que le jour fût déjà si près de sa fin. De son côté, Hetty était sérieuse et gardait le silence. Il est vrai qu'elle ne parlait jamais beaucoup, et quand il lui arrivait d'être plus communicative , c'était par suite de quelque incident qui donnait à son esprit une effervescence temporaire ; mais dans le cours de cette journée importante, il se passa plusieurs heures de suite pendant lesquelles elle parut avoir tout à fait perdu l'usage de sa langue. Du reste, l'inquiétude pour leur père n'influa pas beaucoup sur les manières d'aucune des deux sœurs. Ni Tune ni l'autre ne paraissait craindre sérieusement pour lut un plus grand malheur que la captivité ; et il arriva même à Hetty, dans un de ces rares instants où elje rompait le silence , d'exprimer l'espoir que Hutter trouverait le moyen de se remettre en liberté. Quoique Judith ne partageât pas cette espérance , elle énonça celle que les Indiens leur feraient des propositions de rançon quand Us verraient que le château bravait leur astuce et tous leurs expédients. MaisDeerslayer regarda les opinions des deux sœurs à ce sujet comme des idées mal digérées, et continua à faire ses arrangements avec autant de soin et à s'occuper de l'avenir aussi sérieusement que si elles ne les lui eussent pas conmiuniquées.

Enfin l'heure arriva où il était nécessaire qu'il partit pour le rendez-vous qu'il avait avec le Mohican, ou le Delaware, comme on appelait plus communément Ghingachgook. Gomme le plan avait été mûri par Deerslayer et communiqué par lui à ses deux compagnes, tous trois se mirent à l'exécuter de concert et avec intelligence. Hetty passa dans l'arche, et attachant ensemble deux des pirogues, elle descendit sur l'une d'elles, prit les rames et les fit passer par une porte pratiquée dans les palissades qui entouraient la maison. Elle les amarra ensuite sous le bâtiment avec des chaînes dont l'extrémité était attachée dans l'intérieur de l'édifice. Ces palissades étaient des troncs d'arbres profondément enfoncés dans le banc dont il a déjà été parlé, et elles servaient, tant à former un petit enclos destiné à cet usage qu'à tenir à une certaine distance tout ennemi qui pourrait s'approcher dans une pirogue. Des pirogues placées dans cette espèce de bassin étaient presque cachées

ou LE TUEUR DE DAIMS.

à la vue; et comme la porte était bien fermée et barricadée, il n aurait pas été facile de s'en emparer, quand même on les aurait vues. Cependant , avant de fermer la porte , Judith entra dans T enclos sur une troisième pirogue, laissant Deerslayer occupé à fermer dans rintérieur la porte et les croisées du bâtiment. Comme tout était solide et massif , et que de petits troncs d'arbres étaient les barres dont on se servait pour tout fermer, il aurait fallu une heure ou deux de travail pour pénétrer dans le bâtiment quand Deerslayer eut terminé son opération, même en supposant que les assaillants fussent munis de bons outils et qu'ils n'éprouvassent aucune résistance. Ce soin pris par Hutter pour sa sûreté venait de ce qu'il avait été volé une ou deux fois par les blancs de la fron- 1 tière pendant ses fréquentes absences de sa maison.

Lorsque tout fut bien fermé dans l'intérieur, Deerslayer wvrit une des trappes^dont nous avons parlé, et descendit par là dans la pirogue de Judith , après quoi il ferma la trappe avec une grosse barre et un bon cadenas. Hetty passa sur cette pirogue que l'on fit sortir de Tenceinte formée par les palissades; puis on ferma avec soin la porte de l'enceinte, dont on emporta les clefs dans l'arche. Au moyen de toutes ces précautions , personne ne pouvait entrer dans le château sans effraction , ou sans suivre la même marche que Deerslayer avait prise pour en sortir.

On avait préliminairement porté la longue-vue à bord de l'arche, et Deerslayer s'en servit pour examiner, autant que sa position le permettait , toutes les rives du lac. Pas une seule créature vivante n'était visible, à l'exception de quelques oiseaux qui sautillaient de branche en branche , comme s'ils eussent craint de s'exposer aux rayons encore brûlants du soleil d'une après-midi d'été. Toutes les pointes les plus voisines furent particulièrement l'objet d'un strict examen , car il voulait être bien sûr que les sauvages n'étaient pas occupés à préparer quelque radeau ; mais il ne vit partout que le même tableau d'une solitude calme. Quelques mots expliqueront suffisamment le plus grand embarras de la situation du jeune chasseur et de ses deux compagnes : ils étaient exposés aux yeux vigilants de leurs ennemis, tandis que tous les mouvements de ceux-ci étaient cachés par la draperie d'une épaisse forêt. Pendant que l'imagination des premiers serait portée à peupler les bois d'un plus grand nombre de sauvages qu'il ne s'y en trouvait réellement, leur faiblesse serait aisément reconnue par tout Indien qui jetterait un regard de leur côté.

— 11 n'y a rien qui remue, dit Deerslayer en baissant la longue-

DEERSLAYER

vue. Si les vagabonds ruminent quelques mauvais desseins contre nous , ils sont trop malins pour le laisser voir. Il est vrai qu'ils peuvent préparer un radeau dans l'intérieur du bois, quoiqu'ils ne l'aient pas encore transporté sur les bords du lac. Ils ne peuvent deviner que nous sommes sur le point de quitter le château , et quand même ils le devineraient , ils n'ont aucun moyen de savoir où nous voulons aller.

— Cela est si vrai, Deerslayer, dit Judith, qu'à présent que tout est prêt, nous ferons bien de partir sur-le-champ hardiment et sans aucune crainte, sans quoi nous arriverons trop tard.

— Non, non. L'affaire exige quelque adresse; car quoique les sauvages ne sachent rien de Chingachgook, ni de mon rendez- vous avec lui près du rocher, ils ont des yeux et des jambes. Us verront de quel côté nous avançons, et ils ne manqueront pas de nous suivre. Mais je tacherai de leur tailler des croupières, en tournant le cap du scow tantôt d'un côté, tantôt de l'autre , jusqu'à ce que leurs jambes se fatiguent et qu'ils se lassent de courir après nous.

Deerslayer exécuta ce projet aussi bien qu'il le pouvait, et en moins de cinq minutes l'arche fut mise en mouvement. Un vent léger venait du nord; et ayant établi sa voile, il plaça le cap du scow de manière à aborder plus bas sur la rive orientale du lac, à environ deux milles du château. L'arche n'était jamais bonne voilière, quoique, flottant sur la surface du lac, il ne fût pas difficile de la mettre en mouvement, et de lui faire faire trois ou quatre milles par heure. Le rocher était à un peu plus de deux, lieues du château ; et connaissant la ponctualité des Indiens, Deerslayer avait fait ses calculs très-exactement, et avait pris un peu plus de temps qu'il ne lui en fallait pour gagner son rendez-vous , de manière à pouvoir retarder ou accélérer son arrivée, comme les circonstances pourraient l'exiger* Quand il avait établi sa voile , le soleil était encore bien au-dessus de la cime des montagnes de l'occident , ^élévation qui lui promettait encore plus de deux heures de jour, et quelques minutes le convainquirent que lé scow faisait route avec autant de vitesse qu'il s'y était attendu.

C'était une glorieuse après-midi d'été, et jamais cette nappe d'eau solitaire n'avait moins ressemblé à une arène sur laquelle peut bientôt couler le sang des combattants. La brise légère descendait à peine jusqu'au niveau du lac, et elle en effleurait la surface comme si elle eût craint d'en troubler la tranquillité. Les bois mêmes semblaient sommeiller sous les rayons du soleil, et quelques légers nuages, immobiles depuis plusieurs heures à l'horizon orien-

ou LE TUEUa DE DAIMS.

tâl, paraissaient y avoir été placés pour embellir la scène. Quelques oiseaux aquatiques rasaient de temps en temps la surface de l'eau, et ils ne virent qu*un seul corbeau, qui volait bien au-dessus de la cime des arbres de la forêt, et dont les yeux cherchaient à percer le dôme de feuillage dans Tespoir d'y trouver quelque proie.

Le lecteur peut avoir remarqué que, malgré la franchise un peu brusque des manières de Judith qui était la suite des habitudes qu'elle avait prises sur la frontière, son langage était fort supérieur à celui des hommes qu'elle avait occasion de voir, sans même en excepter son père. Cette différence se faisait observer, tant dans la prononciation que dans le choix des expressions et la manière d'arranger les phrases. Rien peut-être ne fait mieux connaître l'éducation qu'on a reçue, et la société qu'on a vue, que la manière de s'exprimer, et bien peu de talents contribuent autant à faire valoir les charmes d'une femme qu'une élocution facile et gracieuse; tandis que rien ne dissipe si promptement l'enchantement produit par la beauté , que le contraste qu'on remarque entre de beaux traits et des manières agréables , et un ton commun et des expressions vulgaires. Judith et sa sœur formaient à cet égard des exceptions marquées aux jeunes filles de leur classe sur toute la ligne de la frontière, et les officiers en garnison dans le fort le plus voisin avaient souvent assuré la sœur aînée que peu de dames des villes possédaient cet avantage à un aussi haut degré. Ce compliment n'était pas tout à fait la vérité , mais il en approchait assez pour qu'on pût se le permettre. Les deux sœurs devaient à leur mère cette distinction , ayant acquis d'elle , dans leur enfance , un avantage que ni l'étude ni le travail ne peuvent procurer ensuite , s'il est négligé dans les premières années. Qui était , ou , pour mieux dire, qui avait été cette mère, c'était ce que personne ne savait, excepté Hutter. Il y avait deux ans qu'elle était morte, et, comme l'avait dit Hurry, elle avait été enterrée dans le lac. Hutter avait-il agi ainsi par suite d un préjugé, ou pour s'épargner la peine de lui creuser une fosse; cette question avait été un sujet de discussion fréquente entre les êtres grossiers qui habitaient cette frontière. Judith n'avait jamais vu le lieU où elle avait été enterrée, mais Hetty avait été présente à l'enterrement. Elle se rendait souvent ea pirogue à cet endroit, au coucher du soleil ou au clair de la lune, et Qlle regardait dans l'eau, avec Tespoir d'entrevoir la forme de celle qu'elle avait si tendrement aimée depuis son enfance jusqu'au triste moment de leur séparation.

*— Faut-il que nous soyons au rocher exactement à Finstant du

DEERSLÀYE»

coucher du soleil? demanda Judith à Deerslayer, qui tenait l'avirongouvernail, tandis qu'elle était près de lui, travaillant à quelque parure fort au-dessus de sa situation dans le monde, et qui était une nouveauté sur la frontière. Quelques minutes de plus ou de moins sont-elles une chose importante? Il sera dangereux de rester longtemps près d'un rocher qui est si voisin du rivage.

— Cela est vrai, Judith ; c'est là la difficulté. Ce rocher est à portée de mousquet du rivage, et il ne serait pas bon d'en approcher de trop près, ni d'y rester trop longtemps. Quand on a affaire à un Indien, il faut toujours calculer et ruser, car une Peau Rouge n'aime rien tant que l'astuce. Or vous voyez que je ne gouverne pas vers

, le rocher, mais que je m'en dirige à l'est, ce qui fera que les sauvages se mettront à courir de ce côté , et se fatigueront les jambes sans en retirer aucun avantage.

—Vous croyez donc qu'ils nous voient, et qu'ils épient nos mouvements, Deerslayer? J'espérais qu'ils se seraient retirés dans ces bois, et qu'ils nous laisseraient quelques heures de repos.

— C'est bien là l'idée d'une femme. Il n'y a jamais d'interruption à la vigilance des Indiens, quand ils sont sur le sentier de guerre, et ils ont en ce moment les yeux sur nous. Quoique le lac nous protège, il faut nous approcher du rocher avec calcul, et tâcher de mettre les mécréants sur une fausse piste. Les Mingos ont bon nez, à ce qu'on dit; mais la raison d'un homme blanc doit bien valoir leur instinct.

La conversation de Judith avec le jeune chasseur roula alors sur divers sujets, et, dans cet entretien, elle ne put cacher l'intérêt toujours croissant qu'elle prenait à lui; intérêt que sa franchise naturelle, son caractère décidé, et le sentiment intime de l'effet que ses traits produisaient si universellement, firent qu'elle chercha moins à dissimuler qu'elle ne l'aurait probablement fait sans cela. Oh ne pouvait dire qu'elle eût des manières hardies, mais il y avait quelquefois dans ses regards un air de liberté qui avait besoin de l'aide de toute sa beauté pour prévenir des soupçons défavorables à sa discrétion, sinon à ses mœurs. Ces regards étaient pourtant moins susceptibles d'une interprétation si fâcheuse quand elle était avec Deerslayer, car elle ne le regardait presque jamais qu'avec cet air de naturel et de sincérité qui accompagne toujours les plus pures émotions d'une femme. Il est assez remarquable qu'à mesure que la captivité de leur père se prolongeait, aucune de ses filles ne montrait beaucoup d'inquiétude pour lui; mais, comme on l'a déjà dit, leurs habitudes leur inspiraient de la confiance, et elles complaienl

ou LE TUEUfi DE DAIMS.

sur sa libération par le moyen d*unc rançon, avec une assurance qui pouvait , jusqu'à un certain point , expliquer leur indifférence apparente. ^Hutter avait déjà été une fois prisonnier des Troquois, et a avait obtenu sa liberté pour quelques peaux. Mais cet événement, dont les deux sœurs n étaient pas instmites, avait eu lieu dans un temps où la France et l'Angleterre étaient en paix, et où la politique des deux gouvernements était de réprimer les excès des sauvages, au lieu de les encourager.

Tandis que Judith causait ainsi avec Deerslayer d*un air presque caressant, Hetty resta pensive et silencieuse. Une fois seulement, elle s'approcha du jeune chasseur et lui fit plusieurs questions sur ses intentions et sur la manière dont il comptait les exécuter; mais son désir de causer n'alla pas plus loin. Dès qu'il eut répondu à ses questions, — et il répondit à toutes de la manière la plus complète et la plus complaisante,— elle se retira, et se remit à travailler à un vêtement grossier qu'elle faisait pour son père, fredonnant de temps en temps un air mélancolique, et soupirant fréquemment.

Le temps s'écoula de cette manière, et quand le soleil conunença à descendre derrière la frange de pins qui couvraient les montagnes occidentales, ou environ \ingt minutes avant son véritable coucher, l'arche était presque à la hauteur de la pointe sur laquelle Hutter et Hurry avaient été faits prisonniers. En gouvernant d'abord vers un côté du lac et ensuite vers l'autre, Deerslayer avait voulu jeter de l'incertitude sur ses desseins, et les sauvages, qui, sans aucun doute, surveillaient tous ses mouvements, furent portés à croire qu'il voulait entrer en communication avec eux, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, et ils le suivirent partout, afin d'être prêts à profiter de toutes les circonstances favorables qu'ils pourraient trouver. Cette ruse était bien imaginée; car la profondeur de la baie, la courbe que décrivait le lac, et le sol bas et marécageux qui intervenait, devaient probablement permettre à l'arche d' atteindre le rocher, avant que les Indiens, s'ils étaient réellement réunis près de cette pointe, eussent eu le temps de faire le circuit nécessaire pour y arriver eux-mêmes. Pour ajouter à la vraisemblance des soupçons qu'il voulait leur inspirer, Deerslayer avança vers la rive occidentale autant que la prudence le permettait. Faisant alors entrer Judith et Hetty dans la cabine , il se pencha de manière à être entièrement caché par les bords du scow, dont il tourna le cap tout à coup de manière à avancer vers le Susquehannah. Favorisée par une augmentation de vent, l'arche fit des progrès qui promettaient la réussite des plans du jeune chasseur,

DEERSLAYE»

quoique le mouvement du scow, semblable à celui du crabe, l'obligeât à en maintenir le cap dans une direction très-différente de celle qu'il suivait réellement.

UiïE esquisse rapide de la scène placée dans son ensemble devant les yeux du lecteur pourra Taider à comprendre les événements que nous allons rapporter. On n'oubliera pas que le lac avait la forme d'un bassin irrégulier, dont les contours formaient en grande partie un ovale, mais dont l'uniformité était variée par des baies et des pointes qui embellissaient ses bords. La surface de cette belle nappe d'eau brillait en ce moment comme une pierre précieuse aux derniers rayons du soleil du soir, et son entourage, avec ses collines revêtues de la plus riche verdure des forêts, était animé par une sorte de radieux sourire , dont l'effet ne saurait être mieux rendu que par les beaux vers que nous avons cités en tête de ce chapitre. Comme les bords, à quelques exceptions près, s'élevaient à pic hors de l'eau, là même où la montagne n'arrêtait pas brusquement la vue , une frange presque continue de feuillage était suspendue sur les bords du lac paisible; car les arbres s'élançaient de la pente des côteaux en cherchant l'éclat du jour, et parfois ils étendaient leurs troncs droits et leurs longs bras à plus de quarante à cinquante pieds au-delà de la ligne perpendiculaire. Nous ne voulons parler ici que des géants de la forêt , de ces pins qui s'élèvent à cent ou cent cinquante pieds; car ceux de moindres proportions étaient pour la plupart tellement inclinés , que leurs branches inférieures plongeaient dans l'eau.

Dans la position qu'occupait actuellement l'arche, le château était dérobé aux regards par la saillie d'une pointe, aussi bien que l'était l'extrémité septentrionale du lac même. Une montagne vénérable, revêtue de bois, et de forme ronde, comme toutes les autres,

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