‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 70 sur 77 · CHAPITRE LX VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX VI

« Voilà Cujn'don qui est devenu un enfant consciencieux. « — Il fait restitution. »

Shakspeare.

M. Duncan Macwheeble , qui n'était plus ni commissaire des guerres ni bailli, quoique jouissant encore du vain titre de cette seconde dignité , avait échappé à la proscription en se séparant de bonne heure du parti de l'insurrection , et surtout à cause de sa nullité.

Edouard le trouva dans son cabinet au milieu de plusieurs tas de paperasses. Il avait devant lui un énorme plat rempli de soupe de farine d'avoine , et à sa gauche une cuiller de corne et une bouteille de tivo-penny* . Il parcourait des yeux une volumineuse pancarte de procédure , et de temps en temps il portait à sa grande bouche sa cuiller copieusement chargée de l'aliment nutritif. Une bouteille d'eau-de-vie de Hollande, placée à la portée de sa main droite, indiquait que cet honnête membre du corps des légistes avait déjà pris son coup du matin , ou qu'il se proposait d'assaisonner sa soupe de ce liquide digestif, et peut-être aurait-on pu admettre en même temps ces deux suppositions. Son bonnet de nuit et sa robe de chambre avaient jadis été de tartan ; mais toujours aussi prudent qu'économe, le bon bailli avait eu soin de les faire teindre en noir, de peur que leur couleur de mauvais augure ne rappelât son excursion à Derby. Pour achever son portrait, son visage était barbouillé de tabac jusqu'aux yeux, et ses mains noircies d'encre jusqu'au poignet.

Quand Waverley s'avança vers la petite barrière verte qui

(i) Petite bicre écossaise, ainsi nommée du prix de la bouteille two-penny [deux sous) avant l'augmentation des droits. — -Éd.

protégeait son pupitre et sa chaise contre l'approche du vulgaire, le bailli fronça le sourcil , et le regarda d'un œil inquiet. Rien ne le contrariait davantage que de voir réclamer l'honneur de sa connaissance par quelqu'un des malheureux gentilshommes qui étaient désormais plutôt dans le cas de lui demander son assistance que de lui apporter des profits. Mais il reconnut bientôt le riche gentilhomme anglais. — Qui sait

quelle est sa position? se dit-il C'était l'ami du baron

Que faire?

Ces réflexions donnèrent un air ridicule d'embarras au pauvre bailli. Waverley, qui n'était venu trouver M. Macwheeble que pour lui faire part de ses projets de bonheur, ne put s'empêcher de rire en le voyant, et il était sur le point de s'écrier avec Syphax :

* Moi , faire de Galon un confident d'amour (l).

Comme le bailli n'avait jamais eu l'idée qu'il fût possible qu'un homme menacé de perdre sa liberté ou tourmenté par la misère pût se permettre de rire , il fut tout-à-fait rassuré pas l'hilarité d'Edouard : il s'empressa de lui souhaiter la bienvenue au petit Yeolan , et de lui demander ce qu'il devait lui faire servir pour déjeuner. Avant tout, son visiteur avait une confidence à faire à M. Macwheeble, et il lui demanda la permission de fermer la porte au verrou. Duncan ne fut guère charmé de cette précaution qui indiquait quelque danger à craindre ; mais il ne pouvait plus reculer.

Convaincu qu'il pouvait se fier au bailli en l'intéressant à être fidèle , Edouard s'empressa de lui faire part de sa situation et de ses projets. Le très prudent bailli écouta d'abord avec tous les symptômes de la peur, en apprenant que Waverley se trouvait encore en état de proscription. — Il se rassura tant soit peu à la vue du passeport — se frotta vivement les mains lorsque Edouard exposa sa fortune actuelle , — ouvrit de grands yeux en sachant quelles étaient ses espérances brillantes ; — mais lorsqu'il lui fit connaître son intention de

(r) Vers du Caion d'Addison. — Éd.

4m WAVERLEY.

tout partager avec miss Rose Bradwardine . le pauvre bailli perdit presque la raison dans l'exaltation de sa joie : il s'agita sur son fauteuil comme la pythonisse sur le trépied sacré; il fit voler sa plus belle perruque par la fenêtre, parce que la tête de bois sur laquelle elle était placée se trouva à portée de son premier geste , il lança son bonnet au plafond et le rattrapa ; il se mit à siffler un air favori , fît une pirouette écossaise avec une grâce et une agilité inimitables, et se jetant enfin sur une chaise , épuisé de fatigue , il s'écria : — Lady Waverley ! dix mille livres sterling de rente par an ! Que Dieu m'empêche d'en perdre la tête !

-\ — Amen! de tout mon cœur, dit Waverley; mais monsieur Mac wheeble , maintenant occupons-nous d'affaires.

Ce dernier mot agit comme un calmant sur l'agitation du bailli ; il tailla sa plume , prépara les amples marges d'une demi-douzaine de feuilles de papier , et descendit les Styles de Jurisprudence de Dallas Saint-Martin , vénérable ouvrage qui était juché sur le même rayon que les Instituts de lord Stair , les Doutes de Dirleton , les Pratiques de Balfour , et de lourds registres anciens. — Il ouvrit le volume à l'article Contrat de mariage, et se disposa à faire ce qu'il appela une petite minute , pour empêcher les parties de se dédire.

Ce ne fut pas sans peine que Waverley parvint à lui faire comprendre qu'il allait trop vite. — J'ai besoin de votre assistance , lui dit-il , d'abord pour que vous ayez la complaisance d'écrire au commandant du détachement cantonné à Tully- Veolan, que M. Stanley, gentilhomme anglais, proche parent du colonel Talbot, est en affaire chez M. Macwheeble ; et que connaissant l'état du pays , il envoie son passeport pour cire soumis au visa du capitaine Forster. — A cette missive l'officier répondit par une invitation polie à dîner, que le prétendu Stanley refusa, comme on le suppose , sous prétexte d'affaires.

Le second service qu'Edouard demanda au bailli fut de faire partir un domestique à cheval pour le bureau de poste où le colonel Talbot devait adresser ses lettres , et de donner ordre

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à ce messager d'attendre jusqu'à ce qu'il pût apporter au petit Yeolan une lettre pour M. Stanley.

Le bailli appela à l'instant son apprenti ou son garçon (on se servait indifféremment de ces deux mots il y a soixante ans).

— Jacques Scriever , lui dit-il, prends bien soin du bidet blanc ; le pauvre animal a bien souffert dans la dernière campagne! On aurait dit qu'il avait des ailes le jour où... il est un peu court d'haleine depuis le jour... — Hem! Dieu vous bénisse! — J'allais... — Oui, depuis que je le mis ventre à terre pour aller chercher le chevalier qui vint séparer M. Waverley et Vich lan Vohr (je faillis cent fois me casser le cou ) ; mais aussi il ne s'agissait pas de peu de chose ! Maintenant tout va être réparé. — Lady Waverley !... dix mille livres sterling par an !.. . Dieu me bénisse ! . . .

— Mon cher monsieur Macwheeble , vous oubliez que nous avons besoin du consentement du baron , — de celui de la jeune dame...

— Ils le donneront, je vous en réponds ; ils le donneront... dix mille livres de rente ! C'est bien autre chose que ce fanfaron de Balmawhapple : avec la rente d'une demi-année vous achèteriez tout Balmawhapple , rentes et terres. Dieu nous rende reconnaissans !

Pour le forcer à changer de conversation , Waverley lui demanda s'il avait eu récemment des nouvelles du chef de Glennaquoich.

— Tout ce que je sais, répondit le bailli, c'est qu'il est toujours au château de Carlisle, et qu'il ne tardera pas à être jugé... Je ne lui souhaite pas le moindre mal, ajouta-t-il ; mais j'espère que ceux qui l'ont saisi le tiendront bien , et qu'ils ne lui permettront pas de venir sur ces frontières nous tourmenter avec le black-mail et toutes sortes de violences , d'outrages , d'oppression et de spoliation, soit par lui-même , soit par les autres qu'il envoyait pour cela. Et qu'a-t-il fait de l'argent? savait-il le garder? non l il le laissait dépenser à tort et à travers par cette oisive demoiselle à Edimbourg. — Mais ce qui vient vite s'en va vite. — Pour moi , je désire ne plus

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jamais voir un kilt dans le pays , ni un habit-rouge , ni un fusil, à moins que ce ne soit poux- tuer un perdreau; — ce sont tous gens du même métal: — et quand ils vous ont fait tort, vous auriez beau obtenir contre eux arrêt de restitution et dommages-intérêts, — vous êtes bien avancés: — ils n'ont pas un plack pour vous payer ; vous n'avez pas besoin d'en faire tirer la minute pour signification.

Sur ces entrefaites l'heure du dîner arriva , et monsieur le bailli fit espérer à son hôte qu'il trouverait le moyen de l'introduire au château de Duchran , où miss Rose habitait alors, sans risquer d'être même inquiété.

— Ce ne sera pas chose facile cependant, dit-il, car le laird est un chaud partisan du gouvernement.

Le poulailler avait été mis à contribution ; le cockyleehj ■ et les tranches de mouton à l'écossaise fumaient dans la salle du bailli. Le tire-bouchon venait tout juste d'être introduit dans le liège d'une bouteille de bordeaux ( qui provenait peut-être des caves de Tully-Veolan ) , lorsque le poney du bailli passa devant la fenêtre au grand trot : il crut qu'il était prudent de laisser la bouteille de côté pour le moment. Le clerc entra, et remit un paquet à M. Stanley. Edouard reconnut l'écriture et le cachet du colonel Talbot, et l'ouvrit d'une main tremblante. Le paquet contenait deux actes orficiels en bonne forme : par l'un Son Altesse Royale accordait protection et sûreté a Cosme-Comyne de Bradwardine, et ci-devant baron de Bradwardine , dépouillé de sa baronnie pour avoir pris part à la rébellion ; le second accordait également protection à Edouard Waverley , esq. La lettre du colonel Talbot était en ces termes :

«Mon cher Edouard,

« J'arrive ; et il n'y a que quelques heures que j'ai eu le bon- « heur de terminer l'affaire qui était le but de mon voyage. « J'ai rencontré beaucoup plus de difficultés que je ne m'y « attendais. J'ai trouvé Son Altesse Royale dans une disposi- « tion d'esprit peu favorable à ma démarche : elle venait de

(i) Soupe faite avec mu coq ou poulet, et des poreaux. — Ed.

« donner audience à trois ou quatre gentilshommes anglais. « — Talbot , m'a-t-il dit après m'avoir accueilli avec beaucoup «d'affabilité, croiriez-vous que cinq ou six gentilshommes « honorables et les plus dévoués au gouvernement sur la rive « nord du Forth , tels que le major Melville de Cairnvreckan, « RubrickdeDuchran et autres, viennent, par leurs instances « réitérées , de m'arracher des lettres de protection et la pro- « messe de pardon en faveur de ce vieux rebelle opiniâtre « qu'on appelle baron de Bradw ardine ! Ils ont allégué que la « noblesse de son caractère personnel, et la manière généreuse « dont il s'est comporté avec ceux de nos prisonniers que le « sort des armes avait fait tomber entre les mains des insur- « gés , devaient plaider en sa faveur, d'autant plus que la con- « fiscation de sa baronnie serait une punition assez sévère. « M. Rubrick s'est chargé de lui donner asile dans sa maison, « jusqu'à ce que tout soit arrangé dans ce pays : vousconvien- « drez qu'il est un peu dur d'être forcé de pardonner à un en- « nemi si prononcé de la maison de Brunswick.

« Le moment n'était pas trop favorable pour présenter ma « requête, cependant j'ai osé dire à Son Altesse Royale que «j'étais heureux de la trouver dans ces dispositions de clé- « mence , et qu'elle m'enhardissait à lui faire une demande de « la même nature. Le prince a paru très mécontent de mon « ouverture; j'ai insisté, j'ai fait valoir l'estime dont Son Al- « tesse Royale m'honorait pour prix de mon attachement à sa « personne, et des légers services que j'avais eu le bonheur « de lui rendre ; j'ai parlé des trois voix dont nous disposons « au parlement. Je l'ai vu embarrassé, mais persistant toujours « dans son refus. J'ai parlé de l'avantage que retirerait le gou- « vernement en s'attachant pour toujours l'héritier de la fa- « mille de Waverley. Je n'ai encore fait aucune impression. « J'ai raconté les obligations dont je suis redevable à sir Eve- « rard , et à vous personnellement, ne réclamant pour prix de « mes services que le moyen de prouver ma reconnaissance. « Je me suis aperçu que le prince méditait encore un refus : « alors, comme dernière ressource, tirant ma commission de

« colonel de ma poche ; — Puisque Son Altesse Royale, ai-je « dit, ne me juge pas digne d'une faveur qu'elle n'a pas craint « d'accorder à plusieurs gentilshommes dont les services n'éga- « lent peut être pas les miens, je la supplie très humblement « d'accepter ma démission et de me permettre de quitter le « service.

« Le prince ne s'attendait pas à cela. Il m'a dit des choses « obligeantes sur mes services, et m'a accordé ma demande.

«Vous voilà donc redevenu libre, mon cher Edouard; «j'espère que vous tiendrez la promesse que j'ai faite pour « vous d'être sage à l'avenir, et de ne jamais oublier cet acte « de clémence. Vous voyez que mon prince n'est pas moins « généreux que le voire. Je ne prétends pas, il est vrai, qu'il « accorde une faveur avec ces grâces étrangères et ces com- « plimens qui distinguent votre chevalier errant; mais il a les « franches manières d'un Anglais; et la répugnance évidente « avec laquelle il vous accorde votre demande prouve le sa- « crifîce qu'il fait de sa propre inclination à vos désirs. Mon « ami l'adjudant-général m'a procuré les duplicata des lettres « de protection pour le baron ; l'original est entre les mains « du major Melviile. Comme j'ai présumé que vous seriez « charmé d'être le premier à lui donner cette heureuse nou- « velle , je vous en adresse la copie. M. Rradwardine doit se « rendre sans retard à Duchran pour y faire sa quarantaine ; « vous pouvez l'accompagner, et même je vous permets d'y « demeurer sept à huit jours : je sais que certaine belle est par « là. Je suis bien aise de vous apprendre que tous les progrès « que vous ferez sur son cœur enchanteront sir Everard et « Mrs Rachel , qui ne seront pleinement rassurés sur le sort « des trois hermines passant que lorsque vous leur présente- « rez une mistress Waverley. Or certaines affaires d'amour « pour mon compte, — il y a déjà un bon nombre d'années, « — interrompirent certains projets alors sur le tapis pour la « perpétuité de ces trois hermines ; je suis tenu en conscience « de les en dédommager. Mettez donc le temps à profit , car « lorsque vous aurez passé huit jours à Duchran, vous serez

« obligé de partir pour Londres , afin d'y solliciter votre « grâce à la cour de justice.

« Adieu , mon cher Waverley ; toujours tout à vous bien « sincèrement.

a Philippe Talbot. »

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