CHAPITRE L
Détails de peu d'importance.
— C'est le prince , dit Fergus, qui m'envoie vous chercher ; mais je suppose que vous savez de quelle importance est ce très noble colonel Talbot comme prisonnier. On le cite comme l'un des meilleurs officiers des habits rouges ; un ami particulier et un favori de l'électeur lui-même , et de ce terrible héros le duc de Cumberland , qu'on rappelle de ses triomphes de Fontenoipour venir nous dévorer tout vifs, nous autres pauvres Highlanders. Vous a-t-il dit ce que sonnent les cloches de Saint-James? Ce n'est pas , je pense, Retourne , Whittington , comme celles de Bow au temps jadis1?
— Fergus !
— En vérité je ne sais trop ce que l'on pourra faire de
vous Vous tournez comme une girouette au vent de toute
nouvelle doctrine. Nous venons de remporter une victoire sans égale dans l'histoire : chacun exalte votre courage jusqu'aux cieux ; le prince brûle d'impatience de vous faire en
personne ses remerciemens Toutes les belles de la rose
blanche2 vous préparent des couronnes. Eh bien! vous, le preux chevalier du jour, vous voilà penché sur le cou de votre cheval comme une marchande de beurre qui se rend au marché. Vous êtes sombre et triste comme un enterrement.
(i) C'est une espèce de phrase proverbiale fondée sur une tradition très populaire dans la Grande-Bretagne. — Éd.
(2) Fergus fait peut-être ici allusion à la querelle des deux roses, mais la rose blanche devint aussi l'emblème du parti des Stuarts. — Èo,
— Je suis affecté de la mort du pauvre colonel G***; il avait été plein de bienveillance pour moi.
— Soyez triste pendant cinq à six minutes et reprenez votre gaîté. Demain nous pourrons avoir le même sort; et qu'importe? Après la victoire, quoi de plus beau qu'un glorieux trépas? Mais ce n'est qu'un pis aller, après tout ; souhaitons ce bonheur à nos ennemis plutôt qu'à nous-mêmes.
— Mais le colonel Talbot m'a donné la triste nouvelle que mon père et mon oncle sont en prison par ordre du gouvernement à cause de moi.
— Nous leur servirons de caution , mon ami : votre André Ferrara sera leur répondant, et il me tarde de le voir à Westminster-Hall !
— Ils ont déjà obtenu leur liberté par une caution plus légale.
— Alors pourquoi ton noble cœur se laisse-t-il abattre , Edouard ? Penses-tu que les ministres de l'électeur aient tellement perdu l'esprit que dans un moment de crise ils missent leurs ennemis en liberté s'ils pouvaient les tenir enfermés ou les punir!... Sois bien persuadé que le gouvernement n'a aucun moyen de retenir légalement tes parens en prison , ou qu'il a peur de nos amis les braves cavaliers de la vieille Angleterre. Enfin, Waverley, vous n'avez rien à craindre pour vos parens, et nous trouverons le moyen de leur faire parvenir de vos nouvelles.
Edouard, quoique peu satisfait des réflexions de son ami, fut réduit à se taire. Il avait remarqué plusieurs fois que Fergus ne partageait que bien faiblement les sentimens des personnes qu'il aimait , à moins qu'ils ne correspondissent à ses projets du moment. Fergus s'apercevait bien de temps en temps qu'il avait offensé Waverley ; mais entièrement occupé de l'unique objet de ses espérances, il était incapable de réfléchir sérieusement sur les chagrins qu'il causait à son ami, et cette indifférence souvent manifestée avait un peu diminué l'attachement du jeune volontaire pour son commandant.
Le chevalier reçut Waverley de la manière la plus affec*.
tueuse, et le complimenta sur la bravoure qu'il avait montrée. Il le prit ensuite à part, et lui adressa plusieurs questions concernant le colonel Talbot et ses rapports avec la famille Waverley. — Je ne puis me persuader, ajouta-t-il, que ce gentilhomme, lié si particulièrement avec notre excellent ami sir Everard et l'époux d'une dame de la famille Blandeville, dont le dévouement loyal aux vrais principes de la véritable Eglise d'Angleterre1 est si connu ; je ne puis me persuader, dis-je, que le colonel ne soit pas de nos amis, quoique les circonstances l'aient forcé de s'accommoder aux temps.
— D'après le langage qu'il m'a tenu aujourd'hui , dit Edouard , je suis forcé d'être là-dessus d'un avis bien opposé à celui de Votre Altesse Ptoyale.
— Cela peut être; nous en ferons l'essai du moins. Je le mets sous votre surveillance, vous laissant la faculté de vous conduire à son égard de la manière que vous jugerez convenable ; je suis persuadé que vous parviendrez à connaître ses véritables senlimens sur la restauration du roi notre père.
— Je suis convaincu, répondit Waverley en s'inclinanfr avec respect, que si le colonel Talbot donne sa parole d'honneur, on ne doit pas croire qu'il y manque; mais s'il refuse de la donner, j'ose espérer que Votre Altesse Royale chargera du soin de )e surveiller tout autre que le neveu de son ami.
— Je ne peux le confier à personne autre qu'à vous , répondit le prince en souriant ; puis , prenant un air plus sérieux, il ajouta : — Il est de la plus grande importance pour le bien de mon service, qu'en supposant que vous ne puissiez gagner la confiance du colonel Talbot, on puisse croire du moins dans le public que vous vivez ensemble dans la plus grande intimité. Vous aurez donc la complaisance de le recevoir à votre quartier; et s'il refuse de donner sa parole d'honneur, vous réclamerez une garde convenable ; je vous prie de vous occuper sans retard de cette commission ; demain matin nous retournerons à Edimbourg.
(i) Peut-être le prince entendait ici parler de l'Église catholique plutôt que de, l'anglicanisme. — ii,D.
WAVERLEÏ. 371
Renvoyé ainsi aux environs de Preston, Waverley perdit le spectacle solennel de l'hommage du baron de Bradwardine. Mais dans ce moment il songeait si peu à ce qui n'était que vanité, qu'il avait oublié la cérémonie pour laquelle Fergus avait voulu exciter sa curiosité. — Le lendemain il parut une gazette officielle qui rendait compte de la bataille de Gladsmuir1, comme les Highlanders désignèrent leur victoire. Elle annonçait que le chevalier avait tenu sa cour à Pinkie, et se terminait par le paragraphe suivant , entre autres descriptions de ce qui s'était passé dans la soirée :
« Depuis le traité fatal qui anéantit l'indépendance de la nation écossaise, nous n'avions pas eu le bonheur de voir un de nos princes recevoir l'hommage d'un des grands vassaux du royaume, et rappeler par ces actes de féodalité les souvenirs de notre antique histoire ainsi que la noble et chevaleresque simplicité de ces liens qui unissaient à la couronne les guerriers qui l'avaient toujours soutenue et défendue. — Ce soir, 20 septembre, nous avons assisté à la plus touchante des cérémonies qui appartiennent aux jours de gloire de l'Ecosse. Le cercle venait d'être formé, lorsque Cosme Comyne Bradwardine de Bradwardine, colonel, etc., etc., accompagné de M. D. Macwheeble, bailli de l'ancienne baronnie de Bradwardine ( qui vient d'être nommé , dit-on , commissaire des guerres), s'avança gravement vers Son Altesse Royale, et la supplia de lui permettre de remplir auprès de sa personne les obligations qui lui étaient imposées par la charte octroyée à l'un de ses ancêtres par Robert Bruce. Le baron présenta la charte en original au grand-chancelier de Son Altesse Royale, qui reçut sa demande et la fit enregistrer. Aussitôt Son Altesse Royale plaça sa jambe sur. un coussin , et le baron de Bradwardine, mettant le genou droit en terre, dénoua les attaches des brogues ou sandales des Highlands que notre jeune héros porte en témoignage de son affection pour ses braves compagnons d'armes. Cela fait , après avoir annoncé que la cérémonie était terminée , Son Altesse Royale em-
(i) Lu plaine de Glaitsmuir fut en effet le véritable champ de bataille. — Ed.
brassa le brave officier, et lui dit avec émotion : — Monsieur le baron , je vous prie d'être persuadé que sans le désir de me conformer ponctuellement à l'ordonnance de Robert Bruce, rien au monde n'aurait pu me déterminer à recevoir un pareil service de ces mains qui manient l'épée avec tant de gloire pour remettre la couronne sur la tète de mon père.
« Le baron de Bradwardine prit alors des mains de M. le commissaire Macwheeble un acte portant que tous les points et toutes les circonstances de l'hommage avaient été accomplis, rite et solenniter, acta et per acta, lequel acte a été exactement transcrit au protocole du lord grand-chancelier dans les registres de la chancellerie. Nous apprenons qu'il est dans les intentions de Son Altesse Royale, quand le bon plaisir de Sa Majesté sera connu , d'élever le colonel Bradwardine à la pairie avec le titre de vicomte de Bradwardine et Tully-Veolan, et qu'en attendant Son Altesse Royale, au nom de son père , a bien voulu lui accorder une honorable addition d'armoiries, savoir : un tire-botte en sautoir avec une claymore nue, pour être cantonnée à droite de son écusson, et cette devise nouvelle au-dessous :
« Tire et tire. »
Si ce n'était la plaisanterie de Fergus , pensa Waverley après la lecture de ce long et grave document , tout cela me semblerait très ordinaire, et je serais loin d'y associer aucune idée burlesque. Eh ! après tout , chaque chose a son bon et son mauvais côté ; dans le fond , je ne vois pas pourquoi le tire-botte du baron de Bradwardine ne serait pas en blason aussi parfait que les seaux, les charriots, les navettes, les socs de charrue, les chandeliers, et plusieurs autres ustensiles qu'on trouve sur les écussons de nos plus anciennes familles.
Mais cet épisode n'est qu'une digression que je termine pour revenir à notre histoire.
Lorsque Waverley futderetouràPrestonil trouva le colonel Talbot entièrement remis des profondes émotions qu'il avait éprouvées dans le courant de cette fatale journée. Il avait re-
pris son caractère naturel , qui était celui d'un gentilhomme et d'un officier anglais , noble, ouvert, généreux , mais non exempt de préventions contre les personnes qui n'étaient pas ses compatriotes, ou qui ne partageaient pas ses opinions politiques. Lorsqu'il apprit qu'il était sous la surveillance d'Edouard par ordre du chevalier , il se contenta de dire froidement: — J'étais loin de prévoir que je semis redevable d'une si grande obligation à ce jeune homme ; je l'en remercie bien sincèrement : je puis du moins me joindre à la prière de cet honnête ministre presbytérien qui disait naguère que puisqu'il était venu chercher parmi nous une couronne terrestre, il souhaitait que ses travaux fussent bientôt récompensés par une couronne céleste1. Je vous donne volontiers ma parole d'honneur que je ne ferai pas la moindre tentative pour m'évader à votre insu : pourquoi le ferais-je, puisque mon voyage en Ecosse n'avait d'autre motif que l'espoir de vous rencontrer? Je me félicite de voir mes désirs satisfaits, quoique ce ne soit pas tout-à-fait comme je l'eusse désiré; mais je présume que nous ne resterons pas long-temps ensemble. Notre chevalier (c'est un nom que nous pouvons lui donner, vous comme moi) avec ses plaids et ses toques bleues 2 ne tardera pas sans doute à continuer sa croisade vers le sud.
— Je crois au contraire que l'armée fera quelque séjour à Edimbourg, pour attendre des renforts.
— Et pour assiéger le château ! répondit le colonel avec un sourire sardonique... Eh bien ! dans ce cas, à moins que le général Guest, mon ancien commandant, ne devienne un traître, ou que la forteresse ne tombe dans le Loch du nord3, je crois que nous aurons le temps de faire connaissance. Je
(i) Telle fut en effet la prière d'un ministre presbytérien Mac Ivar, après la bataille de Preston, lorsque les Highlanders voulurent le forcer de prier pour le prince.
— ÉD
(2) Blue-Bonnet. Les Highlanders étaient ainsi désignés à cause de la toque nationale.— Éd.
(3) Il y a encore le lit de ce lac, qui sépare la ville vieille de la ville neuve ; mais il est desséché depuis long-temps, quoiqu'il conserve son nom de lac, Loch-North-
— ÉD
parierais que votre brave chevalier s'est mis dans la tête que je deviendrais votre prosélyte : c'est à merveille , puisque je
chercherai à vous rendre le mien Mais comme je vous ai
parlé aujourd'hui sous l'influence d'une émotion à laquelle je m'abandonne rarement, j'espère que vous me permettrez de différer la continuation de notre controverse jusqu'à ce que nous nous connaissions mieux.