CHAPITRE XVI
Arrivée inattendue d'un allié.
Le baron rentra à l'heure du dîner ; il avait presque entièrement recouvré le calme et sa bonne humeur. Non-seulement il confirma la vérité de tous les récits que Rose et le bailli avaient faits à Edouard, mais il y ajouta, d'après sa propre expérience, plusieurs anecdotes sur l'état des montagnes et de leurs habitans. Il déclara qu'en général les chefs étaient de haute naissance et pleins d'honneur ; que leur moindre parole était une loi pour tous les hommes de leur lignée ou clan. — Il ne leur convient cependant pas de prétendre, comme on l'avait vu naguère, que leur prosapia ou lignage, constaté surtout par les vaines et partiales ballades de leurs Sennachies ou Bardes, puisse être mis en parallèle avec l'évidence des anciennes chartes et des édits royaux octroyés aux nobles maisons du bas pays, par divers monarques d'Ecosse. Eh bien! telle est leur outrecuidance et leur présomption, qu'ils osent rabaisser ceux qui possèdent de tels titres, comme s'ils avaient toute leur propriété dans un parchemin.
Cette remarque expliqua à Waverley les causes de la querelle du baron avec son ancien allié des Highlands. M. Bradwardine entra dans des détails très curieux et très intéressans sur les mœurs, sur les costumes et sur les usages de cette race patriarcale. Aussi la curiosité d'Edouard s'enflammant, il s'empressa de demander au baron s'il ne serait pas possible d'aller faire sans danger une excursion dans les Highlands voisins dont les hautes et sombres barrières avaient déjà fait naître en lui le désir de pénétrer plus avant dans les monta-
gnes. Le baron répondit à son hôte que rien ne serait plus facile, pourvu que sa querelle fût terminée, parce qu'il lui donnerait alors lui-même des lettres de recommandation pour les principaux chefs qui s'empresseraient de le recevoir avec courtoisie et hospitalité.
Ils s'entretenaient encore sur ce sujet, lorsque Saunderson ouvrit la porte ; et introduit par lui, entra un Highlander complètement armé et équipé. Si dans cette occasion Saunderson n'avait pas rempli gravement les fonctions de grandmaître des cérémonies, et surtout si le baron et Rose n'étaient pas restés calmes, Waverley aurait cru voir paraître un ennemi ; mais il ne put s'empêcher de tressaillir, parce que c'était la première fois qu'il voyait un montagnard écossais dans son costume national. Ce Gaël1 était d'une taille moyenne et d'un teint brun; son plaid arrangé avec art faisait encore mieux ressortir ses formes robustes. Le kilt ou jupon laissait à découvert ses jambes nerveuses. Sa bourse en peau de bouc pendait à sa ceinture avec son dirk ou poignard d'un côté et un pistolet de l'autre. Sa toque était surmontée d'une plume courte qui indiquait ses prétentions à être traité comme un duinhe-ivassel, espèce de gentilhomme. Sa large épée battait sur sa cuisse ; une large ou bouclier pendait sur son épaule ; il tenait d'une main un long fusil de chasse espagnol, de l'autre il ôta sa toque 2. Le baron habitué à ces sortes de visites, lui adressa la parole d'un air plein de dignité, mais sans quitter son siège, et aux yeux d'Edouard il avait l'air d'un souverain
(i) Gaël est le nom que les anciens Calédoniens, Scots, ou Highlanders, se donnent eux-mêmes dans leur dialecte, qui est le gaélique. Gaël signifie, dit-on, étranger, soit que les habitans de la Calédonie eussent émigré de l'orient, soit qu'ils fussent venus seulement des Gaules. Celte est encore un synonyme de Gaël; car les Gaëls sont d'origine celtique. — Ed.
(a) L'auteur vient de décrire ici les parties principales de l'équipement d'un Highlander. Il nous reste à ajouter, pour l'instruction de nos peintres , que la toque est constamment bleue avec une bande bariolée seulement. Le kilt, ou jupon, s'appelle aussi philibeg , filibeg ,- la bourse, purse ou pouch. lue dirk, ou dague, est une épée très dangereuse, dont la lame est droite et d'un pied de long, avec un manche très simple, ressemblant à celui d'une faucille. La large épée est aussi nommée claymore ou glaymore. — Claidham , en gaélique, signifie glaive, et more, grand, large, claidhammore. — Éd.
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qui recevait un ambassadeur. — Soyez le bienvenu, Evan Dhu Mac Combich : quelles nouvelles m'apportez-vous de Fergus Mac Ivor Vich îan Vohr?
— Fergus Mac Ivor Vich Ian Vohr, répondit l'ambassadeur en bon anglais, présente ses civilités au baron de Bradwardine de Tully-Veolan. 11 est fâché de l'épais nuage élevé entre vous et lui, nuage qui vous a empêché de voir et considérer l'ancienne amitié qui unissait vos deux familles, il demande que ce nuage se dissipe, que les communications se rétablissent entre le clan Ivor et la maison de Bradwardine, comme du temps où un œuf était la seule pierre placée entre vous et lui, et où le couteau de table était votre unique défense ; il espère que vous direz comme lui que vous êtes fâché de ce nuage, et désormais personne ne demandera si le nuage est monté de la plaine à la montagne, ou descendu de la montagne à la plaine ; car ceux-là ne frappent jamais avec le fourreau qui n'ont jamais reçu avec l'épée * ; et malheur à qui perd sans regret son ami à cause du nuage d'une matinée de printemps!
Le baron de Bradwardine répondit à cette harangue avec toute la dignité que les circonstances exigeaient. — Je sais, dit-il, que le chef du clan Ivor est un véritable ami du Roi, et je suis fâché que le plus léger nuage ait existé entre lui et un gentilhomme professant de si bons principes, parce que lorsque les hommes serrent leurs rangs, faible est celui qui n'a pas de frère.
Il paraissait convenable de solenniser le rétablissement de la paix entre les deux augustes personnages; le baron fit apporter un flacon d'usquebaugh dont il remplit un verre pour boire à la santé et à la prospérité de Mac Ivor de Glennaquoich. L'ambassadeur celte s'empressa de répondre à cette marque de courtoisie; il remplit à son tour un verre de cette
(i) Le sens de cette phrase un peu métaphorique est sans doute celui-ci : 11 faut n'avoir jamais frappé , nifrne «tiw le fourreau < pour n'avoir pas été touché nve« répee. — tu.
liqueur généreuse, et le vida en faisant des souhaits pour la famille de Bradvvardine.
Xprès cette ratification des préliminaires du traité de paix, le plénipotentiaire se retira pour conférer avec Macwheeble sur certains articles secondaires dont il était inutile d'ennuyer le baron. Il est probable qu'ils avaient rapport à l'interruption du paiement des subsides, et que le bailli vint a bout de tout terminer sans que son maître pût avoir le moindre soupçon que sa dignité était compromise. Du moins est-il certain qu'après que les plénipotentiaires eurent bu une bouteille d'eau-de-vie, qui ne fit pas plus d'effet sur deux corps aussi bien préparés qu'elle n'en aurait fait sur les deux ours placés sur la porte de l'avenue, Evan Dbu Mac Combien se fit rendre compte de toutes les circonstances concernant le vol de la nuit précédente, et promit de donner de suite des ordres pour retrouver les vaches qui, disait-il, ne devaient pas encore être bien loin. — Ils ont cassé l'os, ajouta-t-il, mais ils n'ont pas eu le temps d'en sucer la moelle.
Notre héros qui avait suivi Evan Dhu dans ses perquisitions fut tout étonné de la franchise avec laquelle il prenait des informations, et de l'heureux résultat qu'il s'en promettait. Evan Dhu de son côté se trouva très flatté de l'intérêt avec lequel Waverley l'avait écouté, et du désir qu'il témoignait de connaître les mœurs et les sites des Highiands. Sans autre cérémonie, il invita Edouard à l'accompagner dans une petite promenade de douze à quinze milles dans les montagnes, pour reconnaître l'endroit où sans doute les vaches avaient été conduites. Il ajouta : — Je suis persuadé que depuis que vous êtes au monde vous n'avez pas vu d'endroit semblable, et que vous n'en verrez jamais, si vous ne venez avec moi ou un des nôtres.
Notre héros sentit sa curiosité enflammée par l'idée de visiter l'antre d'un Cacus des Highiands ; cependant il ne négligea pas de s'informer s'il pouvait se fier à son guide. Le baron lui dit qu'on ne lui aurait pas fait cette invitation s'il y avait eu le moindre danger à courir; qu'il n'avait rien autre
chose à craindre qu'un peu de fatigue ; et comme Evan lui proposait de s'arrêter aussi en revenant chez son chef, où il était sûr d'être bien accueilli et bien traité, ce voyage n'avait rien de bien redoutable ; Rose, il est vrai, devint pâle quand elle en entendit parler ; mais son père qui aimait la vivacité et la curiosité de son jeune ami, se garda bien de le refroidir en lui parlant de dangers qui n'existaient réellement pas. On remplit un havre-sac de tout ce qui était nécessaire pour cette courte expédition ; une espèce de sous-garde-chasse le porta sur ses épaules, et notre héros, un fusil de chasse à la main, se mit en route avec son nouvel ami Evan Dhu ; ils étaient suivis du garde-chasse dont nous venons de parler et de deux autres montagnards qui servaient de domestiques à Evan : l'un d'eux portait une longue carabine et l'autre un fer de cognée au bout d'une perche : c'était ce qu'on appelait une hache d'armes du Lochaber.
Evan s'empressa d'informer Edouard que cette escorte militaire lui était tout-à-fait inutile pour la sûreté de sa personne ; mais , ajouta-t-il en ajustant son plaid avec dignité, je devais me montrer convenablement à Tully-Veolan et en digne frère de lait1 de Vich Ian Vohr. Ah ! je voudrais que vos gentilshommes anglais ( duinhe-wassel Saxons ) vissent notre chef avec sa queue !
— Avec sa queue ! répéta Edouard d'un ton de surprise.
— Oui avec sa suite ordinaire quand il visite un chef de
son rang. Il y a , continua-t-il en s'arrêtant et se redressant d'un air de fierté , pendant qu'il comptait sur ses doigts les divers officiers de la maison de son chef : — il y a son hanchman , l'homme de sa droite2; son barde3 ou poète ; son bladier ou orateur pour haranguer les personnages auxquels il rend
(i) L'importance du frère de lait dans la maison du chef était très grande, et grande aussi l'importance du père nourricier et des frères et sœurs de lait.
(2) Le hanch-man est une espèce de secrétaire qui suit son chef comme son ombre, et se tient à sa hanche à tahle, prêt à exécuter tous ses ordres. Cette fonction est quelquefois le partage du frère de lait.
(3) Le harde est le généalogiste de la famille , quelquefois le précepteur du jeune laird , chargé de composer des chants de gloire, enfin le poète lauréat du clan. — Ed.
visite ; son gillymore 1 ou écuyer chargé de porter son épée , sa targe et son fusil ; il y a son gilly-casfliuch qui le met sur son dos quand il faut traverser les ruisseaux et les torrens; son gilly-comstrain qui conduit son cheval par la bride dans les sentiers difficiles et escarpés ; son gilly-trunshharnish à qui est confié son havre-sac ; ensuite son piper, joueur de cornemuse , et le gilly du joueur de cornemuse2. Il y a enfin de plus une douzaine déjeunes gens qui n'ont rien à faire qu'à suivre \e laird et à se tenir toujours prêts à exécuter les ordres de Son Honneur.
— Est-ce que votre chef entretient régulièrement tout ce monde ?
— Tout ce monde, dites-vous? oui, et mainte autre tête qui ne saurait où s'abriter sans la grande grange de Glennaquoich.
Chemin faisant, Evan fit paraître la route moins longue en continuant à parler de la magnificence et de la grandeur du chef, en temps de paix comme en temps de guerre , jusqu'à ce qu'ils fussent plus près de ces immenses montagnes qu'Edouard n'avait fait qu'apercevoir de loin. La nuit s'approchait lorsqu'ils entrèrent dans un de ces défilés effrayans qui servent de communication entre la montagne et la plaine ; le sentier, extrêmement rapide et escarpé , se dirigeait en tournant entre deux énormes rochers, et suivait le passage qu'un torrent écumeux qui grondait plus bas s'était creusé depuis des siècles. Les derniers rayons du soleil couchant allèrent tomber sur les flots dans leur sombre lit, et en firent distinguer les détours et les chutes multipliées par l'inégalité du sol. L'espace qui séparait les voyageurs du torrent était un véritable précipice. On apercevait ça et là quelques pointes de granit dans les fentes desquelles quelques arbres avaient pris racine. A main droite, ces rocs qui s'élevaient perpendiculairement n'étaient pas moins inaccessibles; mais les som-
(i) Le mot gilljr signifie un page, un valet, et more , grand. Cet adjectif ennoblit ici le mot entier gillj-more. — Éd.
(2) Le piper, qui se disait gentilhomme, ne portait pas lui-même son instrument, et s'en débarrassait dès qu'il en avait joué : il avait donc un page, un gilljr, pour porter la cornemuse (bag-piper~). — Év>.
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mets de ceux qui étaient de l'autre côté du torrent étaient couverts d'épais taillis du milieu desquels croissaient quelques pins.
— C'est ici , dit Evan , le défilé du Baliybrough. Dans les temps reculés, dix montagnards du clan de Donnochie repoussèrent un corps de cent hommes des basses-terres ; on distingue encore l'endroit où furent enterrés les morts : c'est dans ce petit corrie ou enfoncement qui est de l'autre côté de l'eau ; si vous avez bonne vue vous pourrez apercevoir comme des taches vertes sur la bruyère. Tenez, regardez, voilà un Earn1,
à qui vos gens du midi donnent le nom d'aigle Vous n'en
avez pas de cette espèce en Angleterre Il va chercher son
souper dans les domaines de Bradwardine : je veux lui envoyer un lingot de plomb.
Il tira un coup de fusil, mais il manqua le superbe monarque des tribus ailés qui, sans témoigner la moindre frayeur, continua tranquillement son vol vers le sud.
Un millier d'oiseaux de proie, faucons, éperviers, grandsducs, corbeaux, etc. , effrayés par l'explosion que les échos répétaient au loin , quittèrent brusquement la retraite qu'ils avaient choisie pour y passer la nuit, et remplirent les airs de cris rauques que l'écho renvoyait mêlés au mugissement des torrens. Evan un peu confus d'avoir inutilement déchargé son fusil au lieu de donner une preuve de son adresse , se mit à siffler un pibroch2 en rechargeant son arme sans s'arrêter.
Ils arrivèrent à un glen étroit entre deux montagnes très élevées et couvertes de bruyères ; ils avaient toujours le torrent pour compagnon, et ils furent obligés de le traverser quelquefois dans ses détours. Evan offrait alors le secours de ses domestiques à Edouard pour le porter sur leurs épaules ; mais notre héros , qui avait toujours été assez bon piéton , refusa chaque fois son offre. Il voulait d'ailleurs, sans affectation,
(i) Earn ou erne , aigle hrim ,falcofu!vus. Les plumes de cet oiseau-roi ornent la toque des chefs. Il était si funeste aux troupeaux, que ses œufs furent mis à prix d'argent. Depuis quelques années, l'aigle devient de plus en plus rare en Ecosse. . Éd.
(2) Air particulier à la musique des Higblauds, et qui abonde en variations pour expThner, à ce que prétendent lès Ecossais, ions le? sentimens de l'a me, — Ed.
faire revenir Evan de son opinion sur les habitans des bassesterres et particulièrement sur les Anglais qu'il regardait comme des efféminés.
A travers la gorge de ce glen , ils parvinrent jusqu'à une fondrière d'une étendue effrayante et entrecoupée de nombreuses crevasses qu'on ne pouvait franchir avec beaucoup de fatigue et de danger que par des sentiers praticables pour les seuls montagnards. Ces sentiers ou plutôt la portion de terre un peu plus solide où tantôt ils marchaient de pied ferme et que tantôt ils passaient à gué , n'offraient qu'un espace sillonné de flaques d'eau ou de marécages peu sûrs. Quelquefois même ils étaient obligés de se laisser glisser sur leurs pieds ou de s'accrocher aux pointes des rochers. Ce n'était qu'un jeu pour les Highlanders qui avaient un pas vraiment élastique , et qui portaient des brogues1 à semelles minces, appropriés à de tels chemins ; mais il n'en était pas de même pour Edouard, que cet exercice inaccoutumé fatigua beaucoup plus qu'il ne s'y était attendu.
Un long crépuscule les éclairait à travers ces fondrières serboniennes2, mais il les abandonna presque au pied d'une montagne escarpée et pierreuse qu'il leur restait à gravir ; la nuit n'était pas cependant très profonde et le temps était assez agréable. Waverley appela à son secours son énergie morale pour supporter la fatigue, et continua à marcher d'un pied ferme ; mais il enviait en secret la vigueur de ces adroits montagnards, qui ne donnaient pas le moindre signe de lassitude et marchaient toujours avec le même pas ou plutôt le même trot. Selon son calcul ils avaient déjà fait environ quinze mi'les. Le revers de la montagne qu'ils venaient de franc-iir était couvert d'arbres touffus. Là Evan Dhu s'entretint à part
(i) Ces chaussures des Highlands sont taillées a la mesure du pied sur la peau de Tache non tannée avec le poil en dehors; le bas de la jambe est couvert d'un demibas blanc avec des bandes rouges entrelacées, figurant les bandes du cothurne romain.— Éd.
, (a) Le Serbonis Palus des anciens est au couchant de Damiette ; c'est aujourd'hui le lacTenese. On appelait aussi Serbiens ou Scrboniens un peuple qui habitait le voisinage des Palus Méotides , ou mer d'Azof. — Éd.
avec ses deux satellites highlanders. Le résultat de cette conférence fut que le bagage d'Edouard passa des épaules du garde-chasse sur celles d'un des Gillies, et le garde-chasse partit dans une direction tout-à-fait opposée à celle que suivaient les trois autres voyageurs. Waverley demanda le motif de cette séparation : Evan lui répondit que le garde-chasse se rendait à un hameau éloigné d'environ trois milles pour y passer la nuit; — car à moins que ce ne fut un ami très particulier, Donald Bean Lean, le digne montagnard qu'on supposait le détenteur du bétail, ne se soucierait pas que des étrangers s'approchassent de sa retraite. Cette raison semblait juste, et elle suffit pour bannir de l'esprit d'Edouard quelques soupçons qu'il n'avait pu s'empêcher de concevoir en se voyant à une telle heure et dans un tel lieu séparé de son seul compagnon des basses- terres. Evan ajouta immédiatement :-— Je crois que je ferais bien d'aller moi-même annoncer notre visite, car un sidier roy (un soldat rouge) * pourrait causer une surprise désagréable à Donald Bean Lean. Sans attendre de réponse , il partit en trottant (style de course aux chevaux) , et disparut en un moment.
Waverley fut laissé à ses réflexions, parce que son nouveau guide, celui qui était armé de la hache d'armes, savait à peine quelques mots d'anglais. Ils traversaient un bois de pins très épais, et par conséquent il était impossible dans l'obscurité de distinguer les traces du chemin ; mais le Highlander paraissait les trouver par instinct, et marchait très rapidement ; Edouard le suivait d'aussi près qu'il pouvait.
Après un assez long silence, il ne put s'empêcher de demander s'ils arriveraient bientôt.
La caverne était à trois ou quatre milles de là ; mais le duinhe-wassel étant un peu fatigué , Donald pourrait envoyer... il enverrait le curragh.
Cette réponse n'apprenait pas grand 'chose à Edouard. Que serait ce curragh? un cheval? une charrette? une chaise de
(i) Désignant un soldat ou un officier anglais , à cause de son uniforme. — Ed«
poste? Il eut beau réitérer ses questions, il n'obtint pas d'autre réponse que : — Oui! oui! ta curragh.
Edouard commença à le comprendre à la sortie du bois, en se trouvant sur les bords d'une large rivière ou lac 1 . Là son conducteur lui donna à entendre qu'ils devaient s'asseoir et attendre quelque temps. La lune qui se levait alors lui découvrit la vaste étendue d'eau qui était devant lui, et les formes fantastiques et confuses des montagnes qui paraissaient l'environner. Il respirait avec délices un air pur et frais, embaumé par les fleurs du bouleau ; et cette halte rétablit peu à peu ses forces après tant de fatigues.
Il eut le temps de réfléchir long-temps à sa position tout-àfait romanesque, sur les bords d'un lac inconnu, sous la direction d'un sauvage dont il n'entendait presque pas la langue. Il avait entrepris ce voyage pour le plaisir de visiter la caverne de quelque fameux outlaw2, un Robin Hood peut-être, ou un Adam de Gordon 3 ; la nuit était déjà avancée, son domestique avait été séparé de lui, son guide l'avait laissé ; que de circonstances propres à exercer une imagination naturellement romanesque, y compris l'incertitude où il devait être sur sa position réelle, qui peut-être n'était pas exempte de danger ! Ce qui cadrait mal avec le reste était le motif de son voyage, — les vaches du baron ! cet incident peu héroïque fut rejeté par Edouard dans l'arrière-plan du tableau.
Pendant qu'il s'égarait ainsi en imagination, son compagnon lui frappa doucement sur l'épaule ; et lui faisant signe du doigt dans une direction en ligne droite à travers le lac, il lui dit : — Yoris ta cove, — Voilà la caverne.
(i) Il est difficile de distinguer au premier abord, entre les sinuosités des monts, un lac d'Ecosse d'une rivière. — Éd.
(2) Outlaw, hors la loi, voleur, bandit, etc., etc. Ce mot désigne surtout ce peuple de proscrits qui refusaient de se soumettre aux lois du pays, ou à celles des eonquérans dans les pays dépopulations mêlées. Il est difficile de le traduire sans en déna» turer le sens. — Éd.
(3) La célébrité de ces deux héros est fondée sur les traditions et les ballades populaires : l'histoire les désigne seulement comme des proscrits, des outlaws, etc.
-ÉD
Edouard aperçut dans le lointain une faible lumière qui peu à peu augmenta en éclat et en volume, et parut glisser comme un météore sur l'horizon : pendant qu'il regardait ce phénomène, il crut distinguer le bruit des rames ; ce bruit augmenta de minute en minute, et il entendit en même temps un coup de sifflet très perçant, auquel son ami de la hache d'armes répondit. Bientôt une barque, dans laquelle ramaient cinq ou six Highlanders, s'approcha de l'endroit où était assis Edouard ; il se leva avec son compagnon pour aller à leur rencontre. Deux vigoureux montagnards le prirent dans leurs bras, et le portèrent dans la barque, qui ne tarda pas à s'éloigner avec la plus grande rapidité, lorsqu'ils eurent repris leurs rames.