‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 46 sur 77 · CHAPITRE XL1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL1I

Un dîner de militaires.

Jacques de l'Aiguille était homme de parole lorsque le whisky ne se mettait pas de la partie. Dans cette circonstance, Callum Beg , qui se croyait encore le débiteur de Waverley, puisqu'il avait refusé son offre de se libérer envers lui aux dépens de la personne de mon hôte du Chandelier, profita de l'occasion pour acquitter ses obligations , en montant la garde auprès du tailleur héréditaire de Sliochd Nan Ivor, et selon son expression, il le serra de près jusqu'à ce qu'il eût achevé sa tâche. Pour se débarrasser de cette contrainte, Shemus fit voler son aiguille comme l'éclair à travers le tartan : il chantait une des terribles batailles de l'ancien héros Fin Macoul2,

(r) Le Parc du roi comprend le mont d'Arthur et ses alentours , Salisbury- Craigh, Saint-Léonard, etc. — Ed.

(2) Un des héros de la tradition ossianique. — Ed.

et faisait trois points à la mort de chaque guerrier. L'habillement complet fut donc bientôt prêt , car le frac de Fergus allait parfaitement à la taille d'Edouard , et le reste de l'équipement ne demandait pas beaucoup de temps.

Notre héros s'étant alors revêtu du costume « du vieux Gaul » , bien propre à donner un air de force à sa taille plus élégante que robuste, j'espère que mes belles lectrices lui pardonneront s'il se regarda plus d'une fois dans un miroir, et s'il ne put s'empêcher d'y voir la ressemblance d'un jeune homme bien fait. En effet, il eût été difficile de se le dissimuler : ses cheveux châtain-clair ( Edouard ne portait point perruque, quoique ce fût la mode générale) ressortaient d'une manière charmante sous sa toque. Sa taille annonçait la force et la souplesse , et les amples plis de son tartan lui prêtaient une véritable dignité ; ses yeux bleus exprimaient également bien

La mollesse d'amour et le feu de la guerre.

Son air timide , qui dans le fait n'était que la suite de son manque d'usage, prêtait de l'intérêt à ses traits sans leur faire rien perdre de leur grâce et de leur vivacité.

— C'était un joli homme , un très joli homme, dit Evan Dhu (devenu l'enseigne Mac Combich), en s 'adressant à l'hôtesse enjouée de Fergus.

— îl est très bien , répondit la veuve Flockhart ; mais il n'est pas aussi bien que votre colonel, enseigne !

— Je n'ai pas prétendu faire une comparaison ni dire qu'il avait un beau visage, mais seulement que M. Waverley a l'air propre, leste comme un brave garçon de son coin , et qui ne demandera pas de l'orge dans une bataille ; et vraiment il manie passablement la claymore et la targe : j'ai souvent joué moi-même avec lui à Glennaquoich , et Vich ïan Vohr comme moi, les dimanches après-midi.

— Qu'osez-vous dire, monsieur Mac Combich! votre colonel est incapable de cette profanation.

— Bah! bah, mistress Flockhart, nous sommes jeunes, voyez-vous , et comme on dit , jeunes saints , vieux diables !

— Est-il vrai , enseigne Mac Combien, que vous vous battez demain avec sir John Cope ?

— Je le crois , s'il veut nous attendre, mistress Flockhart.

— Comment , vous vous trouverez face à face avec ces terribles hommes , les dragons , enseigne Mac Combien ?

— Je l'espère, mistress Flockhart : griffes contre griffes , comme dit Conan à Satan, et le diable emporte les plus courtes.

— Et le colonel se hasardera aussi contre les baïonnettes ?

— Je vous en réponds , mistress Flockhart , c'est lui qui portera le premier coup , par saint Phédar !

— Miséricorde divine , que m'apprenez-vous ! s'il venait à être tué par les habits rouges ! . . .

— Si cela arrivait , mistress Flockhart , je connais quelqu'un qui ne lui survivrait pas pour le pleurer... Mais il s'agit de vivre aujourd'hui , et de dîner ; voici Yich Ian Vohr qui a fait son porte- manteau , et avec lui M. Waverley fatigué de se pavaner devant la grande glace : vous aurez encore cette grande perche le baron de Bradwardine , celui qui tua le jeune Ronald de Ballankeiroch ; il arrive avec cette espèce de bailli dandinant qu'on appelle Macwhupple, c'est tout juste comme le cuisinier français du laird de Kittlegab , suivi de son chien Tournebroche ; — et moi enfin qui suis affamé comme un milan, ma belle colombe. Dites donc à Catherine de préparer la soupe, et mettez vos pinners * : car vous savez que le colonel ne consentira jamais à s'asseoir s'il ne vous voit placée à la tête de la table ; surtout n'oubliez pas la bouteille d'eaude-vie , ma femme !

Ces instructions firent servir le dîner. Mistress Flockhart , souriant sous son costume de deuil comme le soleil à travers un brouillard , se plaça au haut de la table, se souciant peutêtre très peu de voir finir une rébellion qui lui procurait une société au-dessus de ses convives habituels : le colonel se mit vis-à-vis d'elle, Waverley et le baron à ses côtés. L'officier de

(i) Espèce de coiffe avec des barbes ou bandelettes pendantes sur chaque côte, depuis les tempes, où elles sont fixées , jusqu'à la ceinture. — Kp.

WAYERLEY. 317

paix et l'officier de guerre , c'est-à-dire le bailli Macwheeble et l'enseigne Mac Combien , après avoir fait plusieurs salutations respectueuses à leurs supérieurs , se placèrent l'un à droite et l'autre à gauche du chef. La chère fut excellente, vu le temps , le lieu et les circonstances, et Fergus fut gai jusqu'à la folie. Indifférent aux dangers, ardent et vif par caractère, jeune et ambitieux, il voyait en imagination ses espérances couronnées par le succès ; peu lui importait l'alternative probable du tombeau d'un soldat.

Le baron s'excusa d'avoir amené son bailli. — Nous venons de nous occuper des dépenses de la campagne, dit le vieillard, et ma foi ! comme ce sera, je crois, ma dernière, je finis comme j'ai commencé. Il est plus difficile d'avoir le nerf de la guerre, comme un savant auteur appelle la caisse militaire, que d'en avoir la chair, ou les os ou le sang.

— Quoi donc ! répondit Fergus , vous avez levé le seul corps de cavalerie qui nous soit utile, et vous n'avez pas reçu quelques bons louis d'or de la Doutelle *?

— Non , Glennaquoich ; de plus habiles ont passé avant moi.

— C'est vraiment scandaleux! dit le jeune Highlander; mais vous partagerez avec moi les subsides qui m'ont été alloués? Vous dormirez tranquille cette nuit, et demain avant la fin du jour nos provisions seront faites d'une manière ou d'autre. Waverley en rougissant, mais de bon cœur, lui fit la même offre.

— Je vous remercie de tout mon cœur, mes bons garçons, répondit Bradwardine, mais je ne toucherai point à votre pécule, peculium. Le bailli Macwheeble s'est procuré toute la somme qui nous était nécessaire.

Le bailli s'agita avec anxiété sur son siège, et parut tout-à-

(r) La frégate sur laquelle s'embarqua Charles-Edouard s'appelait la Doutelle, forte de seize canons. Il était à supposer que quelques louis d'or de France avaient été apportés dans ce bâtiment. Un particulier, M. Walsh, avait il est vrai frété la Doutelle et l'Elizabeth qui lui servait d'escorte ; mais il fut remboursé par la cour de Versailles. — Éd,

fait mal à son aise. Enfin après beaucoup de hem! préliminaires et une véritable tautologie sur son dévouement pour Son Honneur le laird ; après avoir protesté qu'il le servirait à la vie et à la mort, de jour et de nuit, il insinua que toutes les banques avaient envoyé leur argent monnayé au château; — que sans doute Sandie Goldie l'argentier 1 ferait beaucoup pour Son Honneur, mais on avait peu de temps devant soi pour rédiger le wadset%, et si Son Honneur pouvait s'entendre avec Glennaquoich et Waverley . . . .

— Que je n'entende plus de pareilles sottises, répondit le baron d'un ton de voix qui rendit Macwheeble muet ; si vous désirez continuer à rester à mon service, conformez-vous aux ordres que je vous ai donnés avant de nous mettre à table ; c'est notre dernier mot.

Macwheeble n'eût pas éprouvé une douleur plus vive si l'on eût fait passer une partie de son sang dans les veines du baron ; il pencha tristement la tête sur sa poitrine, sans avoir la force de répondre une seule parole à cet ordre péremptoire. Après s'être agité en tous sens sur sa chaise, il se tourna vers Glennaquoich, et lui dit d'une voix mal assurée que s'il avait plus d'argent qu'il ne lui en fallait pour la campagne, il le placerait pour Son Honneur en bonnes mains, et très avantageusement dans les circonstances actuelles.

Fergus à cette proposition partit d'un grand éclat de rire, et quand il eut repris haleine :

— Mille renier ciemens, bailli, dit-il ; mais vous savez qu'un militaire n'a d'autre banquier que son hôtesse. — Tenez, mistress Flockhart, continua-t-il en tirant cinq à six pièces d'or de sa bourse bien remplie et vidant le reste dans le tablier de la veuve : — ce que je prends suffira à mes besoins ; veuillez vous charger du reste ; soyez mon banquier si je vis, et mon exécutrice testamentaire si je meurs ; mais n'oubliez

(i) Long-temps les orfèvres ont été aussi banquiers. Nous verrons dans Nigel l'orfèvre Heriot banquier de Jacques Ie1'. — Éd.

(2) Abandon par contrat des revenus d'une terre jusqu'au remboursement d'une dette ; tenue de jurisprudence écossaise. —Ed.

pas de donner quelque chose aux braves montagnards qui chanteront le mieux le coronach pour le dernier Yich Ian Vohr.

— C'est, dit le baron, le testamentum militare, qui avait chez les Romains le privilège d'être nuncupatif l .

Mais le cœur de la bonne mistress Flockhart fut douloureusement ému par les paroles de Fergus. Elle pleura d'une manière lamentable et refusa positivement de toucher le legs de Fergus, qui fut obligé de le reprendre.

— Eh bien ! dit-il, ce sera la récompense du grenadier qui me fera sauter la cervelle... Je tâcherai qu'il lui en coûte cher avant d'y parvenir.

Le bailli Macwheeble ne put s'empêcher de hasarder encore une fois son avis ; quand il s'agissait d'argent, il lui était impossible de garder le silence.

— Il serait peut-être à propos, dit-il, de disposer de cette

somme en faveur de miss Mac Ivor On ne peut prévoir

les événemens de la guerre ; il n'en coûtera qu'un trait de plume. Si vous le désirez, je vais rédiger une donation mortis caufâ.

— Si cet événement arrive, répondit Fergus, la jeune lady aura autre chose à faire qu'à s'occuper de ces misérables louis d'or.

— Vous avez bien raison, c'est indubitable Mais Votre

Seigneurie n'ignore pas que le plus profond chagrin

— Se supporte plus facilement que la faim, n'est-ce pas? Vous avez raison, c'est vrai, très vrai. Je crois même qu'il y a des hommes qui par cette sage réflexion se consoleraient de la perte générale de leurs parens, de leurs amis et de leurs bienfaiteurs ; mais il est des chagrins qui ne connaissent ni la faim ni la soif, et la pauvre Flora... ..

Il s'arrêta, et tous ceux qui l'écoutaient partagèrent son émotion. Les idées du baron se portèrent aussitôt sur sa fille, et une larme roula dans les yeux du vieillard.

— Monsieur Macwheeble, dit-il d'une voix étouffée, vous

(x) Terme de loi : fait de vive voix, verbal. — Éd.

avez tous mes papiers, vous connaissez toutes mes affaires ; si

je meurs, soyez juste envers Rose.

Le bailli, après tout, était un homme de chair et d'os. Il y avait en lui quelques sentimens de justice et de bonté. Il poussa un gémissement lamentable .

— Si ce jour malheureux venait, dit-il, tant que Duncan Macwheeble possédera un boddle il sera pour miss Rose. Je ferais des copies pour un plack plutôt que de souffrir qu'elle manquât de la moindre chose ; s'il arrive jamais que la belle baronnie de Bradwardine et Tully-Veolan, avec la tour et le manoir d'icelle ( ajouta-t-il en sanglotant à chaque pause ), — masure, petits clos, marécages, bruyères, — terres d'engrais, terres labourables , — bâtimens , — vergers , colombiers , — avec les droits de pêche et de bateau dans le lac de Veolan ; — le pâturage et le vicairage ; — annexis et connexis l ; — droits de dépaissance ; — bois de chauffage et tourbe ; — terres et dépendances quelconques (ici il eut recours au bout de sa longue cravate pour essuyer les larmes que lui arrachaient malgré lui les idées réveillées par son jargon technique),— le tout comme il est plus amplement décrit dans les titres et pièces, — et situées dans la paroisse de Bradwardine et le comté de Perth ; — si , comme je disais, — toutes ces choses doivent, au préjudice de la fille de mon maître, passer aux mains de Inch Grabbit qui est un whig et un Hanovrien, être administrées par son agent Jamie Howie qui n'est pas bon à faire un mitron ; — quel bailli ce serait !

Le commencement de cette lamentation avait réellement quelque chose d'attendrissant ; mais la fin produisit un rire unanime.

— Rassurez-vous, mon cher bailli, dit l'enseigne Mac Combien ; le bon vieux temps de pousser et de déchirer est revenu: Sneckus Mac Snackus et le reste de vos amis céderont la place à la plus longue claymore.

— Et cette claymore , ce sera la nôtre , bailli , dit le chef qui vit pâlir Macwheeble à ces mots :

(i) Annexis-connexis , dépendances et attenunces. — Tr.

Nous les paierons en bon métal ,

Lillibullero, bullen a la, Nous les paierons du fer de la clayrnore,

Lero, lero.

Nos créanciers seuls s'en trouveront mal ,

Lillibullero, lullen a la, Et vous verrez s'ils réclament encore ,

Lero, lero.

Allons, bailli , du courage ; videz votre verre avec un cœu* joyeux ; le baron rentrera dans Tully-Veolan sain et sauf et victorieux . Il réunira la terre du laird Killancureit à la ba» ronnie de Bradwardine; puisque ce poltron, ce porc mal élevé , ne veut pas se déclarer pour le prince, en vrai gentilhomme.

— A coup sûr ce sont des propriétés bien voisines, répondit le bailli en s'essuyant les yeux : elles devraient naturellement être administrées par le même agent.

— Et moi, mon cher bailli, je prendrai soin de ma per* sonne : il est bon que vous sachiez qu'il me reste à terminer une bonne œuvre que j'ai entreprise ; c'est de faire entrer mistress Flockhart dans le giron de l'Église catholique, ou du moins à moitié chemin , c'est-à-dire dans votre assemblée épiscopale. Je voudrais , mon cher baron , que vous eussiez entendu ce matin sa voix de haute-contre , faisant la leçon à Kate et àMatty. Vous qui êtes musicien, vous trembleriez à l'idée de l'entendre crier dans les psalmodies du Trou de Haddow * .

— Dieu vous pardonne î comme vous y allez, colonel , répondit mistress Flockhart — Mais j'espère que vos hommes prendront le thé avant de se rendre au palais ; je vais le préparer moi-même.

A ces mots mistress Flockhart sortit , et l'on se doute bien que les convives continuèrent à s'entretenir des événemens prochains de la campagne.

(t) L'église cathédrale de Saint-Giles à Edimbourg se partage en quatre divis-ion*., dont l'une s'appelle le Trou de Haddow, parce qu'on prétend que le caveau sur lequel elle est bâtie servit autrefois de cachot à un lord Haddow.— Ld.

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