CHAPITRE LUI
Fergus faisant 5.". cour.
Plus Waverley examinait de près la cour du chevalier, moins il était satisfait. Il voyait autour de lui autant d'intrigues, de cabales, de tracasseries qu'il peut en exister à la cour d'un des premiers souverains de l'Europe, comme on dit que
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le gland contient en germe tous les rameaux du chêne futur. Chaque personnage un peu marquant s'occupait de ses intérêts particuliers avec une ardeur qui paraissait à notre héros hors de proportion avec son mérite réel. Presque tous croyaient avoir des sujets de mécontentement; les plus légitimes sans doute étaient ceux du respectable baron de Bradwardine, qui ne s'affligeait que pour la chose commune.
— Nous aurons de la peine, dit-il un jour à Waverley après avoir visité ensemble les travaux du siège ; nous aurons de la peine à gagner la couronne murale. Vous savez que ces couronnes étaient faites avec les plantes et les herbes qu'on trouve dans une place prise d'assaut, ou peut-être avec l'herbe appelée pariétaire, pariélaria. Mais nous ne l'obtiendrons pas, dis-je, parle blocus et le siège du château d'Edimbourg. Il motiva son opinion sur de savantes citations dont nous croyons devoir faire grâce au lecteur.
Waverley en échappant au baron de Bradvvardine se rendit au logement de Fergus, d'après l'invitation qu'il en avait reoue la veille. — Demain, mon cher Waverley, lui avait-il dit, je dois avoir une conférence particulière avec le prince. Ne manquez pas de venir, à mon retour d'Holy-Rood, partager la satisfaction du succès de cette entrevue, dont je ne saurais douter.
Waverley trouva Mac Combien dans l'appartement de son ami ; il venait rendre compte au chef de l'espèce de fossé appelé une tranchée qu'on venait de creuser autour de la citadelle. La voix de Fergus se fit bientôt entendre sur l'escalier ; il criait avec fureur : — Callum!... Callum Beg!... Diaoul! (diable!)
Fergus entra dans l'appartement avec tous les symptômes d'un homme agité par la plus violente colère, et il était peu de visages où la fureur se peignît en traits plus marqués que sur le sien. Les veines de son front se gonflaient comme prêtes à se rompre; ses narines se dilataient, ses joues s'enflammaient, ses yeux étaient étincelans, et son regard rappelait un démoniaque. Son aspect était d'autant plus effrayant, qu'on saper*
cevait qu'il faisait d'inutiles efforts pour contenir sa rage, et que cette lutte intérieure se montrait dans les convulsions de tous ses membres. Il déboucla son épée, et la jeta contre le mur avec la plus grande violence. — Je ne sais ce qui me retient, s'écria-t-il en grinçant des dents, de faire l'inviolable serment de ne jamais la reprendre pour son service !... Callum ! charge mes pistolets... et apporte-les-moi !
Callum , que rien ne pouvait déconcerter ni troubler, exécuta tranquillement ses ordres. Evan Dhu en soupçonnant que le chef venait de recevoir une insulte, se préparait à partager sa colère, et attendait en silence qu'il lui fit connaître le nom de l'agresseur, l'heure et le lieu de la vengeance.
— Ah ! vous voilà, Waverley, dit Fergus après s'être un peu calmé... Oui, je me souviens de vous avoir invité à venir partager mon triomphe;... eh bien ! vous serez le témoin de mon... désappointement.
Evan lui présenta le rapport écrit qu'il avait à la main : Fergus le repoussa avec rage : — Je voudrais, dit-il, que cet antre écrasât les imbéciles qui en font le siège et les lâches coquins qui le défendent ! Je vois, Edouard, que vous croyez
que je suis fou... Evan, laissez-nous; mais ne vous éloignez pas.
— Le colonel a l'air un peu indisposé, dit mistress Flockhart à Mac Combien qu'elle rencontra sur l'escalier ; il faudrait
lui dire de prendre quelque chose toutes ses veines sont
tendues comme des ficelles.
— Il lui faut une petite saignée; c'est son remède ordinaire, répondit tranquillement l'Ancien desHighlands.
— Je sais, Waverley, dit Fergus, que le colonel Talbot vous engage vingt fois par jour à maudire le malheureux engagement que vous avez pris avec nous ; ne cherchez point à
vouloir me faire croire le contraire ; je suis tenté en ce moment de maudire le mien... Croiricz-vous que ce matin j'ai présenté deux demandes au prince, et qu'il m'a refusé? Qu'en dites-vouV.'
-Pour pouvoir vous répondre, il faudrait que je connusse la na! ure de vos demandes.
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— Et qu'importe leur nature? ne suffît-il pas que je les aie faites? Moi seul ne lui ai-je pas rendu plus de services que trois chefs ensemble? N'ai-je pas tout négocié, et fait prendre les armes à tous les clans du Perthshire, quand personne n'osait remuer? Je ne suis pas fait pour rien demander de déraisonnable ; et quand cela serait , il aurait pu encore y faire attention. — Je vais vous dire tout, maintenant que je commence à respirer avec quelque liberté. Vous souvenez-vous de mes lettres-patentes de comte? Elles ont dix ans de date ; elles étaient la récompense des services que j'avais déjà rendus;... et je puis dire que depuis cette époque je n'ai pas démérité... Ne croyez pas que je tienne beaucoup à ce titre ; je ne suis pas moins philosophe que vous pouvez l'être, et je ne prise pas plus ce morceau de parchemin qu'un chiffon de papier... Je sais très bien que le titre de chef d'un clan tel que celui de Sliochd Nan Ivor est cent fois au-dessus de celui de comte ; mais j'avais des raisons pour prendre ce maudit titre. Il est bon que vous sachiez que j'ai appris par hasard que le prince avait fortement engagé ce vieux fou de baron deBradwardine à ne plus songer à faire passer sa baronnie sur la tête d'un cousin au dix-neuvième ou vingtième degré qui sert dans les troupes de l'électeur de Hanovre , au détriment de votre jolie petite amie Rose. Tout porte à croire que le vieux baron n'osera pas désobéir aux ordres de son roi, d'un souverain seigneur qui peut à son gré changer la destination d'un fief. — Et que deviendra l'hommage?
— Au diable l'hommage ! Rose serasansdoute chargéed'ôter les pantoufles de la reine le jour de son couronnement , ou de quelque autre baliverne semblable. Quoi qu'il en soit, comme Rose Bradwardine est un parti qui me convient sous tous les rapports , et que depuis qu'on avait fait entendre raison à son père je ne voyais plus d'obstacles, à moins qu'il ne prît fantaisie au baron de faire prendre au mari de sa fdle le nom de Bradwardine ( vous sentez que dans ma position je ne pouvais y consentir), j'aurais éludé les prétentions de l'orgueilleux baron en donnant à sa fille le titre de comtesse : cet
arrangement me paraissait aussi juste que naturel , et elle aurait pu aussi rester vicomtesse de Bradwardine , de son chef, après le décès de son père ; je ne trouvais aucune objection à faire là-dessus.
— Mais, Fergus, je n'ai jamais pu supposer que vous eussiez le moindre attachement pour miss Bradwardine ; vous ne cessez de persifler le père.
— J'ai , mon bon ami , pour miss Bradwardine tout l'attachement qu'on doit avoir pour la maîtresse future de sa maison , pour la mère de ses enfans. C'est une charmante fille, remplie d'intelligence et de bon sens ; on ne peut disconvenir qu'elle ne soit d'une des plus anciennes familles de l'Ecosse. Lorsqu'elle aura pris quelques leçons de Flora pour les manières du grand monde, je suis persuadé qu'elle n'y sera point déplacée. Quanta son père, malgré son originalité, sonpédantisme assommant, je sais, d'après la leçon qu'il a donnée à sir Hew-Halbert , à ce cher défunt le laird de Balmawhapple et autres , que personne ne s'avisera de se moquer de lui ; ainsi peu m'importent ses ridicules. . . Je vous le répète, je ne voyais pas le moindre obstacle a ce mariage, j'avais tout arrangé dans ma tête.
— Mais , Fergus , avez-vous demandé le consentement du baron, ou celui de Rose?
— Pourquoi l'aurais-je fait? Mouvrir au baron avant d'avoir pris mon titre de comte , ne m'aurait servi qu'à faire naître une longue et fastidieuse discussion sur le changement de nom, tandis que le comte de Glcnnaquoich ne devait avoir qu'à se présenter pour être reçu sans la moindre objection... Je n'aurais eu qu'à lui demander d'apporter son maudit ours et ses ridicules tire-bottes pour les admettre séparés par un pal *, ou dans un écusson de prétention 2, ou dans un écusson
(i) Les armes du mari placées à droite de l'écusson, et celles de la femme à gauche. — Éd.
(2) On peut porter les armes de sa femme, quand c'est une héritière, dans un écusson placé au «entre delà cotte d'armes; ce qui, indiquant les prétentions du mari a ses domaiuos , s'appelle un écuosju de préteuVit»!). -p> Eu.
séparé, de manière enfin à ne pas ternir mes propres armoiries, Quant à miss Rose, je ne vois pas quelle objection elle aurait pu me faire lorsque j'aurais eu le consentement de son père,
— Peut-être les mêmes que votre sœur m'a faites, quoique j'eusse obtenu votre approbation.
Fergus fut très mortifié de la comparaison que cette supposition renfermait ; mais il eut la prudence de supprimer la réponse qu'il avait au bout des lèvres pour dire simplement : — Oh ! nous eussions aisément arrangé tout cela ; — ainsi donc, je vous avais prié de venir me trouver ce matin, m 'imaginant follement que j'aurais besoin de votre assistance comme garçon de noces. — Eh bien ! — J'ai fait connaître mes droits; . . . ils ne m'ont point été niés. J'ai rappelé les promesses qu'on m'a faites si souvent, j'ai montré mes lettres-patentes de comte;... on est convenu de la légitimité de mes réclamations. J'ai demandé qu'il me fût permis de faire usage de mes droits ; on m'a fait observer que ce serait exciter la jalousie de plusieurs chefs. J'ai détruit cette objection puérile en offrant d'apporter leur consentement par écrit : ils n'auraient pu me le refuser en voyant la date de ma nomination, ou je l'aurais obtenu l'épée à la main. Alors le prince a été forcé de lâcher le grand mot. Mon cher Fergus, m'a-t-il dit, vous m'obligeriez de ne pas prendre votre titre pour le moment , pour ne pas
fournir de prétexte à — (Ici Fergus nomma le chef du clan
rival du sien.) — Notez , mon cher Waverley, que ce lâche fainéant n'a pas plus de titres pour être chef de clan que je n'en ai pour être empereur de la Chine. Afin d'éluder les pressantes sollicitations du prince , il allègue qu'on me témoigne trop de confiance , que je jouis d'une considération exclusive, etc. Tous ces subterfuges ne servent qu'à masquer sa poltronnerie. Pour ôter tout prétexte à ce misérable , le prince m'a demandé comme une faveur qui lui serait personnelle, d'attendre encore quelque temps pour prendre le titre qui m'est si légitimement acquis. Après cela, Waverley, rapportez-vous-en à la promesse des princes ! . . .
—Votre audience s'est-elle terminée là ?
— Non , certainement. Je voulais lui mettre sous les yeux toute son ingratitude à mon égard : j'ai fait mes efforts pour me maîtriser ; car je tremblais de colère. J'ai supplié Son Altesse Royale, du ton le plus calme qu'il m'a été possible, d'avoir égard à la demande que j'avais pris la liberté de lui faire, parce que le bonheur de ma vie en dépendait ; et pour l'en convaincre, je lui ai fait part de tout mon plan pour lui démontrer que les circonstances où je me trouvais me forçaient à réclamer l'usage du titre qu'il m'avait donné.
— Que vous a répondu le prince?
— Ce qu'il m'a répondu ! . . . ( l'Ecriture-Sainte nous dit : — Ne maudissez jamais votre prince, ne fût-ce qu'en pensée !...) ce qu'il m'a répondu !... qu'il était charmé de la confidence que je venais de lui faire, parce qu'elle lui fournissait l'occasion de m'épargner de plus amers désagrémens; et il m'a donné sa parole de prince que le cœur de miss Rose n'était plus libre et qu'il avait promis de favoriser son inclination ; ainsi , mon cher Fergus , a-t-il ajouté du ton le plus amical et souriant de la manière la plus gracieuse , puisqu'il n'est plus question de mariage, j'espère que vous ne serez plus si pressé de prendre votre titre de comte. A ces mots il m? a. planté là.
— Et qu'avez-vous fait?
— Je vous dirai ce que j'aurais pu faire, -- me vendre au diable ou à l'électeur de Hanovre.. ., à celui qui m'aurait offert le moyen le plus sûr et le plus prompt de me venger ; mais vous me voyez maintenant tout-à-fait de sang-froid... Je suis persuadé qu'il a le projet de marier miss Bradwardine à quelqu'un de ses coquins d'Irlandais ou de Français... J'y regarderai de près... Que l'impudent qui m'a supplanté prenne garde à lui. — Bisogna coprirsi, signorx .
La conversation se prolongea pendant quelques minutes ; mais ces détails ne pourraient intéresser que très faiblement le lecteur. Waverley prit congé de Fergus , dont l'accès de fureur s'était calmé pour faire place au désir de se venger, et
(x) Il faut se cacher, monsieur. — Ta.
il revint à son logement incapable de se rendre compte des divers sentimens que cette explication venait de réveiller dans son propre cœur.