‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 10 sur 40 · RESSOURCES · texte numérisé non relu

RESSOURCES

« Donne-moi les conseils , car j'en ai grand besoin. « N'es-lu pas de ces gens dont le généreux soin « Fournit à leurs amis un avis salutaire, « Comme le spadassin leur prête sa rapière, « Et comme l'usurier leur avance son or ? « Allons, parle, commence, ouvre-moi ton trésor. « Qu'exigé-je de toi ? des faits , non des paroles. » Le Diable trouvant à qui parler.

Le jour témoin des incidens que nous venons de rapporter était un lundi ; il n'en restait donc plus que deux jusqu'à celui qui devait voir dans le château des Shaws la fleur de la brillante compagnie rassemblée aux eaux de Saint-Ronan. L'intervalle était un peu court pour faire les préparatifs qu'exigeait un événement si peu ordinaire; le château, agréablement situé, n'était pas en très-bon état, et depuis quelques années le laird n'y recevait d'autres visites que celles de quelque vieux garçon, ou de quelque chasseur de renards qui venait par hasard lui demander l'hospitalité; visites de jour en jour plus rares depuis que, vivant presque constamment lui-même aux eaux de Saint- Ronan , il préférait recevoir ses amis dans un endroit où

il pouvait le faire sans délier sa bourse, puisque chacun y payait son écot. D'ailleurs la santé de sa sœur était une excuse sans réplique, pour ces vieux Ecossais qui, fidèles à la tradition de leur jeunesse , auraient pu être tentés de regarder la maison d'un ami comme la leur. Quoi qu'il en soit, M. Mowbray, par suite de l'invitation acceptée, se trouvait comme un lièvre forcé au gîte, à la satisfaction de tous ses amis, qui attendaient l'exécution de sa promesse avec toute l'impatience qu'excite chez des oisifs l'attente de quelque nouveauté dont ils espèrent quelque plaisir.

M. Mowbray, aidé par son affidé M. Micklewham, trouva bientôt que ce ne serait pas sans de grands embarras qu'il pourrait faire les apprêts nécessaires pour recevoir ses hôtes , d'autant plus que Clara se tint obstinément renfermée dans son appartement, le mardi et le mercredi, sans que son frère soit par prières, soit par menaces, pût obtenir d'elle aucune idée pour la fête du jeudi. Pour rendre justice à John Mowbray, nous devons dire qu'il aimait sa sœur autant qu'il était capable d'aimer autre chose que lui-même : et quand, après avoir épuisé tous ses argumens , il eut la mortification de voir qu'elle ne voulait lui donner aucune assistance, il se résigna aux ressources de sa propre imagination.

Ce n'était pourtant pas une tâche aussi facile qu'on pourrait le supposer. Mowbray avait des prétentions à cette élégance que tous les talens du sexe masculin sont rarement en état d'atteindre , quand ils sont abandonnés à eux-mêmes. Les élémens solides d'une collation pouvaient s'obtenir dans une ville voisine, et il ne manqua pas de les y faire acheter; mais il sentait parfaitement qu'ils ne serviraient qu'à placer devant ses convives l'abondance vulgaire d'un repas de fermier, au lieu de leur offrir une fête élégante dont il pût être fait mention dans une colonne du journal du comté comme ayant été donnée par John Mowbray de Saint-Ronan , à la compa-

gnie nombreuse et choisie assemblée aux eaux célèbres du même nom.

Il avait à craindre aussi un grand nombre d'erreurs et d'irrégularités dans le choix et le nombre des mets , et dans la manière de les placer sur la table ; car il ne se trouvait au château des Shaws , ni femme de charge accomplie, ni chef de cuisine pour exécuter ses ordres. Tous es détails domestiques y étaient conduits d'après la plus stricte économie. Il faut pourtant en excepter l'écurie, qui était tenue dans le meilleur ordre. Mais un palefrenier peutil remplir les fonctions d'un valet de chambre? un gardechasse peut-il arranger sur un plat, d'une manière appétissante , le gibier qu'il a immolé , l'orner de fleurs , et l'accompagner des assaisonnemens indispensables? Il serait aussi raisonnable d'exiger d'un brave soldat qu'il devînt l'ordonnateur des funérailles de l'ennemi qu'il a tué sur le champ de bataille?

Enfin Mowbray fit une consultation, parla et écouta tour à tour, reçut des avis et en donna ; son conseil était composé d'une cuisinière sourde et d'un petit vieillard qu'il appelait son sommelier. Mais il finit par désespérer de faire sortir l'ordre de la confusion, ou de produire la moindre impression avantageusesur les intelligences assez obtuses des individus avec lesquels il avait à traiter. Après avoir juré deux ou trois fois de bon cœur, il abandonna donc tout ce qui concernait le repas aux soins des deux grands officiers que nous venons de nommer, et ne s'occupa plus que des appartemens et de leur ameublement.

Il se trouva de ce côté presque également au dépourvu , car quel est l'esprit masculin qui pourrait suffire aux mille petites coquetteries auxquelles on a recours en pareille occasion? Comment des yeux masculins peuvent-ils juger du degré de demi-jour qu'on peut admettre dans un appartement bien décoré? Comment distingueraient-ils le tableau passable sur lequel on peut laisser tomber un rayon de lumière , et le portrait de famille qu'il faut en

garantir avec soin , de peur que la perruque d'un grandpère ne devienne un objet de ridicule? Et si les hommes sont hors d'état déjuger des effets de l'ombre et de la lumière sur l'ameublement et les ornemens de leurs salons et sur le teint des belles qu'ils y attendent, comment pourraient-ils être capables de fonctions bien plus mystérieuses encore , celles d'arranger les différens meubles d'un appartement? Comment réussiraient-ils a simuler si bien le hasard et la négligence que les sièges soient précisément à l'endroit où il semble qu'on les aurait souhaités ; que la compagnie ne soit ni forcée à s'asseoir sur des chaises placées en cercle, ni exposée à se casser les jambes contre des tabourets mis où l'on ne devait pas s'attendre à en trouver; enfin, que toutes les dispositions offrent en quelque sorte l'emblème du ton de la conversation , c'est-àdire qu'on y remarque de l'aisance sans confusion , et de l'ordre sans affectation prétentieuse?

Enfin, comment la gaucherie de l'esprit masculin saurait-elle tirer parti de vieilles tabatières, de pommes de cannes antiques , de boîtes à parfum de formes bizarres , et de tout ce qui se trouve ordinairement dans quelques tiroirs du secrétaire des dames de l'ancienne cour, et qu'on peut faire valoir en les groupant avec une négligence artificielle sur une console en mosaïque ou une encognure en marbre , avec d'autres objets non moins précieux, semblables à ceux qu'on voit à la croisée d'un prêteur sur gages, car c'est ainsi qu'on peut mettre à profit tous ces colifichets que toutes les vieilles filles ou les pies qui ont habité un château depuis un siècle sont venues à bout d'accumuler?

Combien d'admiration ne m'a pas inspirée bien des fois l'adresse avec laquelle le génie d'un artiste avait arrangé ces divers groupes de pseudo-bijouterie ! la grande bague du bisaïeul et le hochet qui avait servi à son premier-né; le sifflet de contre-maître de quelque oncle marin, ou la boîte d'argent encore parfumée dans laquelle il plaçait son

tabac; la boite à peignes en ivoire d'une vieille cousine , sentant encore le musc , et l'étui à lunettes en écaille de tortue d'une tante morte en odeur de virginité ; un de ces instrumens en ébène nommés serre-d'aigle, dont nos aïeules , dans le temps où l'on portait de longs corsets de baleine , se servaient pour apaiser les petites démangeaisons qu'elles pouvaient sentir sur le dos et les épaules , et la passoire en argent sur laquelle , dans un siècle plus économe que le nôtre, la maîtresse de la maison plaçait les feuilles de thé après avoir extrait jusqu'au dernier atome de leur saveur, pour les distribuer ensuite à la compagnie qui les mangeait sur du pain avec du beurre et du sucre. Bénie soit une mode qui a sauvé des griffes des femmes de chambre et du creuset des orfèvres ces c imel ici ^adis négligés, et qui en a fait l'objet du culte des antiquaires , et la décoration de nos salons ! Mais pour présider à leur arrangement le goût d'une femme est indispensable, et c'était ce qui manquait à M. Mowbray , car il possédait d'ailleurs un assortiment de joyaux de cette espèce.

Si cette digression n'était déjà un peu lougue, nous pourrions parler de son inexpérience dans l'art de cacher les défauts d'un ameublement, soit en couvrant d'une toile verte un tapis troué, soit en jetant négligemment un schall sur un sopha dont l'étoffe montre la corde. Mais j'en ai dit assez , et même trop, pour faire comprendre son embarras pénible à tout garçon qui n'ayant ni mère, ni sœur, ni cousine, ni femme de charge expérimentée, également dépourvu d'un bon cuisinier et d'un valet de chambre habile , se hasarde à donner une fête , et veut qu'elle soit élégante et de bon goût.

Le sentiment intime de son insuffisance tourmentait Mowbray d'autant plus , qu'il savait qu'il trouverait dans les dames , et surtout dans lady Pénélope Penfeather , sa rivale ordinaire , des critiques impitoyables. Il ne se relâcha donc pas dans ses efforts ; et il passa deux jours entiers à commander, à contre-mander, et à réprimander,

sans repos ni intermission. Son fidèle agent, témoin de ses travaux ( car on ne pouvait pas dire qu'il en fût le compagnon), le suivant de chambre en chambre, lui montrait exactement le même intérêt qu'un chien témoigne à son maître quand , le voyant triste , il lève la tête vers lui de temps en temps, avec un air piteux, comme pour l'assurer qu'il partage son affliction, dont il ne comprend pas la cause.

Enfin, quand Mowbray eut terminé quelques préparatifs, et qu'il en eut abandonné un grand nombre d'autres qu'il se trouvait incapable de faire , il se mit à dîner, le mercredi veille du grand jour, avec son digne aide-decamp, M. Micklewham ; et après avoir juré de bon cœur contre la fête et contre la fantaisie de la vieille fille qui lui occasionait tout cet embarras, il déclara qu'à compter de ce moment il envoyait tout au diable, et qu'aussi sûr qu'il se nommait John Mowbray, il ne se mettait plus en peine de rien.

Fidèle a cette résolution, il dîna de bon appétit avec son docte conseil, et ils dépêchèrent assez pronsptement les côtelettes et la bouteille de vieux vin de Porto destinée à les assaisonner.

— N'avons-nous pas bien dîné , dit ensuite le laird , quoique nous n'ayons pas eu tous leurs maudits petits plats ?

— Un ventre plein est un ventre plein, répondit le procureur en essuyant ses lèvres, n'importe que ce soit de farine ou de son.

— C'est ce que pense un cheval de fiacre, dit Mowbray; mais nous sommes obligés de faire comme les autres , et les gens du bon ton pensent différemment.

— Tant pis pour eux et tant pis pour le pays, Saint-Ronan; c'est tout cet ennui de thés et de fêtes qui chasse nos nobles de leurs châteaux pour les loger à l'hôpital ou en prison.

Le jeune laird garda le silence quelques instans. Rem-

plissant ensuite son verre, et passant la bouteille au vieux procureur, il changea de conversation et lui demanda : — Croyez-vous au bonheur, Mick?

— Au bonheur ! qu'entendez-vous par cette question?

— C'est que j'y crois moi-même. Je vous demande si vous pensez qu'on puisse avoir une veine de bonheur ou de malheur aux cartes ?

— C'eût été un grand bonheur pour vous si vous n'en aviez jamais touché une.

— Ce n'est pas ce dont il s'agit, Mick; mais ce qui m'étonne , c'est la mauvaise chance qui, depuis plus d'un siècle, nous a toujours poursuivis, nous autres misérables lairds de Saint-Ronan ; car notre fortune a toujours été en baissant, et jamais en s'élevant. Non, jamais on n'a vu une race si rétrogradante , comme dirait le ministre. — La moitié de tous ces champs appartenait jadis à mes ancêtres, et aujourd'hui il me semble que les derniers sillons ont envie de s'envoler.

— S'envoler! oui, oui, et grand train. Voici ce château des Shaws, je répondrais qu'il s'en irait par la cheminée comme le reste , si votre grand-père ne lui avait donné une fondation solide par une bonne substitution.

— Au diable la substitution ! Si mes ancêtres voulaient conserver leurs biens dans leur famille, ils auraient dû les substituer quand ils en valaient la peine. Enchaîner au cou d'un homme une babiole comme Saint-Ronan , c'est coramfi si l'on attachait un cheval à une courroie de six pieds dans les pâturages des montagnes.

— On pourrait dire que vous avez allongé la courroie un peu plus que vous n'aviez le droit de le faire, quand vous avez aliéné à rente féodale le terrain qui environne la source de Saint-Ronan.

— Ne l'ai-je pas fait d'après votre avis?

— Je ne puis le nier, Saint-Ronan; mais je suis un vieil oison si complaisant ; que je vous ai donné l'avis pour vous

plaire, comme une vieille femme passe les fantaisies d'un enfant gâté.

— Oui, comme, par exemple, quand elle lui donne le couteau avec lequel il se coupe les doigts. Sans votre avis infernal, ce terrain était en sûreté.

— Et cependant vous murmuriez alors de ce qu'il ne vous était pas possible de faire envoler tout le domaine. Et dans le fait vous devez vous en inquiéter fort peu, car, s'il est vrai qu'en faisant cette vente vous avez encouru une déchéance, comme le pense l'avocat Wisebehind d'après le mémoire à consulter que je lui ai soumis sur cette question, votre sœur ou le mari de votre sœur, s'il lui prenait fantaisie de se marier, pourrait, en formant une demande contre vous, vous évincer de Saint-Rorian dans le cours de deux ou trois sessions.

— Clara ne se mariera jamais.

— Ne jurez de rien. Plus d'un vaisseau avec une voie d'eau est arrivé dans le port. Si l'on connaissait la chance qu'elle a d'obtenir ce domaine , il y a bien des gens qui se mettraient peu en peine de la mouche qui l'a piquée.

— M. Micklewham, s'écria le laird, quand vous avez à parler de miss Mowbray, je vous prie de ne pas oublier le respect que vous devez à ma sœur, à la fdle de mon père.

- — Ne vous fâchez pas , Saint-Ronan ; je n'ai pas dessein de vous offenser; mais il faut bien qu'on s'explique de manière à se faire comprendre , surtout quand on parle d'affaires. Vous savez aussi bien que moi que miss Clara n'est pas tout-à-fait comme tout le monde; et, si j'étais à votre place, il est de mon devoir de vous parler franchement, je présenterais au juge une petite pétition pour être nommé carator bonis, attendu qu'elle est incapable de conduire ses affaires.

— Micklewham! s'écria Mowbray, vous êtes un Il

n'acheva pas.

— Que suis- je, M. Mowbray? demanda le procureur

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avec assez de fermeté; que prétendez-vous que je suisC je désirerais le savoir.

— Un excellent procureur, répondit le laird, qui dépendait trop de son agent pour se livrer à un premier mouvement. Mais je dois vous dire que plutôt que de faire contre la pauvre Clara la démarche que vous me conseillez, je lui abandonnerais ce domaine, et je me ferais palefrenier ou postillon pour le reste de ma vie.

— Ah ! Saint-Ronan, si vous aviez voulu soutenir votre ancienne maison , vous aviez autre chose à faire que de devenir palefrenier ou postillon. Qui vous empêchait de vous faire homme de loi comme tant d'autres? Mon ancien maître avait toujours à la bouche ces mots latins : Rerum dominos gentemque togatam ' , ce qui veut dire que tous les lairds devraient être hommes de loi.

— Et il me paraît que tous les hommes de loi deviendront lairds, car ils achètent presque tous les biens que nous vendons, et qu'ils paient avec des mémoires de frais.

— Hé bien ! n'auriez-vous pas pu en acheter comme les autres?

— Non , je n'ai pas ce qu'il faut pour faire ce métier. Je n'aurais fait qu'user en pure perte la robe qui m'aurait couvert les épaules, et la farine dont j'aurais poudré ma perruque à trois marteaux. J'aurais passé mes matinées à musarder dans le grand vestibule 2 de la cour, mes soirées au spectacle, et je ne serais jamais devenu plus savant qu'un juge de la cour pour le recouvrement des petites dettes.

— Si vous aviez peu gagné, du moins vous n'auriez rien perdu; et si vous n'étiez pas devenu un des aigles du barreau , vous auriez pu , comme tant d'autres , obtenir une place de sheriff ou de commissaire, ce qui vous aurait entretenu la laine sur le dos. Si vous n'aviez pas augmenté

(i) D'un vers de Virgile sur les Romains.

« Les seigneurs de la terre , el vêtus de la toge. »

— Ed. {%) La salir où se jugent les causes en première instance.-— Ed.

îo.

vdirc domaine, au moins ne l'auriez-vous pas vu se fondre entre vos mains.

— Mais je n'aurais pas eu la chance de le doubler, comme je l'aurais fait incontestablement si la fortune m'avait été fidèle un instant. Je vous dirai , Mick, que depuis un an j'ai été riche de cinquante mille livres sterling, de cent mille, et qu'il ne me reste que les débris de ce misérable domaine, qui ne peut m'être d'aucune utilité tant qu'il sera à moi, et dont le prix, si je pouvais le vendre, me fournirait les moyens de réparer mes pertes, et serait la fondation d'une seconde fortune.

— Sans doute, jeter le manche après la cognée, voilà ce que vous voulez dire. A quoi bon gagner cent mille livres pour les perdre ensuite? que vous en revient-il?

— Ce qu'il m'en revient? Parbleu! que revient-il à un général d'avoir gagné une bataille quand il a perdu la suivante ? Il sait qu'il peut avoir un instant de bonheur comme un autre, et il essaie d'en livrer une troisième : c'est absolumentla même chose. Voilà le jeune comte d'Etherington qui doit arriver aux eaux dans un jour ou deux; on dit qu'il tient tous les enjeux; si j'avais seulement cinq cents livres pour commencer, je garantis qu'il m'indemniserait bientôt de toutes mes pertes.

— Vous me faites peine, M. Mowbray; j'ai été l'homme d'affaires de votre maison, votre serviteur en quelque sorte, et maintenant je vois qu'elle va tomber dans le néant, précisément par la faute du jeune homme que je croyais destiné à la relever; car je dois vous rendre justice, vous avez toujours les yeux ouverts sur vos intérêts, autant que vous le permet retendue de vos connaissances. En vérité cela me tire des larmes des yeux.

— Ne pleurez pas pour cela, Mick, ne pleurez pas. Ne savez-vous pas qu'il en restera quelque chose dans votre gousset, si ce n'est dans le mien? Vos services ne seront pas tout-à-fait gratuits, mon vieil ami : le laboureur doit avoir son salaire.

— Je le sais fort bien ; mais il y a telle besogne qu'un double salaire ne paierait pas assez. Au surplus, si vous vous êtes mis clans la tête qu'il vous faut de l'argent, je n'ignore pas qu'il faudra bien que vous en trouviez , et cependant c'est pour l'envoyer où le reste a déjà passé.

— Non, de par tous les diables! Mick : pour cette fois je suis sûr de réussir. Jack Wol verine est plus fort qu'Etherington à tous les jeux, et il n'en est aucun auquel je ne sois sûr de battre Wolverine. Mais il faut quelque chose pour commencer : il me faut un enjeu, Mick.

- — Sans contredit, rien n'est plus certain, pourvu qu'il vous soit possible de vous le procurer.

— C'est votre affaire, mon vieil ami. Etherington sera peut-être ici demain avec de l'argent plein ses poches : il a ses rentes à recevoir; songez à cela, Mick.

- — Heureux ceux qui ont des rentes à recevoir, M. Mowbray; quanta nous, cela ne nous donne pas à présent beaucoup d'embarras. Mais êtes-vous bien sûr que cecomte vienne aux eaux? êtes-vous bien sûr de gagner avec lui? et si vous gagnez, êtes-vous bien sûr qu'il ait de quoi payer. J'ai connu bien des gens, Saint-Ronan, qui venaient chercher de la laine et qui s'en retournaient tondus. Quoique vous soyez un jeune homme habile, et que je doive supposer que vous connaissez le monde et tout ce qui s'ensuit, aussi bien qu'un autre; cependant, en dernier résultat, vous êtes toujours du nombre des perdans, comme vous êtes payé pour le savoir; de sorte que

— Au diable tout votre bavardage, mon cher Mick. Si vous ne pouvez m'empêchcr de me noyer, du moins ne me donnez pas le coup d'aviron pour m'enfoncer dans l'eau. — Songez que je ne faisais que d'entrer dans le monde; j'avais mon apprentissage à payer, et il en coûte cher quelquefois. — Mais qu'importe? — A présent je suis passé maître, et je puis voler de mes propres ailes.

— Hé bien , je souhaite qu'une chute ne mette pas votre cou en danger.

— Ne craignez rien; je suis sûr de mon fait, pourvu que vous m'en fournissiez les moyens.

— Les moyens! Que voulez-vous dire? Quels moyens vous reste-t-il?

— Mais vous n'en manquez pas , vous , mon vieux camarade. Vendez pour cinq cents livres de vos trois pour cent. Je vous paierai différence, intérêt, change, tout.

— Oui, oui, tout, ou rien. Mais, puisque vous êtes si pressant, je pensais.... Quand vous faut-il cet argent?

— À l'instant même, aujourd'hui, demain au plus tard.

— Oh! s'écria le procureur en appuyant long-temps sur ce monosyllabe, la chose est impossible.

— Il faut pourtant qu'elle se fasse, Mick, répondit Mowbrày, qui savait par expérience que quand son obligeant ami prononçait sur ce ton le mot impossible, il voulait dire seulement qu'il entrevoyait de grandes difficultés.

— Mais, puisque vous parlez de vendre des trois pour cent, dit le procureur, pourquoi ne faites-vous pas vendre ceux de miss Clara? — Je suis surpris que vous n'y ayez pas pensé plus tôt.

— Je voudrais que vous fussiez resté muet avant de prononcer une telle phrase ! s'écria Mowbray en tressaillant comme s'il eût été mordu par une vipère. — Quoi! vendre la petite fortune de Clara ! la bagatelle que ma tante lui a léguée pour ses petites dépenses de fantaisie! la petite bourse privée dont elle fait un si bon usage! Pauvre Clara, qui a si peu de chose! — Et pourquoi ne vendriez-vous pas plutôt une faible partie de vos propres fonds, M. Micklewham, vous qui vous dites le serviteur et l'ami de ma famille.

— Tout cela est bel et bon ; Saint-Ronan , mais les services ne sont pas un droit d'héritage ; et pour l'amitié , elle commence par soi-même, comme des gens sages l'ont dit long-temps avant nous. Quant à cette affaire, je crois que c'est le plus proche parent qui doit en courir le risque. — Vous êtes plus proche à votre sœur , Saint-Ronan , que

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vous ne l'êtes au pauvre Saunders Micklewham, qui n'a pas clans ses veines assez de sang noble pour donner à souper à une puce.

— Je n'en ferai rien, dit le jeune laird en se promenant en long et en large avec agitation : car, tout égoïste qu'il était, il aimait sa sœur; et il l'aimait peut-être davantage à cause du malheur qui la rendait dépendante de la protection de son frère. — Non, continua-t-il , quoi qu'il puisse en arriver, je ne la dépouillerai pas. J'irai plutôt servir sur le continent en qualité de volontaire , et j'y mourrai avec honneur.

— M. Mowbray. — ( Point de réponse. ) — Je vous disais, Saint-Ronan. — ( Même silence. ) — Je réfléchissais à cette affaire, et... et...

— Et quoi? monsieur, s'écria Mowbray avec impatience en s'arrêtant en face de lui.

— Et, pour vous parler vrai, je ne vois pas qu'elle soit faisable; car, si vous aviez aujourd'hui cet argent dans votre poche, il serait demain dans celle du comte d'Etherington.

— Vous êtes un fou.

— Cela n'est pas impossible ; mais sir Bingo en est un autre, et cependant il a gagné votre argent deux ou trois fois.

— Lui! cela est faux. Jamais il ne m'a rien gagné.

— Il me semble pourtant que vous avez eu à lui payer une gageure sur le poids d'un saumon, et encore une autre il n'y a que quelques jours.

— Je vous dis encore une fois que vous êtes un fou , Micklewham; et vous n'entendez rien à mes ruses. Bingo est un poisson timide ; il faut lui donner de la ligne, voilà tout. Je sais quand il sera temps de le tirer de l'eau ; je sais comment il faut amorcer mon hameçon pour qu'il y morde. Les misérables cinq cents livres qui me manquent m'en feront perdre dix mille.

— Si vous êtes si sûr de votre affaire , si certain de

gagner, veux-je dire, quel risque court miss Clara de vous prêter son argent? Vous pouvez lui en rendre dix fois autant.

— Sans doute , je le puis , de par le ciel ! vous avez raison, Mick; et mes scrupules sont ridicules. Je donnerai à Clara mille livres sterling pour ses cinq cents ; oui , de par le ciel ! je les lui donnerai. Je la mènerai passer l'hiver à Edimbourg, peut-être à Londres; je consulterai les meilleurs médecins sur sa situation ; je verrai la meilleure compagnie pour la divertir; et si quelqu'un s'avise de la trouver un peu singulière, de par le diable! je suis son frère , et je saurai la soutenir. Oui , oui, vous avez raison ; il n'y a nul mal à lui emprunter cinq cents livres pour quelques jours , quand il peut en résulter tant de profit pour elle comme pour moi. Allons, remplissez nos verres, Mick , et buvons à mon succès.

— Je bois à votre succès de tout mon cœur, répondit Micklewham , très-charmé de voir son impétueux patron arriver à cette conclusion désirable; et cependant, voulant éviter de se compromettre, il ajouta : — Mais c'est vous qui avez raison; ce n'est pas de moi qu'il faut parler ainsi, car je ne vous conseille rien que d'après l'assurance que vous me donnez que vous êtes certain de gagner ce comte et ce baronnet anglais ; et si cela est, il serait mal à un de vos amis d'y mettre obstacle.

— C'est la vérité , Mick ; et cependant les dés et les cartes ne sont que de l'ivoire et du carton, et le meilleur cheval peutfaire un faux pas avant d'arriver au bout de la carrière; de manière que j'aurais désiré que Clara ne courut pas un tel risque. Mais au diable le souci ! il ferait périr un chat l. Si la chance tourne contre moi, je puis faire un pas en arrière comme un autre. Ainsi donc , préparez-moi l'argent, Mick.

— Fort bien , mais il y a encore deux mots à dire sur

(i) Expression proverbiale en anglais. — Ed.

celte affaire. Les fonds sont placés en mon nom et en celui du banquier Turnpenny , comme fidéicommissaire pour miss Clara. Il faut donc qu'elle nous écrive pour nous donner ordre de les vendre et de vous en compter le montant. Sur la foi de cette opération , Turnpenny vous paiera sur-le-champ les cinq cents livres; car je présume que vous ferez vendre la totalité de ses fonds : cela produira de sept à huit cents livres. Vous ne voudrez pas y revenir à deux fois ; il est inutile de faire deux bouchées d'une cerise.

— Vous avez raison. Quand on veut faire une friponnerie ou à peu près , il ne faut pas la faire à demi. Donnezmoi donc un modèle de lettre, et Clara la copiera, c'està-dire, si elle y consent; car vous savez qu'elle est aussi volontaire que quelque femme que ce puisse être.

— Et vous aurez beau prêcher, cela dépendra du vent. Mais si je puis vous donner un avis relativement à miss Clara, c'est de lui dire tout simplement que vous avez besoin d'argent; car j'ai clans l'idée qu'elle ne se soucierait pas de vous voir jouer l'argent de sa tante à croix ou pile avec ce lord-ci ou ce baronnet-là . Je sais qu'elle a des idées singulières. Tous les dividendes qu'elle reçoit de ses trois pour cent, elle en fait des charités.

— Ainsi donc je m'expose à voler les pauvres aussi-bien que ma sœur! s'écria Mowbray en remplissant son verre et celui de son ami. C'est la vérité , Mick ; pas d'échappatoires! Allons, à la santé de Clara! c'est un ange ! et moi je suis... non, je ne me donnerai pas un nom que je ne souffrirais pas que personne me donnât. Mais pour cette fois je gagnerai , j'en suis sûr, puisque la fortune de Clara en dépend.

— Et à présent que j'y pense, dit Micklewham, si cela venait à mal tourner (et le ciel sait que les projets les mieux formés ne réussissent pas toujours) , ce serait une grande consolation de savoir qu'au bout du compte personne n'y perdrait que les pauvres, qui ont toujours la paroisse

pour les empêcher de mourir tout-à-fait de faim. Si votre sœur dépensait son argent d'une autre manière, la chose serait toute différente.

— Paix, Mick, paix, mon honnête ami, dit Mowbray : il est très-vrai qu'on trouve en vous au besoin un rare conseiller, et que vous avez une manière d'apaiser les scrupules de conscience qui damerait le pion à une vingtaine de casuistes. Mais prenez garde , mon très-zélé père confesseur, d'enfoncer le clou trop avant; je vous promets que votre bavardage me refroidit au lieu de m'échauffer. — Bien. Vous avez fini votre griffonnage , je vais le porter à Clara; et cependant j'aimerais mieux me trouver, le pistolet à la main , à dix pas du meilleur tireur de la Grande-Bretagne.

A ces mots il sortit de l'appartement.

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