‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 49 sur 77 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Un incident fait naître de tardives et inutiles réflexions.

Lorsque Waverley atteignit cette partie de la colonne qu'occupait leur clan, les enfans de Mac Ivor firent halte, se formèrent en bataillon, et le reçurent au son triomphant des cornemuses et avec des acclamations générales. Plusieurs d'entre eux le connaissaient personnellement, et ils étaient charmés de le voir porter le costume de leur pays et de leur clan. — Vous criez, dit à Mac Combien un Highlander d'un clan voisin, vous criez comme si c'était votre chef qui se mît à votre tête.

— Mar e Bran is e a brathair, si ce n'est pas Bran c'est le frère de Bran, répondit Mac Combich par une expression proverbiale.

■ — Oh ! alors c'est le beau duinhe-wassel saxon qui doit épouser lady Flora !

— Il peut se faire que cela soit, comme il peut se faire que ce ne soit pas, et cela ne nous regarde ni vous ni moi, Gregor.

Fergus s'avança pour embrasser le volontaire et lui faire *in accueil affectueux; mais il crut nécessaire de lui donner les raisons de la diminution de son bataillon, qui comptait à peine trois cents hommes. — Il en avait envoyé plusieurs en détachement, dit-il. Le fait était que la défection de Donald Bean Lean l'avait privé de plus de trente braves soldats, sur les services desquels il avait compté . Plusieurs de ses partisans d'adoption avaient été obligés de rejoindre les drapeaux des divers chefs auxquels ils devaient leur allégeance. Le chef de )a branche rivale de celle d'Ivor avait aussi fait l'appel de ses

liorames, quoiqu'il ne se fût pas encore déclaré ni pour le chevalier ni pour le gouvernement, et par ses intrigues il avait considérablement diminué les forces de Fergus. En dédommagement de ces contrariétés, il était généralement reconnu que les hommes de Vich Ian Vohr, en fait de tenue, d'équipement, d'armes et de manœuvre, pouvaient être comparés aux meilleures troupes qui suivaient les étendards de Charles- Edouard. Le vieux Ballenkeiroch leur servait de major; il se joignit aux autres officiers qui avaient connu Waverley à Glennaquoich, pour faire une réception cordiale à celui qui venait partager leurs dangers et leur gloire future.

Au sortir du village de Duddingston, l'armée des Highlanders suivit pendant quelque temps la grande route qui conduit d'Edimbourg à la ville d'Haddington. Après avoir traversé la petite rivière d'Esk à Musselburgh, elle quitta les plaines qui se terminent à la mer, et fit un mouvement vers la droite pour occuper l'éminence de Carberry-Hill, fameuse déjà dans l'histoire d'Ecosse comme le lieu où l'infortunée Marie se mit à la discrétion de ses sujets révoltés. On prit cette direction, parce que le chevalier venait d'être informé que l'armée du gouvernement avait bivouaqué la nuit précédente à l'ouest d'Haddington, dans le dessein de se porter à marches forcées sur Edimbourg en côtoyant la mer. En s'emparant des hauteurs qui dans plusieurs endroits dominaient la route, les montagnards pouvaient espérer de trouver l'occasion d'attaquer avec avantage. En conséquence, ils occupèrent le revers de Carberry-Hill pour y reprendre haleine, et parce que de cette position centrale ils pouvaient se porter avec promptitude et facilité sur les flancs des Anglais, suivant qu'ils le jugeraient convenable. Ce fut là qu'un messager vint avertir Mac Ivor que le prince l'attendait ; il ajouta que les avant-postes avaient rencontré l'ennemi, qu'il y avait eu une escarmouche, et que le baron de Bradwardine avait envoyé quelques prisonniers.

Waverley sortant des rangs pour satisfaire sa curiosité, aperçut bientôt cinq ou six dragons couverts de poussière et

galopant à toute bride, qui étaient venus donner avis que l'armée du gouvernement était en pleine marche vers l'ouest le long de la mer. En s' avançant un peu plus loin, son oreille fut frappée par des accens plaintifs. En s'approchant, il entendit une voix qui, interrompue par la douleur, cherchait à répéter la prière du Seigneur dans le dialecte de son pays natal. La voix du malheur trouvait toujours une prompte réponse dans le cœur de notre héros ; il entra sans hésiter dans une hutte d'où partaient les gémissemens : à travers l'obscurité il put à peine distinguer une espèce de paquet rouge. Ceux qui venaient de dépouiller le blessé de ses armes et d'une partie de son équipage lui avaient laissé son manteau de dragon dans lequel il était enveloppé.

— Au nom du ciel, dit le blessé en entendant les pas de Waverley, daignez me donner une goutte d'eau.

— Vous allez l'avoir, lui répondit Waverley le relevant dans ses bras etle portant vers l'entrée de la hutte : buvez, lui dit-il en approchant sa gourde de ses lèvres.

— Il me semble que je connais cette voix, dit le malheureux. Il promena ses regards étonnés sur l'habillement d'Edouard, et dit douloureusement : Non, ce n'est pas le jeune squire.

C'est ainsi qu'on désignait habituellement Edouard dans les domaines de Waverley-Honour. La voix qu'il venait d'entendre le fit tressaillir, et réveilla dans son cœur mille sentimens pénibles qu'avaient déjà fait naître en partie les accens bien connus de son pays natal.

— Houghton, dit-il en contemplant ses traits déjà défigurés par la mort! mon cher Houghton, est-ce vous que je vois?

— Ah! je n'espérais pas avoir la consolation avant de mourir d'entendre encore une voix anglaise. Ils m'ont jeté mourant ici, parce que je n'ai pu leur dire quelle était la force de notre régiment... Mais hélas ! squire, pourquoi nous avezvous quittés pendant si long-temps? pourquoi nous avez-vous laissés tomber dans les pièges de ce démon de l'enfer, de ce Ruffin?... nous vous eussions suivi à travers le sang et le feu.

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— Ruffin ! Je vous assure, Houghton, qu'il vous a trompés d'une manière abominable.

— Je l'ai pensé bien des fois, quoiqu'il nous montrât votre cachet... maisTimms a été fusillé et moi dégradé.

— Ne vous épuisez point à parler ; je vais vous chercher un chirurgien.

Mac Ivor revenait en ce moment de la tête de la colonne où l'on avait tenu conseil de guerre, et il courut à Waverley. — Bonne nouvelle ! s'écria-t-il ; dans moins de deux heures nous en viendrons aux mains. Le prince s'est mis à la tête de l'armée. — Amis, nous a-t-il dit en tirant son épée, je jette le fourreau. Venez, Waverley, nous partons.

— Un moment, je vous prie, un moment; ce pauvre prisonnier est mourant ; où pourrai-je trouver un chirurgien ?

— Ma foi, je n'en sais rien ; vous savez bien que nous n'avons que deux ou trois Français qui ne sont autre chose, je crois, que des garçons apothicaires.

— Mais ce blessé va perdre tout son sang !

— Pauvre malheureux ! ce sera avant ce soir le sort de mille autres; venez.

— Je ne le puis : c'est le fils d'un des fermiers de mon oncle.

— Si c'est un des vôtres, il faut en avoir soin ; je vais vous envoyer Callum Beg, mais Diaoul, — Ceademilliamolligheart. A quoi diable a pensé le baron de venir nous encombrer de prisonniers mouransî

Callum accourut avec sa vitesse ordinaire. L'inquiétude de Waverley pour le blessé lui fut favorable, loin de lui nuire, dans l'esprit des montagnards ; ils n'auraient pas compris le sentiment de philantropie générale qui lui aurait fait donner les mêmes soins à n'importe quel homme dans cette cruelle situation ; mais lorsqu'ils apprirent que le mourant était un homme de sa suite, ils s'écrièrent avec transport qu'il était un bon chef et méritait d'être aimé. Un quart d'heure s'était à peine écoulé que le pauvre Humphry expira en suppliant son jeune maître d'avoir soin de Job Hough son père, et de sa mère, quand il serait de retour à Waverley-Honour, et le con-

WAVERLEY. Hi

jurant de ne pas se battre avec ces gens en jupon Contre la vieille Angleterre.

Quand il eut rendu le dernier soupir, Waverley, qui avait été témoin pour la première fois de l'agonie d'un mourant et en avait éprouvé un sincère chagrin avec une espèce de remords, ordonna à Callum de porter le cadavre dans la hutte. Celui-ci s'empressa d'obéir, et n'oublia pas de fouiller dans toutes les poches ; mais il fit l'observation qu'on les avait soigneusement épongées. 11 s'empara cependaut du manteau, et semblable à l'épagneul prévoyant qui veut cacher un os, il plaça sa capture dans un buisson qu'il marqua avec le plus grand soin, afin de le retrouver s'il repassait par là, et d'en faire un excellent rokelay pour sa vieille mère Elspat.

Waverley et lui eurent besoin de se hâter pour reprendre leur rang dans la colonne, qui s'avançait rapidement pour occuper les hauteurs du village de Tranent où l'armée ennemie était forcée de passer entre la mer et le village.

La triste entrevue que Waverley venait d'avoir avec son brigadier remplit son esprit de réflexions tardives et pénibles. Il voyait clairement d'après les aveux de ce pauvre garçon que la conduite du colonel G — était juste, indispensable même , puisqu'on avait fait usage de son nom pour exciter les soldats à la désertion. Se rappelant qu'il avait perdu son cachet dans la caverne de Bean Lean, il ne douta pas que cet homme artificieux ne s'en fût servi comme d'un moyen propre à produire un mouvement dans son régiment , dans l'espoir d'en tirer un bon parti. Il ne douta plus que le paquet de lettres que la fille de Donald avait placé dans son portemanteau pourrait jeter quelque jour sur ce mystère. L'exclamation : « Ah! squire , pourquoi nous avez-vous abandonnés?» retentissait sans cesse à ses oreilles.

— Oui, dit-il, ma conduite en effet fut imprudente et cruelle. Je vous ai fait quitter le toit paternel ; je vous ai privés de la protection d'un seigneur sensible et généreux pour vous mettre sous le joug de la discipline militaire dont je devais partager le poids, tandis que j'ai trahi mes devoirs. O indo-

U2 WAVÉRLEY.

lence et indécision fatales 1 si vous n'êtes pas de véritables vices, à quels maux funestes vous nous livrez !

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