‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 50 sur 77 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

La veille du jour de la bataille.

Quoique l'armée des Highlanders eût fait une marche rapide , le soleil était près de se coucher lorsqu'elle arriva sur les hauteurs qui dominent la vaste plaine qu'on voit s'étendre du nord au midi sur les côtes de la mer. C'est là que sont situés les deux petits villages de Seaton et de Cockenzie, et plus loin le bourg plus considérable de Preston. La route basse qui conduit le long de la côte à Edimbourg traversait cette plaine ; elle est découverte depuis Seaton-House jusqu'à Preston , où recommencent les murs de clôture. Le général anglais avait choisi cette route pour deux motifs : premièrement, parce qu'elle était plus commode pour sa cavalerie; en second lieu,. parce que par cette manœuvre il espérait rencontrer de front les montagnards qui venaient d'Edimbourg dans la direction opposée. Il s'était trompé dans ses calculs ; le chevalier, ou tous ceux qui lui servaient de conseil1, avaient préféré laisser le passage direct entièrement libre pour s'emparer des hauteurs.

Les montagnards se formèrent sur-le-champ en ligne de bataille, et presque au même instant l'avant-garde anglaise déboucha par les enclos et les arbres de Seaton, dans l'intention de venir prendre position dans la plaine. Comme l'espace qui séparait les deux armées n'était que d'un demi-mille, Waverley voyait distinctement les escadrons de dragons, les uns

(r) Plusieurs relations attribuent à lord Murraj tout l'honneur de cette campagne. — Ko.

après les autres, précédés de leurs vedettes , se formant en ligne à mesure qu'ils arrivaient, et présentant leur front à celui de l'armée du prince. Ils étaient soutenus par un train de pièces de campagne qui furent bientôt placées en batteries et dirigées contre les hauteurs. Ce premier corps fut suivi de trois ou quatre régimens d'infanterie , marchant en colonne serrée ; leurs baïonnettes au bout du fusil semblaient des rangs successifs de barrières en fer, et leurs armes jetèrent au loin la lueur d'un vaste éclair, lorsqu'à un signal donné ils firent une évolution soudaine pour se mettre en ligne ; un second train d'artilleurs et un autre régiment de cavalerie fermèrent cette longue marche, en prenant position sur le flanc gauche de l'infanterie.

Pendant que l'armée anglaise faisait ces évolutions, les Highlanders déployaient la même promptitude et la même ardeur; de sorte que les deux armées se trouvèrent en ordre complet de bataille au même moment. Alors les Highlanders poussèrent un cri effrayant que les échos des montagnes répétèrent au loin. Les Anglais y répondirent par des cris triomphans de défi , et tirèrent en même temps quelques coups de canon sur un des avant-postes. Les montagnards se disposèrent sans retard à l'attaque.

— Voyez -vous les soldats rouges? dit Mac Combich à Fergus par forme d'argument. Ils ressemblent à un œuf chancelant sur un bâton ; nous avons l'avantage de l'attaque, car même un haggis1 , Dieu le bénisse! les chargerait du haut de notre position.

Mais quoique le terrain que les montagnards avaient à descendre ne fût pas très étendu, il était impraticable, parce qu'il était couvert de fondrières , coupé par des murs , et traversé

(i) Mac Combich fait ici une de ces comparaisons triviales , ou plutôt un de ces rapprochemens vulgaires qui dans la conversation sont remarqués d'autant plus que les objets comparés ont moins de rapport entre eux. Le haggis est une espèce de pudding écossais qu'on fait soit avec de la viande, soit avec de la farine d'orge et autres ingrédiens. C'est le grand régal de l'Ecosse. Le mot de haggis rappelle donc à Mac Combich une idée de joie et de fête : c'est le premier mot qui lui vient, dans le besoin qu il a de dire quelque chose de comique. — Éd.

dans toute sa longueur par un fossé large et profond ; grâces à ces circonstances la mousqueterie ennemie aurait eu de très grands avantages. Les chefs interposèrent donc leur autorité pour réprimer l'impétuosité de leurs troupes, et se contentèrent d'envoyer quelques détachemens d'élite pour escarmoucher et reconnaître le terrain.

Les deux armées présentaient en ce moment un spectacle intéressant et peu ordinaire. La différence de l'équipement et de la discipline faisait encore mieux remarquer leurs évolutions. C'était de l'issue de leur choc que le sort actuel de l'Ecosse semblait dépendre. Elles s'observaient, comme deux gladiateurs dans l'arène cherchent des yeux l'endroit le plus favorable pour s'attaquer. Les officiers supérieurs et l'étatmajor de chaque armée étaient facilement distingués sur la première ligne , leurs lunettes à la main, donnant des ordres et recevant les rapports des aidcs-de-camp et des officiers d'ordonnance qui, en galopant comme si cette journée pouvait être décidée par la vitesse de leurs coursiers, donnaient une nouvelle vie à ce tableau. Déjà les tirailleurs avaient commencé leurs petites attaques partielles et irrégulières. De temps en temps tombait une toque ou un chapeau, et un blessé était emporté par ses camarades. Ce n'étaient là que des escarmouches sans conséquence ; car il ne convenait à aucun des deux partis de s'avancer dans cette direction. Les paysans du voisinage se montraient par momens avec prudence, comme pour épier l'issue de la lutte qui allait s'engager; et à peu de distance dans la haie étaient deux vaisseaux portant pavillon anglais, dont les ponts et les hunes étaient couverts de spectateurs moins timides.

Quand ce repos imposant eut duré quelque temps, Fergus et un autre chieftain reçurent l'ordre de faire marcher leurs clans sur le village de Preston, pour inquiéter l'armée de Cope sur son flanc droit et la forcer à changer de position. Afin de pouvoir exécuter cet ordre, le chef de Glennaquoich occupa le cimetière de Tranent.

— Il ne pouvait choisir un posle plus favorable, dit Evan

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Dhu, pour ceux qui ayant le malheur d'être tués désireraient êlre enterrés en terre chrétienne.

Le général anglais, pour les débusquer, fit avancer deux canons soutenus par un gros de cavalerie. Les dragons s'approchèrent de si près que Waverley reconnut l'étendard de la compagnie qu'il avait commandée ; il entendit les trompettes et les timbales au son desquelles il avait souvent marché ; il distingua aussi les mots de commandement prononcés en anglais par le colonel pour qui il avait eu tant de respect. En jetant les yeux autour de lui et sur le costume étranger et sauvage de ses compagnons des Highlands, en entendant leurs paroles dans un dialecte grossier et inconnu, en remarquant son propre habillement si différent de celui qu'il avait porté depuis l'enfance, il crut un instant que tout ce qu'il voyait n'était qu'un rêve bizarre, horrible et contre nature.

— Grand Dieu ! pensa-t-il, suis-je donc traître à mon pays, déserteur de mon étendard , ennemi de ma terre natale , comme le disait ce pauvre Houghton en mourant?

Avant qu'il eût étouffé cette importune réflexion, son ancien commandant, remarquable par sa grande taille et par son air martial, s'approcha lui-même pour reconnaître le terrain.

— Je puis l'ajuster maintenant , dit Callum en appuyant le canon de son fusil sur le mur derrière lequel il était caché, à soixante pas de distance environ.

Edouard frissonna, comme s'il eût été sur le point de voir commettre un parricide en sa présence.

Les cheveux blancs et l'air vénérable de son chef lui rappelèrent le respect presque filial que tous les officiers lui portaient. Mais il n'avait pas encore crié : — Arrête! qu'un vieux montagnard placé près de Callum lui retint le bras.

— Epargne ta poudre, lui dit-il, son heure n'est pas encore

venue; mais qu'il prenne garde à lui demain je vois son

suaire sur sa poitrine.

Callum, insensible comme un roc à toute autre considéra-

tion, était très accessible aux idées superstitieuses. Il pâlit en entendant le Taishatr1 , et cessa de viser.

Le colonel G***, qui ne se doutait guère du danger qu'il venait de courir, retourna lentement à la tête de son régiment.

Cependant l'armée anglaise avait pris une autre ligne ; un de ses flancs s'appuyait au rivage de la mer, l'autre au village de Preston. Cette position présentant les mêmes obstacles pour l'attaque, Fergus reçut l'ordre de revenir à son premier poste avec son détachement ; et ce mouvement força l'armée du général Cope à former un front de bataille parallèle à celui des montagnards. Ces manœuvres de part et d'autre avaient pris beaucoup de temps ; le jour était presque écoulé, et les deux armées se disposèrent à passer la nuit sous les armes sans quitter leurs lignes respectives.

— Nous ne ferons rien ce soir, dit Fergus à Waverley ; avant de nous endormir dans nos plaids, allons voir le baron à l'arrière-garde.

En approchant du poste de ce brave et diligent officier, ils remarquèrent avec quelle scrupuleuse prudence il avait placé ses sentinelles et ses patrouilles de nuit. Il était lui-même occupé à lire au reste de sa troupe la prière du soir d'une voix forte et sonore. Quoique ses lunettes sur le nez et la tournure de Saunders Saunderson dans un appareil guerrier remplissant les fonctions de clerc eussent quelque chose de risible, les circonstances où l'on se trouvait, l'approche du péril, le costume militaire desassistans, et leurs chevaux attachés derrière eux à des piquets, concouraient à donner de la solennité à cet acte de dévotion.

— Je me suis confessé ce matin avant que vous fussiez éveillé, dit Fergus à Waverley ; mais quoique bon catholique, je ne refuserai pas de joindre mes prières à celles de ce respectable vieillard. Ils attendirent donc tranquillement que le baron eût fini.

— Mes enfans, dit M. Bradwardine en fermant son livre,

(i) Le Voyant, le devin. C'est un signe certain de la mort d'une personne, lorsque le Voyant l'a aperçue uinsi enveloppée de son suaire. — Ko.

frappez demain l'ennemi avec des consciences légères et des mains pesantes. Il remercia ensuite avec courtoisie Fergus et Waverley, qui lui demanda son avis sur la position des deux armées.

— Comment donc? répondit le baron : vous connaissez les paroles de Tacite : In rébus bellicis maxime dominai urforluna, ce qui répond à peu près à notre proverbe national : La fortune peut beaucoup dam la mêlée. Mais croyez-moi, messieurs, ce général anglais n'est pas un grand clerc. Il refroidit le courage de ses soldats en les tenant sur la défensive, indice démontré d'infériorité ou de crainte. Ils sont là-bas sous les armes, aussi inquiets que le crapaud sous le coup de la herse, tandis que nos gens se réveilleront frais et dispos demain

matin Mais bonne nuit, mes jeunes amis J'aurais bien

à vous faire part d'un souci qui me trouble, mais si tout va bien demain je vous consulterai, Glennaquoich.

— Je pourrais presque appliquer à M. Bradwardine le portrait que Henry fait de Fluellen *, dit Waverley en se rendant avec son ami à leur bivouac :

a Bien qu'il paraisse un peu passé de mode , « Le zèle et la valeur animent l'Écossais (2).

— Il a fait la guerre, répondit Fergus, et l'on ne conçoit pas comment il peut allier tant de bon sens à tant de puérilité.

J'aurais voulu connaître le motif de son chagrin c'est sans

doute au sujet de Rose mais écoutez : les Anglais placent

leurs sentinelles pour la nuit.

Le roulement du tambour et l'accompagnement aigu des fifres retentirent tout à coup, — s'éloignèrent, — retentirent de nouveau, — et cessèrent tout-à-fait. Les trompettes et les timbales de la cavalerie exécutèrent ensuite le brillant air de guerre qui sert de signal à cette opération militaire de chaque soir, et le terminèrent par une fanfare d'un accord moins éclatant et plus mélancolique.

(1) Henry IV de Shakspeare. — Éd.

(2) Il y a ici une substitution de mots : Fluellen étant un Gallois , l'auteur remplace Welsh-man par Scotchman. — Éd.

Les deux amis avant de se coucher pour goûter le repos , promenèrent leurs regards autour d'eux : du côté du couchant la voûte céleste était rayonnante d'étoiles; mais une brume d'automne, sortant de la mer, voilait l'horizon au levant, et roulait en blancs tourbillons au-dessus de la plaine où les Anglais étaient campés. Leurs avant-postes venaient jusqu'au bord du grand fossé ; ils avaient allumé à divers intervalles de grands feux dont la flamme ne jetait qu'une sombre lueur à travers l'épais brouillard qui les entourait comme d'une auréole pâle.

Les Highlanders, — «serrés comme les feuilles dans la vallée de Vallambrosa » , — étaient tous étendus sur le revers des hauteurs, et dormaient du plus profond sommeil , excepté les sentinelles.

— Combien de ces braves gens, dit Waverley, dormiront demain d'un sommeil encore plus profond !

— Ne pensez point à cela ; ne pensez qu'à votre épée et à la main qui vous l'a donnée : toute autre réflexion est maintenant tardive.

Cette réponse de Fergus était sans réplique ; Edouard crut devoir s'en servir pour apaiser les émotions qui commençaient à troubler son ame. Il se joignit à son ami pour former avec leurs plaids réunis un lit passable. Callum s'assit près d'eux, parce qu'il était spécialement chargé du soin de veiller sur la personne du chef. Il commença sur un air monotone une longue et triste chanson gaélique qui, semblable au murmure d'un vent lointain, endormit bientôt les deux amis.

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