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CHAPITRE XLIX

Le prisonnier anglais.

Aussitôt que le chieftain fut parti, la première pensée de Waverley fut de se rendre auprès de l'officier anglais à qui il avait sauvé la vie ; il était gardé avec ses compagnons d'infortune non loin du champ de bataille, dans la maison d'un gentilhomme.

En entrant dans la pièce où les prisonniers étaient détenus, Waverley reconnut aussitôt celui qu'il cherchait , non-seulement a sa taille majestueuse, à son air de dignité, mais parce qu'il avait en faction à côté de lui Dugald Mahony, qui, la

hache d'armes sur l'épaule, ne l'avait pas plus quitté que son ombre , peut-être de peur de manquer la récompense promise ; il avait aussi par ce moyen empêché le prisonnier d'être dévalisé dans le tumulte général ; car Dugald calculait judicieusement que cette considération ne pouvait que relever le prix de son service. Il s'empressa d'informer Waverley qu'il avait gardé le soldat rouge tout entier, et que depuis le moment où Son Honneur avait arrêté sa hache de Lochaber, il ne valait pas un plack de moins.

Waverley lui réitéra la promesse de le récompenser libéralement, et s'avança vers l'officier anglais pour lui témoigner combien il désirait pouvoir lui rendre quelque service qui adoucît sa mauvaise fortune.

— Je ne suis point assez novice dans la carrière des armes, lui dit l'officier anglais, pour me plaindre des chances de la guerre. Je n'ai d'autre regret que de voir de pareilles scènes au sein de notre île natale ; partout ailleurs elles ne m'affecteraient que très faiblement.

— Encore une journée semblable à celle-ci, lui dit Edouard, et je vous réponds que la cause de vos regrets n'existera plus; tout rentrera dans l'ordre et la tranquillité.

Le prisonnier se contenta de sourire et de secouer la tête.

— Dans la position où je me trouve, dit-il, je sens qu'il me siérait mal d'oser combattre votre opinion ; cependant je dois vous dire que malgré le succès que vous venez d'obtenir, et malgré la bravoure que vous avez montrée, vous êtes hors d'état de venir à bout de votre entreprise : elle est au-dessus de vos forces.

Fergus arriva en ce moment, après s'être fait jour à travers la presse : — Venez, Edouard, dit-il ; le prince couche ce soir à Pinkie-House i . Il faut nous y rendre si nous voulons avoir le plaisir d'assister à la cérémonie des caligœ. Notre ami le baron s'est montré bien cruel en forçant le bailli à venir sur le champ de bataille : vous savez que le pauvre Macwheeble frissonne à l'aspect d'un Highlander armé ou d'un fusil chargé.

(i) A deux milles de Prestonpans. — Ed.

Dans ce moment il écoute les instructions du baron concernant l'acte qu'il doit signifier au prince. A chaque coup de fusil qu'il entend il baisse la tête comme un canard qui fait le plongeon, et à chaque symptôme de peur il essuie en façon de pénitence une rebuffade sévère du baron, aux yeux de qui la décharge de toute une batterie à cent pas de distance ne serait pas une excuse suffisante pour na pas écouter un discours dans lequel il s'agit de l'honneur de sa famille.

— Par quels moyens le baron de Bradwardine a-t-il pu parvenir à l'attirer si loin?

— Oh ! voici ; il était venu jusqu'à Musselbourg, dans l'espérance, je crois, de faire quelque opération de banque avec nous; et les ordres péremptoires de son maître l'ont fait avancer jusqu'à Preston lorsqu'il a su que la bataille était finie. Il se plaint amèrement de quelques-uns de nos pillards ; ils ont failli le faire mourir de frayeur en lui présentant le canon de leurs pistolets; mais ils se sont contentés de n'exiger pour sa rançon qu'un sou anglais : je ne crois pas qu'il soit à propos de troubler le grand prévôt pour cette affaire. Allons, partons, mon cher Waverley.

— Waverley! s'écria l'officier anglais avec l'accent de

la plus vive émotion : seriez-vous le neveu de sir Everard, du comté de — ?

— Oui, monsieur, répondit notre héros un peu surpris du ton de la question qu'on venait de lui faire.

— Votre rencontre me réjouit et m'attriste à la fois.

— Je ne puis deviner, monsieur, ce qui peut me valoir tant d'intérêt de votre part.

— Votre oncle ne vous a-t-il jamais parlé d'un ami nommé Talbot?

— Très souvent, monsieur, et toujours pour faire l'éloge

de ce gentilhomme Je crois qu'il est colonel et qu'il a

épousé miss Emilie Blandeville ; mais je pensais que le colonel Talbot était sur le continent.

— J'en arrive ; et me trouvant en Ecosse, j'ai cru que j'étais à mon poste partout où je pouvais être utile à mon pays.

Oui, monsieur Waverley, je suis ce colonel Talbot : je me fais gloire de confesser que c'est à la générosité du respectable sir Everard votre oncle que je suis redevable de mon rang et de mon bonheur domestique. O grand Dieu! qui m'aurait dit que je trouverais son neveu sous de pareils habits, se battant pour une cause semblable !

— Monsieur, dit fièrement Fergus, ces habits, cette cause, sont les habits et la cause de gens d'honneur.

— Si ma position ne me défendait pas de vous contredire, il me serait facile de vous démontrer que ni le courage ni l'éclat de la naissance ne peuvent embellir une mauvaise cause. Avec la permission de M. Waverley et surtout la vôtre, s'il faut aussi la demander, j'aurais quelque chose à lui dire qui concerne sa famille .

— M. Waverley, monsieur, est entièrement maître de ses actions... Edouard, je vous laisse ; j'espère que lorsque vous aurez fini vos affaires avec cette nouvelle connaissance vous m'accompagnerez à Pinkie.

A ces mots le chef de Glennaquoich sortit en ajustant les plis de son plaid avec un air de hauteur et une certaine affectation.

A la demande de Waverley le colonel eut la liberté de descendre dans un vaste jardin qui était contigu à la maison. Ils se promenèrent pendant quelque temps dans le plus profond silence : le colonel cherchait sans doute de quelle manière il entrerait en conversation ; enfin il s'adressa ainsi à Edouard :

— Monsieur Waverley, je vous suis redevable de la vie, mais je vous avoue que j'aimerais mieux l'avoir perdue que de vous voir sous l'uniforme et avec la cocarde de ces hommes.

— Colonel Talbot, j'excuse vos reproches ; votre manière de penser est la suite naturelle de l'éducation que vous avez reçue et des préjugés dans lesquels vous avez été élevé ; mais je ne vois pas que vous deviez trouver extraordinaire qu'un homme injustement attaqué dans son honneur ait profité de

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la première occasion qui s'est offerte pour se venger de ses perfides calomniateurs.

— Le parti que vous avez pris n'a fait que confirmer les bruits injurieux qui circulaient déjà sur votre compte ; vous avez prouvé que votre plan de conduite était tracé d'avance. Ignoreriez-vous, monsieur Waverley, dans quels embarras et même dans quels dangers votre conduite a jeté vosparens?

— Dangers, dites-vous?

— Oui, monsieur. Lorsque j'ai quitté l'Angleterre, votre père et votre oncle, accusés de haute trahison, avaient été obligés de donner caution; et ce n'était pas sans peine que des amis zélés étaient parvenus à la faire recevoir. Mon voyage en Ecosse n'avait d'autre but que de vous tirer de l'abîme où vous vous êtes précipité Je ne puis me dissimuler combien votre adhésion publique à la rébellion sera fatale aux membres de votre famille, puisque le soupçon seul leur a déjà causé tant de chagrins. Que j'ai de regret de ne pas vous avoir vu avant cette fatale démarche !

— Je ne sais, en vérité, répondit Edouard, pourquoi le colonel Talbot s'est donné tant de peine pour moi.

— Monsieur Waverley, je suis peu sensible à l'ironie; je vous répondrai donc en donnant à vos paroles le sens le plus simple. Les bienfaits dont votre oncle m'a comblé sont plus grands que ceux dont un fils est redevable au plus tendre père. J'ai pour lui tous les sentimens d'un fils, et comme je crois que je ne pourrai mieux lui prouver ma juste reconnaissance qu'en vous étant utile, je veux le faire, que vous y consentiez ou non. Je ne me dissimule pas combien est grande l'obligation personnelle que vous m'avez imposée aujourd'hui ; mais elle n'ajoutera rien à l'ardent désir que j'avais de vous sauver, comme toute votre froideur ne saurait le refroidir.

— Il est possible, monsieur, que vous soyez guidé par les sentimens de la bienveillance ; mais permettez-moi de vous le dire, votre langage est dur, ou du moins bien tranchant.

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— En arrivant en Angleterre, ajouta le colonel, je trouvai votre oncle sous la surveillance d'un messager du roi, par suite des soupçons que votre conduite avait fait naître contre lui. .. C'est mon meilleur ami, je vous l'ai déjà dit; c'est mon bienfaiteur, je me plais à le répéter.. . ; il sacrifia son bonheur au mien... ; il n'a jamais dit un mot, il n'a jamais eu une seule pensée qui ne fût l'expression de la plus tendre bienveillance. . . Je trouvai cet ami dans sa prison , aigri par le malheur, et permettez-moi de le dire, par la cause des persécutions qu'il éprouvait. Je ne vous le dissimulerai pas, monsieur Waverley, votre conduite me parut très peu louable. Vous savez peutêtre que plusieurs de mes parens jouissent de quelque crédit auprès du gouvernement ; je ne leur donnai pas un moment de répit jusqu'à ce que j'eusse obtenu la liberté de sir Everard, et je partis pour l'Ecosse. Je vis le colonel G***, homme dont la mort malheureuse devrait suffire pour faire exécrer à jamais cette insurrection. — Dans une conversation que j'eus avec lui , je m'aperçus que d'après quelques circonstances postérieures et un nouvel examen des fauteurs de la mutinerie de vos soldats, mais surtout d'après la bonne opinion qu'il avait de votre caractère, il ne vous regardait plus comme aussi coupable, et je ne doutai pas que si j'avais le bonheur de vous découvrir, je ne parvinsse à terminer cette affaire ; mais la fatale insurrection a détruit toutes mes espérances. Depuis que j'ai commencé ma longue carrière militaire, c'est la première fois que j'ai vu des Anglais saisis d'une terreur panique fuir honteusement devant des hordes sans discipline et sans armes ; et maintenant je trouve l'héritier, le fils adoptif de mon meilleur ami, partageant un triomphe qui devrait le faire rougir ! ah ! loin de plaindre le sort de G***, que son sort est heureux, comparé au mien !

Il y avait tant de dignité dans le langage et dans les manières un peu fières du colonel Talbot ; son accent en parlant de l'emprisonnement de sir Everard peignait si bien la vraie douleur, qu'Edouard se sentit mortifié et attristé en présence

du prisonnier à qui il avait sauvé la vie quelque temps auparavant. Il ne fut pas fâché que Fergus vînt interrompre une seconde fois leur conversation.

— Son Altesse Royale , dit ce dernier, ordonne à M. Waverley de se rendre au quartier-général. Le colonel Talbot jeta sur Edouard un regard de reproche qui n'échappa point au coup d'œil d'aigle du chef de clan.

— M. Waverley doit s'y rendre sur-le-champ, ajouta Fergus d'un ton de voix tout-à-fait emphatique. Waverley se tourna de nouveau vers le colonel :

— Nous nous reverrons, lui dit-il ; mais en attendant je vais ordonner qu'on vous fournisse tout ce dont vous pouvez avoir besoin...

— Je n'ai besoin de rien , répondit le colonel ; pourquoi serais-je mieux traité que tant de braves gens qui dans ce jour désastreux ont préféré les blessures et la captivité à la fuite. ..? Que ne suis-je au nombre de ceux qui sont restés sur le champ de bataille ! Je m'estimerais heureux si j'avais la certitude que mon discours eût fait quelque impression sur votre esprit et sur votre cœur.

— Qu'on surveille exactement le colonel Talbot, dit Fergus à l'officier des montagnards : c'est la volonté expresse du prince. C'est un prisonnier de la plus haute importance.

— Qu'on ne le laisse manquer de rien et qu'on ait pour lui tous les égards qui sont dus à son rang, dit Waverley.

— Pourvu que ces égards puissent se concilier avec la plus stricte surveillance, répliqua Fergus.

L'officier promit de se conformer à leurs ordres ; Edouard suivit Fergus à la porte du jardin où Callum les attendait avec trois chevaux. En tournant la tête notre héros aperçut le colonel Talbot qu'un détachement de Highlanders ramenait dans sa prison ; sur le seuil de la porte il s'arrêta pour lui faire signe avec la main , comme pour l'inviter à réfléchir sur ce qu'il venait de lui dire. — Les chevaux, dit Fergus mettant le pied à l'étrier, sont maintenant aussi communs que les mûres dans les buissons ; essayons si ceux-ci nous porteront à Pinkie-House

aussi rapidement qu'ils emportaient leurs ci-devant dragons à

travers la plaine.

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