CHAPITRE LXVIII
« Demain ? Oh ! c'est aller trop vite. — Épargnez-le, épargnez-le! »
Shakspeark.
Waverley, suivi d'Alick PolwaYth son ancien domestique qu'il avait repris à son service à Edimbourg, arriva à Carlisle, lorsque la cour d' Oyeret Terminer^ était assemblée pour juger les prévenus de haute trahison. Il avait fait la plus grande diligence ; non, hélas ! dans l'espoir de sauver son ami, mais seulement afin de le voir encore une fois. Nous aurions dû dire qu'il avait déjà fourni des fonds de la manière la plus libérale pour procurer des défenseurs aux prisonniers. Un solliciteur2 et le premier avocat de Carlisle suivaient donc le procès; mais c'était comme lorsque les premiers médecins sont appelés au lit d'un moribond d'un rang élevé ; les docteurs sont là pour mettre à profit quelque chance imprévue qu'offrira peut-être la nature, — et dans un procès comme celui de Fergus, les avocats viennent épier une irrégularité accidentelle de la procédure. Edouard pénétra dans la salle d'audience qui était remplie d'une foule immense ; mais il arrivait d'Ecosse, et à son empressement comme à son agitation, on sup-
(i) Ouïr et terminer. — Éd.
(2) Le sollicilor et l'attorne/ sont les avoués du barreau anglais; le sollicitor suit les procès près les hautes cours d'équité; Vattornej près les tribunaux civils. L'avo* H»t(counsellor) dirige les procès et les plaide, etc., etc. — Éd.
posa que c'était un parent des prisonniers ; chacun lui fit place, La cour terminait sa troisième séance. Le verdict de culpabilité1 venait d'être prononcé. Ce fut dans ce moment solennel que Waverley jeta les yeux sur les deux personnes qui étaient à la barre. On ne pouvait se méprendre à la taille imposante et aux nobles traits de Fergus Mac Ivor, malgré le désordre de ses vètemens et la pâleur livide de son visage causée par sa longue détention. A son coté était Evan Mac Combien. Edouard fut saisi d'un étourdissement pénible ; mais il revint à lui lorsque le greffier criminel 2 proféra ces paroles solennelles : — Fergus Mac Ivor de Glennaquoich, autrement appelé Vich Ian Vohr, et Evan Mac Ivor de Tarrascleugh , autrement appelé Evan Dhu, Evan Mac Combich, ou Evan Dhu Mac Combien, vous et chacun de vous , vous êtes atteints et convaincus de haute trahison. Qu'avez-vous à dire en votre faveur contre le jugement que la cour va prononcer, afin que vous périssiez selon la loi?
Au moment où le juge-président mettait sur sa tête le fatal bonnet de jugement , Fergus se couvrit lui-même , le regarda d'un œil fixe et sévère en répondant avec fermeté :
— Je ne puis laisser croire à cette nombreuse assemblée que je n'ai rien à répondre ; mais ce que j'aurais à vous dire vous ne pourriez l'entendre ; car ma défense serait votre condamnation : usez donc de vos droits, au nom du ciel ! Depuis deux jours vous vous plaisez à répandre comme de l'eau le sang le plus noble et le plus pur ; n'épargnez pas le mien ; tout celui de mes ancêtres serait dans mes veines que je l'aurais versé volontiers pour cette sainte cause.
Il reprit tranquillement sa place et refusa de se lever de nouveau.
Mac Combich le regarda d'un air calme et se leva dans l'intention de parler ; mais l'appareil de la cour et la difficulté de traduire ses pensées dans une langue qui n'était pas la sienne,
(i) Verdie ofguillf. C'est la déclaration (vere dictum) du jury qui prononce l'accusé coupable. — Ed.
(?) The elrrk of arraigns , greffier des assises, — »Ed,
le privèrent de la parole. Les spectateurs firent entendre un murmure de compassion , persuadés que ce pauvre malheureux voulait faire valoir, pour excuser sa conduite, qu'il avait été forcé d'obéir à son chef. Le président fit faire silence , et encouragea Mac Combien à parler.
— Milord , dit Evan avec le ton le plus insinuant qu'il put prendre , tout ce que j'allais dire était que si Votre Excellence et l'honorable cour acquittaient Vich Ian Vohr, et le laissaient aller en France à condition de ne plus troubler le gouvernement du roi George, six des plus braves de son clan se feraient exécuter pour lui. Si vous me laissiez aller à Glennaquoich, je vous les amènerais moi-même pour leur couper la tête ou les pendre, et vous commenceriez par moi.
Malgré la solennité du lieu, cette proposition extraordinaire excita une espèce de rire dans l'assemblée. Le président réprima cette indécence , et Mac Combien , promenant ses regards autour de lui, dit d'un air de mépris : — Si messieurs les Saxons rient de ce qu'un pauvre malheureux ose croire que la vie de cinq à six personnes de son rang vaut bien celle de leur brave chef, ils ont raison de rire; mais s'ils rient parce qu'ils croient que je ne tiendrais pas ma parole , et que je ne reviendrais pas , je puis leur dire qu'ils ne connaissent ni le cœur d'un Highlander ni l'honneur d'un gentilhomme.
On ne fut pas tenté de recommencer à rire ; le plus profond silence régna dans l'assemblée. Le président prononça la peine de mort contre les deux détenus , avec tous ses horribles accompagnemens, et l'heure de l'exécution fut fixée au lendemain.
— Pour vous, Fergus Mac Ivor, ajouta-t-il, vous devez renoncer à tout espoir d'obtenir grâce ; préparez-vous à souffrir demain pour la dernière fois ici-bas et à paraître devant un autre tribunal.
— C'est mon seul désir, répondit Fergus toujours avec la même fermeté. Une larme tomba des yeux de Mac Combien qui les avait tenus fixés sur le chef.
— Quant à vous, pauvre ignorant, reprit le juge, vous qui,
fidèle aux malheureux principes dans lesquels vous avez été élevé, venez de nous prouver que d'après vos idées d'obéissance comme membre d'un clan, vous vous croyiez en droit de résister aux ordres du gouvernement, et de ne reconnaître pour chef qu'un ambitieux qui ne s'est servi de vous que comme de l'instrument de ses crimes;... quanta vous, dis-je, votre situation me touche; je ne puis m'empêcher de vous plaindre. Présentez une pétition pour obtenir votre grâce ; je ferai en sorte de l'obtenir pour vous : sinon...
— Grâce pour moi! répondit Evan : je n'en veux point. Puisque vous devez verser le sang de Yich Ian Vohr, je n'ai rien à vous demander, sinon d'ordonner qu'on m'ôte mes fers, qu'on me rende ma claymore, et qu'on me permette de m'approchcr de vous pendant deux minutes.
— Que son sang retombe sur sa tête ! dit le président. Qu'on emmène les prisonniers.
Waverley, accablé sous le poids de ses douloureuses réflexions, fut entraîné par la foule sans s'en apercevoir, et ne revint à lui que dans la rue. Sa première idée fut de voir Fergus et de lui parler : il s'approcha du château, mais il fut repoussé. — Le grand-shériff, lui dit un sous-officier, a donné l'ordre de ne laisser entrer personne, excepté le confesseur et la sœur du prisonnier.
— Et où est miss Mac Ivor? — Il apprit que miss Mac Ivor était dans la maison d'une ancienne famille catholique, non loin de Carlisle.
Repoussé de la porte du château, n'osant s'adresser avec un nom proscrit ni au grand-shériff, ni aux juges, il eut recours au solliciteur qui défendait son ami. Celui-ci lui dit qu'on craignait que l'opinion du public ne fût égarée si on laissait décrire les derniers momens des jac obi tes par les amis du Prétendant; d'où il avait été arrêté d'exclure de la prison tous ceux qui n'étaient pas de leurs proches : cependant ( pour obliger l'héritier de Waverley-Honour ) il promit de lui obtenir pour le lendemain une permission de voir le prisonnier avant qu'on brisât ses fers pour l'exécution.
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— Est-ce un songe? dit Waverley ; est-ce de Fergus que l'on me parle? de Fergus si chevaleresque et si brave! de Fergus, le chef d'une tribu dévouée ! Est-ce bien lui que j'ai vu guider les chasseurs, et puis combattre à la tête des siens? Fergus si vaillant, si actif, si jeune, si noble, l'amour des dames, le sujet du chant des bardes ! — Est-ce lui qui est chargé de fers comme un malfaiteur? est-ce lui qui doit être traîné sur la claie au gibet, pour y subir une mort lente et cruelle, et y être mutilé par les mains du plus abject des hommes? Ah! il venait bien de l'enfer le spectre qui prédit un tel sort au brave chef de Glennaquoich.
Il pria d'une voix tremblante le solliciteur de prévenir Fergus de la visite qu'il lui ferait s'il en obtenait la permission, et retourna tristement à son auberge. Il écrivit ensuite à Flora Mac Ivor un billet à peine intelligible, pour lui demander la permission de se présenter chez elle le soir même. Son messager revint bientôt avec une réponse ainsi conçue : — Quelque affreuse que soit la position de miss Flora Mac Ivor, elle ne peut refuser la demande du meilleur ami de son frère. Cette lettre était tracée d'une main que le malheur n'avait pu rendre tremblante.
— Edouard n'eut besoin que de dire son nom pour être admis dans la maison qu'habitait miss Mac Ivor. Il la trouva dans une antique salle, assise près d'une fenêtre grillée, occupée à coudre une espèce de vêtement de flanelle blanche. A peu de distance, une femme qui paraissait étrangère et appartenir à une communauté religieuse, lisait un livre de prières catholiques. Lorsque cette personne vit entrer Waverley, elle posa son livre sur la table et soi tit. Flora se leva pour le recevoir, et lui tendit la main; mais ils gardèrent l'un et l'autre le plus profond silence pendant quelques minutes. Le teint de Flora avait perdu sa fraîcheur; elle paraissait exténuée; ses vêtemens noirs faisaient ressortir d'une manière frappante la pâleur de ses mains et de son visage plus blanc que le marbre . Cependant malgré tous ces signes de douleur, il n'y avait rien
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de négligé dans sa parure ; ses cheveux étaient encore arrangés avec soin, quoique sans ornement.
— L'avez-vous vu? dit-elle d'une voix étouffée.
— Hélas non ! on m'a refusé. . .
— Ils ne s'écartent en rien de leurs principes... Soumettons-nous... Espérez-vous obtenir la permission de le voir?
— Peut-être demain ï . . .
— Ah! demain ou jamais... J'espère, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel, j'espère que nous nous reverrons dans une patrie plus heureuse; cependant je serais charmée que vous puissiez le voir pendant qu'il est encore sur cette terre de misère... Il vous a toujours aimé tendrement, — quoiqu'il soit inutile de parler du passé.. .
— Oui, c'est inutile! répéta Waverley.
— Et même de l'avenir, en tant qu'il est question des événemens de ce monde, continua Flora ; — que de fois en effet ne me suis-je pas représenté cette horrible catastrophe! Que de fois ne me suis-je pas demandé si je pourrais la supporter ! Ah! que j'étais loin de deviner toute l'amertume de ce moment !
— Chère Flora, si votre force d'ame...
— Ah ! oui, vous l'avez dit, — répondit-elle avec l'accent du délire. — Oui, il y a, monsieur Waverley, — il y a dans mon cœur un démon qui se plaît à me dire sans cesse et tout bas, — mais ce serait folie de l'écouter, — que c'est cette force d'ame dont Flora était si iière qui a tué son frère.
— Grand Dieu ! comment pouvez-vous exprimer une pensée si horrible?
— Oui, n'est-elle pas horrible? mais elle est la qui me poursuit comme un fantôme. Je sais que ce n'est qu'une vaine imagination ; mais elle est là, — qui ne cesse d'effrayer mon esprit de ses fatales images, — et qui me dit que mon frère, aussi inconstant que passionné, aurait divisé l'énergie de son ame entre cent objets. C'est moi qui l'ai poussé à la concentrer et à tout risquer dans cette chance terrible ! Oh ! que ne lui ai-je
dit une seule fois : — Mon frère, celui qui tire le glaive doit mourir par le glaive !. .. — Que ne lui ai-je dit une seule fois : — Restez paisible dans nos foyers, conservez votre vie et celle de vos vassaux pour des entreprises possibles! Mais, hélas! monsieur Waverley, je n'ai pas cessé d'exciter son arae ardente. Ah ! c'est à sa sœur qu'il peut attribuer la moitié de son malheur.
Edouard s'étudia à combattre par tous les argumens qui lui vinrent à l'esprit cette idée horrible. Il lui rappela qu'une même éducation avait donné à son frère les mêmes principes de devoir.
— Oh ! ne croyez pas que je les aie oubliés , reprit-elle avec vivacité ; je ne regrette pas son entreprise parce qu'elle était blâmable, — oh! non; là-dessus je suis forte; —mais parce qu'il était impossible qu'elle se terminât autrement que ce que nous voyons.
— Cependant, dit Edouard, elle n'a pas toujours paru si hasardeuse et si désespérée. D'ailleurs Fergus, dans son téméraire courage , eût embrassé cette cause que vous l'eussiez approuvé ou non. Vos conseils n'ont servi qu'à donner de l'unité et de la consistance à ses démarches ; ils ont ennobli mais non précipité sa résolution.
Flora avait repris son aiguille et n'entendait plus Waverley.
— Ah ! dit-elle ensuite avec un sourire effrayant, vous rappelez-vous m'avoir vue occupée à préparer ses rubans de fiancé ; aujourd'hui je suis à coudre son habit de noces ! Nos amis de cette maison, ajouta-t-elle en cherchant à maîtriser son émotion, doivent accorder une place en terre sainte dans leur chapelle aux restes sanglans du dernier Yich Ian Yohr!.... Mais le cercueil n'en recueillera qu'une partie : — non, sa
tête ! Je n'aurai pas même la triste satisfaction de coller
mes lèvres sur les lèvres glacées de mon cher Fergus.
La malheureuse Flora, après quelques sanglots convulsifs, s'évanouit dans son fauteuil»
La religieuse qui s'était tenue dans l'antichambre entra
avec empressement, et pria Waverley de quitter l'appartement, mais non la maison.
Au bout d'une demi-heure il fut rappelé. Miss Mac Ivor était parvenue par un pénible effort à recouvrer le calme. Il crut que c'était le moment de parler de l'espoir qu'avait miss Bradwardine que Flora la regarderait comme une sœur adoptive et vivrait avec elle.
— Ma chère Rose m'a déjà écrit à ce sujet, répondit-elle ; mais le chagrin est égoïste et exclusif; autrement je lui aurais répondu que même dans mon désespoir j'ai éprouvé un moment de plaisir en apprenant qu'elle pouvait espérer d'être heureuse, et que le bon baron Bradwardine avait échappé au naufrage général. Monsieur Waverley, donnez ceci à ma chère Rose ; c'est le seul ornement de quelque prix qu'ait sa pauvre Flora, et ce fut le don d'une princesse. Elle lui remit l'écrin qui contenait la chaîne de diamansqui parait habituellement ses cheveux. — Ces diamans, dit-elle, me sont désormais inutiles ; mes amis ont obtenu mon admission dans le couvent
des bénédictines écossaises à Paris Demain. . . , si je survis
au jour de demain , demain je partirai avec cette respectable sœur... Adieu, monsieur Waverley. Puissiez-vous trouver dans votre union avec ma chère Rose tout le bonheur que vous méritez l'un et l'autre!... J'espère que vous penserez quelquefois aux amis que vous avez perdus Adieu de nouveau; ne cherchez plus à me revoir.
Elle tendit sa main à Waverley , qui l'inonda de larmes; et il sortit d'un pas mal assuré pour retourner a Carlisle. A l'auberge , on lui remit une lettre qui lui donnait avis qu'on lui accordait de voir Fergus le lendemain, aussitôt que les portes de la citadelle seraient ouvertes, et qu'il pourrait rester auprès de lui jusqu'au moment où le shériff donnerait le signal du fatal départ.