‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 58 sur 77 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Toujours inconstant.

— Je suis l'enfant du caprice , se dit Waverley en s'enfermant dans sa chambre qu'il parcourut à grands pas. — Que m'importe que Fergus Mac Ivor désire épouser Rose Bradwardine? — Je ne l'aime pas. — Il est possible qu'elle m'eût pu aimer; mais j'ai dédaigné son attachement simple et naturel pour soupirer inutilement pour une orgueilleuse qui n'aimera jamais personne, à moins que le vieux Warwick, le faiseur de rois, ne revienne sur la terre. — Quant au baron , — je n'aurais jamais eu l'idée de lui succéder dans sa baronnie ; je n'aurais donc pas eu à craindre que son amour pour son nom fût un obstacle. Le diable aurait pu prendre, s'il avait voulu, ses bruyères stériles et tirer les caligœ du roi. — Faite pour les tendres affections de la vie domestique , — aimant à recevoir et à rendre ces douces attentions qui c' arment l'existence de ceux qui vivent l'un pour l'autre : elle est recherchée par Fergus Mac Ivor ! — Il ne la maltraitera pas, j'en suis assuré ; — il en est incapable ; mais au bout du premier mois de mariage, il la négligera ; — il ne s'occupera que du soin d'humilier quelque chef rival, quelque favori à la cour,— ou d'ajouter à ses possessions quelque lac et quelques montagnes couvertes de bruyères , ou d'augmenter le nombre de ses vassaux de quelques calerans de plus , sans s'inquiéter de ce que fera son épouse, ni comment elle se distraira :

Le chasrin a flétri cette timide i:eur,

De son teint elle perd les couleurs si vermeilles.

Hélas! rien ne saurait ranimer sa langueur.

La seule mort termine enfin ses tristes veilles (l).

— Et celte cruelle destinée de la plus aimable des créatures aurait pu être prévenue, si M. Edouard Waverley avait eu des yeux! — Sur mon honneur, je ne puis comprendre comment j'ai pu trouver Flora mieux que Rose: elle est plus grande, ja l'avoue; elle a plus d'aisance dans les manières, mais bien des personnes disent que miss Rose a plus de naturel : d'ailleurs elle est beaucoup plus jeune. — Je serais tenté de croire que Flora est plus âgée que moi de deux ans : je tacherai de m'en assurer dès ce soir.

Après cette résolution, Waverley sortit pour aller prendre le thé — (c'était la mode il y a soixante ans) — chez une dame de qualité attachée à la cause du prince. Il y trouva, comme il l'avait prévu, les deux amies. Lorsqu'il entra, tout le monde se leva : mais Flora reprit aussitôt son sié^e et continua la conversation. Rose, au contraire, fit un mouvement presque imperceptible pour se tourner vers lui. — Ses manières, se dit Waverley, sont sans contredit bien plus engageantes.

Il s'éleva une discussion pour savoir si la langue gaélique était plus coulante et plus propre à la poésie que la langue italienne. La langue gaélique n'eût pas trouvé des avocats ailleurs, mais ici elle fut courageusement défendue par sept dames des montagnes qui crièrent de toute la force de leurs poumons et assourdirent la compagnie avec leurs exemples d'euphonie celtique. Flora voyant sourire de dédain les dames des Lowlands, donna quelques raisons pour prouver que la comparaison n'était pas si absurde. Mais Rose fut invitée à faire connaître son opinion : elle se prononça vivement en faveur delà langue italienne, qu'elle avait apprise par les leçons de Waverley.

— Elle a beaucoup plus de justesse dans l'oreille , se dit ce dernier, quoiqu'elle soit moins bonne musicienne que Flora; celle-ci comparera quelque jour sonMacMurroughNanFonn au Tasse ou à l'Arioste.

(r) Slmkspcare. — Éd.

WAVE RLE Y. 397

L'assemblée se trouva divisée pour savoir si l'on prierait Fergus déjouer de la flûte, son instrument favori, ou si l'on inviterait Edouard à lire une pièce de Shakspeare. La maitresse de la maison, d'un caractère très gai, proposa de mettre la question aux voix, et se chargea de les recueillir, sous la condition expresse que celui des deux gentilshommes dont les talens ne seraient pas mis à contribution promettrait de les consacrer à la soirée du lendemain. Le hasard voulut que les voix fussent partagées de manière que celle de Rose dût faire pencher la balance. Mais Flora qui paraissait s'être fait un devoir de ne jamais dire un mot qui put donner la moindre lueur d'espoir à Waverley, venait de voter pour la musique, sous la condition que le baron aurait la complaisance d'accompagner Fergus sur le violon. — Je vous félicite de votre goût, miss Mac Ivor, dit Edouard en lui-même pendant qu'on cherchaitle volume : cette musique était bonne lorsque nous étions à Glennaquoich; mais le baron n'est pas très fort, et Shakspeare mérite d'être écouté.

On choisit la tragédie de Roméo et Juliette ; Edouard lut avec beaucoup de goût, de sentiment et de chaleur plusieurs scènes de cette pièce. Quelques personnes se contentèrent d'applaudir avec les mains ; mais le plus grand nombre applaudit par des larmes. Flora qui connaissait la pièce, fut du nombre des premières ; Rose qui l'entendait pour la première fois ne put retenir les preuves de son attendrissement. — Elle est bien plus sensible que son amie, se dit encore Waverley .

La conversation s'engagea sur les incidens de la pièce et sur les personnages. Fergus déclara que le seul qui valût la peine d'être nommé comme homme d'esprit et homme du monde était Mercutio. — Je ne saisis pas, dit-il, tous les traits de son esprit caractéristique du temps ; mais il devait être un homme très aimable, selon les idées d'alors.

— C'est une honte, dit l'enseigne Mac Combien ( qui suivait ordinairement le colonel partout ) , c'est une honte que ce

Tibbert ou Taggart *, peu importe son nom, vienne le frapper sous le bras de l'autre gentilhomme , pendant qu'il était à apaiser la querelle2.

Les daines, comme de raison, se déclarèrent ouvertement pour Roméo ; cependant l'accord ne fut pas tout-à-fait unanime : la maîtresse de la maison et quelques autres dames lui firent un crime d'avoir cessé si légèrement d'aimer Rosalinde pour aimer Juliette. Flora fut invitée à plusieurs reprises à faire connaître à l'assemblée ce qu'elle pensait sur ce chef d'accusation. — Je crois, dit-elle, que ce changement d'affection non-seulement n'est point hors de la nature, mais que dans cette circonstance, le poète s'est élevé jusqu'au plus haut degré de son art. Il nous représente Roméo comme un jeune homme sensible, très prompt à s'enflammer. Le premier objet de son amour est une femme qui ne peut le payer d'aucun retour ; il vous le répète lui-même : i

Elle est invulnérable aux flèches de l'amour ; et plus loin :

Elle a juré de ne jamais aimer.

— Veuillez me dire, je vous prie, si l'on pouvait raisonnablement espérer que Roméo aimât long-temps sans espoir de retour? Le poète a choisi très habilement le moment où ce jeune homme ardent se trouve réduit au désespoir, pour lui faire connaître une femme plus accomplie que celle dont il supporte les refus. Il me semble qu'il est impossible d'imaginer une situation qui puisse mieux enflammer Roméo pour Juliette, que d'être tiré par elle de la sombre mélancolie dans laquelle il est plongé lorsqu'il entre en scène, et dont il est si loin lorsqu'il s'écrie avec transport :

11 n*est pas de chagrin dont mon ame ravie Ne puisse désormais braver les coups cruels !

Je l'ai vue un moment

(i) Mac Combich estrojn'e le nom de Tybalt, le neveu de Capulet. — El). (p.) Romeo et Juliette, acte m, scène ire, dans laquelle Mereutio et Tybalt lui* même sont tués. — Ed.

— Comment donc! miss Mac Ivor, dit une jeune dame, ayez-vous le projet de nous dépouiller de notre plus beau privilège? Youdriez-vous nous persuader que l'amour ne peut exister sans l'espérance, et qu'un amant peut être infidèle, si celle qu'il aime lui montre trop de rigueur? Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à une conclusion si peu sentimentale.

— Je conviens avec vous, ma chère lady Betty, qu'il est possible qu'un amant persévère dans ses affections en dépit des circonstances qui devraient le décourager ; qu'il peut braver les dangers, supporter la froideur;... mais une indifférence constante et soutenue est un poison mortel pour l'amour. Quelque puissante que soit Y attraction de vos charmes, croyez-moi, ne faites jamais cette expérience sur le cœur d'une personne qui vous serait chère : je vous le répète , l'amour peut se nourrir de la plus faible espérance; mais sans espérance aucune l'amour ne peut exister long-temps.

— Ce serait, dit Evan, comme la jument de Duncan Mac Girdie, s'il plaît à ces dames. Son maître voulait l'accoutumer par degrés à se passer de toute nourriture ; il ne lui donnait déjà plus qu'une petite poignée de paille par jour, lorsque la pauvre bête mourut.

La comparaison d'Evan fit rire tout le monde, et l'on changea de conversation. Après la soirée, Edouard retourna à son logement, et chemin faisant, il rêvait à ce qu'avait dit Flora. — C'en est fait, se dit-il, je n'aimerai plusRosalinde... je suivrai ses conseils, que j'ai très bien comprisse veux dire à son frère que je renonce à mes premiers projets. — Quant à Juliette;... mais puis-je avec honneur aller sur les brisées de Fergus ! — je suis bien persuadé qu'il ne réussira pas. — S'il éprouve un refus, alors comme alors, dit tranquillement notre héros, résolu de s'abandonner aux circonstances, et il alla se mettre au lit.

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