L ENTREVUE
#« Comme deux habitans du royaume des ombres. « Nous nous parlons un langage muet. » Anonyme.
Cherchant à se cacher avec le même soin qu'un chasseur à l'affût ou un Indien guettant son ennemi , mais dans des intentions bien différentes, derrière un des vieux chênes dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, Tyrrel se tenait couché sur la poitrine près de Buckstane, les yeux fixés sur les détours du chemin dans la vallée, et l'oreille alerte à saisir le moindre son qui se mêlait au souffle des vents ou au murmure du ruisseau.
— L'aborder dans cette réunion de brutes et de fous , pensait-il , c'eût été une véritable démence, presque égale à la lâche crainte qui m'a empêché jusqu'ici de me présenter à elle, quand nous aurions pu avoir cette entrevue importante sans témoins. Mais à présent, ma résolution est prise, et le lieu est favorable pour l'exécuter. Je n'attendrai pas que le hasard nous réunisse encore au milieu de
cent témoins indiscrets occupés à nous épier, et à chercher d'un air ébahi l'explication de ces sentimens qu'il me serait peut-être impossible de ne pas exprimer. — Chut! j'entends le bruit des pas d'un cheval; non, ce n'est que celui des cailloux sur lesquels roule la rivière. J'espère qu'elle n'a pas pris la grande route pour retourner au château des Shaws. Non : le bruit devient plus distinct. Je la vois qui s'avance sur le sentier. Aurai-je le courage de me montrer? Oui. L'instant est arrivé, et n'importe ce qui peut s'ensuivre.
Et cependant à peine avait-il formé cette résolution qu'il hésita de nouveau en réfléchissant sur la manière dont il la mettrait à exécution. Se faire voir à une certaine distance, c'était donner à Clara le temps de retourner sur ses pas et d'éviter l'entrevue à laquelle il était déterminé. Rester caché jusqu'au moment où elle passerait près de lui, c'était risquer d'effrayer son cheval, ce qui n'était pas sans danger pour elle-même. Et, s'il délibérait plus long-temps, il pouvait perdre l'occasion de parler à miss Mowbray. Bien résolu à ne s'exposer ni à l'un ni à l'autre de ces dangers , il prit à la hâte la résolution désespérée de profiter du moment, et comme le chemin, un peu es; carpe en cet endroit, obligeait le cheval à ralentir le pas il se plaça lui-même au milieu du sentier.
Dès que Clara l'aperçut , elle tira la bride de son cheval, et s'arrêta comme frappée de la foudre. — Clara! Tyrrel! furent les seuls mots qu'ils purent prononcer dans le premier instant; mais bientôt Tyrrel osa s'approcher d'elle, lentement il est vrai . Alors miss Mowbray s'écria vivement : — Arrêtez! arrêtez! je puis endurer votre présence de loin, mais si vous approchez davantage vous me ferez perdre l'esprit.
— Que craignez-vous? lui demanda Tyrrel d'une voix tendre, mais concentrée, que pouvez-vous craindre? et il continua de s'avancer jusqu'à ce qu'ils ne fussent plus qu'à un pas l'un de l'autre.
Cependant Clara, laissant échapper la bride, joignit les mains , les leva vers le ciel , et s'écria d'une voix à peine intelligible : — Grand Dieu! si cette apparition est l'ouvrage de mon imagination exaltée , faites qu'elle se dissipe! si elle est réelle, donnez-moi la force de la supporter! — Francis Tyrrel , je vous en conjure, est-ce bien vous que je vois en ce moment; ou n'est-ce qu'une de ces visions passagères qui se sont si souvent présentées à mon esprit, mais qu'un seul regard suffit pour faire évanouir?
— Oui , je suis Francis Tyrrel , répondit-il , — aussi vrai que celle à qui je parle est Clara Mowbray.
— En ce cas, que Dieu ait compassion de nous , dit Clara avec l'accent de l'émotion.
— Dieu le veuille! répondit Tyrrel. Mais pourquoi cette agitation excessive, miss Mowbray? vous m'avez vu il n'y a qu'un instant. Vous m'avez parlé quand j'étais au milieu d'étrangers. Pourquoi n'êtes-vous pas plus calme quand nous sommes dans un lieu où nul œil ne peut nous voir, où nulle oreille ne peut nous entendre?
* — Cela est donc vrai? C'est donc bien vous que j'ai vu tout à l'heure? Je le pensais ainsi , et je me souviens que je vous ai dit quelque chose ; mais mon esprit s'est un peu troublé depuis que je ne vous ai vu. À présent, je suis bien , très-bien. J'ai invité là-bas tout le monde à venir aux Shaws; mon frère avait désiré que je le fisse. J'espère que je vous y verrai, M. Tyrrel, quoiqu'il me semble qu'il y a eu autrefois une querelle entre vous et mon frère.
— Vous vous trompez, Clara. J'ai à peine vu votre frère, répondit Tyrrel en proie à la plus vive affliction, et ne sachant trop sur quel ton il devait lui parler pour ne pas augmenter le désordre qui régnait dans son esprit, comme il ne pouvait plus en douter.
— C'est vrai, c'est vrai, dit-elle après un moment de réflexion ; mon frère était alors au collège. C'est avec mon père, mon pauvre père que vous avez eu quelque que-
relie. Mais vous viendrez aux Shaws jeudi à deux heures? John sera charmé de vous voir. 11 est aimable quand il veut. Nous parlerons du temps d'autrefois. Mais il faut que je retourne au logis pour faire faire les préparatifs. — Bonsoir.
Elle voulait continuer sa route ; mais Tyrrel saisit la bride du cheval.
— Je vous accompagnerai, Clara, lui dit-il avec douceur. La route est mauvaise et dangereuse ; vous irez moins vite. Je marcherai à côté de vous , etnous parlerons maintenant du temps d'autrefois, plus à notre aise que si nous étions en compagnie.
— Vrai, très-vrai, M. Tyrrel; j'y consens de tout mon cœur. Mon frère m'oblige quelquefois à aller en compagnie là-bas, dans cet endroit que je déteste; et j'y vais pour lui faire plaisir, et parce qu'on m'y laisse suivre mes fantaisies , venir et m'en aller comme il me plaît. — Savez-vous, M. Tyrrel, que souvent, quand je suis là et que John a les yeux sur moi, je puis montrer autant de gaieté que si vous et moi nous ne nous étions jamais vus?
— Plût au ciel que nous ne nous fussions jamais vus ! dit Tyrrel d'une voix tremblante, puisque cela devait finir ainsi.
- — Et pourquoi l'affliction ne serait-elle pas la fin du péché et de la démence? Le bonheur naît-il jamais de la désobéissance? Le sommeil approche-t-il jamais d'un oreiller ensanglanté? Yoilà ce que je me dis à moi-même, Tyrrel ; il faut que vous appreniez à vous en dire autant, et alors vous supporterez vos chagrins avec autant de résignation que moi les miens. Si nous n'éprouvons que ce que nous méritons , pourquoi nous plaindrions-nous? Vous pleurez, je crois? N'est-ce pas un enfantillage? — On dit que les pleurs soulagent pourtant. Si cela est, continuez à pleurer, et je regarderai d'un autre côté.
Tyrrel faisait d'inutiles efforts pour reprendre assez de calme pour lui répondre.
— Pauvre Tyrrel , continua-t-elle après quelques instans de silence ; pauvre Frank Tyrrel ! — Mais peut-être direzvous à votre tour : Pauvre Clara ! Je ne suis pourtant pas si faible que vous; l'ouragan peut me faire plier, mais jamais il ne m'abattra.
Il y eut encore une longue pause, car Tyrrel ne savait réellement de quelle manière il pouvait parler à cette malheureuse jeune personne, sans risquer d'éveiller en elle des souvenirs pénibles à son cœur, et qui pouvaient même devenir dangereux dans l'état de sa santé. Enfin ce fut encore elle qui reprit la paroie.
— Mais que veut dire tout ceci , Tyrrel? Pourquoi êtesvous venu ici? Pourquoi vous ai-je trouvé tout à l'heure criant et vous querellant au milieu d'une troupe d'ivrognes et de tapageurs? Vous aviez plus de bon sens et de sangfroid jadis. — Un autre, un autre, que vous et moi nous avons connu autrefois, aurait pu commettre une telle folie; cela eût été peut-être conforme à son caractère; mais vous, vous qui prétendez à la sagesse! fi! fi! et, pendant que nous en parlons, quelle sagesse avez-vous montrée en venant ici? quel bien peut résulter du séjour que vous y faites? — Vous n'y êtes sûrement pas venu pour ajouter à votre malheur et au mien?
— Pour ajouter au vôtre! À Dieu ne plaise! s'écria Tyrrel. Non, je ne suis venu ici que parce que je désirais, après avoir erré si long-temps dans le monde, revoir l'endroit où, toutes mes espérances sont ensevelies.
— Oui , ensevelies est bien le mot;... ou flétries comme une rose arrachée à l'instant où elle promettait de fleurir. J'y ai souvent pensé , Tyrrel , et il y a des momens , que le ciel me le pardonne ! où je ne puis guère penser à autre chose. Regardez-moi : vous vous souvenez de ce que j'étais; voyez ce qu'ont fait de moi le chagrin et la solitude.
Elle rejeta en arrière le voile qui entourait son chapeau, et qui avait jusqu'alors caché son visage. Tyrrel leva les yeux sur elle; il reconnut les traits qu'il avait vus autre-
fois briller de toute la fraîcheur de la beauté ; cette beauté restait encore, mais la fraîcheur avait disparu. Ni l'exercice, ni l'agitation que lui avait occasionée une entrevue si inattendue , n'avaient pu rappeler sur les joues de la pauvre Clara la plus légère teinte de vermillon. On l'aurait prise pour une statue du plus beau marbre.
— Est-il possible que le chagrin ait fait de tels ravages! s'écria Tyrrel involontairement.
— Le chagrin est la maladie du cœur, dit Clara , et la maladie du corps est sa sœur. Ce sont deux jumelles , Tyrrel , et il est rare qu'elles soient long-temps séparées. Quelquefois la maladie du corps arrive la première; elle ternit l'éclat de nos yeux , elle paralyse nos mains avant que le feu de notre cœur et de notre esprit soit éteint. Mais, faites-y attention , sa cruelle sœur vient bientôt à son tour avec son urne; elle jette une froide rosée sur nos espérances, sur notre amour, sur notre mémoire, sur nos sentimens , et elle nous prouve que rien ne peut survivre à nos forces physiques.
— Hélas ! dit Tyrrel , en sommes-nous arrivés là!
— C'est là , répliqua-t-elle , suivant le cours rapide et irrégulier de ses propres idées, plutôt qu'elle ne comprenait le sens de l'exclamation que venait de lui arracher le chagrin; — c'est là qu'il faudra toujours arriver, tant que des âmes immortelles seront attachées à des corps périssables. 11 existera un temps, Tyrrel, où il en sera tout autrement. Plût au ciel que ce temps fût déjà arrivé !
Elle se tut , et parut occupée de réflexions mélancoli ques que Tyrrel craignit de troubler. L'extrême vivacité avec laquelle elle parlait n'indiquait que trop clairement le désordre de ses idées. Il fut obligé de combattre luimême ses propres angoisses et mille souvenirs pénibles , de peur que l'expression de. son chagrin ne lui portât encore plus de trouble dans l'esprit.
— Je n'aurais pas cru, dit-èile enfe-, illfll^ljAui^ombre des années qui se sont écoulées
ration; je n'aurais pas cru vous revoir avec tant de calme et de raison. Mais, quoique nous ne puissions jamais oublier ce que nous étions autrefois l'un pour l'autre , tout est dit maintenant; nous ne sommes plus qu'amis, n'estil pas vrai?
Tyrrel se trouva incapable de lui répondre. — Mais je ne dois pas rester ici, continua-t-elle , jusqu'à ce que la nuit devienne plus obscure. Nous nous reverrons , Tyrrel , nous nous reverrons comme deux amis, rien déplus. Vous viendrez me voir au château des Shaws. Il n'est plus besoin de mystère à présent ; mon pauvre père est dans le tombeau, et ses prétentions y dorment avec lui. — Mon frère John est bon , quoique quelquefois un peu sévère. — Je crois vraiment qu'il m'aime, Tyrrel, quoiqu'il m'ait appris à trembler en lui voyant froncer le sourcil lorsque je suis en gaieté et que je parle trop. — Mais il m'aime, je dois le croire du moins, car je l'aime aussi. Et c'est pour lui que je fais l'effort d'aller voir ces fous là-bas, et d'endurer leurs folies. — Oui, tout considéré , je joue admirablement bien la farce de la vie. Car, comme vous le savez, nous ne sommes que des acteurs, et le monde n'est qu'un théâtre.
— Et nous y avons joué une scène bien triste, bien tragique! dit Tyrrel dans l'amertume de son cœur, mais ne pouvant se réduire plus long-temps au silence.
— Cela n'est que trop vrai , Tyrrel ; mais en est-il jamais autrement des engagemens contractés dans la jeunesse et par la folie? — =- Vous et moi , comme vous le savez, nous voulions jouer les rôles d'homme et de femme , quand nous n'étions guère que des enfans. Nous avons eu les passions de la jeunesse quand nous étions presque encore en lisières ; et c'est pourquoi nous avons vieilli avant le temps. L'hiver de la vie est arrivé pour nous avant que l'été en fût commencé. — Ah! Tyrrel, j'ai pensé à tout cela bien souvent, bien souvent! quand serai-je en état de penser à autre chose?
Ici la pauvre jeune fille se mit à pleurer amèrement, et ses larmes coulèrentsans douteavec plus de liberté qu'elles ne l'avaient fait depuis long-temps. Tyrrel continuait à marcher à coté de son cheval , qui s'avançait à petits pas vers le château des Shaws; mais il gardait le silence, ne sachant comment s'y prendre pour ouvrir la bouche sans courir le risque de donner l'éveil à ses propres passions ou à celles de l'infortunée Clara. Il s'était proposé de lui dire bien des choses , mais il ne s'était pas attendu à la fâcheuse découverte du dérangement d'esprit qui, sans la priver entièrement de sa raison , l'égarait par intervalles.
Enfin il lui demanda, avec autant de calme qu'il en put feindre, si elle était satisfaite ; s'il était possible de rendre sa situation plus agréable; si elle avait quelque sujet de plainte auquel il pût porter remède. Clara lui répondit avec douceur qu'elle était tranquille et résignée quand son frère lui permettait de garder le logis; mais que, lorsqu'elle était obligée de voir la société, elle éprouvait le même changement qu'on peut supposer qu'éprouve l'eau qui , après être restée quelque temps paisible dans le bassin où elle prend sa source, en sort tout à coup pour être précipitée du haut d'une cataracte.
— Mais mon frère croit avoir raison , ajouta-t-elle, et peut-être a-t-il raison en effet. Il y a des choses sur lesquelles nous pouvons nous appesantir trop long-temps. Et, quand il se tromperait, pourquoi ne ferais-je pas un effort sur moi-même pour lui plaire? Il y a si peu de personnes à qui je puisse causer maintenant peine ou plaisir ! — Je suis encore gaie dans la conversation , Tyrrel ; gaie pour un moment, comme lorsque vous me reprochiez d'être une jeune folle. Et maintenant je vous ai tout dit; mais il me reste une question à vous faire , une seule question , si je puis prendre sur moi de vous l'adresser :. . . Vilil encore ?
— Il vit, répondit Tyrrel, mais d'une voix étouffée et si
basse, qu'il fallait pour l'entendre toute l'attention que missMowbray donnait à sa réponse.
— Il vit! s'écria-t-elle, il vit! Le sang n'est donc pas empreint sur votre main en traces ineffaçables! — Ali! Tyrrei , si vous saviez combien cette assurance me donne de joie!
— De joie! répliqua Tyrrel. De la joie de ce que le misérable qui a empoisonné notre bonheur vit encore!... et vit peut-être pour vous réclamer comme étant à lui!
— Jamais, Tyrrel, jamais! — il ne l'oserait! s'écria Clara d'un air égaré. — Tant que l'eau et l'acier pourront donner la mort ; tant qu'il existera des rochers et des précipices.— Non, non! jamais!
— Calmez cette agitation , ma chère Clara, dit Tyrrel : je ne savais ceque jedisais. — Oui, il vit, mais bien loin, bien loin de nous, et j'espère qu'il ne reverra jamais l'Ecosse.
Ilenauraitditdavantage, mais Clara, agitéeparla crainte ou par la vivacité de ses sensations, frappa son cheval de sa houssine avec impatience, et l'animal plein d'ardeur , excité d'un coté , tandis que Tyrrel le retenait de l'autre , devint intraitable , et commença à se cabrer avec tant de violence que Tyrrel, craignant quelque accident, et connaissant d'ailleurs les talens de Clara en équitation , crut qu'il ne pouvait mieux pourvoir à sa sûreté qu'en lâchant la bride. Le coursier partit aussitôt avec la rapidité d'une flèche , et disparut bientôt aux yeux de Tyrrel.
Tandis qu'il réfléchissait s'il ne ferait pas bien de suivre miss Mowbray jusqu'aux Shaws, pour être à portée de la secourir en cas qu'il lui arrivât quelque accident, il entendit derrière lui un bruit qui annonçait un cheval arrivant au galop du côté de l'hôtel. Ne voulant pas être vu , il se cacha derrière un buisson, et le moment d'après il vit passer M. Mowbray de Saint-Ronan , accompagné d'un laquais, et suivant la route que sa sœur avait prise. Leur présence lui ôta toute inquiétude pour la sûreté de Clara,
et fit disparaître le principal motif qu'il avait pour la suivre. Plongé clans de profondes et tristes réflexions sur ce qui venait de se passer, convaincu qu'un plus long séjour dans le voisinage de miss Mowbray ne pouvait que les rendre malheureux l'un et l'autre, et cependant ne sachant ni se résoudre à s'en éloigner, ni arracher de son cœur un sentiment qui en faisait en quelque sorte partie, il retourna à l'auberge du vieux village dans une cruelle anxiété.
En entrant dans son appartement, il se trouva sans lumière, et les servantes de mistressDods ne furent pas aussi alertes à lui en procurer que l'aurait été un des garçons de Long \ N'étant pas d'un caractère exigeant, et désirant d'ailleurs éviter en ce moment la nécessité de parler à qui que ce fût, même pour la moindre bagatelle, il descendit dans la cuisine pour y prendre lui-même ce qui lui manquait. Dans le premier moment, il ne remarqua pas que mistress Dods était elle-même au centre de son empire, et il fit encore moins d'attention à l'indignation qui ridait le front de la digne matrone. D'abord elle ne la fit paraître que par un soliloque composé d'interjections et de phrases sans suite, comme , par exemple : — Vraiment! belle besogne! joli exemple! troubler à une pareille heure une maison décente ! tenir une auberge ! autant vaudrait tenir un Bedlam.
Voyant que ses murmures n'attiraient pas l'attention de Tyrrel , elle alla se placer entre lui et la porte vers laquelle il s'avançait, une chandelle allumée à la main, et lui demanda ce que signifiait une pareille conduite.
— De quelle conduite parlez-vous, madame? lui demanda Tyrrel avec un ton d'humeur et d'impatience qui lui était si peu ordinaire, que Meg se repentit peut-être déjà de l'avoir fait sortir de son état habituel d'indifférence, et craignit les suites de l'altercation qu'elle avait provoquée, car le ressentiment d'un homme ordinairement paisible et patient a toujours quelque chose de terrible pour quiconque
(i) Hôtel garni en réputation à Londres. — Ta.
a coutume d'être grondeur et irritable. Mais elle était trop fière pour songer à la retraite après avoir sonné la charge, et elle continua ses reproches , quoique d'un ton un peu plus bas.
— Je vous le demande à vous-même, M. Tirl , à vous qui êtes un homme de bon sens; ai-je lieu de me louer de votre conduite? Voilà dix jours et plus que vous logez ici, buvant et mangeant ce qu'il y a de meilleur dans la maison, et en occupant la plus belle chambre ; et voilà que vous vous en allez là-bas avec cette bande de fous et de fainéans réunis autour d'une mare ! Je dois vous parler franchement, M. Tirl, je n'aime pas les gens qui vous disent mon cœur, et qui ne le pensent pas, quoique ce soit la mode, et parlant...
Tyrrel l'interrompit : — Mistress Dods, lui dit-il , je n'ai pas le temps de m'occuper de babioles en ce moment. Je vous remercie des attentions que vous avez eues pour moi tant que j'ai logé chez vous, mais je prétends être le maître de disposer de mon temps et de moi-même. Si vous êtes lasse de me voir chez vous , donnez-moi demain matin la note de ce que je vous dois.
— Demain matin! répéta Meg, demain matin! et pourquoi ne pas attendre à samedi? vous pourrez alors payer mon mémoire à shillings, placks et bawbies, comme vous l'avez fait samedi dernier.
— Hé bien, nous en parlerons demain, mistress Dods, répondit Tyrrel; je vous souhaite le bonsoir. Et il se relira, sans rencontrer plus d'opposition.
Meg resta un instant à réfléchir. — Il faut qu'il ait le diable au corps, dit-elle enfin, puisqu'il ne veut pas qu'on le contrarie. Mais je crois que j'ai aussi le diable au corps, moi qui vais m'aviscr de contrarier un si brave garçon et une si bonne pratique. 11 faut qu'il ait quelque chose qui lui tourmente l'esprit. Ce ne peut être le manque d'argent; et quand ce serait cela , je ne m'inquiéterais guère du peu qu'il me doit; mais ce ne peut être le manque d'argent.
car il jette les shillings comme si c'étaient des morceaux d'ardoise : on tient davantage à son argent quand on n'en a plus guère. Je sais par expérience quel air a une pratique qui voit le fond de sa bourse. Hé bien , j'espère qu'il n'y songera plus demain matin, et je tâcherai de mieux veiller sur ma langue. — Eh ! eh ! le ministre a bien raison de dire que c'est un membre rétif. En vérité je suis honteuse de moi.