CHAPITRE LI
Intrigues d'amour et de politique.
Il n'est pas nécessaire de raconter dans cette histoire l'entrée triomphante du prince dans Edimbourg , après l'affaire décisive de Preston. Nous ne rapporterons qu'une seule circonstance , parce qu'elle montre toute la grandeur d'ame de Flora Mac Ivor.
Dans l'ivresse et le désordre de leur joie, les Highlanders qui formaient l'escorte du prince déchargèrent plusieurs fois leurs fusils ; malheureusement il y en avait qu'on avait chargés à balle. Flora était sur un balcon, agitant son mouchoir; elle fut légèrement effleurée à la tempe : Fergus , témoin de cet accident, vola vers sa sœur. Lorsqu'il eut vu que la blessure était peu de chose , il tira sa claymore pour aller fondre sur celui dont l'imprudence lui avait fait courir un si grand danger. — Pour l'amour du cieli s'écria Flora en le retenant par son plaid , ne faites aucun mal à ce pauvre diable ! Remerciez plutôt le ciel avec moi que cet accident soit arrivé à Flora Mac Ivor; car si un whig en eût été la victime, on n'aurait pas manqué de dire qu'on avait fait feu sur lui à dessein.
Waverley échappa à l'alarme que lui eût fait éprouver cet accident, étant resté en arrière pour accompagner le colonel Talbot.
Ils firent la route à cheval ; et comme pour sonder mutuellement leurs sentimens , ils firent rouler la conversation sur des sujets tout-à-fait indifférens.
Quand Waverley la fit enfin tomber sur ce qui l'intéressait le plus , la position de son père et de son oncle, le colonel Talbot chercha plutôt à ranimer son courage qu'à augmenter son anxiété. Il fut encore moins porté à continuer ses reproches lorsqu'il eut entendu l'histoire de son jeune ami , dont celui-ci lui fit toute la confidence.
— Ainsi donc , dit le colonel , vous n'avez pas agi par préméditation, pour me servir des expressions des jurisconsultes; vous avez été la dupe de quelques caresses que ce chevalier errant italien1 vous a faites, et des manœuvres de deux ou trois de ses recruteurs des Highlands. Vous avez fait une assez triste folie , certes ; mais grâce au ciel , vous n'êtes pas aussi coupable que je le craignais ; cependant vous ne devez pas songer pour le moment à quitter le parti que vous avez embrassé. J'ai tout lieu de croire que dans les discussions qui ne peuvent manquer de s'élever au milieu de cette réunion composée de tant d'élémens hétérogènes , vous vous délivrerez à temps de votre engagement imprudent. Si cela peut s'arranger ainsi, je vous conseillerais de passer en Flandre, et j'ose me flatter d'obtenir votre grâce lorsque vous aurez demeuré quelques mois sur le continent.
— Je ne puis vous permettre , colonel Talbot , dit vivement Waverley, de faire aucun plan fondé sur mon intention de déserter un parti que je puis avoir adopté peut-être un peu légèrement , mais du moins de ma propre volonté , et bien résolu à attendre le résultat de cette lutte.
— J'espère, répondit le colonel Talbot en riant, que si vous me défendez de parler, du moins vous me laisserez maître de mes pensées et de mes espérances. Dites-moi , je vous prie , n'avez-vous jamais examiné votre paquet mystérieux?
(i) Le colonel Talbot veut dire par-là : « un chevalier catholique romain; » à moins qu'il ne fasse simplement allusion au séjour de Charles-Edouard en Italie. — Éd.
— Il est avec mon bagage ; nous le trouverons à Edimbourg.
Ils arrivèrent bientôt à Edimbourg; les quartiers d'Edouard lui avaient été assignés, d'après les ordres du prince lui-même , dans une maison agréable où il y avait une pièce pour le colonel Talbot. Waverley n'eut rien de plus pressé que d'examiner son porte-manteau. Après une courte recherche, il trouva le paquet , et l'ouvrit avec empressement.
Une première enveloppe avait pour toute adresse : A Edward Waverley, esq. Elle renfermait plusieurs lettres décachetées. Les deux premières qu'il ouvrit étaient de son colonel. Dans la plus ancienne , il lui faisait de bienveillans reproches de ce qu'il n'avait aucun égard pour les conseils qu'il avait cru devoir lui donner concernant la manière dont il employait le temps de son congé. Il lui rappelait que le terme fixé pour son retour approchait : — « Sans cette circonstance , ajoutait-il , d'après les nouvelles qui circulent ici , et d'après les instructions que j'ai reçues, j'aurais été forcé de vous rappeler. Les échecs que nous avons éprouvés en Flandre nous font craindre au dehors une invasion de la part de l'ennemi , et au dedans l'insurrection des ennemis de la maison régnante. Je vous invite donc à revenir le plus tôt possible ; votre présence, est d'autant plus nécessaire que l'insubordination commence à se manifester dans votre compagnie ; j'attendrai votre arrivée pour chercher à découvrir les coupables. »
La seconde était datée de huit jours plus tard ; elle était dans le style qu'avait nécessairement dû prendre le colonel , en ne recevant point de réponse à sa première. Il rappelait à Waverley ses devoirs en qualité de gentilhomme, d'officier et d'Anglais. Il l'informait de l'esprit de mutinerie et de révolte qui s'augmentait dans sa compagnie , et surtout parmi les hommes qu'il avait amenés avec lui. Ils ne craignaient même pas de dire qu'ils n'agissaient que d'après les intentions et les ordres de leur capitaine. Le colonel témoignait la plus grande surprise de ce qu'il n'avait pas encore rejoint le régiment ,
malgré les ordres qu'il avait reçus ; il le conjurait , avec l'amitié d'un père et l'autorité d'un chef, de revenir sans délai. Pour plus de sûreté , disait-il par post-scriptum , je charge le caporal Timms de vous porter cette lettre, et de vous la remettre en main propre .
La lecture de ces lettres remplit d'amertume le cœur d'Edouard. Il s'empressa de faire amende honorable à la mémoire de son brave et respectable colonel. — Il n'avait pu douter, se disait-il, que ses lettres ne fussent parvenues; et les voyant négligées, quoi de plus simple que la troisième sommation qu'il avait reçue à Glennaquoich , lorsqu'il était déjà trop tard pour s'y conformer ! Ce dernier ordre étant encore négligé , sa destitution , loin d'être un acte de dure sévérité], était une conséquence inévitable de ses torts apparens.
Edouard ouvrit encore une autre lettre, qui était du major de son régiment. Il lui donnait avis qu'il circulait dans le public des bruits qui compromettaient son honneur. — «On prétend , disait le major, qu'un nommé Falconer de Ballihople, ou un nom à peu près semblable , a proposé devant vous un toast de rébellion , et que vous l'avez souffert en silence , quoique l'outrage qu'on faisait à la famille royale fût si grossier qu'un gentilhomme présent dont le zèle pour la maison de Hanovre n'est pas très ardent s'est cru obligé de prendre fait et cause pour le gouvernement. Le capitaine Waverley a ainsi souffert qu'un étranger demandât raison de cette injure qu'il devait regarder comme personnelle ! Aucun de vos frères d'armes, ajoutait le major, n'a voulu croire à ce rapport non moins injurieux pour vous que pour le régiment ; ils attendent avec impatience que vous leur fournissiez les moyens de démentir cette calomnie. »
— Que pensez-vous de tout cela ? lui dit le colonel Talbot à qui Waverley remit les lettres après les avoir lues.
— Que voulez-vous que j'en pense? il y a de quoi me faire perdre la raison.
— Calmez-vous , mon jeune ami : ouvrez ces autres papiex^s sales que voilà.
Le premier était une lettre adressée à M. W. Ruffen, et ainsi conçue :
« Chair Monchieur,
« Quelques-uns de nos jeunes gen ne veule pas mordre quoique je leur dise que vous m'avé montré le seau du jeune squire. Mais Tims vous remetra la lettre selon vot' dezir, et dira au vieu Addam qu'il les a remise au main propre du squire, puisqu'au vôtre c'est de même, et il sera prêt au signal et pour la bone église et la bone cose :
Votre , chair Monchieur, « H. H. »
« Poscrif. Dits au squire qu'il nous tarde de recevoir de ses nouvelles , et qu'on a des doute par ce qu'il n'écrit pas luimême ; et le lieutenant Bottier est envieux et aux aguets *. »
— Je suppose , dit le colonel Talbot , que ce Ruffen n'est personne autre que votre Donald de la caverne , qui a intercepté vos lettres et entretenu sous votre nom une correspondance avec le pauvre diable d'Houghton.
— Cela me paraît tout-à-fait vraisemblable ; mais qui peut être cet Addam ?
— Probablement Adam est pour désigner le pauvre G***, par une espèce de jeu de mots sur son nom2.
Les autres lettres dont Talbot fit lecture prouvèrent jusqu'à l'évidence les machinations de Donald Bean.
John Hodges, un des domestiques de Waverley qui n'avait pas quitté le régiment, et fait prisonnier à Preston, était venu retrouver son ancien maître pour rentrer à son service. Il raconta que peu de temps après que Waverley eut obtenu la permission de s'absenter, un colporteur, nommé Ruffen ou Ruthwen, connu des soldats sous le nom de Willy Will 3, avait fait de fréquens voyages à la ville où le régiment était en gar-
(i) Nous n'avons reproduit qu'une partie des fautes d'orthographe de cette lettre, de peur d'être peu intelligible. Rien n'est facile comme de la supposer très mal écrite, en lettre de soldat. — Ed.
(2) Le colonel , avons-nous dit dans une note, était le colonel Gardiner, et gardiner signifie jardinier. — Ed.
(3) Will le rusé. — Éd.
nison ; il avait une bourse remplie d'or et d'argent, vendait sa marchandise à très bon marché, avait régalé bien souvent les dragons de sa compagnie, était parvenu bientôt à se lier avec plusieurs d'entre eux, et surtout avec le brigadier Houghton, et un autre sous-officier nommé Timms. Il leur avait communiqué au nom de leur capitaine un plan pour quitter le régiment, et aller le joindre dans les Highlands, où l'on disait que les clans avaient déjà pris les armes en grand nombre. Ces jeunes gens qui avaient été élevés dans des opinions jacobites, en tant qu'ils pouvaient avoir des opinions, et qui savaient que sir Everard leur seigneur avait toujours eu ces opinions, tombèrent aisément dans le piège.
Comme on savait que Waverley était assez loin dans les Highlands, on trouva moins singulier qu'il transmît ses lettres par l'intermédiaire d'un colporteur, et la vue de son cachet, bien connu, semblait rendre authentiques des négociations qu'il n'aurait pu sans danger écrire de sa propre main. On commença à deviner le complot par les propos imprudens de ceux qui y prenaient part. Willy Will prouva qu'il était bien nommé, car dès l'instant qu'il s'aperçut qu'on avait des soupçons, il ne reparut plus. Lorsque la destitution d'Edouard Waverley fut annoncée par la gazette, une grande partie de sa compagnie se mutina, mais elle fut cernée et désarmée par le reste du régiment. Houghton et Timms furent condamnés par le conseil de guerre à perdre la vie ; mais on leur permit de tirer au sort, et Timms fut la victime. Houghton montra le plus sincère repentir ; les explications et les reproches du colonel lui démontrèrent qu'il avait commis une action très criminelle. Il est remarquable que dès que le pauvre malheureux en fut convaincu, il vit bien en même temps que l'instigateur du complot avait agi sans mission. — Car, disait-il, si c'étaft une chose déshonorante contre l'Angleterre , le squire devait l'ignorer. Jamais il ne fit une action contre l'honneur, jamais il n'en eut la pensée ; tel était sir Everard ; tels furent avant lui tous les Waverley : aussi vivrait-il et mourrait-il dans la persuasion que Ruffen avait agi sans y être autorisé.
Par cette conviction profonde, par ce langage expressif et l'assurance positive que toutes les lettres adressées à Waverley avaient été remises à Piuthwen, le colonel G*** avait été conduit à changer d'opinion sur Edouard, comme il l'avait dit à Talbot.
Le lecteur a compris depuis long-temps que Donald Bean Lean avait joué le rôle d'embaucheur. Quels avaient été ses motifs? les voici. Naturellement audacieux , intrigant et actif, bien plus que ne le croyait Fergus Mac lvor sous la protection de qui il était obligé de vivre, mais qu'il craignait et n'aimait pas, Donald était chargé depuis long-temps de missions secrètes de la part de certains partisans du chevalier. Dans cette partie politique de son métier de maraudeur, il avait pour but de s'élever au-dessus de sa situation précaire et dangereuse par quelque coup hardi. Il était surtout employé à connaître la force des régimens en garnison en Ecosse, le caractère des officiers, etc. Depuis long-temps il avait jeté les yeux sur la compagnie de Waverley, comme facile à séduire. Donald croyait même que Waverley était un zélé partisan des Stuarts, ce que ne pouvait que confirmer le long séjour qu'il fit chez le baron jacobite de Bradwardine. Lorsqu'il vit donc arriver notre héros à la caverne royale, Donald ne put se persuader que ce voyage n'eût d'autre motif que la curiosité : il conçut aussitôt l'espoir d'être employé dans quelque affaire importante sous les auspices de ce riche gentilhomme anglais. Il ne changea pas d'avis parce que Waverley n'entra dans aucune explication avec lui. Sa conduite dans cette circonstance lui parut une réserve prudente ; mais piqué de n'être pas admis à la confidence d'un secret qui lui promettait des chances de fortune, il résolut de jouer un rôle dans le drame, qu'on voulut lui en donner un ou non. Dans ce dessein, pendant le sommeil de Waverley Donald enleva son cachet pour s'en servir en temps et lieu auprès de celui des dragons qu'il découvrirait être dans les secrets du capitaine. Son premier voyagea ***, la ville où le régiment était en garnison, le désabusa de sa première supposition, mais lui ouvrit une nouvelle
carrière d'intrigues. Il savait qu'il n'y avait pas de service que les amis du chevalier récompenseraient mieux que celui d'attacher au parti jacobite une partie de l'armée régulière. Pour y parvenir il eut recours aux machinations que le lecteur connaît déjà, et qui expliquent tout ce qu'il y a d'obscur dans les événemens qui précédèrent le départ d'Edouard de Glennaquoich.
D'après les conseils du colonel Talbot, Waverley refusa de garder à son service le Jeune dragon dont le récit venait de jeter un nouveau jour sur ces intrigues.
Talbot lui représenta que ce serait rendre un très mauvais office à ce pauvre garçon que de l'engager dans une entreprise désespérée. De quelque manière qu'elle se terminât, le témoignage de ce jeune homme pourrait servir du moins à expliquer les circonstances qui y avaient appelé Waverley luimême.
Waverley écrivit donc à son père et à son oncle le détail abrégé de tout ce qui lui était arrivé, en leur faisant observer qu'ils ne devaient lui faire aucune réponse. Le colonel Talbot remit au jeune dragon une lettre pour le capitaine d'un des vaisseaux de guerre anglais qui croisaient dans le Frith ! : il le priait de faire transporter ce jeune homme à Berwich , avec un passeport pour le comté de ***. Cet homme reçut tout l'argent qu'il lui fallait pour faire un prompt voyage ; et profitant de l'indication qui lui fut donnée, il parvint à gagner à prix d'argent un pêcheur qui le conduisit à bord du vaisseau.
Fatigué de la présence de Callum Beg qu'il regardait un peu comme l'espion de toutes ses démarches, Edouard mit à sa suite un simple paysan qui venait de prendre la cocarde blanche dans un accès de jalousie, parce que Jenny Job qu'il aimait depuis long-temps avait dansé pendant toute une nuit avec Bullock caporal de fusiliers anglais.
(i) Frith en écossais signifie détroit. On appelle vulgairement le Frith le détroit ou embouchure du Forth, près d'Edimbourg. — Éd.