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CHAPITRE XL1II

Le bal.

L'enseigne Mac Combich venait de partir pour le camp des montagnards; Macwheeble s'était retiré pour achever dans quelque cabaret borgne la digestion de son dîner et de l'annonce de la loi martiale qu'Evan Dhu lui avait faite. Waverley se rendit avec Fergus et le baron au palais de Holy- Rood : ces deux derniers étaient en joyeuse humeur. Chemin faisant le baron plaisanta beaucoup notre héros sur les grâces séduisantes que lui donnait son nouveau costume.

— Si vous avez des projets sur le cœur de quelque jolie fille écossaise, dit-il, rappelez-vous, je vous prie, en lui faisant votre déclaration, ces vers de Virgile :

Nunc insanus amor duri me Marlis in armis Tela inier média ataue adversos de âne t hostes;

vers que Robertson de Struan, chef du clan Donnochie (à moins que les prétentions de Lude ne soient préférées, primo loco), a renduspar ce distique élégant :

« For cruel love has gartari d low my leg « Andcladmy hurdies in a philabeg (i).

— Mais vous êtes en pantalon, vêtement que je préfère au philabeg, comme plus ancien et plus décent.

— Ou plutôt écoutez ma chanson, dit Fergus :

Point ne voulut d'un laird être la femme, Un lord anglais ne fut pas plus heureux 5 Mais Duncan Graeme a su toucher son ame , Et sous son plaid ils sont partis tous deux.

(1) Nous risquerons eu tremblant la traduction de ces deux vers, digues d'un poète sans-culotte :

« Jusqu'au genou l'amour a mis ma jambe à nu , « Et dans un philabeg a renfermé mon c. » — Ed.

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Cependant ils arrivèrent au palais d'Holy-Rood , et furent introduits et annoncés dans les appartemens.

Il n'est que trop connu combien de gentilshommes distingués par leur rang, par leur fortune et par leur naissance prirent part à l'entreprise désespérée de 1745. Les dames d'Ecosse embrassèrent aussi généralement la cause d'un jeune prince aimable et brave qui venait se jeter dans les bras de ses concitoyens plutôt en héros de roman qu'en politique calculateur. Il n'est donc pas surprenant qu'Edouard , qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans la grave solitude de Waverley-Honour, fût séduit, ravi et transporté par le tableau que lui présentaient les antiques salles du palais d'Edimbourg si long-temps désertes. L'ameublement n'avait rien de splendide ; cependant malgré la confusion et la précipitation causée par les circonstances, l'effet général était imposant, et la réunion pouvait s'appeler brillante.

Les yeux du jeune amant découvrirent bientôt l'objet de son affection. Flora Mac Ivor retournait à sa place , qui était à l'une des extrémités de la salle ; elle était accompagnée de Rose Bradwardine. Dans un cercle où il ne manquait pas de beautés élégantes, elles avaient attiré autour d'elles un grand nombre d'admirateurs, étant certainement du nombre des plus jolies femmes du bal. Le prince s'occupa beaucoup d'elles, surtout de Flora , avec qui il dansa , sans doute parce qu'elle avait été élevée sur le continent et qu'elle parlait très bien le français et l'italien.

Fergus profita d'un moment de calme à la fin de la contredanse pour s'approcher de miss Mac Ivor; Waverley le suivit comme par instinct. L'espérance qu'il n'avait cessé de nourrir au fond de son cœur sembla l'abandonner à l'aspect de l'objet de tous ses désirs; et comme un homme qui cherche à se rappeler les images d'un rêve , il aurait donné tout au monde pour retrouver en ce moment les motifs d'une illusion qui s'évanouissait ainsi tout à coup. Il suivait Fergus la tête baissée, dans l'attitude d'un criminel qu'on mène au supplice, et qui, traversant à pas lents la foule attirée par la curiosité,

ne peut s'expliquer ni le bruit qui frappe ses oreilles ni le tumulte sur lequel il promène ses yeux égarés.

Flora parut un peu , très peu émue et troublée à l'approche de Waverley.

— Ma sœur , dit Fergus , je vous présente un fils adoptif d'Ivor.

— Et je le reçois comme un second frère, répondit Flora.

Il y avait dans le ton dont elle prononça ce dernier mot une affectation si légère, qu'elle aurait échappé à tout autre qu'à celui que la fièvre de la crainte dévorait. C'était cependant un accent si marqué et si bien d'accord avec ses regards et ses manières, qu'elle voulait dire évidemment : Je ne penserai jamais à monsieur Waverley avec d'autres sentimens que ceux de l'amitié. Edouard s'arrêta, tremblant, déconcerté, et se tourna vers son ami : celui-ci se mordit les lèvres avec un air de dépit qui prouvait que lui aussi il interprétait défavorablement l'accueil que faisait sa sœur à son ami. — Voilà donc la fin de mon rêve ! Ce fut la première pensée de Waverley ; pensée qui l'affecta si douloureusement que les couleurs abandonnèrent ses joues.

— Ah ! grand Dieu ! s'écria miss Rose , il n'est pas encore rétabli!

Elle prononça avec émotion ces mots qui parvinrent jusqu'à l'oreille du chevalier lui-même. Il s'approcha avec empressement de Waverley, le prit par la main, et lui dit qu'il désirait lui parler en particulier. Edouard fit un effort que les circonstances rendaient indispensable, et reprit assez de forces pour suivre le chevalier dans un coin retiré de l'appartement.

Là le prince le retint quelque temps, lui faisant diverses questions sur les grandes familles tory s et catholiques d'Angleterre, sur leurs alliances, leur crédit, et leur attachement pour la maison de Stuart. Waverley n'eût pu répondre dans aucun temps à ces questions que d'une manière générale, et l'on s'attend bien que dans le trouble actuel de son esprit, ses réponses furent aussi vagues qu'obscures. Ses réponses, quelquefois contradictoires , firent sourire le chevalier ; ce-

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pendant il continua la conversation dont il fit presque seul les frais, jusqu'à ce qu'Edouard eût recouvré sa présence d'esprit. Il est probable que le prince n'avait recherché cette entrevue particulière que pour confirmer le bruit qu'il avait fait circuler parmi ses partisans, que Waverley était un personnage d'une véritable influence politique; cependant on pourrait conclure des dernières expressions dont il se servit, qu'on devait attribuer plutôt cette longue conférence à un motif de bienveillance et d'intérêt pour notre héros.

— Je ne puis, dit-il, résister à la tentation de vous faire connaître que je suis tout fier d'être le confident d'une belle dame... Je sais tout..., et je vous assure que je prends le plus vif intérêt à la conclusion de cette affaire. Tâchez, je vous en prie, tâchez de vous maîtriser : il y a dans cette salle des yeux aussi clairvoyans que les miens ; mais je ne puis répondre que toutes les langues aient la même discrétion.

A ces mots il se détourna d'un air d'aisance, alla joindre un groupe d'officiers supérieurs à quelques pas de la, et laissa Waverley occupé à réfléchir sur ses dernières paroles. Si elles n'étaient pas tout-à-fait intelligibles pour lui, elles suffisaient pour lui faire comprendre la nécessité de la prudence qui lui était recommandée. Faisant un effort pour se rendre digne de l'estime que son nouveau prince venait de lui témoigner, en obéissant à ses instructions, il s'approcha de la place où Flora et miss Rose étaient assises ; il présenta ses complimens à cette dernière, et réussit au-delà de son attente à être à même d'entrer en conversation sur des matières indifférentes.

Mon cher lecteur, s'il vous est jamais arrivé de prendre des chevaux de relais à — ou à — ( vous pourrez remplir ces deux blancs peut-être en y mettant le nom des deux auberges * les plus proches de votre demeure ), vous devez vous rappeler avec quelle répugnance douloureuse les pauvres bêtes offrent leurs cous écorchés au collier du harnois ; mais lorsque l'argument irrésistible des postillons les a forcées de courir un

(i) Ce sont des aubergistes, en général , qui sont patentés ( Ueensed) pour louer des chevaux de poste dans la Grande-Bretagne. — -Éd.

mille ou deux, elles finissent par s'endurcir contre leur première sensation, et « s'échauffant sous les harnois», comme dirait le postillon lui-même, elles continuent comme si leurs garrots n'étaient plus meurtris. Cette comparaison peint si bien l'état de Waverley dans cette soirée mémorable, que je la préfère ( d'autant plus qu'elle est, j'espère, tout-a-fait originale ) à toutes les comparaisons plus brillantes que pourrait me fournir X Art de la poésie de Byshes *.

*VTout effort de courage est sa propre récompense, comme la vertu; et notre héros avait d'ailleurs d'autres motifs pour persévérer dans une affectation d'indifférence, en retour de la froideur évidente de Flora. L'orgueil vint à son secours, en appliquant sur les blessures de son cœur ses caustiques douloureux, mais salutaires. Distingué par la faveur du prince, destiné, comme il pouvait l'espérer, à jouer un rôle brillant dans une révolution où il s'agissait de la conquête d'un puissant royaume ; supérieur par son instruction et égal au moins par ses autres qualités personnelles à la plupart des nobles personnages parmi lesquels il prenait rang; jeune, riche, d'une haute naissance, pouvait-il se laisser abattre par le regard dédaigneux d'une beauté capricieuse?

Nymphe! quelle que soit ta froide indifférence , Mon cœur saura s'armer d'une égale fierté .'

Les sentimens renfermés dans ces deux vers, qui n'étaient pas encore écrits alors, déterminèrent Waverley à faire tous ses efforts pour que Flora sentît qu'il n'était pas homme à se laisser accabler par un refus, d'autant plus que sa vanité lui représentait tout bas qu'elle y perdait autant que lui. Pour favoriser ce changement de plan il se disait encore, avec une espérance secrète, que Flora pourrait bien mettre plus de prix à son cœur quand elle ne croirait plus être tout-à-fait la maîtresse den disposer. Il y avait aussi un ton d'encouragement dans les dernières paroles du chevalier, quoiqu'il craignît

(jî) Hfific's art ofpotitry. Arwitm livre de collège qui a eu de nombreuses éditions. — ÉD.

qu'il n'eût seulement fait allusion aux désirs particuliers de Fergus. Peu à peu le temps, le lieu et le hasard concoururent à exciter son imagination, et il prit sur lui de déployer une fermeté mâle de caractère, laissant le reste au destin. D'ailleurs s'il paraissait seul triste et désespéré à la veille d'une bataille, quelles armes il fournirait à la médisance qui s'était déjà trop exercée contre sa réputation ! — Non, non, se dit-il, jamais je ne donnerai ici occasion à mes ennemis, quels qu'ils soient, d'avoir un tel avantage contre moi.

Plein de ces idées et encouragé encore de temps à autre par un sourire du prince, Waverley déploya toute sa vivacité, son imagination et son éloquence naturelle, et s'attira les suffrages universels par le rôle qu'il joua dans la conversation qui roula peu à peu sur les sujets les plus propres à faire briller ses talens et son instruction. La gaîté de la soirée était plutôt entretenue que troublée par l'approche du péril du lendemain; tous les esprits voyaient en beau l'avenir et jouissaient du présent. Cette disposition de l'âme est surtout favorable à l'exercice de l'imagination, à la poésie, et à cette éloquence qui est alliée si intimement à la poésie. Edouard, comme nous l'avons fait observer ailleurs, avait parfois une véritable facilité d'élocution. Dans cette soirée il émut plus d'une fois les cœurs, et puis excita de nouveau le rire par une originale gaîté : il était soutenu et enhardi par la disposition générale, avons-nous dit ; car les plus froids se laissèrent entraîner comme lui à l'impulsion du moment. Plusieurs dames refusèrent de danser, et sous divers prétextes, trouvèrent le moyen de s'ap^ procher du groupe qu'on formait autour — « du charmant Anglais. » Il fut présenté à plusieurs d'entre elles de la plus haute distinction; on aurait dit qu'il avait passé toute sa vie dans les salons de la capitale, tant il montra d'aisance dans toutes ses manières , et de présence d'esprit pour saisir l'àpropos; tant il sut bien s'affranchir de sa mauvaise honte habituelle !

Flora Mac Ivor paraissait être la seule femme présente qui ne partageât pas l'enthousiasme générai. Elle garda constam-

ment le même ton de réserve et de froideur ; cependant elle ne put cacher sa surprise en découvrant des talens qu'elle n'avait pas encore vus si brillans dans ses entretiens précédens avec Edouard. Je n'oserais assurer qu'intérieurement elle n'éprouvât pas quelque regret d'avoir été si prompte à rejeter les vœux d'un amant qui paraissait destiné à occuper un rang élevé dans le monde. Elle avait toujours mis au nombre des imperfections d'Edouard sa mauvaise honte ; comme elle avait été élevée dans les cercles d'une cour étrangère , et qu'elle n'avait aucune idée de la réserve des Anglais , elle y attachait l'idée d'une faiblesse timide d'esprit et de caractère ; mais si elle regretta que Waverley ne se fût pas toujours montré à elle Bi attrayant et si aimable, ce ne fut qu'un moment ; car tout ce qui était survenu depuis qu'ils s'étaient vus devait , selon elle, rendre ses derniers refus irrévocables.

Avec des sentimens bien différens de ceux de son amie , Rose Bradwardine écoutait de toute son ame. Elle éprouvait tin triomphe secret de l'hommage public rendu à celui dont elle n'avait apprécié le mérite que trop tôt et trop tendrement. Sans le moindre mouvement de jalousie , d'inquiétude ou de crainte , elle se laissait aller au plaisir d'observer l'approbation générale. Quand Waverley parlait, elle n'entendait que sa voix ; quand d'autres répondaient , ses yeux se fixaient encore sur lui comme pour épier sa réponse. Peut-être dans cette soirée si courte et suivie de tant de chagrins, Rose goûta-t-elle le plaisir le plus pur et le plus désintéressé que le cœur puisse connaître.

— Baron , dit le prince , je ne voudrais pas confier ma maîtresse à votre jeune ami : quoiqu'un peu romanesque , il est vraiment un des jeunes gens les plus séduisans que j'aie vus.

— Sur mon honneur, répondit le baron , il est quelquefois plus sérieux qu'un sexagénaire comme moi. Si Votre Altesse AuycJe l'avait vu à Tully-Veolan se promener en rêvant comme un hypocondriaque , ou comme atteint d'une frénésie léthargique, comme l'appelle Burton dans son Analomic de

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la mélancolie1 , vous ne pourriez concevoir comment, en si peu de temps , il a pu acquérir cet enjouement et cette vivacité.

— En vérité , dit Fergus , je pense que c'est l'inspiration du tartan ; quoique Waverley m'ait toujours paru plein d'honneur et de bon sens, je l'ai trouvé quelquefois rêveur et distrait.

— Nous ne lui avons que plus d'obligation , dit le prince , de nous avoir réservé pour ce soir des qualités qu'il avait cachées à ses amis intimes. .. Mais il se fait tard , nous avons besoin de faire nos préparatifs pour la journée de demain; que chacun s'occupe de sa belle partenaire , et honorez de votre compagnie un léger rafraîchissement que je vous offre.

La société passa , à la suite du prince , dans d'autres appartenons. Au bout d'un long rang de tables on avait préparé un dais sous lequel était placé le fauteuil du chevalier, dont l'air de courtoisie et de dignité était conforme à sa naissance et à sa noble ambition. Une heure s'était à peine écoulée lorsque les musiciens firent entendre ce signal du départ si connu en Ecosse :

Good night and joy be withyou, etc. (-2).

— Bonne nuit donc, et la joie soit avec vous, dit le chevalier ! bonne nuit , belles dames qui avez bien voulu faire tant d'honneur à un prince proscrit et exilé! — Bonne nuit, mes braves amis! Puisse le bonheur que nous avons goûté dans cette heureuse soirée, être le présage que nous reviendrons bientôt victorieux et triomphans dans le palais d'Holy- Rood pour y goûter de nouveaux plaisirs !

Lorsque dans la suite le baron de Bradwardine faisait mention des tendres adieux que leur avait faits le prinee en cette occasion, il ne manquait jamais de répéter d'une voix mélancolique :

Audiit, etvoti Phœous succedere parlem Mente dédit; partent volucres dispersa in auras;

(r) The analomjr of melancofy . Robert Burton , auteur de cet ouvrage érudit et original , auquel Swift et Sterne empruntèrent quelques traits heureux , était surnomme Dcmocrite le jeune.

(2) Bonne nuit se dit souvent dans le Sens tVadieu.

vers , disait-il , fort bien rendus en anglais par mon ami Ban-

gour;

Ae halfthe p rayer wi' Phebus grâce didfind Thet' other halfhe whistled downthe wind (i).

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