CHAPITRE LVI
Wavt'rley agit.
Lk lendemain en entrant dans la salle à déjeuner le coloriel apprit du domestique d'Edouard qu'il était sorti de très bonne heure, et qu'il n'était pas encore de retour. Le jour était déjà avancé lorsqu'il parut enfin hors d'haleine, mais avec un air de joie qui étonna le colonel Talbot. — Voilà mon travail de la matinée, dit-il en jetant un papier sur la table. Alick , serrez le bagage du colonel , dépêchez-vous !
Le colonel examina le papier avec surprise : c'était un passeport signé du prince qui autorisait le colonel Talbot à se rendre à Leith ou dans tout autre port occupé par ses troupes, et de s'y embarquer pour l'Angleterre, ou tel autre pays qu'il jugerait convenable, sous la condition qu'il donnerait sa parole d'honneur de s'abstenir pendant un an , à dater de ce jour, de prendre les armes contre la maison de Stuart.
— Au nom du ciel! dit vivement le colonel, dites-moi par quels moyens vous vous êtes procuré ce passeport.
— Je suis parti de bonne heure pour me trouver au lever du prince ; il était sorti pour visiter le camp de Duddingston. «le m'y suis rendu; j'ai fait demander une audience qu'il a daigné m'accorder aussitôt. Je ne vous dirai plus un seul mot que lorsque je vous verrai faire vos préparatifs de départ.
— Dois-je les faire avant de connaître si je puis me servir de ce passeport , et surtout de quelle manière vous l'avez obtenu ?
— Ne me demandez pas de détails, je vous en prie; le temps presse. Il me suffira de vous dire que lorsque j'ai prononcé votre nom , les yeux du prince ont étincelé comme l'ont fait les vôtres il y a deux minutes. — Le colonel aurait-il montré , m'a-t-il dit vivement, des sentimens favorables à notre cause?
— Non, ai-je répondu , et il n'y a pas sujet de l'espérer (le visage du prince est redevenu sérieux ). Je demandai votre liberté. — Cela n'est pas possible, reprit-il; ma demande était extravagante, attendu l'importance du colonel , comme ami et confident de tels et tels personnages. . . Je n'ai pas craint de lui raconter votre histoire et la mienne : — Que Votre Altesse, ai-je dit , juge d'après son cœur des sentimens dont je suis pénétré... ColonelTalbot, vous en direz ce que vous voudrez , mais le prince a un cœur, et un cœur généreux. — Je ne soumettrai point cette affaire à mon conseil , m'a-t-il dit ; il pourrait me contrarier dans ce qui me paraît juste , et je ne voudrais pas qu'un ami tel que vous pût avoir à se reprocher le malheur d'une famille dans la peine.. . Je serais fâché de retenir prisonnier un brave ennemi dans les circonstances où se trouve le colonel Talbot ; je crois d'ailleurs que je pourrai me justifier auprès de mes prudens conseillers, en faisant valoir le bon effet que pourra produire cet acte de bonté sur les grandes familles d'Angleterre avec lesquelles le colonel Talbot estallié.
~- Le politique s'est trahi là, dit le colonel.
— Fort bien, du moins il a conclu en fils de roi. — Voilà le passeport , a-t-il dit , j'y ai mis une condition pour la forme ; mais si elle ne convient pas au colonel , laissez-le partir sans
exiger sa parole d'honneur Te suis venu dans ces lieux pour
combattre les hommes , et non pour désoler ou faire mourir les femmes.
— Je n'aurais jamais cru que je devrais avoir tant d'obligation au Prétend —
— Au prince, dit Edouard en souriant.
— Au chevalier, répondit le colonel ; c'est un excellent nom de voyage, et que nous pouvons lui donner vous et moi.
— Une vous a rien dit de plus?
— Il m'a demandé s'il pouvait m'obliger en quelque autre chose, et sur ma réponse négative, il m'a secoué la main. Plut à Dieu , m'a-t-il dit , que tous les officiers de mon armée fussent aussi désintéressés que vous l'êtes ! Il en est parmi mes amis qui , non contens de me demander tout ce qu'il est en mon pouvoir de leur accorder, ont des prétentions que ni moi ni le plus grand potentat de la terre ne pourrions satisfaire. D'après les demandes qu'ils me font , a-t-il ajouté, j'aurais tout lieu de croire qu'il n'y a jamais eu de prince plus semblable à la Divinité que moi.
— Le pauvre jeune homme ! dit le colonel ; je vois qu'il commence à sentir les désagrémens de sa position... ; mais, mon cher Waverley, c'est ici plus que de la bonté ; — Philippe Talbot ne l'oubliera jamais, tant que Philippe Talbot conservera la mémoire. Ma vie ! — Ah ! qu'Emilie vous en remercie : c'est une faveur qui vaut mille vies! Je ne puis hésiter à donner la parole qu'on exige ; la voilà. — ( Il l'écrivit dans les formes d'usage. ) — Et maintenant comment vais -je m'y prendre pour partir ?
— Tout est arrangé , lui dit Waverley ; vos malles sont faites , mes chevaux vous attendent ; le prince m'a permis de retenir un bateau qui doit vous conduire à bord de la frégate the Fox. J'ai fait partir à cet effet un messager pour Leith.
— C'est à merveille : le capitaine Beaver est un de mes amis intimes ; il me conduira à Berwick ou à Shields , d'où je puis prendre la poste pour Londres... Vous ferez bien de me confier le paquet de lettres que votre miss Bean Lean vous a remis. Il est possible qu'elles puissent m 'aider à vous être utile... mais je vois votre ami des Highlands, Glen... Comment prononcez- vous ce nom barbare?... Il est accompagné de son officier d'ordonnance ; je ne dois plus dire son coupejarret , je suppose. Ne dirait-on pas à sa démarche que la terre entière lui appartient? Le voyez-vous se pavaner, sa toque sur l'oreille et son plaid drapé sur ses épaules ?.. . J'aimerais à me trouver en face de ce jeune homme, si je n'avais pas les mains liées ; — je rabattrais bientôt son orgueil , ou lui le mien.
403 WAVE RLE Y.
— Allons donc ! colonel Talbot , vous ne vous possédez pas plus , lorsque vous apercevez un tartan , qu'un taureau à la vue d'un drap écarlale. Vous n'êtes pas moins injuste dans vos préjugés nationaux que Fergus dans les siens.
Leur conversation continua dans la rue jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés auprès du chef. Il salua sèchement le colonel, qui lui rendit son salut avec un air de cérémonie ; l'antipathie était bien réciproque.
— Je ne vois jamais, dit le colonel, ce jeune sournois, toujours aux talons de son chef, que je ne me rappelle ces vers que j'ai entendus je ne sais où— au théâtre, je crois. ..
Bertram le suit dans un sombre silence ,
Tel qu'un démon cruel suit un magicien, Docile serviteur altéré de vengeance.
— Je vous assure, dit Waverley, que vous jugez trop sévèrement les Highlanders.
— Non, point du tout, je leur rends justice. Qu'ils se tiennent au milieu de leurs monts déserts , qu'ils y placent s'ils veulent leurs toques sur la corne de la lune. Mais que viennent-ils faire dans un pays où l'on porte des culottes et où l'on parle une langue intelligible? Je dis intelligible relativement à leur patois; car les Lowianders parlent à peu près l'anglais comme les nègres de la Jamaïque... Je plains bien
sincèrement le Pr , je veux dire le chevalier, d'être obligé
de vivre au milieu de pareils bandits. Ils apprennent leur métier de bonne heure, je vous en réponds. Il y a par exemple un de ces enfans subalternes du diable qui suit souvent votre amiGlena... Glenamuck, ou comme vous voudrez l'appeler... A le voir on le dirait âgé de quinze ans ; mais il a un siècle si l'on compte son âge par ses traits de méchanceté et de scélératesse. H y a quelques jours qu'il jouait au palet dans la cour; il vint à passer un homme de bonne mine; celui-ci reçoit un coup de palet à la jambe, et lève sa canne comme Beau Clinchcr dans Un tour au Jubilé1 ; mais mon coquin tire son pis-
(i) Un tour au Jubilé (Jubilé signifie en anglais une fête, une réjouissance puhli-
tolet , et sans un cri de gardez l'eau qui , parti d'une fenêtre , mit toute la bande en déroute de peur des conséquences inévitables, le pauvre gentilhomme perdait la vie des mains de ce petit basilic.
— Ali ! colonel, quel tableau vous allez faire de l'Ecosse à votre retour!
— Oh ! le juge Shallow * m'en évitera la peine. « Désert, désert ; — tous gueux , tous gueux ! — Oh oui ! un bon air, » — mais c'est quand on est hors d'Edimbourg et avant d'être à Leith , comme nous sommes à présent.
Ils arrivèrent bientôt au port ,
Au port de Leith attendait le bateau....
Il part, le vent est favorable :
A Bervick-Law il trouve le vaisseau.
— Adieu, colonel, lui dit Waverley ; puissiez-vous trouver votre famille dans l'état que vous désirez!... Il est possible que nous nous rencontrions bientôt ; l'armée doit se mettre en marche pour l'Angleterre .
— Ne me parlez pas de cela. — Je ne veux porter aucune nouvelle de vos mouvemens.
— Adieu donc simplement, colonel; présentez mes devoirs respectueux a sir Everard, ainsi qu'à ma tante Rachel. Pensez quelquefois à moi , et aussi favorablement que vous pourrez. Parlez de moi avec toute l'indulgence que vous permettra votre conscience, et encore une fois adieu !
— Adieu, mon cher Waverley; mille remerciemens pour tout ce que vous avez fait pour moi ; laissez là votre plaid à la première occasion. Je penserai toujours à vous avec reconnaissance , et la seule censure que je me permettrai contre vous sera de dire : Que diable allait-il faire dans celle galère ?
Ils se séparèrent ainsi. Le colonel entra dans le bateau, et Waverley reprit la route d'Edimbourg.
que, etc.) , ou Couple constant, comédie de Georges Farquhar. Beau Clincher (Fat Clincher) est un des personnages de cette pièce. — Ed. (i)Shakspeare, Henrj IF. —Éd.