CHAPITRE IX
Cependant tu ei prodigue de sourires , sourire» plua doux que ie rroncemenl de les sourcil» n'est sévère. Les îles innombrables de la terre cé^brent ton retour par des cris d'allégresse.
La gloire qui descend de toi baigne dans une joie profonde et la terre et les ondes.
Le Firmament,
ou LE TUEUB DE DAIMS.
bornait la vue dans cette direction, en se développant soudain sur toute rétendue de cette scène magnifique, à l'exception d*une baie profonde qui la dépassait à l'ouest, en allongeant le bassin de plus d'un mille. On a déjà dit de quelle manière Feau s'écoulait hors du lac sous les voûtes de feuillage des arbres qui bordaient chaque côté de la rivière, et l'on a dit aussi que le rocher, qui était dans tout le pays un lieu de rendez-vous favori, et où Deerslayer s'attendait en ce moment à renconti*er son ami, s'élevait près de cet eadroit, à peu de distance du rivage. C'était, un grand roc isolé, appuyé sur le fond du lac, où il avait sans doute été laissé quand les eaux en arrachèrent la terre qui l'entourait, en se frayant un passage jusqu'à la rivière, et sa forme lui avait été donnée par l'action des éléments, pendant les lents progrès de plusieurs siècles. L'élévation de ce rocher pouvait à peine atteindre six pieds, et, ainsi qu'on l'a dit, sa forme avait quelque ressemblance avec celle qu'on donne généralement aux ruches ou à une meule de foin. Cette dernière donne même l'idée la plus exacte, non-seulement de sa forme, mais de ses dimensions. Il était, et est encore situé, car nous décri-» vous des scènes réelles, à cinquante pieds de la rive, et dans un endroit où l'eau n'avait que deux pieds de profondeur, quoique pendant certaines saisons sa cime arrondie fût couverte par le lac. Une foule d'arbres étendaient leurs branches si loin en avant, qu'ils semblaient rattacher le rocher au rivage, à les voir même à peu de distance; et surtout un pin élevé s'y avançait de manière à former une noble voûte, digne d'un siège qu'occupa plus d'un chef des forêts, pendant la longue suite de siècles inconnus dans lesquels l'Amérique, et tout ce qu'elle contenait, ont existé à part dans une solitude mystérieuse, monde isolé, à la fois sans histoire familière et sans origine accessible aux annales de l'homme.
Une fois arrivé à deux ou trois cents pieds du rivage, Deerslayer serra ses voiles, et mouilla son grappin aussitôt qu'il s'aperçut que l'arche avait dérivé dans une direction tout à fait au vent du rocher.. La marche du scow fut ainsi arrêtée, quand il vint à faire téte au vent, par l'action de la brise. Aussitôt que cela fut fait, Deerslayer iila le cablot, et laissa le scow s'appuyer au rocher, aussi vite que le souffle léger de l'air put le pousser sous le vent. Comme le scow flottait entièrement sur la surface, cela fut bientôt fait, et le jeune homme arrêta la dérive en apprenant que l'arrière de l'arche était à quinze ou seize pieds du lieu désiré.
En exécutant cette manœuvre, Deerslayer avait agi avec promptitude ; car, tout en ne doutant pas le moins du monde qu'il ne fût
DEERSLAYER
à la foi^ épié et suivi par rennemi, il croyait en avoir dérouté le« mouvements 9 par l apparence d'indécision qu*il avint donnée aux siens , et il savait que les Indiens ne pouvaient avoir aucun moyen de s'assurer quil se dirigeait vers le rocher, à moins, cependant, qu'un des prisonniers ne Teût trahi; supposition si peu probable , du reste, qu'elle ne lui donnait aucune inquiétude. Malgré la célérité et la décision de ses mouvements, il ne s'aventura pourtant pas aussi près du rivage sans prendre des précautions convenables pour assurer sa retraite dans le cas où elle deviendrait nécessaire. Il tenait la corde dans sa main, et Judith était postée à une ouverture sur le côté de la cabine faisant face au rivage, d'où elle pouvait observer à la fois la plage et le roçher, et donner à temps l'éveil à l 'approche d'un ami ou d'un ennemi. Hetty était aussi placée en sentinelle, mais c'était pour ne pas perdre de vue les arbres qui s'étendaient au-dessus d'eux, de peur que quelque ennemi ne vint à monter sur leurs branches, et ne rendit inutiles les préparatifs de défense de la cabine eu conunandant l'intérieur du scow. * Le soleil avait disparu du lac et de la vallée quand Deerslayer arrêta l'arche , ainsi que nous l'avons rapporté. Cependant il s'en fallait de quelques minutes que le soleil fût tout à fait couché, et il connaissait trop bien la ponctualité indienne pour s'attendre à quelque hâte prématurée de la part de son ami. La grande question était de savoir s'il avait échappé aux pièges des ennemis dont il le savait entouré. Les événements des dernières vingt- quatre heures devaient être un secret pour lui, et Chingachgook était, ainsi que Deerslayer, encore novice sur le sentier de guerre. A la vérité, il était préparé à rencontrer sur sa route le parti qui retenait sa fiancée, mais il n'était pas en son pouvoir d'apprécier l'étendue des dangers qu'il courait , non plus que les positions précises qu'occupaient ses amis ou ses ennemis. En un mot, la sagacité éprouvée et la prudence infatigable d'un Indien étaient les seuls avantages sur lesquels il pût compter, au milieu des périls qu'il courait inévitablement.
— Ne voyez-vous personne sur le rocher, Judith ? demanda Deerslayer aussitôt qu'il eut rendu l'arche stationnaire, ne jugeant pas prudent de s'aventurer aussi près du rivage sans nécessité. — Apercevez-vous le chef delaware?
Nullement, Deerslayer. Rocher, rivage, arbres, lac, rien ne semble avoir jamais porté une forme humaine.
Tenez- vous à couvert, Judith ; — tenez- vous à couvert, Hetty. — Une carabine a l'œil perçant, le pied leste, et la langue mortel-
ou LE TUEUR DE DAIMS. 129 lement fatale. Tenez-vous donc bien à couvert, mais ayez toujours Tceil au guet, et soyez sur le qui-vive. S'il arrivait quelque accident à Tune de vous, j'en serais inconsolable.
— Et vousy Deerslayer! s'écria Judith en écartant sa tête de l'ouverture pour adresser au jeune chasseur un regard gracieux et reconnaissant ; — vous aussi, tenez-vous à couvert et prenez bien garde de vous montrer un seul instant aux sauvages ! Une balle pourrait être tout aussi fatale pour vous que pour l'une de nous, et nous ressentirions toutes deux le coup qui vous frapperait.
— Ne craignez rien pour moi, Judith ; ne craignez rien pour moi, ma bonne fille. Ne regardez pas de ce côté, quoique vos regards soient bien aimables et bien doux, mais fixez les yeux sur le rocher, le rivage et le...
Deerslayer fut interrompu par une légère exclamation que poussa la jeune fille, qui , pour se conformer autant aux gestes précipités qu'aux paroles du jeune homme, avait de nouveau porté ses regards dans la direction opposée.
— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il, Judith? demanda-t-il à la hâte. — Voit-on quelque chose?
— II y a un homme sur le rocher ! — Un guerrier indien peint et armé !
— Où porte-t-il sa plume de faucon? ajouta vivement Deerslayer en serrant moins fortement la corde qu'il tenait , afin de pouvoir être prêt à dériver plus près de l'endroit du rendez -vous. — Estelle attachée sur la touffe de guerre, ou la porte-t-il au-dessus de l'cTreille gauche?
—Elle est, comme vous le dites, au-dessus de Toreille gauche; et puis, il sourit, et murmure le mot Mohican.
— Dieu soit loué, c'est le Serpent, enfin ! s'écria le jeune homme en laissant glisser la corde entre ses mains; mais entendant un léger bond à l'autre bout du scow, il retint aussitôt la corde, qu'il se mit à haler de nouveau, convaincu qu'il avait atteint son but.
En cet instant, la porte de la cabine s'ouvrit précipitamment, et un guerrier, s' élançant dans la petite chambre, s'arrêta près de Deerslayer, en proférant seulement cette exclamation — Hugh ! — Le moment d'après, Judith et Hetty poussèrent un cri aigu, et l'air retentit des hurlements de vingt sauvages, qui sautèrent sur la rive à travers les broussailles, quelques-uns, dans leur précipitation tombant dans l'eau la tête la première.
— Halez! Deerslayer, cria Judith en barrant vivement la porte, afin de prévenir l'invasion du passage par lequel le Delaware ve-
DEERSLAYER
nait' d'entrer. — Au large ! il y va de la vie; le lac est plein de sauvages qui passent Teau à gué pour arriver jusqu'à nous.
Les jeunes gens, — car Chingachgook vint immédiatement au secours de son ami; — les jeunes gens n'eurent pas besoin dune seconde invitation ; ils se mirent à Tœuvre avec un zèle qui montra combien ils jugeaient roecasion pressante. La grande difficulté était de vaincre le vis inertiœ dune masse comme le scow; car, une fois en mouvement, il était aisé de le faire avancer avec toute la vitesse nécessaire.
— Halez ! Deerslayer, pour Tamour de Dieu ! cria de nouveau Judith restée à son poste. — Ces misérables se précipitent dans l'eau comme des chiens poursuivant leur proie ! Ah! — Le scow est eu mouvement ! Et voilà Feau qui monte jusque sous les bras du plus avancé; cependant ils s'élancent en avant, et ils saisiront l'orche!
La jeune fille fit encore entendre un léger cri , qui fut suivi d'un rire joyeux. L'un était produit par les efforts désespérés de ceux qui les poursuivaient, et l'autre par leur manque de succès.
L'esquif était maintenant en plein mouvement, et glissait sur une eau plus profonde avec une vélocité qui bravait les desseins des ennemis. Les deux hommes, que la position de la cabine empêchait de voir ce qui se passait à l'arrière, furent forcées de demander aux jeunes filles où en était la chasse.
— Que se passe -t-il maintenant, Judith? Que veulent- ils faire? — Les Mingos nous poursuivent-ils toujours, ou en sommesnous débarrassés quant à présent? demanda Deerslayer en sentant la corde céder, comme si le scow eût marché rapidement, et en entendant le cri et Téclat de rire de la jeune fille presque en même temps.
— Ils ont disparu ! Un seul , le dernier, se cache en ce moment dans les buissons du rivage. — Tenez! il a disparu sous Tombre des arbres! Vous avez votre ami, et nous sommes tous en sûreté!
Les deux hommes firent en ce moment de nouveaux efforts; ils halèrent la corde et firent avancer rapidement l'arche jusqu'au grappin, puis ils le dérapèrent; et une fois que le scow eut franchi quelque distance et perdu son aire, ils jetèrent de nouveau le grappin : alors, pour la première fois depuis leur rencontre , ils se reposèrent. Ck)mme la maison flottante se trouvait actuellement assez éloignée du rivage, et qu'elle offrait une entière protection contre les balles, il n'y avait plus aucun danger ni aucun besoin pressant de faire de nouveaux efforts.
La façon dont s'accostèrent les deux amis fut très-caractéristique«
ou LE TUEUR DE DAIMS.
GhÎDgachgook, jeune guerrier indien, ayant l*air noble, uns grande taille, de beaux traits, et taillé en athlète, examina d'abord son mousquet avec soin, et en ouvrit le bassinet, pour s'assurer que Tamorce n'était pas mouillée. Une fois certain de ce fait important, il jeta des regards furtifs et observateurs autour de lui, sur l'étrange habitation et sur les deux sœurs; mais il ne parla pas, et avant tout il évita de trahir une curiosité de femme en faisant des questions.
— Judith et Hetty, dit Deerslayer avec une politesse naturelle et sans apprêt, voici le chef mohican dont vous m'avez entendu parler, Ghingachgook, ainsi qu'on lappelle, ce qui signifie le grand serpent , ainsi nommé pour sa sagesse, sa prudence et sa dextérité; il est en outre mon plus ancien ami. Je savais que ce devait être lui par la plume de faucon qu'il porte au-dessus de l'oreille gauche , tandis que la plupart des autres guerriers la portent dans la touffe de guerre.
Après avoir cessé de parler, Deerslayer se mit à rire de tout cœur, plutôt peut-être par suite du ravissement qu'il éprouvait à voir son ami sain et sauf à son côté après une épreuve aussi rude , que par l'effet d aucune idée plaisante qui se présentât à son esprit; et cette manifestation de sentiment fut assez remarquable, en ce que sa gaieté ne fut accompagnée d'aucun éclat bruyant.
Quoique Ghingachgook entendît et parlât l'anglais, il n'aimait pas à s'en servir pour communiquer ses pensées, semblable en cela au plus grand nombre des Indiens; et après avoir reçu un serrement de main cordial de Judith et un salut plus réservé de Hetty, de la manière affable qui convient à un chef, il se détourna comme pour attendre le moment où il plairait à son ami d'entrer en explication sur ses projets futurs, et de lui faire le récit de ce qui s'était passé depuis leur séparation. Deerslayer comprit son intention, et il fit connaître son opinion sur l'affaire en question en s' adressant aux deux sœurs.
— Cette brise tombera bientôt tout à fait, maintenant q::e le soleil est couché, dit-il, et il est inutile de ramer contre lèvent. Dans une demi-heure ou environ, nous aurons un calme plat, ou bien la brise du sud viendra de la terre, et alors nous commencerons à retourner vers le château. En attendant, le Delaware et moi nous parlerons d'affaires, et nous nous communiquerons réciproquement nos idées précises sur ce que nous avons à faire.
Personne ne s'opposa à cette proposition, et les sœurs se retirèrent dans la cabine pour préparer le repas du soir, tandis que les deux jeunes gens s'assirent sur l'avant du scow et se mirent à eau-
DEERSLAYER
ser. 1/ entretien eut lieu dans la langue des Delawares. Néanmoins, comme ce dialecte est peu compris, même par les savants, nous rendrons librement en anglais, non-seulement en cette occasion, mais aussi désormais, tous les détails qu'il pourra être nécessaire de donner, tout en conservant, autant que possible, Tidiôme et les expressions particulières de chaque interlocuteur, afin de présenter les descriptions à Tesprit du lecteur sous les formes les plus faciles à saisir.
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans les détails racontés en premier lieu par Deerslayer, qui fit un récit succinct des événements qui sont déjà familiers à ceux qui ont lu tout ce qui précède.
Cependant il sera peut-être bon de dire qu'en racontant ces événements le narrateur se borna à les esquisser, en s' abstenant particulièrement de parler de sa rencontre avec l'Iroquois, de la victoire qu'il avait remportée, et de ses efforts en faveur de deux jeunes filles abandonnées à elles-mêmes. Quand Deerslayer eut fini, le Delaw^are prit la parole à son tour ; il parla sentencieusement et avec beaucoup de dignité. Son récit fut à la fois clair et laconique , sans être embelli par aucun incident qui ne se rattachât pas intimement à l'histoire de son départ des villages de sa peuplade et de son arrivée dans la vallée du Susquehannah.
En atteignant celte vallée, qui n'était qu'à environ un demi-mille au sud du lac, il avait bientôt découvert une piste qui l'avait averti du voisinage probable des ennemis. Comme il était préparé à cette rencontre , et que l'objet de l'expédition l'appelait directement dans le voisinage du parti d Iroquois qu'on savait être en campagne, il considéra cette découverte plutôt comme fortunée que fâcheuse, et il prit les précautions ordinaires pour la mettre à profit. Ayant d'abord remonté la rivière vers le lac, pour s'assurer de la position du rocher, il rencontra une autre piste , et il passa plusieurs heures à rôder sur les flancs de l'ennemi , en épiant à la fois Toccasion de rejoindre sa maîtresse et d'enlever une chevelure; et l'on peut mettre en doute lequel des deux il désirait le plus ardemment. Il se tenait près du lac, et de temps en temps il s'aventurait en quelque endroit d'où il pût voir ce qui se passait sur sa surface. Il avait aperçu l'arche et l'avait suivie des yeux depuis le moment où elle avait été visible , quoique le jeune chef ignorât nécessairement qu'elle dût servir à effectuer le rapprochement si ardemment désiré entre lui et son ami. Cependant les allures incertaines de l'esquif et la certitude où il était qu'il ne pouvait être monté que par des blancs, le portèrent à supposer la vérité , et il se tint prêt à sauter à bord à ia
ou LE TUEUR DE DAIMS. 133 première occasion favorable. Qaand le soleil se rapprocha de riiorizon , il gagna le rocher, et là, en sortant de la forêt, il vit avec plaisir qne Varche semblait attendre pour le recevoir. On sait de quelle manière il arriva sur le scow.
Quoique Chingachgook eût épié ses ennemis durant des heures entières, leur poursuite soudaine et acharnée au moment où il atteignit le scow le surprit lui-même autant que son ami. Il ne put se l'expliquer qu'en supposant que leur nombre était plus considérable qu'il ne l'avait d'abord supposé , et qu'ils avaient en campagne quelques partis dont il ignorait l'existence. Leur campement régulier et permanent, si l'on peut appliquer ce mot à la résidence d'une troupe qui se proposait de tenir la campagne pour quelques semaines seulement, suivant toute probabilité, n'était pas éloigné du lieu où Hutter et Hurry étaient tombés entre leurs mains, et nécessairement dans le voisinage d'une source.
— Eh bien ! Serpent , demanda Deerslayer quand l'autre eut achevé son récit, court, mais animé, toujours dans la langue delaware , que nous traduisons dans celle de l'interlocuteur pour la commodité du lecteur; eh bien! Serpent, puisque vous avez rôdé autour de ces Mingos, avez- vous quelque chose à nous dire au sujet de leurs prisonniers, le père de ces jeunes filles et un autre blanc qui, j'ai quelque raison de le supposer, est l'amant de l'une d'eUes?
— Chingachgook les a vus. Un vieillard et un jeune guerrier; le chêne tombant et le pin altier.
— Vous ne devinez pas si mal , Delaware ; vous ne devinez pas si mal. Le vieux Hutter devient cassé assurément, mais on pourrait encore élaguer de son tronc plus d'un bloc solide; et quant à Hurry Harry, si l'on ne parle que de taille, de force et de bonne mine, on peut le nommer l'orgueil de la forêt humaine. Ces hommes étaientils garrottés ou souffraient-ils des tortures de quelque espèce? Je vous fais cette question à cause de ces jeunes filles, qui, j'ose le dire, aimeraient à savoir quelque chose à cet égard.
— Non, Deerslayer; les Mingos sont trop nombreux pour mettre leur gibier en cage. Quelques-uns veillent, d'autres dorment, d'autres rôdent, d'autres chassent. Les Faces-Pales sont traités en frères aujourd'hui; demain ils perdront leurs chevelures.
— Oui, voilà bien le caractère du sang rouge, et il faut s'y soumettre. Judith, Hetty, voici de bonnes nouvelles pour vous : le Delaware dit que ni votre père ni Hurry Harry ne sont en souffrance, et à part la perte de leur liberté, ils ne sont pas plus à plaindre que
DEERSLAYER
nous. Naturellement on les retient dans le camp; mais du reste ils font à peu près ce qu'ils veulent.
^ Je suis ravie d'apprendre cela, Deerslayer, répliqua c>adith ^ et maintenant que votre ami nous a rejoints, je ne doute pas un seul instant que nous ne trouvions une occasion de racheter les prisonniers. S'il y a des femmes dans le camp, j'ai des articles de toilette qui attireront leurs regards ; et au pis-aller, nous pouvons ouvrir la bonne caisse , et je crois que nous y trouverons des objets dont la vue pourra tenter les chefs.
— Judith , dit le jeune chasseur en la regardant avec un sourire et une expression do vive curiosité, qui, malgré l'obscurité croissante, n'échappa point à l'œil perçant de Judith , aurez-vous bien la force de vous séparer de vos ajustements afin de délivrer les prisonniers, quoique l'un soit votre père, et l'autre votre amant?
La rougeur dont se couvrit le visage de la jeune fille était en partie causée par le dépit, mais plus encore peut-être par des sentiments nouveaux et plus doux, qui, à l'aide de la capricieuse fantaisie du goût, l'avaient rapidement rendue plus sensible à la bonne opinion du jeune chasseur qui la questionnait, qu'à celle de toute autre personne. Étouffant ce mouvement de mécontentement avec un empressement d'instinct, elle répondit avec une vivacité et une candeur qui engagèrent sa sœur à s'approcher pour écouter, quoique la faiblesse d'esprit de celle-ci fût loin de comprendre ce qui s'opérait dans un cœur aussi perfide, aussi inconstant et aussi impétueux dans ses mouvements, que peut l'être celui d'une beauté gâtée par la flatterie.
— Deerslayer, répondit Judith après un moment de silence , je serai franche avec vous. J'avoue qu'il fut un temps où je n'aimais rien tant au monde que ce que vous appelez ajustements ; mais je commence à penser différemment. Quoique Hurry Harry ne me soit rien, et ne puisse jamais être rien pour moi, je donnerais tout ce que je possède pour lui rendre la liberté. Si donc je faisais volontiers ce sacrifice pour ce tapageur, ce fanfaron , ce bavard de Hurry, qui n'a d'autre recommandation que sa bonne mine, vous pouvez juger de ce que je ferais pour mon propre père.
— Cela sonne bien , et se trouve conforme aux dons naturels de la femme. Ma foi! on trouve les mêmes sentiments chez les femmes des Delawares. Je les ai vues bien des fois sacrifier leur vanité à leurs cœurs. Cela devrait être ainsi , je le suppose , dans les deux couleurs. La femme a été créée pour les sentiments, et ce sont eux qui assez souvent la gouvernent.
— Les sauvages Youdraient-ils laisser partir mon père , si Judith et moi nous leur donnious^ce que uous ayons de plus précieux? demanda Hetty avec son air doux et innocent.
— Leurs femmes pourraient intervenir, bonne Hetty; oui, leurs femmes pourraient intervenir, avec un tel motif en vue. Mais, dites-moi, Serpent, comment cela se passe^t-il avec les squaws^ parmi ces bandits? Ont-ils un grand nombre de leurs femmes dans le camp?
Le Ddaware entendit et comprit tout ce qui précède, quoiqu'il fût resté assis avec un air de gravité et de finesse indienne , la tète tournée d,'un autre côté , et sans paraître prêter aucune attention à une conversation qui ne le concernait pas directement. Cependant, ayant été ainsi interpellé , il répondit à son ami du ton sentencieux qui lui était habituel. Six, dit-il en levant tous les doigts d*une main, et le pouce de Fautre, outre celle-ci. La dernière indiquait sa fiancée, qu'il avait représentée, avec la vraie poésie de la nature en appuyant la main sur son cœur.
— L'avez- vous vue, chef, avez- vous aperçu son aimable physionomie, ou vous êtes -vous approché assez près de son oreille pour y chanter la chanson qu'elle aime tant?
Non , Deerslayer ; les arbres étaient trop serrés, et les feuilles couvraient leurs branches comme les nuages qui voilent le ciel dans une tempête. Mais, — et le jeune guerrier tourna vers son ami son visage rouge empreint d'un sourire qui en illuminait la peinture et les traits naturellement sévères, de Téclat brillant de la passion, — Chingachgook a entendu le rire de Wah-ta!-Wha, et il l'a distingué de celui des femmes des Iroquois. 11 a retenti à son oreille comme le gazouillement du roitelet.
— Oui, fiez- vous à l'oreille d'un amant pour cela, et à l'oreille d'un Delaware pour tous les bruits qui se font entendre dans les bois. Je ne sais pourquoi il en est ainsi , Judith ; mais quand des jeunes gens, et j*ose dire qu'il en est sans doute de même des jeunes femmes, éprouvent de doux sentiments Tun pour l'autre, oïl ne saurait croire combien le rire ou le son de la voix de Tun plaît à l'autre. J'ai vu de farouches guerriers écouter le babil et les rires déjeunes filles, comme si c'eût été de la musique d'église, telle qu'on peut en entendre dans la vieille église hollandaise située dans la grande rue d'Albany, où je suis allé plus d'une fois avec des peaux et du gibier.