‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 73 sur 77 · CHAPITRE LXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIX

« D'un adieu plus cruel le moment est venu « Et du crêpe fatal le tambour est tendu. »

CAMrBELL.

Après avoir passé une nuit sans sommeil , Waverley se rendit de très grand matin sur l'esplanade de la citadelle gothique de Carlisle , où il attendit long-temps avant que les portes fussent ouvertes et que le ponl-levis fût baissé. Il montra sa permission au sergent du poste , et fut admis.

Fergus était prisonnier dans le sombre appartement d'une vieille tour située au centre du château , et entourée de fortifications extérieures qui paraissaient dater au moins du règne d'Henry VIII. Au bruit des barres de fer et des verrous qu'on ôta pour faire entrer Edouard, répondit un bruit de chaînes lorsque l'infortuné chef se traîna sous le poids de ses lourdes entraves sur le pavé de sa prison pour venir se jeter dans les bras de son ami. — Mon cher Edouard, lui dit-il d'une voix ferme et même joyeuse , vous êtes un tendre ami ! La nouvelle de votre bonheur prochain m'a fait le plus grand plaisir : comment se porte Rose et notre vieil ami l'original baron? très bien , n'est-ce pas? vos regards me le disent. — Et comment déciderez-vous la question de préséance entre les trois hermines passant et l'ours a\ec le tire-botte?

— Mon cher Fergus , comment pouvez-vous parler de semblables choses dans un tel moment?

— Ah ! convenez que nous sommes entrés tous deux clans Carlisle sous de plus heureux auspices , le 16 novembre dernier 5 lorsque nous arborâmes le drapeau blanc sur ses antiques

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tours ; mais voulez-vous que je pleure comme un enfant parce que le sort m'a trahi? Je n'ignorais pas tout ce que je risquais , j'ai joué hardiment: je saurai m 'acquitter bravement; mais puisque je n'ai que quelques momens à passer avec vous , parlons de ce qui m'intéresse le plus. — Le prince a-t-il eu le bonheur d'échapper aux limiers?

— Oui , il est en lieu de sûreté.

— Ah ! Dieu en soit loué ! racontez-moi sa fuite. Waverley lui fît le récit de tout ce qu'il avait entendu dire

de cette histoire extraordinaire , que Fergus écouta avec le plus vif intérêt. Il le questionna ensuite sur plusieurs autres amis, et demanda particulièrement des nouvelles des hommes de son clan.

— Ils avaient moins souffert que les autres, lui dit Edouard, parce qu'aussitôt qu'ils eurent perdu leur chef, ils se débandèrent selon l'usage général des Highlanders; et comme ils n'étaient plus sous les armes lorsque l'insurrection fut étouffée, on les traita avec moins de rigueur. Fergus apprit ces détails avec une vive satisfaction.

— Mon cher Waverley, dit-il , vous êtes riche et vous êtes généreux : si vous appreniez jamais que les pauvres Mac Ivor fussent tourmentés dans leurs montagnes par quelque agent du gouvernement, rappelez-vous que tous avez porté leur tartan, et que vous êtes un fils adoptif de leur race. Le baron qui habite près de nous et qui connaît nos usages vous dira de quelle manière vous pourrez leur rendre service. Promettez au dernier Vich IanVohr que vous serez leur protecteur.

Comme on le croira sans peine , Edouard en donna sa parole ; et il la tint si bien que sa mémoire est encore en vénération à Glennaquoich, où il est connu sous le nom de l'ami des enfans d'Ivor.

— Que n'est-il en mon pouvoir, dit Fergus, de vous léguer mes droits à l'amour et à la fidélité de cette antique et brave race ! ou que ne puis-je du moins décider mon pauvre Evan à ne pas refuser la vie qu'on lui offre ! Que ne peut-il être pour

vous ce qu'il a toujours été pour moi, le plus tendre... , le plus brave... , le plus dévoué!...

Ses larmes, que son propre sort n'avait pu arracher de ses yeux, coulèrent sur celui de son frère de lait.

— Hélas ! reprit-il en les essuyant , ce n'est pas possible , vous ne pouvez être pour eux Vich Ian Vohr ! Ces trois mots magiques sont le seul Ouvre-toi, Sésame1, continua-t-il en souriant, qui puisse commander à leurs affections. Le pauvre Evan suivra son frère de lait à la mort comme il l'a suivi dans la vie. I

— Je puis vous assurer, dit Mac Combich se levant de dessus le plancher où il s'était tenu couché de peur d'interrompre leur conversation ; je puis vous assurer que je n'ai jamais eu d'autre désir que de mourir auprès de mon chef.

— Puisque nous sommes à parler des clans , dit Fergus , voudriez-vous me dire ce que vous pensez de la prédiction du Bodach-Glas? — Et prévenant la réponse d'Edouard, — Je l'ai revu cette nuit, à la lueur d'un rayon de la lune qui venait par cette haute et étroite fenêtre tomber au pied de mon lit. — Pourquoi le craindrais-je? ai-je pensé;— demain à cette heure je serai depuis long-temps un être immatériel comme lui. — Esprit perfide, lui ai-je dit, viens-tu faire ta dernière visite sur la terre et jouir de la chute du dernier descendant de ton ennemi? Que pensez-vous de tout cela, cher Waverley? J'ai fait la même question à mon confesseur, homme bon et éclairé : il m'a répondu que l'Eglise ne rejetait pas la possibilité de ces apparitions, mais que c'est notre imagination qui le plus souvent nous abuse. Qu'en pensez-vous?

~ Je suis de son avis, répondit Edouard, qui voulait éviter d'engager une discussion sur cette matière.

Le respectable ecclésiastique entra pour administrer aux prisonniers les derniers secours de la religion selon les rites de l'Eglise de Rome. Edouard se retira. Il fut rappelé au bout

(i) Allusion au conte oriental d'Ali-Baba et de quarante voleurs dont la trappe s'ouvre dès qu'on prononce ces mots ; Sésame, ouvre-toi. — $d.

d'une heure environ ; et bientôt un détachement entra, précédé d'un forgeron pour ôter les fers des prisonniers.

— Mon ami, dit Fergus en souriant, vous voyez quel hommage on rend à la force et au courage des Highlanders. Ils nous ont tenus enchaînés comme des bêtes féroces jusqu'à paralyser nos jambes par l'étreinte de ces fers ; et maintenant ils nous font garder par six hommes avec le fusil chargé , de peur que nous ne prenions la citadelle d'assaut.

Edouard sut par la suite que ces précautions avaient été prises depuis que les prisonniers avaieift fait une tentative pour s'évader, tentative qui avait failli réussir.

Bientôt les tambours battirent aux champs. — Yoici le dernier signal pour l'exercice que j'entendrai, dit Fergus; et maintenant, mon cher, mon cher Edouard, avant de nous quitter, parlez-moi de Flora — Ah! ce nom éveille les émotions les plus tendres de mon cœur.

— Je ne vous quitterai point ici , dit Waverley.

— Il le faut, mon ami ; vous ne pouvez m'accompagner plus loin. Ce n'est pas que je craigne pour moi ce qui va suivre , ajouta-t-il vivement , la nature a ses tortures aussi bien que

l'art Combien nous estimerions heureux l'homme qui

échapperait aux angoisses d'une maladie mortelle et douloureuse dans l'espace d'une demi-heure i et ceci ne durera , qu'ils fassent comme ils voudront, cecinedurera pasplus longtemps ; mais le spectacle que peut soutenir un mourant est capable de tuer son ami. — Cette belle loi de haute trahison est un des bienfaits que doit la pauvre vieille Ecosse à votre libre patrie, continua Fergus avec une fermeté et un sang-froid extraordinaires; notre jurisprudence était plus douce. Mais un jour ou un autre, — quand il n'y aura plus de Highlanders sauvages pour en profiter, — je suppose que vos Anglais effaceront de leur code cette loi qui les assimile à une nation de cannibales : ils aboliront le spectacle que l'on donne au peuple en exposant les têtes des suppliciés. — Ah! ils n'auront pas l'esprit de mettre sur la mienne une couronne de comte en papier ! — La satire ne serait pas mauvaise, Edouard* J'espère

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du moins qu'ils la placeront sur la porte du côté de l'Ecosse, afin que même après ma mort mes yeux soient tournés vers les monts bleuâtres de ma terre natale , que j'aime si tendrement. Le baron aurait ajouté :

Dulces moriens reminisciiur Argos (l).

Un bruit de roues et de chevaux se fit entendre dans la cour du château.

— Je vous l'ai dit, Edouard, vous ne devez pas me suivre ; et le bruit que j'entends m'avertit que mon heure approche. Apprenez-moi comment vous avez trouvé ma pauvre sœur.

Waverley, interrompu par ses sanglots, lui parla de la douleur de Flora.

— Pauvre Flora ! s'écria le chef. La sentence de ta mort t'eût moins désolée que la mienne. — Edouard , vous allez connaître le bonheur d'aimer et d'être aimé : puissiez-vous en jouir long-temps auprès de l'aimable Rose ! Mais vous ne connaîtrez jamais ce sentiment si pur qui unit deux orphelins comme Flora et moi, restés en quelque sorte seuls sur la terre, se tenant lieu de tout depuis l'enfance. J'espère que ma pauvre Flora se consolera après la première douleur de notre séparation, en songeant que j'ai rempli mon devoir ; oui , son enthousiasme de loyalisme la soutiendra ; elle pensera à Fergus comme à ces héros de notre race dont elle aimait tant à s'entretenir.

— Ne la verrez-vous pas? elle semblait y compter.

— Mon ami, une feinte nécessaire lui épargnera ces cruels adieux... Je n'aurais pu me séparer d'elle sans répandre des larmes ;.. . et il m'en coûterait de laisser croire à ces hommes qu'ils ont pu en arracher de mes yeux; on a donc fait croire à Flora qu'elie me verrait dans quelques heures, et cette lettre que mon confesseur lui remettra doit lui apprendre que tout est fini.

Un officier entra pour annoncer que le grancl-shéi iff et son cortège attendaient à la porte de la citadelle pour réclamer les corps de Fergus Mac ïvor et d'Evan Mac Combien.

(l) Il meurt eu répétant le nom si doux d' Argos. — Éd.

— J'y vais, répondit Fergus ; et donnant le bras à Edouard il descendit les escaliers de la tour, suivi de son confesseur et de Mac Combien, avec les soldats qui fermaient la marche. La cour était occupée par un escadron de dragons et par un bataillon d'infanterie formant un carré. Au milieu de leurs rangs étaient la claie peinte ennoir, attelée d'un cheval blanc. Le bourreau , homme hideux comme son emploi , et portant sa hache à la main , était assis à une extrémité de la voiture sinistre, et à l'autre restait un siège vide pour deux personnes. A travers le sombre arceau gothique qui s'ouvrait sur le pontlevis, on apercevait le grand-shériff et sa suite ; parce que l'usage ne lui permettait pas d'avancer plus loin sans empiéter sur les droits de l'autorité militaire.

— Voilà qui est bien disposé pour une scène de dénouement, dit Fergus avec un sourire dédaigneux.

— Voilà ces beaux dragons , s'écria vivement Mac Combien , qui galopaient si vite à Gladsmuir avant que nous en eussions tué seulement une douzaine : ils ont l'air assez vaillant aujourd'hui !

Le prêtre le pria de garderie silence.

La charrette s'approcha : Fergus , après avoir embrassé Waverley sur chaque joue, y monta d'un pas leste; Evan s'assit à son côté. Le prêtre devait suivre dans une voiture qui appartenait au gentilhomme chez qui Flora habitait momentanément. Comme Fergus tendait la main à Waverley on fit serrer les rangs, et le cortège se mit en marche. On fit halte quelques momensà la porte de la citadelle, où le grandshériff devait recevoir les condamnés des mains de l'autorité militaire. — God save the king George ! cria le grand-shériff. Fergus se leva quand cette cérémonie fut finie, et cria d'une voix forte : — God save the king James ! Ce furent les dernières paroles qu'Edouard entendit prononcera son ami.

Le cortège se remit en marche , la charrette dépassa la voûte du portail où elle s'était arrêtée quelques instans. La marche de la mort se fit entendre, et à ses sons lugubres se mêlèrent les tintemens sourds des cloches de la cathédrale.

VVAVERLEY. 509

Bientôt la musique militaire s'éloigna et parut avoir cessé ; la voix de l'airain retentit seule.

Le dernier des soldats avait franchi l'arceau sous lequel le détachement défilait naguère, — la cour était déserte ; il n'y restait que Waverley, immobile, frappé de stupeur, fixant les yeux sur le passage où il avait rencontré le dernier regard de son ami. Enfin une servante du gouverneur, touchée de compassion en voyant sa muette douleur, l'invita à venir s'asseoir chez son maître. Elle réitéra plusieurs fois son invitation sans obtenir de réponse. Edouard revenu de cet état de stupeur remercia par des gestes la bonne fille, enfonça son chapeau sur ses yeux , et traversa les rues solitaires de Carlisle jusqu'à son auberge, où il s'enferma dans un appartement. Au bout d'environ une heure qui lui parut un siècle, il entendit le bruit des fifres et des tambours qui exécutaient un air vif; les voix confuses de la multitude qui remplissait les rues lui apprirent que la scène terrible était achevée. Je n'essaierai pas de peindre les sentimens qu'il éprouva.

Dans la soirée l'ecclésiastique lui rendit visite , et lui dit qu'il venait, d'après la recommandation de Fergus Mac Ivor, pour lui dire qu'il était mort comme il avait vécu, et s'était souvenu de leur amitié jusqu'au dernier moment. Il ajouta qu'il avait vu aussi Flora, et qu'elle paraissait beaucoup plus tranquille depuis que tout était terminé. Le prêtre se proposait de quitter Carlisle le lendemain avec elle et sœur Thérèse, pour se rendre au port le plus voisin et s'embarquer pour la France. Edouard remit à ce digne prêtre une bague de prix, ainsi qu'une somme assez forte, pour être employée en services catholiques en mémoire de son ami. Il pensait avec raison que Flora serait sensible à cette marque d'affection : — Fungarque inanl munerex , — se dit-il quand l'ecclésiastique fut sorti ; cependant pourquoi ne pas classer les actes du souvenir avec les autres honneurs que l'amitié, dans toutes les sectes, adresse à la mémoire des morts?

Le lendemain avant la pointe du jour Edouard quitta Car-

(i) Je m'acquitterai d'un devoir inutile. — Tr.

Mu WAVERLEY.

lisle, se promettant bien de ne jamais rentrer dans ses murs.

Il ne tourna qu'à demi la tête pour voir la porte gothique

sous laquelle il passa , car la place est entourée d'un vieux

rempart.

— Elles ne sont pas ici , dit Alick Polwarth qui devina le motif du regard incertain et timide que Waverley jeta derrière lui.

Alick avait été témoin de l'exécution et en avait rassasié ses yeux avec le plaisir que le peuple trouve toujours à ces horribles scènes. — Les têtes, dit-il, sont sur la porte d'Ecosse, comme ils l'appellent : c'élait dommage qu'Evan Dhu, le brave homme ! fût un Highlander. — Le laird de Glennaquoich aussi avait un bon cœur quand il n'était pas dans ses accès de colère.

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