‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 56 sur 77 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Intrigues de société et djamour.

Le colonel Talbot témoignait à Waverley beaucoup plus d'amitié depuis que ce dernier lui avait fait ses confidences. Edouard de son côté estimait de plus en plus ce brave militaire. Il y avait quelque chose d'aigre dans les expressions de son antipathie ou de sa censure, quoique généralement personne ne fût plus facile à convaincre ; l'habitude du commandement avait aussi donné à ses manières un air d'intolérance arbitraire, malgré le vernis de politesse qu'il avait contracté dans la fréquentation des cercles du beau monde. Comme militaire il différait de tous ceux que Waverley avait vus. Le baron de Bradwardine était un militaire pédant.— Le major Melville , minutieusement attentif aux détails techniques de la discipline, donnait plutôt l'idée d'un homme n abile à faire manœuvrer un bataillon, que d'un général propre à commander une armée. Quant à Fergus, son esprit militaire était tellement mêlé à ses plans et à ses vues d'ambition, qu'il se donnait l'air d'un petit souverain plutôt que d'un soldat. Le colonel Talbot était en tout point le type de l'officier anglais : toute son ame était dévouée au service de son roi et de son pays, sans qu'il fut enorgueilli comme le baron de connaître parfaitement la théorie de son art ; ou comme le major d'en connaître les minuties ; ou comme le chieftain de Glennaquoich de savoir faire servir ses talens à ses projets de fortune. Ajoutez à cela que Talbot était un homme très instruit et d'un goût cultivé, quoique imbu, comme nous l'avons observé déjà, de tous ces préjugés qui sont spécialement anglais.

WÀVERLËY. 383

Edouard eut le temps d'étudier en détail le caractère du colonel, parce que l'armée des montagnards perdit plusieurs semaines à faire Je siège de la citadelle , et que pendant tout ce temps Waverley n'eut autre chose à faire que de partager les plaisirs qu'offre la société. Il désirait vivement que son nouvel ami consentît à se lier avec ses premières connaissances ; mais après une visite ou deux le colonel lui dit en secouant la tête qu'il ne se sentait pas le courage de les continuer. Bien mieux il caractérisa le baron comme le pédant le plus formaliste et le plus insupportable qu'il eût jamais rencontré de sa vie, et le chef de Glennaquoich comme un Ecossais francisé , possédant toute la finesse et les qualités spécieuses de la nation chez laquelle il avait été élevé , avec la fierté , la morgue , le caractère faux et vindicatif de son Ecosse. — Si le diable , dit le colonel, avait cherché un agent pour tout bouleverser dans ce malheureux pays, il ne pouvait en trouver un plus digne de sa confiance que ce jeune ambitieux , également actif, souple , méchant, et commandant en maître absolu une bande de ces coupe-jarrets, l'objet de votre admiration.

Les dames ne furent pas épargnées dans sa censure ; il convenait que Flora Mac Tvor était une belle personne ; il trouvait miss Bradwardine très jolie ; mais il prétendait que la première détruisait tout l'effet de ses charmes par l'affectation de ces grands airs qu'elle avait sans doute pris, disait-il , à la prétendue cour de Saint-Germain ; quant à Rose Bradwardine, il ne croyait pas qu'il fût possible de trouver une femme plus monotone. — Le peu d'éducation qu'elle a reçue, disait-il, ne sied pas mieux à son sexe et à sa jeunesse qu'un des vieux habits d'uniforne de son père lui siérait dans une soirée. — Or dans tout cela, cet excellent colonel était aveuglé par la mauvaise humeur et les préjugés nationaux. La vue d'une cocarde blanche sur le sein , d'une rose blanche dans les cheveux , et le Mac au-devant d'un nom , auraient suffi pour métamorphoser à ses yeux un ange en diable : et en effet il disait lui-même en riant qu'il ne supporterait pas Vénus elle-même, si on l'annonçait clans un salon sous le nom de miss Mac Jupiter.

Le lecteur pense bien que Waverley voyait les jeunes ladys avec d'autres yeux. Pendant tout le temps du siège il leur rendit des visites journalières, quoiqu'il reconnût avec douleur qu'il faisait aussi peu de progrès pour toucher le cœur de Flora que l'armée du chevalier pour prendre la citadelle. Flora suivit exactement le plan qu'elle s'était tracé de le traiter avec indifférence, sans affecter de l'éviter ou de fuir l'occasion de se trouver en tête à tète avec lui. Elle réglait ses paroles, ses regards et ses gestes, d'accord avec son système ; et ni l'abattement de Waverley, ni la mauvaise humeur que Fergus laissait quelquefois entrevoir, ne purent obtenir d'elle la moindre attention au-delà de ce qu'exige la politesse d'usage.

Mais Rose de son côté gagna peu à peu dans l'esprit de notre héros. Il put remarquer que lorsqu'elle était parvenue à vaincre sa timidité naturelle, elle montrait un caractère plus élevé; que les circonstances critiques du temps semblaient éveiller en elle une certaine dignité de sentimens et de langage qu'il n'avait point observée, et qu'elle ne laissait échapper aucune occasion d'étendre ses connaissances et de perfectionner son goût.

Flora Mac Ivor appelait Rose son élève, et s'appliquait à diriger ses études. On aurait pu faire la remarque que lorsqu'elle se trouvait en présence d'Edouard elle cherchait plutôt à faire briller les talens de son amie que les siens propres. Le lecteur me permettra de supposer que cette générosité et ce désintéressement étaient cachés avec la délicatesse la plus fine, de manière à éloigner toute idée d'affectation, de sorte que rien ne ressemblait moins au manège ordinaire d'une jolie femme affectant d'en prôner une autre : c'était l'amitié de David et de Jonathan comparée à l'intimité de deux fats de Rond-Street. Le fait est que, quoique l'effet fût senti, la cause en était difficilement devinée. Chacune d'elles, comme deux excellentes actrices parfaites dans leur genre, enchantaient tous les spectateurs sans qu'on pût se douter que Flora cédait à son amie le rôle qui devait faire paraître ses talens avec plus d'avantages.

Mais pour Waverley, Rose Bradwardine avait une attraction à laquelle peu d'hommes peuvent résister; c'était l'intérêt marqué qu'elle prenait pour tout ce qui l'intéressait lui-même.

Rose était trop jeune et trop novice pour sentir toutes les suites de sa constante sollicitude pour Edouard. Son père était trop absorbé par ses discussions savantes et militaires pour remarquer la tendre préférence de sa fdle ; et Flora Mac Ivor ne cherchait point à l'alarmer par ses remontrances, parce qu'elle voyait dans les attentions de Rose la chance la plus probable d'amener Waverley à la payer de retour. Dès la première entrevue des deux amies après les nouveaux événemens, Rose avait révélé l'état de son cœur à sa compagne plus pénétrante qu'elle, et sans le savoir elle-même. Depuis lors Flora fut non-seulement déterminée à rejeter formellement l'amour de Waverley, mais encore elle consacra tous ses soins à transporter toutes ses affections sur Rose. Elle n'en poursuivit pas avec moins de zèle ce projet , quoique son frère , moitié en plaisantant, moitié sérieusement, eût parlé quelquefois de faire la cour à miss Bradwardine; elle savait que Fergus avait sur l'institution du mariage toute la latitude d'opinion que l'on en a sur le continent, et qu'il n'aurait voulu de la main d'un ange que dans le but de fortifier son alliance et d'augmenter son crédit et sa fortune. Le bizarre projet du baron de vouloir dépouiller sa fille de l'héritage de Tully- Veoîan pour en revêtir un héritier mâle éloigné, semblait donc devoir être un obstacle insurmontable qui empêcherait Fergus de jamais penser sérieusement à Rose Bradwardine. En effet la tête de Fergus était un foyer perpétuel d'intrigues et de projets. Tel qu'un mécanicien plus ingénieux que persévérant, il abandonnait quelquefois un plan tout à coup et sans motif, pour s'occuper d'un autre que venait de créer son imagination, ou qu'il avait déjà laissé de côté jadis. Il était donc très difficile de prévoir quelle ligne de conduite il suivrait définitivement dans ses projets.

Quoique Flora fût sincèrement attachée à son frère dont elle aurait admiré l'activité et l'énergie de caractère, indépendamment des liens du sang, elle ne se dissimulait pas ses défauts qu'elle regardait comme tout-à-fait incompatibles avec le bonheur conjugal. Elle sentait qu'une femme douce, modeste, sensible, ne trouverait point auprès de lui cette félicité qui ne peut naître que des senti mens mutuels d'une affection toujours croissante. Edouard, malgré son esprit romanesque et ses premiers rêves de gloire et de combats, lui paraissait né pour apprécier et pour goûter le bonheur de la vie domestique. Il ne cherchait pas à prendre une part très active dans les grandes scènes qui se passaient autour de lui. Les discussions des chefs rivaux l'ennuyaient plutôt qu'elles ne l'intéressaient. Aux yeux de Flora, Edouard était l'homme qui pouvait rendre son amie heureuse, parce qu'il avait avec elle une entière conformité de sentimens.

Elle remarquait ce trait du caractère d'Edouard, un jour qu'elle était seule avec miss Bradwardine.

— Il a trop d'esprit et trop de goût, répondit Rose, pour s'intéresser à des querelles puériles. Que lui importe, par exemple , de savoir si le chef du clan des Marc Indallaghers qui n'a amené que cinquante hommes doit prendre le titre de colonel ou celui de capitaine? Comment voulez -vous que M. Waverley s'occupe sérieusement de cette violente altercation qui s'éleva entre votre frère et le jeune Corrinaschian, au sujet du poste d'honneur qu'ils réclament, l'un pour le chef de la branche aînée, l'autre pour celui de la branche cadette du clan?

— Ma chère Rose, si M. Waverley possédait les qualités héroïques que vous lui supposez, il se ferait un honneur et un devoir de prendre part à ces discussions, non parce qu'elles sont très importantes par elles-mêmes, mais parce qu'elles lui fourniraient l'occasion de s'établir médiateur entre les esprits ardens qu'elles divisent. Vous souvenez-vous du jour où Corrinaschian prit un ton si haut en portant la main à son épée?

M. Waverley se contenta cle lever la tête, comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil, et demanda froidement de quoi il s'agissait.

— Oui ; et je me rappelle aussi que le rire occasionné par cette distraction servit beaucoup mieux à terminer la dispute que tout ce qu'il aurait pu dire.

— J'en conviens; mais avouez, ma chère Rose, qu'il eût été bien plus honorable pour M. Waverley d'apaiser cette altercation par la force de la raison.

— Voudriez -vous lui donner la charge de pacificateurgénéral au milieu de ces montagnards, aussi prompts à éclater que la poudre à canon? Je vous prie de croire , ma chère Flora, que je fais une exception pour votre frère... Il a plus de bon sens que la moitié des autres ensemble ; mais pensezvous que tous ces furieux dont les querelles me font mourir de peur chaque jour de la vie puissent être comparés à Waverley ?

— A Dieu ne plaise, ma chère Rose, que je le compare à ces hommes sans éducation ! Je regrette seulement qu'avec le talent et le génie qu'il a reçus de la nature, il ne cherche point à prendre dans la société la place éminente à laquelle il a droit de prétendre, et qu'il ne leur donne pas l'essor pour servir la noble cause dont il s'est déclaré le défenseur. Lochiel, et p***? et M***, et G***, n'ont-ils pas reçu la plus belle éducation? peut-on nier qu'ils aient des talens? pourquoi n'imite-t-il pas leur activité utile ? Je suis tentée de croire que son zèle est refroidi par cet Anglais hypocondriaque et flegmatique dont il aime tant la société.

— Le colonel Taîbot! — C'est bien certes un homme très déplaisant. On dirait qu'il est persuadé que dans toute l'Ecosse il n'y a pas une seule femme qui soit digne de lui présenter une tasse de thé ; mais M. Waverley est si aimable, si instruit !

— Oui, il sait admirer la lune et citer une stance du Tasse.

— Mais vous savez comme il s'est battu à Preston ?

— Oh ! pour ce qui est de se battre, répondit Flora, je

crois que tous les hommes ( tous ceux qui sont dignes tle ce nom) ont à peu près le même courage; il en faut généralement davantage pour savoir battre en retraite. Les hommes d'ailleurs, lorsqu'ils sont en présence les uns des autres, ont un certain instinct de bataille, comme les autres animaux, tels que le taureau, le chien, etc., etc. ; mais une entreprise grande et périlleuse n'est pas le fort de Waverley : il n'aurait jamais été son célèbre aïeul sir Nigel, mais seulement le panégyriste et le poète de sir Nigel. Voulez-vous que je vous dise, ma chère, où il sera parfaitement a son aise et à sa place ? — dans le paisible cercle du bonheur domestique, goûtant les plaisirs élégans de la littérature et de la société à Waverley- Honour. Là il décorera l'antique bibliothèque du château dans le goût gothique, il en garnira les rayons des volumes les plus rares et les plus précieux, — il dessinera des plans et des paysages, fera des vers, élèvera des temples, creusera des grottes ; — dans les belles nuits d'été il s'arrêtera sous la colonnade de son portique pour y regarder les daims errans au clair de la lune ; ou étendu sous l'ombrage des vieux chênes il récitera des vers à sa belle épouse qui s'appuiera sur son bras ; — et ce sera un homme heureux.

— Et son épouse sera une femme heureuse, pensa la pauvre Rose ; mais elle soupira seulement et changea d'entretien.

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