CHAPITRE XLIV
La marche.
Les passions tumultueuses et les divers sentimens dont notre héros était agité ne lui permirent de s'endormir que fort tard ; mais il tomba dans un sommeil très profond. Ses rêves le transportèrent à Glennaquoich : c'était dans le château de Ian Nan Chaistel qu'il croyait assister à la brillante fête qui venait d'avoir lieu à Holy-Rood; il entendait distinctement le son d'un pibroc , et ceci du moins n'était pas une illusion ; car — « le principal joueur de cormenuse du clan Mac Ivor foulait d'un pas fier le pavé de la cour devant la porte du logement de son chef; » et comme le remarqua mistress Flockhart qui sans doute goûtait peu sa musique , « il ébranlait les pierres des murailles avec ses sons criards. » Enfin ce son devint assez fort pour dissiper le songe de Waverley, auquel il s'était d'abord mêlé avec harmonie.
Le bruit des brogues de Callum (aux soins de qui Fergus l'avait confié de nouveau) fut un second signal de départ.
— Votre Honneur, lui dit-il , ne veut-il pas se lever? Vich Ian Yohr et le prince sont partis pour le long glen verd derrière le Clashan2, ce qu'ils appellent le Parc du roi ; et il y a
(i) Phébus l'entendit, et résolut de n'exaucer qu'une moitié de sa prière; il siffla l'autre moitié, qui se confondit avec les sifflemens du vent. — Ed.
(2) Clashan ou clauchaune : c'est le nom que les Higldanders donnent aux villages et bourgs situés sur les frontières des Ilighlands. Callum ne voit dans Edimbourg qu'un grand cla.shan. — Ed.
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beaucoup de gens debout sur leurs jambes ce matin, qui seront portés avant la nuit sur les jambes des autres.
Waverley se leva aussitôt : avec l'assistance et les instructions de Calium, il ajusta ses tartans d'une manière convenable. Callum lui dit que son dorlach1 de cuir avec la serrure était arrivé de Doune et avait été remis de nouveau sur les charriots avec les bagages de Yich Ian Vohr.
Cette périphrase fit comprendre à Waverley qu'on avait rapporté son porte-manteau. Il pensa de suite au paquet mystérieux de la fille de la caverne ; mais ce n'était pas le moment de satisfaire sa curiosité. Il refusa l'offre que lui fit mistress Folckhart de boire la goutte du matin, étant probablement le seul homme de l'armée du chevalier capable de n'être pas tenté par cette proposition courtoise ; lui ayant fait ses adieux , il partit avec Callum.
— Callum , dit-il en descendant une allée sale du côté de Canongate2, où prendrai-je un cheval?
— Eh ! h quoi diable pensez-vous? Vich Ian "Vohr (pour ne pas citer le prince qui en fait autant) marche à pied à la tête de sa troupe ; voulez-vous faire autrement que lui?
— Non , non , Callum ; donnez-moi mon bouclier, arrangez-le bien Comment me trouvez-vous maintenant?
— Vous ressemblez au brave montagnard qu'on a peint sur l'enseigne de la grande auberge de la mère Middlemass.
Callum croyait faire un beau compliment ; car il regardait cette enseigne de la mère Middlemass comme un chef-d'œuvre de peinture ; mais Waverley qui ne sentit pas toute la force de cette comparaison, ne fut plus d'humeur de le questionner.
Arrivé en plein air, au sortir des sales faubourgs de la métropole d'Ecosse, Waverley se sentit plus dispos et plus alerte ; il réfléchit avec sang-froid aux événemens de la veille, et avec espoir et courage à ceux de cette journée.
Quand il eut gravi une petite éminence rocailleuse qu'on appelle la colline de Saint-Léonard, il découvrit un tableau singulier et animé dans le Parc royal, ou ce vallon qui se trouve
(i) En écossais valise, porte-manteau. -^-Éd. (2) Quartier de la vieille ville. -— Éd.
entre l- Arthur 's-Scat et les éminencessur lesquelles Edimbourg est bâti aujourd'hui , du côté du midi. Là était l'armée des Highlanders qui se préparait à se mettre en marche. Waverley avait déjà vu un spectacle de ce genre à la grande chasse où il avait accompagné Fergus Mac Ivor ; mais c'était sur une échelle bien plus petite. Le coup d'œil dont il jouissait en ce moment était incomparablement plus intéressant. Les rochers qui formaient l'arrière-plan du tableau , et le ciel azuré luimême , retentissaient du concert des joueurs de cornemuse, appelant chacun par un pibroc particulier leurs chefs et leurs clans. Les montagnards *n'avaient eu d'autre couche que la voûte céleste ; ils se levaient en ce moment avec le murmure et le mouvement d'une multitude irrégulière, comme un essaim d'abeilles alarmées dans leur ruche et s'agitant pour combattre. Tous les mouvemens de ces hommes semblaient spontanés et confus , mais le résultat en était l'ordre et la régularité. Un général eût été satisfait de la conclusion; mais un instructeur n'eût pas manqué de trouver ridicule cet ordre né du désordre.
L'espèce de tumulte qui provenait de la précipitation avec laquelle les divers clans se rangeaient sous leurs bannières respectives avant de se mettre en marche, était lui-même un spectacle plein de vie et amusant. Ils n'avaient point de tentes à enlever ; car la plupart , par choix , avaient dormi sur la terre, quoique l'automne fût déjà avancé et que les nuits commençassent à être froides1. Ils passèrent quelque temps à se former en bataille ; et puis il y eut un mouvement confus de tartans flottans , de panaches et de bannières déployées qui étalaient l'une le mot d'ordre des Clanronald : Ganion Coheriga! (nous contredise qui l'osera ! ) l'autre celui du marquis deTullibardine : Loch-Sloy-Forth , fortune , andjillthejetters1; une troisième celle du lord Lewis Gordon : Bydand1 . Tous les autres clans avaient aussi leurs devises et leurs emblèmes.
Enfin cette multitude agitée se réunit en une colonne
(i) On ct;iit au 20 septemlne. — Ed.
(2) Locli-Sloy , Forth , fortune et remplis 1rs fers. • — Tu.
(3) Promptcment. — Ïr.
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sombre et compacte, qui s'appuya aux deux extrémités du vallon. Le drapeau du chevalier était au centre ; on y remarquait une croix sur un fond blanc, avec cette devise : Tandem triumphans ( enfin triomphante ).
La cavalerie, peu nombreuse, composée de quelques gentilshommes des Lowlands , de leurs domestiques et de leurs paysans, formait l'avant-garde. Leurs étendards, trop multipliés en proportion de leur nombre, se déployaient à l'extrême limite de l'horizon ; plusieurs membres de ce corps, parmi lesquels Waverley distingua par hasard Balmawhapple et son lieutenant Jinker (qui, d'après Tordre du baron était descendu avec plusieurs autres au rang de ceux qu'il appelait officiers réformés), s'ils ne contribuaient pas à la régularité de la marche, ajoutaient du moins à ce qu'il y avait de pittoresque dans le tableau, en accourant au grand galop, autant que la foule pouvaitle permettre, pour aller retrouver leurs rangs. Les enchantemens des Gircés de High-Street et leurs libations prolongées bien avant dans la nuit ne les avaient sans doute pas laissé se rendre à leur poste plus matin. Les plus prudens de ces traînards firent un détour et suivirent la grande route pour rejoindre plus tôt leurs corps, en se tenant à quelque distance de l'infanterie, mais aux dépens des clôtures qu'ils franchissaient ou auxquelles ils faisaient brèche. L'apparition et la disparition soudaine de ces petits détachemens épars, la confusion occasionnée par ceux qui cherchaient, mais inutilement pour la plupart, à s'ouvrir un passage à travers les rangs des Highlanders malgré leurs juremens, leurs malédictions et leur résistance, ajoutaient à la singularité pittoresque de cette grande scène ce qu'elle lui ôtait en régularité militaire.
Pendant que Waverley contemplait ce spectacle rendu plus remarquable encore par le canon que la garnison du château tirait de temps en temps sur les vedettes des Highlanders qui abandonnaient les postes les plus voisins pour rejoindre leur corps principal, Callum Beg, avec sa liberté ordinaire, lui rappela que le clan de Yich Ian Vohr était presque çn tête de la colonne, déjà assez loin, et qu'il irait encore plus vite lorsque le canon aurait donné le signal du départ,
Ainsi averti, Wavsrley se mit aussitôt en marche d'un pas alerte, jetant cependant de temps en temps les yeux sur les sombres masses de guerriers qui le précédaient. L'armée vue de plus près offrait un aspect moins imposant que d'une plus grande distance. Les premiers de chaque clan étaient munis de claymores, de targes et de fusils, et la plupart de pistolets. Tous avaient de plus le dirk ; mais c'étaient les gentilshommes, c'est-à-dire les parens des chefs, n'importe à quel degré, et ceux qui avaient un titre immédiat à leur appui et à leur protection. On aurait eu de la peine à choisir dans aucune armée de la chrétienté des hommes plus beaux et plus courageux. Leurs habitudes d'indépendance et de liberté que chacun d'eux savait bien toutefois subordonner aux ordres de son chef, et le mode particulier de discipline des Highlanders les rendaient également formidables par leur bravoure individuelle et par leur conviction raisonnée de la nécessité d'agir tous d'accord pour donner à leur genre d'attaque national toutes les chances possibles de succès.
Mais dans un rang au-dessous se trouvaient des individus d'un ordre inférieur, les paysans du sol, qui néanmoins ne permettaient pas qu'on leur donnât cette dénomination. Mais quoiqu'ils prétendissent même souvent avec quelque apparence de vérité être d'une origine plus ancienne que les maîtres qu'ils servaient, ils portaient cependant la livrée de l'extrême indigence, mal équipés, plus mal armés, à demi nus, mal conformés dans leur taille et d'un aspect misérable. Chaque clan puissant avait quelques-uns de ces ilotes à sa suite ; — ainsi les Mac Couls, quoiqu'ils fissent remonter leur origine jusqu'à Comhal, père de Finn ou Fingal, étaient une sorte de Gabaonites ou serviteurs héréditaires pour les Stuarts d'Appine. Les Macbeaths, descendans du malheureux roi de ce nom, étaient les sujets des Morays et du clan Donnochie, ou des Robertsons d'Athole Je pourrais en donner d'autres exemples, mais je craindrais d'offenser l'orgueil de quelque clan existant encore, et d'exciter une tempête des Highlands dans la boutique de mon libraire-éditeur. •
Or ces ilotes ', obligés de prendre les armes pour obéir aux
ordres arbitraires de leurs chefs pour qui ils allaient couper le bois et chercher l'eau, étaient en général mal nourris, mal habillés et plus mal armés encore. Cette dernière circonstance avait, il est vrai, pour cause principale le désarmement général ordonné par le gouvernement, et qui avait été exécuté ostensiblement dans tous les Highlands, quoique la plupart des chefs eussent pris tous les moyens possibles pour éluder cette mesure en retenant les armes des principaux hommes de leur clan et ne livrant que celles de ces satellites inférieurs ; il en résultait donc que le plus grand nombre de ces pauvres diables, comme nous l'avons déjà dit, étaient conduits au combat dans une condition très misérable.
Aussi, tandis que les premiers rangs d'un clan étaient composés d'hommes d'une admirable tenue, soit pour les armes, soit pour l'habillement, le reste ressemblait à de véritables bandits. L'un était armé d'une hache ou d'une épée sans fourreau, l'autre d'un fusil sans batterie ou d'une faucille au bout d'une perche , quelques - uns n'avaient que leurs dirks ou dagues, et des bâtons ou des pieux arrachés aux haies. L'air sauvage de ces hommes, leur barbe et leurs cheveux négligés les rendaient un objet de terreur autant que de surprise pour les habitans des Lowlands. A cette époque on connaissait si peu la situation des Highlands, que l'aspect et le caractère de cette population d'aventuriers en armes excitaient autant d'étonnement parmi les habitans plus méridionaux de l'Ecosse, que l'aurait fait l'invasion de Nègres africains ou d'Esquimaux sortis des montagnes septentrionales de leur propre pays. Waverley lui-même ne connaissait guère les Highlanders que d'une manière générale et d'après les échantillons que lui en avait montrés de temps en temps le politique Fergus. Il ne put donc penser sans un certain découragement à l'audacieuse entreprise d'une troupe qui, comptant à peine quatre mille hommes dont la moitié tout au plus était armée, espérait changer les destinées et renouveler la dynastie des royaumes britanniques. Il marchait le long de la colonne encore stationnaire, lorsqu'un canon de fer, le seul que possédât l'armée
qui méditait une révolution si importante, donna le signal de la marche. Le chevalier avait témoigné le désir qu'on abandonnât cette inutile pièce de campagne ; mais à sa surprise les chefs des clans le prièrent avec instance de leur permettre de Temmener, alléguant que leurs montagnards, peu accoutumés à l'artillerie, attachaient par superstition une importance absurde à cette pièce de campagne, et qu'ils étaient persuadés qu'elle contribuerait essentiellement aune victoire qu'ils ne pouvaient devoir qu'à leurs mousquets et à leurs claymores. Elle fut donc confiée à deux ou trois artilleurs français, et tirée par des poneys des montagnes ; mais on ne s'en servit que pour les signaux.
A peine eut-on entendu ce canon, que toute la ligne s'ébranla. De ces bataillons en marche partit un sauvage cri de joie qui fendit les airs et se perdit dans les accens aigus des cornemuses, comme bientôt cette musique elle-même fut en grande partie étouffée par le bruit de la marche pesante de tant d'hommes mis en mouvement. Les bannières flottèrent et brillèrent, les cavaliers se hâtèrent d'aller se poster à l'avant-garde, ou se détachèrent en vedettes pour reconnaître l'ennemi; ils disparurent aux yeux de Waverley lorsqu'ils tournèrent autour de la base d'Arthur's-Seat , sous l'amphithéâtre remarquable des roches basaltiques qui s'élevaient au-devant du petit lac de Duddingston.
L'infanterie s'avança dans la même direction, réglant sa marche sur celle d'un autre corps qui suivait une route plus au sud. Waverley fut obligé d'accélérer le pas pour atteindre l'endroit de la ligne de bataille qu'occupaient Yich Ian Vohr et ses partisans.