‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 12 sur 40 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Lfc CARTEL.

« J'ai sur moi un petit billet que je vous prie de « trouver bon que je vous remette. C'est un devoir « que l'amitié m'oblige de remplir, et vous ne de- « vez pas vous en offenser, car je ne désire quo « justice pour les deux parties. »

Le Roi qui n'est pas roi.

Le lecteur peut facilement se rappeler que Tyrrel quitta rhôtel du Renard dans des dispositions moins amicales à l'égard de la compagnie que celles qu'il y avait apportées. L'idée qu'il pourrait bien recevoir quelque message relativement à ce qui s'y était passé se présenta même à son esprit; mais occupé de réflexions qui lui paraissaient plus sérieuses et plus importantes, il n'y pensa pas bien longtemps; et deux jours s'étant écoulés sans qu'il entendit parler çle sir Bingo Binks, cette affaire sortit entièrement de son souvenir.

Il faut dire que, quoique jamais vieille femme ne se soit donné plus de peines pour rassembler les cendres et souffler sur les tisons de son feu presque éteint, que le capitaine Mac Turk n'eut la bonté d'en prendre pour faire naître une flamme des étincelles expirantes du courage de sir Bingo Binks, deux jours se passèrent en conférences inutiles. Toutes les fois qu'il voulut lui parler de cette affaire, il le trouva disposé à l'envisager sous tous les points de vue possibles, excepté celui que le capitaine regardait comme le seul réel. Tantôt en humeur sombre, tantôt en humeur de boire, quelquefois en humeur légère, souvent en humeur de jurer, sir Bingo, en un mot, avait toutes

16 i LES EAUX

les humeurs du monde, excepté celle de se battre. Quand Mac Turk lui parla de ce qu'exigeait l'honneur de la compagnie- qui se trouvait aux eaux , le baronnet feignit de s'emporter, envoya la compagnie au diable , dit qu'il lui faisait assez d'honneur en la favorisant de sa présence , mais qu'il n'entendait pas la constituer juge de ce qu'il devait faire; et il finit par déclarer que ce Tyrrel n'étant qu'un homme de rien , il ne voulait rien avoir à démêler avec lui.

Le capitaine Mac Turk aurait volontiers adopté des mesures sévères contre le baronnet, comme contre un contumace ; mais M. Winterblossom et d'autres membres du comité s'y opposèrent, parce qu'ils regardaient sir Bingo comme un membre de leur société trop important et trop illustre pour être légèrement expulsé d'un lieu qui n'était pas honoré par la présence d'un grand nombre de personnes d'un rang distingué. Ils finirent par décider qu'on ne prendrait de parti définitif dans cette affaire qu'après en avoir conféré avec Mowbray ; mais celui-ci , occupé des préparatifs de sa fête solennelle, fixée au jeudi suivant, ne parut point aux eaux de ces deux jours.

Pendant ce temps, le capitaine Mac Turk semblait éprouver le même accablement d'esprit que si sa propre réputation, la plus intacte des réputations, avait reçu quelque tache. Il marchait sur la pointe des pieds, en fai sant à chaque pas un geste de dépit et de mécontentement. 11 levait le nez en l'air, à peu près comme un pourceau qui sent l'approche d'un orage. Il parlait en monosyllabes, quand il lui arrivait de parler; et ce qui selon lui peutêtre attestait hautement combien il était affecté, c'est qu'il refusa d'accepter un verre d'excellente eau-de-vie de Cognac que lui offrait le baronnet.

Enfin, toute la compagnie fut alarmée par la nouvelle qu'apportaun élégant courrier, que le jeune comte d'Etherington, qu'on supposait s'élever sur l'horizon de la mode comme un astre des plus éclatans, se proposait de venir

passer aux eaux de Saint-Ronan mie heure, un jour, une semaine, car on ne pouvait supposer que Sa Seigneurie connût elle-même son intention.

Cette annonce mit sur-le-champ chacun en mouvement. On ouvrit tous les almanachs pour s'assurer de l'âge du jeune comte, on se fit des questions sur l'étendue de sa fortune, on parla de son genre de vie, on chercha à deviner ses goûts, et les membres du comité d'administration se creusèrent l'esprit pour imaginer des moyens de recommander leur petit Spa à ce favori de la mode. On dépêcha un exprès au château des Shaws; cette agréable nouvelle acheva de décider Mowbray à s'emparer de la fortune de sa sœur. Il ne jugea pourtant pas à propos d'obéir au mandat qui l'appelait aux eaux ; car, ne sachant pas encore sous quel point de vue le comte envisagerait les dignes personnages qui s'y trouveraient rassemblés, il ne se souciait pas que Sa Seigneurie le vît en liaison trop intime avec eux.

Sir Bingo Binks était dans une situation toute différente. La bravoure avec laquelle il avait supporté la censure générale commença à lui manquer lorsqu'il songea qu'un homme que l'opinion publique plaçait à un si haut rang le trouverait de fait aux eaux , tandis que , avec la société, il serait censé sur la grande route de Coventry \ par suite de la faute la plus impardonnable dans les mœurs modernes, — la violation du code de l'honneur. — Quoique lent et irrésolu quand il s'agissait de prendre un parti violent , le baronnet n'était pas précisément un poltron , ou s'il l'était, il était de la classe de ceux qui se battent

(i) Dire qu'on enverra quelqu'un à Coventry est un proverbe anglais signifiant qu'on se débarrassera de sa compagnie. On assure que l'origine en vient de ce qu'autrefois un régiment, s'élant mal conduit dans une ville où il était en garnison, fut envoyé' à Covenlry, dont le se'jour à celte époque ne plaisait pas aux militaires. Quand dans un régiment un officier s'est rendu coupable de quelque faute qui blesse ses camarades , ou le condamne à aller à Coventry; c'est-à-dire, il est considéré comme absent pendant buit jours, et quand la pénitence est finie, on l'accueille comme s'il venait de Coventry. — Ed.

quand on les pousse à bout. Il envoya bravement chercher Mac Turk. Le capitaine se présenta à lui avec un aspect grave et solennel , qui fit place à une joie radieuse quand sir Bingo l'eut chargé, en peu de mots, de porter un cartel à ce misérable vagabond d'artiste par qui il avait été insulté trois jours auparavant.

— De par Dieu! mon bon, mon cher et excellent ami , s'écria le capitaine , je serai enchanté de vous rendre ce petit service; et je suis charmé que vous y ayez pensé de vous-même : car, sans l'intervention de quelques-uns de nos dignes amis, qui aiment pourtant à mettre leur fourchette dans le plat des autres, de par Dieu ! je vous aurais demandé moi-même, avec civilité, comment il se faisait que vous veniez dîner avec nous, avec la boue et l'ordure que la main de M. Tyrrel a laissées sur le collet de votre habit. Vous m'entendez? mais il vaut mieux que les choses se passent ainsi, et j'irai trouver M. Tyrrel avec la rapidité de l'éclair. Il est bien vrai, voyez-vous, que cette démarche aurait dû se faire plus tôt , mais je chercherai une excuse pour ce retard; et, de par Dieu! sir Bingo, il vaut mieux tard que jamais, comme vous savez. Si vous l'avez fait attendre un peu , vous lui paierez le principal et les intérêts.

A ces mots, il partit sans attendre de réponse; peutêtre dans la crainte que sir Bingo n'ajoutât à la commission dont il venait de le charger quelque proposition de compromis , mais le baronnet n'y songeait pas. Quand son ami prit à la hâte sa canne pour s'en aller, il le regarda avec un air sombre et obstiné qui annonçait, pour nous servir de l'expression du capitaine , la détermination d'en détacher-, et, quand il le vit fermer la porte , et qu'il entendit le bruit de son pas accéléré, il siffla bravement quelques notes de i'air de Jenny Sulton , pour prouver qu'il s'inquiétait peu de quelle manière l'affaire finirait.

Le capitaine, franchissant la distance qui séparait l'hôtel du Renard de l'auberge du vieux village, d'un pas plus

vif que ne le comportaient le loisir d'un militaire à demipaie et sa dignité habituelle, arriva bientôt au milieu des ruines sur lesquelles Meg Dods semblait régner sans rivale. Il frappa à la porte en homme trop habitué à la guerre pour craindre un accueil un peu brusque, et cependant, à l'aspect de Meg, qui se présenta elle-même à la poterne, son expérience militaire lui apprit sur-le-champ que l'entrée de la place lui serait disputée.

— M. Tyrrel est-il chez lui? demanda-t-il.

Meg ne répondit à cette question qu'en lui en adressant une autre.

— Etquiêtes-vous, pour me faire cette question? Autant pour répondre à cette demande de la manière la

plus civile, que par suite de son goût naturel pour la taciturnité, le capitaine présenta à Meg la cinquième partie d'une carte à jouer, un peu jaunie par le tabac, sur le côté blanc de laquelle il avait écrit son nom et sa qualité.

Mais Meg refusa de la recevoir. — Ce n'est pas moi , s'écria-t-elle, qui toucherai à vos cartons à jouer. Le monde n'en va pas mieux depuis que le diable a mis de pareils brimborions à la mode. Est-ce que vous ne pouvez pas me dire comment vous vous appelez? C'est une pauvre langue que celle qui n'ose pas prononcer le nom de son maître.

— Je me nomme Mac Turk, capitaine au 32e régiment, répondit le capitaine avec un air de dédain.

— Mac Turk? répéta Meg avec une emphase qui porta le propriétaire de ce nom à le répéter à son tour.

— Oui, honnête femme ; Mac Turk, Hector Mac Turk. Avez-vous quelque chose à dire contre ce nom?

— Non , vraiment; c'est même un excellent nom pour un païen. Mais, capitaine Mac Turk , puisque vous êtes capitaine, vous pouvez faire un demi-tour à gauche, et vous en retourner d'où vous venez en battant , si vous voulez , la marche des tambours de Dumbarton, car vous ne parlerez ni à M. Tyrrel , ni à personne qui loge chez moi.

— Et pourquoi cela , brave femme? Agissez-vous ainsi cle votre propre mouvement , ou exécutez-vous les ordres de M.Tyrrel?

— Peut-être oui , peut-être non. — Mais vous n'avez pas plus de droit de m'appeler brave femme, que je n'en ai de vous appeler brave homme ; ce qui est aussi loin de ma pensée que cela le serait de la vérité.

— De par Dieu! cette femme est folle! s'écria le capitaine Mac Turk. Allons, allons, allons, ce n'est pas ainsi qu'on doit traiter un homme comme il faut qui apporte un message d'un homme comme il faut. Rangez-vous de manière que je puisse passer, ou , de par Dieu ! je me ferai faire place moi-même.

Et, en parlant ainsi, il prit l'air d'un homme qui voulait forcer le passage. Mais Meg , sans lui répondre , leva en l'air un balai qu'elle tenait à la main, et dont elle faisait un usage plus légitime quand Mac Turk était venu la troubler au milieu des soins de son ménage.

— Je sais fort bien quel peut être ce message, capitaine, lui dit-elle en même temps, et je vous connais parfaitement. Vous êtes de ces gens qui prennent les autres par les oreilles pour les exciter à se battre. Mais vous ne remettrez un message si contraire aux lois de Dieu , ni à M. Tyrrel, ni à personne qui loge chez moi, car je suis une femme qui maintiens la paix de Dieu et du roi dans ma maison.

Et pour mieux expliquer ses intentions pacifiques , elle brandit en l'air son redoutable balai.

Le vétéran se mit en garde , et recula de deux pas en s'écriant : — De par Dieu! cette femme est en délire, ou elle est ivre autant qu'on peut le devenir à l'aide du whiskey. — Mais cette alternative parut si peu satisfaisante à Meg Dods, qu'elle s'élança sur son adversaire , qui continuait à battre en retraite, quoique sans tourner le dos à l'ennemi, et elle commença à faire usage de son arme d'une manière peu agréable.

— Moi ivre! vieux menteur ! s'écria-t-elle; moi qui suis à jeun de toute chose, si ce n'est du péché et d'une tasse de thé ! — Deux coups de son balai furent comme la parenthèse de sa phrase.

Le capitaine, criant, pestant, jurant, montrait beaucoup de dextérité à parer avec sa canne les coups qui lui étaient portés, et dont pourtant quelques-uns tombaient sur lui. On commençait à faire cercle autour des combattans, et nous ne pouvons dire si la galanterie du capitaine l'aurait emporté long-temps sur la nécessité de se défendre et le désir de se venger ; mais le retour de Tyrrel , sorti pour faire une promenade, mit fin au combat.

Meg, qui avait beaucoup de respect pour son hôte, fut presque honteuse de sa violence, et rentra sans bruit, en murmurant assez intelligiblement qu'elle se flattait que son balai avait fait connaissance avec la tête du vieux païen. La tranquillité qui suivit son départ permit à Tyrrel de demander au capitaine, qu'il reconnut sur-le-champ, quelle était la cause de cette querelle singulière, et si c'était à lui que sa visite était destinée.

Le vétéran, encore tout déconcerté, lui répondit qu'il le saurait depuis long-temps, s'il avait des gens honnêtes pour ouvrir sa porte et répondre à une question civile, au lieu d'une folle pire qu'une louve, qu'une ourse , ou que toute autre brute de la création.

Soupçonnant à demi le motif de cette visite, et désirant éviter une publicité inutile , Tyrrel fit entrer le capitaine dans une chambre qui lui servait de salon , et le pria d'excuser son hôtesse , et de lui apprendre le motif qui lui procurait l'honneur de le voir.

— Vous avez raison, mon cher M. Tyrrel , répondit le capitaine en frottant les manches de son habit, en ajustant sa cravate et son jabot, et en tâchant de reprendre le calme et le sang-froid qui convenaient à la mission dont il était chargé. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire allusion à chaque instant à la manière dont il avait été reçu. — De

par Dieu! si c'eût été un homme, si c'eût été le roi luimême... — Quoi qu'il en soit, M. ïyrrel, je suis venu pour vous apporter un message civil, et j'ai été fort incivilement accueilli. — La vieille devrait être mise au pilori; mais qu'elle aille au diable ! — Mon ami sir Bingo Binks , M. Tyrrel... — Jamais je n'oublierai son insolence , et s'il y a, à dix milles à la ronde, un constable ou un juge de paix....

— Je vois, capitaine, que vous êtes trop agité en ce moment pour pouvoir m'expliquer le motif auquel je dois l'honneur de votre visite. Voulez-vous passer dans ma chambre à coucher? vous y trouverez de l'eau , un essuiemain, et cela vous donnera le temps de vous calmer un peu.

— Cela est inutile , M. Tyrrel , répondit le capitaine avec un ton d'humeur ; je suis calme , très-calme , et je n'ai pas dessein de rester dans cette maison une minute de plus que ne l'exige le message dont je me suis chargé pour mon ami. — Quant à cette Meg Dods...

— Pardon si je vous interromps, capitaine Mac Turk; mais , comme la mission dont vous vous êtes chargé ne peut avoir aucun rapport à cette querelle singulière , à laquelle je reste parfaitement étranger, je...

— Si je ne croyais que vous y êtes étranger , monsieur, vous m'en rendriez raison avant un quart d'heure. Je donnerais volontiers cinq livres sterling au gaillard qui me dirait en ce moment : — Capitaine Mac Turk , cette femme a eu raison.

— Ce ne sera certainement pas moi qui vous le dirai, capitaine, car je ne sais qui a eu tort ou raison; et certainement je suis très-fâché que vous ayez à vous plaindre d'avoir été mal reçu , quand vous veniez ici pour me voir.

— Si vous en êtes fâché , je le suis aussi , et tout est dit. — Quant à ma mission , vous ne pouvez avoir oublié que vous avez traité mon ami sir Bingo Binks avec une incivilité marquée.

— Je ne me rappelle rien de semblable , capitaine ; mais je me souviens que l'homme qui porte ce nom s'est permis fort incivilement de prendre des libertés avec moi, en faisant de sottes gageures sur des objets qui ne concernaient que moi, et que, par égard pour le reste de la compagnie, et surtout par respect pour les dames, je lui ai montré beaucoup de patience et de modération.

— Il paraît que vous avez des idées fort justes sur la modération. Croyez-vous enavoirmontrébeaucoup quand vous l'avez enlevé par le collet de l'habit pour vous faire place , comme si vous aviez pris un petit chien par la peau du cou? Mon bon M. Tyrrel, je puis vous assurer qu'il pense que vous lui avez manqué essentiellement ; et il faut que je lui porte de votre part des excuses suffisantes , ou que vous vous voyiez tranquillement face à face , ayant chacun un bon ami avec vous. — Tel est l'objet de la mission que je venais remplir, quand cette vieille coquine avec son balai , ennemie de tous procédés paisibles et tranquilles....

— Oublions mistress Dods quant à présent , s'il vous plaît, capitaine, et occupons-nous de l'affaire qui vous amène. — Vous me permettrez de vous dire qu'il me semble que cette invitation vient un peu tard. Comme militaire , vous devez être mieux instruit que moi sur ce point; mais j'ai toujours compris que de semblables querelles doivent se vider presqu'à l'instant même où elles ont eu lieu. Ce n'est pas pourtant que j'aie dessein de me refuser aux désirs de sir Bingo à cause du délai qu'il a mis à me les faire connaître.

— J'ose dire que vous n'en ferez rien, M. Tyrrel , j'ose dire que vous n'en ferez rien. De par Dieu ! il m'est permis de penser que vous connaissez trop bien ce qu'un homme d'honneur se doit à lui-même. — Quant au délai, voyezvous, il y a parmi les hommes en ce monde différens caractères, comme il y a différentes espèces d'armes à feu. Nous avons des mousquets qui partent en un clin d'oeil ,

aussi vite que la pensée , et , de par Dieu ! c'est là le véritable homme d'honneur. 11 y a des fusils , ceux de Birmingham , par exemple, qui tantôt partent tandis que le chien est encore sur son repos , et tantôt brûlent l'amorce dans le bassinet sans que le coup parte, de même que les gens qui prennent une affaire tantôt trop tôt , tantôt trop tard. Enfin , il y en a qui font long feu , comme ces vieilles arquebuses dont ces vilains moricauds se servent encore dans les Indes orientales. Quant à celles-ci, il faut le temps d'allumer la mèche et de mettre le feu à la poudre ; mais le coup n'en part pas moins.

— D'où je dois conclure probablement que la valeur de votre ami sir Bingo est de cette dernière espèce. J'aurais cru qu'elle ressemblait plutôt à ces petits canons dont s'amusent les enfans, qu'ils tirent par le moyen d'une traînée, et qui, après tout, ne sont que des joujoux.

— Je ne puis vous permettre de telles comparaisons, monsieur. Vous devez comprendre que je viens ici comme ami de sir Bingo. Une réflexion qui lui serait injurieuse serait un affront pour moi.

— Je désavoue toute intention de vous offenser , capitaine. Je n'ai pas envie d'augmenter le nombre de mes ennemis , et encore moins de compter parmi eux un brave officier comme vous.

— Vous êtes trop obligeant, monsieur, répondit Mac Turk en se redressant avec dignité ; et , de par Dieu ! vous vous exprimez avec grâce. — Hé bien, monsieur , n'auraije pas le plaisir de porter à sir Bingo quelques mots d'explication de votre part? Je vous assure que je serais charmé que cette affaire pût s'arranger honorablement.

— Je n'ai aucune explication à donner à sir Bingo , capitaine. Je crois l'avoir traité plus honnêtement que ne le méritait son impertinence.

— Och! och! s'écria Mac Turk avec un accent montagnard fortement prononcé ; ainsi donc nous n'avons plus rien à dire. Il ne nous reste qu'à convenir du temps

et du lieu. — Les armes seront des pistolets, je suppose.

— Cela m'est indifférent. La seule chose que je désire, c'est que l'affaire se vide le plus promptement possible ; aujourd'hui , à une heure, si vous le trouvez bon. Voulezvous m'indiquer le lieu?

— Sir Bingo vous attendra à une heure à l'endroit nommé Buckstane; car, comme toute la compagnie va manger un plat de poisson au bord de l'eau , il n'y aura pas de risque d'interruption. Et à qui, mon cher ami, aurai-je l'honneur de m'adresser comme devant vous servir de second?

— En vérité, capitaine, la question est embarrassante. Je ne connais personne dans les environs. Je ne sais trop si vous pourriez agir pour les deux partis?

— Impossible , mon bon ami , absolument , totalement impossible. Mais, si vous voulez vous en fier à moi, je vous amènerai de l'hôtel un ami qui, quand même vous ne l'auriez jamais vu, arrangera les choses à votre satisfaction , comme si vous étiez intimement liés depuis vingt ans. Et de plus j'amènerai notre docteur, si je puis le détacher du j upon de la grosse veuve Blower, auquel il semble comme enchaîné.

— Je ne doute pas que vous ne fassiez tout ce qui sera convenable, capitaine. Ainsi donc, à une heure nous nous trouverons à Buckstane. Un instant, permettez que je vous reconduise.

— Hé, de par Dieu ! cela ne sera pas tout-à-fait inutile, car la femme au balai pourrait prendre avantage de l'obscurité qui règne dans ce long passage , connaissant le terrain mieux que moi. De par Dieu! elle me le paiera, s'il y a un pilori dans la paroisse, et de la justice dans le pays.

A ces mots le capitaine se mit en marche, agité de temps en temps par le souvenir de l'injuste agression de Meg Dods, mais reprenant une heureuse sérénité en songeant

à l'arrangement agréable qu'il venait de conclure entre

son ami sir Bingo Binks et M. Tyrrel.

Nous avons entendu parler de gens dont le caractère doux et bienveillant ne pouvait être révoqué en doute , et dont le plus grand plaisir était de voir un misérable , dégradé par ses vices autant que par la sentence rendue contre lui , terminer une vie criminelle par une mort pénible et ignominieuse. C'était par suite d'une semblable inconséquence de caractère que le capitaine Mac Turk , qui avait réellement été un officier distingué, et qui était un homme plein d'honneur , faisait toutes ses délices de traîner ses amis par les oreilles à de dangereuses rencontres , et à jouer le rôle d'arbitre , ce qui , suivant l'idée qu'il se formait du code de l'honneur , était indispensable pour rétablir la paix et la cordialité. Nous laissons aux travaux des craniologistes l'explication de pareils phénomènes , car ils semblent défier toutes les recherches de la philosophie morale.

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