CHAPITRE LY
Un brave dans la douleur.
Si mes belles lectrices venaient à penser que la légèreté de mon héros dans ses amours est tout-à-fait impardonnable, je dois leur faire observer que tous ses chagrins et ses embarras ne provinrent pas de cette source sentimentale. Le poète lyrique lui-même, qui se plaint d'une manière si touchante des peines de l'amour, n'oublie pas de nous dire qu'il était en même temps
« Fort endetté d'abord, et puis aimant à boire. »
ce qui sans doute ne pouvait qu'aggraver sa détresse. De même il se passait des jours entiers pendant lesquels Waveriey ne pensait ni à Flora ni à Rose Bradwardine ; mais il formait tristement mille conjectures sur la situation de sa famille à Waverley-Honour et sur le résultat de la guerre civile dans laquelle il s'était engagé. Le colonel Talbot discutait souvent avec lui sur la justice de la cause qu'il avait embrassée.
— Non , disait-il , qu'il vous soit possible de l'abandonner actuellement , car quelque chose qui puisse en arriver, vous devez tenir les promesses que vous avez faites avec tant d'imprudence; — mais je voudrais, ajoutait-il, que vous fussiez convaincu que le bon droit n'est pas pour vous, que vous agissez contre les véritables intérêts de votre patrie, et tout vous fait un devoir de saisir la première occasion favorable pour vous séparer de cette malheureuse expédition avant que la boule de neige ne se fonde.
Waverley se contentait dans ces discussions politiques d'opposer au colonel les argumens dont se servaient tous les
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partisans de la famille exilée, et dont il serait inutile de fatiguer le lecteur. Mais il était plus embarrassé lorsque le colonel lui mettait devant les yeux le tableau comparatif des forces des insurgés et de celles que réunissait le gouvernement pour les combattre. À cela il ne faisait qu'une seule réponse :
— Si la cause que j'ai embrassée, disait-il, est si périlleuse, il y aurait de ma part une lâcheté plus grande à l'abandonner.
Par là à son tour il réduisait généralement le colonel Talbot au silence, et la conversation changeait d'objet.
Un soir, après une longue discussion sur cette matière , les deux amis s'étaient dit adieu sans aigreur, et Waverley s'était mis au lit, lorsqu'il crut entendre un gémissement étouffé ; il tressaillit : et prêtant une oreille attentive , il reconnut qu'il partait de la chambre du colonel , séparée de. la sienne par une faible cloison où se trouvait une porte de communication. Il s'en approcha, et bientôt il entendit très distinctement de profonds soupirs. — Que peut avoir le colonel? se dit-il : lorsqu'il m'a quitté je n'ai pas remarqué le moindre changement en lui. Sans doute il se sera senti tout à coup indisposé.
Dans cette persuasion il ouvre doucement la porte, et voit le colonel en robe de chambre, assis devant sa table où était une lettre ouverte devant lui et un portrait. Le colonel leva la tète, et Waverley fut indécis s'il devait avancer ou se retirer; mais il remarqua que les joues de son ami étaient couvertes de larmes.
Comme honteux d'être surpris pendant qu'il se livrait à une si vive émotion, le colonel se leva d'un air contrarié :
— Monsieur Waverley , dit-il, j'aurais cru qu'étant dans mon appartement à l'heure qu'il est, je n'aurais pas du craindre, quoique prisonnier, une semblable
— Ah ! je vous en conjure, ne prononcez pas le mot indiscrétion! J'ai entendu que votre respiration était pénible; j'ai craint que vous ne fussiez malade, et c'est pour m'en assurer que j 'ai pris la liberté . . .
— Je me porte bien, dit le colonel, parfaitement bien.
— Mais vous avez des chagrins ; n'y aurait-il pas moyen de les adoucir ?
— Aucun, monsieur Waverley : je pensais à l'Angleterre...; je réfléchissais sur certaines nouvelles que j'ai reçues, et qui ne sont pas très agréables.
— Ah ! grand Dieu ! mon oncle. . . .
— Non , mes chagrins me son^ personnels... Je suis fâché que vous ayez vu combien ils m'affectaient ; mais il faut donner à sa douleur un libre cours de temps en temps pour la supporter ailleurs avec plus de courage. Je voulais vous en laisser ignorer la cause , parce que je sais qu'elle vous fera de la peine, et que d'ailleurs vous ne pouvez y porter remède ; mais je vous vois inquiet. Je n'aime pas les mystères... lisez cette lettre.
Cette lettre était écrite par la sœur du colonel Talbot , et contenait ce qui suit :
« Mon cher frère,
« J'ai reçu le paquet que vous m'avez adressé par Hodges. « Sir E. W. et M. R. jouissent encore de leur liberté; mais « on ne leur a pas permis de quitter Londres. Je voudrais qu'il « fût en mon pouvoir de vous donner d'heureuses nouvelles « de notre square * ; mais la malheureuse affaire de Preston « l'a rempli de consternation, et surtout l'horrible nouvelle « que vous étiez du nombre des morts. Vous savez en quel « état se trouvait la santé de lad y Emilie lorsque votre amitié « pour sir Everard vous fit un devoir de vous séparer d'elle. « Elle fut douloureusement affectée lorsqu'elle apprit que la « rébellion avait éclaté; mais elle s'arma de courage pour vous « conserver, disait-elle, et votre épouse et l'héritier que vous « désiriez depuis si long-temps. Hélas! mon cher frère, ces « espérances se sont évanouies. Malgré toutes les précautions « que j'avais prises , la nouvelle de la désastreuse journée de « Preston parvint à lady Emilie sans qu'elle y lût préparée. « Elle en fut saisie, et devint mère ; mais son pauvre enfant
(i) Le beau inonde à Londres habite généralement des hôtels situés dans des squares (places -Mec un jflrdîn au milieu). — ^d.
* n*a survécu que peu de minutes à sa naissance. Plût à Dieu « que je n'eusse pas d autres malheurs à vous annoncer!... « Quoique votre dernière lettre, en démentant formellement « l'horrible rapport qu'on avait envoyé, ait ranimé les forces « de la malade, cependant le docteur craint que les suites en « soient sérieuses, et même, je ne dois pas vous le dissimuler, « très dangereuses , surtout à cause de l'incertitude dans la- « quelle votre Emilie doit rester pendant quelque temps, in- « certitude aggravée par les idées qu'elle s'est faites de la fé- « rocité des ennemis dont vous êtes le prisonnier.
« Je vous en conj ure, mon cher frère, ne négligez rien pour « obtenir bientôt votre liberté, soit sur votre parole d'hon- « neur, soit à prix d'argent , soit par échange, ou n'importe « de quelle manière. Je n'exagère rien sur la santé de votre « Emilie ; mais j'ai du vous dire la vérité.
« Je suis toujours, mon cher Philippe, votre sœuraffec- « tionnée,
« Lucy Talbot. »
Quand il eut terminé la lecture de cette lettre, Edouard resta immobile de douleur. La conclusion en était évidente; car si le colonel ne se fût pas mis en voyage pour venir le chercher, ce malheur ne lui fût pas arrivé. Ce malheur était déjà assez cruel dans ce qu'il avait d'irrémédiable : le colonel Talbot et lady Emilie, long-temps sans enfans, s'étaient crus sur le point de voir combler tous leurs vœux, et leur espérance était perdue ; mais ce n'était là encore rien en comparaison de ce qui les menaçait. Edouard se regardait avec une sorte d'horreur comme la cause première de ces deux sujets de désespoir.
Avant qu'il pût recueillir ses idées le colonel avait déjà recouvré son calme habituel , quoique ses yeux fussent encore humides, et il fut le premier à reprendre la parole.
- C'est une femme, mon jeune ami, dit-il, pour laquelle un militaire lui-même ne doit pas rougir de répandre des larmes ; — et il lui montra le portrait qui prouvait qu'elle méritait en effet tous ses regrets ; - Eh bien ! continua-t-il , ce
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que vous voyez n'est, Dieu le sait, qu'une faible partie des charmes qu'elle possède! - — Ah! je devrais peut-être dire qu'elle possédait!... mais que la volonté de Dieu soit faite !
— Partez , volez à son secours ; il ne sera pas trop tard !
— Le puis- je , mon ami? ne suis- je pas prisonnier sur parole ?
— Je suis votre caution... Je vous rends votre parole...; je réponds de tout.
— Vous manqueriez à votre devoir, comme je manquerais à l'honneur, si j'acceptais votre proposition... Vous ne savez pas de quelle responsabilité vous vous chargeriez !...
— Je réponds de tout sur ma tête. Partez, colonel , partez ! ... Je suis la cause de la mort de votre enfant : ah ! ne souffrez pas que je sois l'assassin de votre épouse !
— Non , mon cher Edouard , dit le colonel en lui serrant affectueusement la main ; vous n'avez rien à vous reprocher. Si je vous ai fait un secret de mes chagrins pendant deux jours, ce n'était que de peur que votre sensibilité n'envisageât les choses sous cet aspect. Lorsque j'ai quittél'Angleterre pour venir vous chercher, vous ne pouviez vous occuper de moi, à peine connaissiez-vous mon nom:... peut-on vous rendre responsable d'événemens que nous ne pouvions pré- * voir?Dieu seul peut lire dans l'avenir; ce serait l'outrager que de croire qu'il a soumis sa faible créature à cette responsabilité terrible.
— Comment avoir quitté lady Emilie lorsqu'elle était à la veille de vous rendre père, pour chercher un...?
— J'ai fait mon devoir, je ne m'en repens pas. Si le chemin de la reconnaissance et de l'honneur était toujours facile et uni , il y aurait peu, de mérite à le suivre. Nous devons souvent nous y trouver en opposition avec nos intérêts , nos passions , et quelquefois avec nos sentimens les plus doux. Ce sont là les épreuves de la vie!... j'en ai déjà supporté plusieurs... Celle-ci n'est pas la première, quoique ce ne soit pas la moins amère (les larmes lui vinrent aux yeux). — Mais, ajouta-t-il en serrant les mains d'Edouard , nous parlerons de-
main de tout cela. — Bonne nuit! Tâchons de l'oublier pendant quelques heures. Il fera jour, je crois , à six heures , et il en est déjà plus de deux. — Bonne nuit ! / Edouard se retira sans avoir la force de lui répondre.