CHAPITRE XL^III
Embarras imprévu.
La bataille fut à peine terminée et l'ordre un peu rétabli, que le baron de Bradwardine , après avoir rempli tous les devoirs attachés à sa charge, s'empressa de se rendre auprès de Glennaquoich et de son ami Edouard Waverley. Il trouva le premier occupé du soin d'apaiser plusieurs disputes survenues parmi ses vassaux, relativement aux plus beaux faits d'armes de la journée, et plus encore pour le partage du butin. Parmi les discussions de ce genre, la plus importante concernait une montre d'or qui sans doute avait appartenu à quelque malheureux officier anglais. Celui des compétiteurs qui se trouva débouté de ses prétentions se consola en disant : — « Elle est « morte depuis que Yich Ian Vohr l'a donnée à Murdoc. » — Effectivement la montre qu'il prenait pour un animal vivant, s'était arrêtée faute d'avoir été remontée.
Ce fut au moment où cette question venait d'être décidée que le baron Bradwardine arriva auprès des deux jeunes amis. Quoiqu'il eût un air calme et satisfait, on s'apercevait cependant qu'il avait quelque peine secrète. Il mit pied à terre, et confia son cheval d'escadron à l'un de ses domestiques. — Je ne me fâche pas souvent, dit-il à cet homme, mais si vous me jouez un de vos tours et que vous laissiez le pauvre Berwick avant qu'il soit bien pourvu pour courir au butin, je veux aller au diable si je ne vous tords le cou ; et en parlant ainsi il caressait de la main le cheval qui l'avait porté à travers les périls de ce jour. Après en avoir pris congé cordialement, il s'adressa au chef Mac Ivor et à Edouard.
— Eh bien ! mes bons amis, leur dit-il, la victoire est glorieuse et décisive ; je n'ai qu'un regret, c'est que ces coquins de soldats se soient sauvés si vite ; j'aurais été charmé de vous faire connaître tous les détails d'une charge de cavalerie, ou d'un combat équestre prœlium équestre, qui est le chef-d'œuvre et l'orgueil de l'art de la guerre ; mais leur poltronnerie m'en a ravi l'occasion. Quoi qu'il en soit, j'ai eu le bonheur de tirer encore une fois l'épée pour la vieille cause!... J'avoue, mes enfans, que je n'ai pas été aussi loin que vous, obligé comme je l'étais de faire garder les rangs à notre poignée de cavalerie ; mais un cavalier ne doit pas envier ni rabaisser la gloire de ses frères d'armes, quoiqu'il ait couru trois fois plus de dangers qu'eux; et d'autant plus qu'avec la grâce de Dieu, son tour peut venir. — Mais, Glennaquoich, et vous, Waverley, je vous prie dans ce moment de m'écouter l'un et l'autre avec attention pour m'aider de vos lumières sur une affaire de la plus grande importance, et à laquelle se trouve lié l'honneur de la maison de Bradwardine. Je vous demande pardon, enseigne Mac Combien , à vous , Edderalshendrach , à vous , Inveraughlin, et à vous, monsieur.
Ce dernier était le vieux Ballenkeiroch qui , se rappelant la mort de son fils, regarda le baron avec un air farouche de défi. Le baron, qui prenait facilement de l'ombrage, commençait déjà à froncer le sourcil , lorsque Glennaquoich fit sortir son major, lui remontrant d'un ton de chef son tort de faire revivre une ancienne querelle dans les circonstances actuelles.
— La plaine est couverte de cadavres, dit le vieux montagnard s'éloignant à pas lents ; un de plus y eût été à peine remarqué : et si ce n'était à cause de vous, Yich Ian Vohr, ce serait le mien ou celui de Bradwardine. Le chef le calma en l'entraînant à l'écart, et revint ensuite au baron.
— C'est Ballenkeiroch, lui dit-il à demi-voix ; c'est le père du jeune homme qui périt dans la malheureuse affaire des fermes de Bradwardine, il y a huit ans.
A- Ah ! dit le baron en adoucissant la sévérité menaçante
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de ses traits, je puis souffrir beaucoup d'un homme à qui j'ai causé une si grande peine ; vous avez bien fait de me le dire, Glennaquoich ; il peut lancer des regards aussi sombres qu'une nuit de la Saint-Martin avant que Cosme Comyne Bradwardine s'en offense. Ah! je n'ai pas de postérité mâle, et je dois supporter beaucoup de la part d'un homme que j'ai privé de la sienne, quoique je vous aie satisfait en tout point sur cette affaire, par assythmenl et lettres de slains 1 . — Mais, comme je le disais, je n'ai point de postérité maie, et il faut cependant que je songe à l'honneur de ma maison ; c'est làdessus que je voulais vous entretenir en particulier.
Les deux jeunes amis attendaient avec une curiosité inquiète. — Mes enfans, leur dit-il, d'après votre éducation, je suis persuadé que vous êtes au courant des tenures ou dépendances féodales.
— Très particulièrement, répondit aussitôt Fergus, craignant que le baron n'entamât une discussion interminable, et il toucha Waverley avec un signe pour l'inviter à ne pas le démentir.
— Mes jeunes amis, ajouta sir Bradwardine, vous n'ignorez pas sans doute que la tenure de baronnie de Bradwardine est d'une nature honorable et particulière, étant blanche (mot que Craig2 veut qu'on traduise en latin par blancum, ou plutôt
Jrancum, franc-alleu ), moyennant l'obligation d'ôter ou de tirer les bottes du roi après la bataille : pro serviùo detrahendi seu exuendi caligas régis post baltaliam.. ...
Ici Fergus adressa à Edouard un regard de son œil d'aigle, en fronçant presque imperceptiblement le sourcil, ethaussant les épaules d'une manière également imperceptible.
(r) Assythmcnt, terme consacré du barreau d'Ecosse, et qui signifie réparation légale, compensation : on appelait lettres de slains , ou lettres de morts les lettres que celui dont on avait tué le parent écrivait au meurtrier pour déclarer qu'il était satisfait, et aussi les lettres par lesquelles le meurtrier offrait une réputation. C'est de ces dernières qu'il est ici question. — Éd.
(2) Sir Thomas Craig , jurisconsulte écossais distingué du seizième siècle, qui avait étudié à Paris. Il fut créé chevalier knight par le roi Jacques. Son Traité intitulé Jus féodale est toujours très estimé.- — Éd.
Le baron continua : — Deux grandes difficultés se présentent à mon esprit ; la première est de savoir si clans aucun cas je puis être tenu de rendre le service ou hommage féodal à la personne du prince... la charte portant expressément les bottes du roi ( caligas régis). Je vous prie de commencer par me donner votre avis sur cette première question, dont vous sentez toute l'importance. Le prince a-t-il droit à mon hommage?
— Il n'y a pas le moindre doute, répondit Mac Ivor en gardant assez bien son sang-froid; le prince est régent; et vous savez qu'à la cour de France on rend à la personne du régent les mêmes honneurs qu'on rendrait à la personne du roi luimême : d'ailleurs si j'avais le choix de tirer les bottes du jeune chevalier ou celles du roi son père, je vous avoue que je me déciderais dix fois plus volontiers pour celles du prince.
— Oui ; mais faites attention qu'il ne s'agit pas ici de préférences personnelles. Je ne disconviens pas que l'exemple des usages établis à la cour de France ne soit d'un grand poids ; je sais très bien que le prince, comme un alter ego 1, a le droit d'exiger l'hommage de tous les grands-tenanciers de la couronne, puisque tout sujet loyal doit, selon l'acte de régence, respecter le prince comme le roi lui-même. A Dieu ne plaise que je prétende affaiblir le lustre de son autorité en lui refusant un hommage qui doit lui donner tant de splendeur ! Car je doute que l'empereur d'Allemagne lui-même ait le droit de faire tirer ses bottes par un franc baron de l'empire. . . Mais ici se présente la deuxième difficulté : Le prince ne porte pas des bottes, mais simplement des trews et des brogues.
Ce second dilemme compromit presque la gravité forcée de Fergus.
— Comment! dit-il, vous connaissez le proverbe, baron : « Il est difficile d'ôter les culottes d'un montagnard des Highlands. » Or les bottes sont ici dans le même cas.
— Le mot caligœ cependant, continua le baron, veut dire plutôt sandales que bottes dans la signification primitive ; quoique je convienne que par les traditions de la famille et
(i) Un autre moi, un autre roi. — Ed.
dans les anciens titres, le mot caligœ représente le mot bottes , et Caïus César, neveu et successeur de Tibère, reçut le surnom de Caligula a caligulis, sive caligis levioribus, quibus adolcscenlior ususfuerat in exercitu Germanici, patris sui : parce que dans son enfance à l'armée de Germanicus son père, il portait des sandales beaucoup plus légères que celles des soldats. Il y a plus, cette chaussure a long-temps été adoptée dans les cou- Vens. Nous lisons dans un ancien glossaire sur la règle de saint Benoît pour l'abbaye de Saint- Amand, que les caligœ étaient attachées avec des courroies.
— Ce sont de véritables brogues, dit Fergus.
— Je crois que vous avez raison, mon cher Glennaquoich ; les termes sont clairs : Caligœ diclœ sunt quia ligantur; nam socci non ligantur, sed tanlum intromitluntur ; c'est-à-dire, on donne le nom de sandales à cette chaussure, parce qu'on l'attache ; tandis que les socci, qui répondent à nos pantouffles, ne sont pas attachées au pied. La charte offre aussi deux mots alternatifs, âteret tirer; exnere seu detrahere. Le premier s'applique évidemment aux sandales ou brogues, et le dernier aux bottes. Je trouverais de plus amples renseignemens sur cette matière si je pouvais me procurer quelque savant traité sur les costumes et habillemens, de re vestiaria.
— Je doute que vous parveniez à vous procurer ici le livre que vous désirez, dit Fergus en jetant les yeux sur les montagnards qui venaient de dépouiller les morts, quoiqu'on s'occupe beaucoup de la res vestiaria elle-même.
Cetl»e remarque , qui cadraft parfaitement avec la bonne humeur du baron, le fit sourire ; mais il reprit de suite le fil de son discours du ton le plus sérieux.
Le bailli Macwheeble, il est vrai, dit-il, prétend que cet hommage honorable n'est dû par sa nature même qu'autant qu'on me le demandera, si petatur tantum, et que je dois attendre que Son Altesse Royale exige qu'un grand-tenancier de la couronne lui vienne offrir ce service. Le bailli m'a cité à ce sujet le cas de Grippit versus Spicer dans les Doutes et
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Questions de Dirliton *, qui cite en effet cet exemple où un propriétaire fut évincé d'un domaine ob non soliilum canonem, pour la non observation d'un canon, c'est-à-dire pour le non paiement d'une redevance féodale annuelle de trois épingles ou autres bagatelles estimées la septième partie d'un sou d'Ecosse : et le défendeur fut acquitté ; mais sauf vos bons avis, je crois préférable de me mettre à même de rendre ce service au prince , et de lui faire l'offre d'icelui. Je me ferai accompagner par le bailli avec une cédule de protestation qui est déjà rédigée, et que voilà ( il montra un papier ), intimant que si Son Altesse Royale acceptait les soins d'un autre que le baron de Bradwardine, présent et préparé pour ôter ses caligœ ( qu'on rende ce mot par bottes ou par brogues), cet acte ne peut en aucun cas ni nullement préjudicier aux privilèges du susdit Cosme Comyne de Bradwardine pour remplir par le futur ledit service, ni donner à aucun écuyer, valet de chambre, page ou chevalier dont il plairait à Son Altesse Royale d'employer le zèle en cette occasion le droit d'évincer ledit Cosme Comyne de Bradwardine du domaine et de la baronnie de Bradwardine et autres, possédés, comme il est mentionné ci-dessus, par la concession féodale et par la fidèle exécution des clauses d'icelle.
Fergus applaudit aux sages précautions que le baron avait méditées ; et celui-ci prit congé des deux amis avec le sourire de son importance satisfaite-
— Que Dieu donne de longs jours à notre cher ami, dit Fergus à Waverley quand il fut hors de la portée de sa voix ; il est bien le plus absurde original de ce côté de la Tweed. Je voudrais lui avoir conseillé de venir ce soir au cercle du prince avec un tire-botte sous son bras. ... Je crois que je serais venu à bout de lui faire adopter cette suggestion, si j'avais pu garder mon sérieux.
— Comment prenez-vous plaisir à rendre ridicule un homme aussi respectable !
— Avec votre permission, mon cher Waverley, vous êtes
(i) Jurisconsulte dont l'ouvrage est iutilulc en anglais : Ûoubts andqVsn'es. — Êft,
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aussi ridicule que lui ! N'avez-vous pas remarqué que ce pauvre homme n'est occupé que de sa cérémonie? Il y rêve depuis l'enfance, comme si c'était le plus beau privilège et la plus belle cérémonie du monde ! Je ne doute pas que l'espoir de trouver l'occasion de faire au prince l'offre du débotté n'ait contribué en grande partie à lui faire prendre les armes. Croyez-moi, si je m'étais avisé de le contredire, il n'eût pas manqué de me traiter d'ignorant et de fat ; peut-être même aurait-il eu la fantaisie de me proposer de me couper la gorge avec lui. Il m'a déjà fait cette proposition une fois pour une pointillerie d'étiquette moitié moins importante à ses yeux que cette question de bottes ou de brogues, quel que soit le
mot que les savans profèrent pour la traduction de caligœ
Mais il faut que je me rende au quartier-général pour préparer le prince à cette scène vraiment extraordinaire. Je suis assuré d'être bien reçu; car mon avis commencera par le faire rire, et le mettra à même de garder un air sérieux pendant la cérémonie, où le rire serait mal à propos. Ainsi, au revoir, mon cher Waverlev.