CHAPITRE XLVII
La bataille.
Ils fuient réveillés après quelques heures de sommeil et mandés près du prince. Ils s'y rendaient à la hâte, quand l'horloge du village sonna trois heures. Le prince, assis sur un tas de cosses de pois qui lui avait servi de lit, était déjà entouré de ses principaux officiers et des chefs de clan. Quand Fergus entra dans le cercle, la délibération venait d'être terminée.
— Courage, mes braves amis! dit le chevalier; et chacun se mit aussitôt à la tête de la troupe qu'il commandait : — Un ami fidèle s'est offert pour nous conduire par un chemin étroit et tortueux mais praticable, qui traverse à notre droite le marais et aboutit à la plaine où sont campés les ennemis. Cette difficulté surmontée, le ciel et vos vaillantes épées feront le reste ! .
Cette proposition causa une joie unanime, et chaque chef se hâta de mettre en ordre ses soldats avec le moins de bruit possible.
L'armée quitta sa position par un mouvement à droite , et entra bientôt dans le sentier à travers les marais, en silence et très rapidement; le brouillard n'ayant pas encore atteint les hauteurs, les soldats jouirent pendant quelque temps de la
(i) Les mémoires du chevalier Johustone, aide-de-eamp de lord Georges Mur— ray, et qui fut aussi momentanément un de ceux du prince, nomment M. Anderson , le propriétaire même du marais, comme celui qui indiqua ce passage que le général Cope avait négligé, le croyant impraticable, — Éd.
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clarté des étoiles ; mais cette faible lumière s'évanouit à l'approche du jour, et la tête de la colonne continua de descendre, plongée dans un océan de brouillards qui étendait ses vagues blanchâtres sur toute la plaine et sur la mer qui la bornait.
L'obscurité et la nécessité de conserver de l'ordre dans un chemin étroit, marécageux et inégal devaient présenter quelques difficultés ; c'étaient cependant de moins grands inconvéniens pour les montagnards , d'après leur genre de vie, que pour toute autre troupe ; ils continuèrent donc leur marche d'un pas ferme et rapide.
Lorsque le clan d'Ivor approcha de la terre ferme , en suivant les traces de ceux qui le précédaient , on entendit le cri d'une vedette sans que le brouillard permît de distinguer le dragon qui avait parlé : — Qui va là?
— Silence ! dit Fergus, silence ! que personne ne réponde s'il tient à la vie. — Avançons ! — et ils avancèrent en silence.
La sentinelle déchargea sa carabine et s'enfuit : au bruit de l'arme à feu succéda celui du galop de son cheval.
— Hylax in limine latrat1, dit le baron de Bradwardine qui entendit le coup ; le coquin va donner l'alarme.
Le clan de Fergus avait atteint la rase campagne , naguère couverte d'une riche moisson ; mais on en avait enlevé les gerbes , et il ne restait plus qu'une grande plaine où la vue n'était interceptée par aucun arbre ni par aucun buisson. Le reste de l'armée suivait promptement quand on entendit les tambours anglais battre la générale. Il n'entrait pas dans le plan des Highlanders de surprendre l'ennemi ; aussi ils ne furent pas déconcertés en voyant qu'il était sur ses gardes et prêt à les recevoir ; cela leur fit seulement hâter les dispositions pour le combat, qui furent très simples.
A l'est de la vaste plaine, l'armée du prince était rangée en bataille sur deux lignes depuis les marais jusqu'à la mer ; la première était destinée à charger l'ennemi , la seconde à former la réserve ; la cavalerie peu nombreuse , que le prince commandait en personne , demeura entre les deux ailes.
(i) Hjlax (nom classique d'un chien) aboie sur la porte. — Tr.
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L'aventurier1 avait d'abord manifesté le désir de charger à la tête de la première ligne , et n'avait abandonné son projet qu'à regret , cédant aux instances et aux prières de ceux qui l'entouraient.
Les deux lignes se portèrent en avant , la première se préparant au combat. Les clans dont elle était composée formaient chacun séparément une espèce de phalange , étroite par le front, et s'étendant sur dix, douze ou quinze rangs de profondeur, selon leur nombre ; les hommes mieux armés ou les plus nobles, car ces deux mots étaient synonymes, occupaient le front de ces subdivisions irrégulières ; les autres , placés derrière , les épaulaient en quelque sorte , ce qui communiquait une impulsion physique et une double ardeur à ceux qui devaient les premiers faire face au danger.
— Otez votre plaid , Waverley ! cria Fergus qui se débarrassait du sien ; avant que le soleil paraisse sur la mer nous aurons de la soie pour remplacer nos tartans.
Les hommes des clans se dépouillèrent de leurs plaids et préparèrent leurs armes ; il se fit un silence imposant d'environ trois minutes, pendant lequel se découvrant la tête , ils levèrent les yeux au ciel et prononcèrent une courte prière. Waver!«3y sentit alors battre son cœur comme s'il eût voulu s'échapper de son sein. Ce n'était pas la crainte , ce n'était pas l'ardeur du combat ; c'était un mélange de ces deux sentimens , une émotion nouvelle et énergique qui l'étourdit d'abord et lui causa bientôt une espèce de fièvre et de délire. Le son des instrumens de guerre vint augmenter encore son enthousiasme. Les cornemuses jouèrent leurs pibrochs, et les clans fondirent sur les Anglais en colonne serrée ; puis il ralentirent un moment le pas, et le murmure de leurs voix réunies se changea bientôt en sauvages clameurs.
En ce moment le soleil paraissant à l'horizon dissipa le brouillard ; les vapeurs se levèrent comme un rideau et laissèrent apercevoir les deux armées sur le point d'en venir aux
(i) The adventurer. Ce mot ne doit pas être pris ici en trop mauvaise part. L'auteur veut dire que Charles-Edouard était un prince de roman, un héros aventurier. — Eu.
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mains. La ligne de l'armée anglaise était opposée directement au corps des montagnards ; elle brillait par son équipement complet, et sur ses ailes étaient la cavalerie et l'artillerie ; mais cette vue ne causa aucune terreur aux assaillans.
— En avant ! fils d'Ivor, s'écria Fergus , ou les Camérons répandront le premier sang ! Ils se précipitèrent avec un cri terrible.
Le reste de cette journée est bien connu.
La cavalerie qui chargea les Highlanders , ayant reçu leur feu , se débanda , saisie d'une terreur panique , et s'enfuit au galop. Les artilleurs abandonnés par la cavalerie se sauvèrent après avoir déchargé leurs pièces contre les montagnards qui, sans avoir recours une seconde fois à leurs fusils, tirèrent leurs claymores et fondirent avec une fureur sans égale sur l'infanterie.
Dans ce moment de terreur et de confusion , Wavcrley remarqua un officier anglais, paraissant d'un haut rang, seul et appuyé contre une pièce de canon qu'après la fuite des artilleurs il avait lui-même pointée et tirée contre le clan de Mac Ivor qui était le plus proche de lui.
Frappé de son air martial , Waverley voulant l'arracher à une mort inévitable, dépassa pour un moment les guerriers les plus agiles, et lui cria de se rendre ; l'officier lui répondit par un coup d'épée qu'il reçut sur son bouclier, et l'arme de l'Anglais frappant à faux se rompit. Au même instant Dugald Mahony allait lui fendre la tête d'un coup de sa hache d'armes. Waverley arrêta et para le coup ; l'officier voyant que toute résistance était inutile, et étonné de la généreuse intervention d'Edouard, lui remit le tronçon de son épée. Edouard confia le prisonnier à la garde de Dugald, en lui recommandant de le traiter avec égard sans le dépouiller, et lui promettant un dédommagement
A la droite d'Edouard la mêlée était encore terrible: l'infanterie anglaise, formée dans les guerres de Flandre, disputait le terrain courageusement; mais ses lignes trop étendues furent enfoncées en plusieurs endroits par les masses
serrées des Highlanders, dont les armes, la force et l'agilité extraordinaires l'emportèrent sur la tactique et la discipline des Anglais1.
Lersqu'il jeta les yeux sur cette scène de carnage, Waverley aperçut le colonel G***, abandonné par ses soldats malgré ses efforts pour les rallier, et courant se mettre à la tête d'un petit corps d'infanterie qui, adossé contre le mur de son parc ( car sa maison était contiguë au champ de bataille ), continuait une résistance désespérée et inutile. Waverley remarqua qu'il avait déjà reçu plusieurs blessures ; ses habits et sa selle étaient couverts de sang. Il voulut sauver ce brave et digne homme, mais ne put qu'être témoin de sa mort. Les montagnards furieux, avides de ses dépouilles, se pressaient autour de lui; et avant qu'Edouard eût pu se faire jour au milieu d'eux, il vit son ancien commandant renversé de son cheval par un coup de faux et recevant à terre plus de coups qu'il n'en eût fallu pour lui ôter vingt fois la vie. Lorsque Waverley arriva cependant il n'avait pas encore perdu tous ses sens. Le guerrier mourant parut le reconnaître, fixa sur lui un regard de reproche mêlé de tristesse, et s'efforça de parler ; mais sentant que la mort le gagnait, il joignit les mains comme pour faire sa prière et rendit son ame à son créateur. Le dernier regard qu'il jeta sur Waverley le frappa bien plus profondément quand il se le rappela quelque temps après, que dans ce moment de désordre et de confusion2.
Les cris de victoire étaient répétés par tous les échos de la plaine. La bataille était finie, tous les bagages, l'artillerie, les munitions de guerre étaient restés au pouvoir des vainqueurs. Il n'y eut jamais victoire plus complète; à peine quelques fai-
(i) Les rapports des officiers anglais eux-mêmes ne furent pas si favorables à cette infanterie, qui avait cependant fait ses preuves à Fontenoi. — Éd.
(2) On ne sait pourquoi l'auteur n'a constamment désigné que par une initiale un officier si connu, et auquel il donne un si beau rôle, en restant d'ailleurs fidèle à l'histoire. Le colonel Gardiuer était en effet un brave officier et un enthousiaste religieux, tel que le peint Walter Scott. On lui attribue une réponse qui achèvera de le caractériser. Lorsqu'il partit pour Prestonpans, sa femme, irnue d'un pressentiment funeste, lui témoignait nne vive inquiétude : — Vous oubliez, ma chère, lui ditil, que nous avons une Éternité à passer ensemble. — Éd.
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blés débris avaient échappé. La cavalerie seulement, qui avait abandonné le terrain à la première charge, s'était débandée et dispersée dans le pays *.
Autant que cela peut avoir rapport à notre histoire, il ne nous reste plus qu'à raconter le sort de Balmawhapple qui, monté sur un cheval aussi têtu et emporté que son cavalier, poursuivit les dragons à quatre milles environ au-delà du champ de bataille. Quelques fugitifs, dans un dernier accès de courage, firent volte-face, lui fendirent le crâne, et prouvèrent par-là que le pauvre diable n'était pas sans cervelle, ce dont on avait toujours douté pendant sa vie. Sa mort causa peu de regrets. Le plus grand nombre de ceux qui le connaissaient convinrent que l'enseigne Mac Combich avait eu raison de dire qu'il y avait eu bien d'autres morts à Scherif-Muir2. Son ami le lieutenant Jinker ne se servit de son éloquence que pour disculper sa jument favorite d'avoir contribué en quelque manière à sa perte, en disant qu'il avait répété au laird mille fois que c'était une honte de mettre une martingale à la pauvre bête, quand il pouvait la mener avec une courte bride ; et qu'elle devait nécessairement lui attirer à lui ( pour ne pas dire à elle ) quelque malheur, en s'abattant ou autrement, tandis que s'il eût voulu se servir d'un simple filet, il l'aurait conduite aussi facilement qu'un cheval de charrette.
Telle fut l'oraison funèbre de Balmawhapple.
(i) Le second régiment de dragons anglais qui assistait à la bataille de Prestonpans était commandé parle colonel Hamilton. — Éd.
(2) Sheriff-moor, près de Stirling, est une plaine fameuse par la bataille qui y fut livrée en 1715, entre les troupes du comte de Mar pour le parti des Stuarts et les troupes du duc d'Argyte pour la maison de Hanovre. — Ed.