‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 13 sur 40 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

DESAPPOINTEMENT.

Evans. « Je vous prie, bon serviteur de M. Slender,

«mon ami Simple, pour vous appeler par « votre nom, de quel côte avoz-vous cherché « M. Caïus ?

Simple. «Morbleu! monsieur, je l'ai cherche' du

« côté de la Cité et du parc, du côté de Wind- « sor, de tons les côlés. » Shakspbauk. Les joyeuses femmes de Windsor.

Sir Bingo Binks écouta la relation que lui fit le capitaine de la manière dont il avait exécuté sa mission, avec le même air sombre qu'il avait eu en la lui donnant. Un

disgracieux humph! semblant sortir du fond de sa poitrine à travers les plis nombreux d'une cravate à la Belcher ■ , fut la seule réponse qu'il lui fit , d'un ton à peu près aussi agréable que celui avec lequel le voyageur fatigué et endormi répond au garçon d'auberge qui vient l'avertir que cinq heures vont sonner et que la diligence va partir.

Le capitaine Mac Turk ne trouva pas que cette interjection exprimât convenablement la reconnaissance que devaient inspirer à son ami le service qu'il lui avait rendu et les peines qu'il s'était données. — Humph! répéta-t-il; et que signifie cela, sir Bingo? N'ai-je pas pris tout l'embarras possible pour vous mettre sur la bonne route? Auriez-vous pu vous tirer honorablement de cette affaire , après l'avoir laissée dormir si long-temps , si je n'avais fait avaler la pilule à votre adversaire , en lui servant un plat de mon métier apprêté avec tout le soin que pourrait employer un cuisinier français s'il voulait faire passer une pièce de gibier un peu trop faisandée?

Sir Bingo vit qu'il ne pouvait se dispenser de murmurer les mots de reconnaissance et de satisfaction; et, quoiqu'il les eût articulés d'un ton presque inintelligible, le vétéran s'en contenta, car l'arrangement d'un duel était pour lui une œuvre de prédilection ; et se rappelant la promesse qu'il avait faite à Tyrrel, il quitta le baronnet, avec le même empressement que s'il s'était agi d'aller faire l'action la plus charitable du monde , pour assurer à l'étranger l'assistance d'un second.

C'était M. Winterblossom que Mac Turk avait désigné in petto comme l'individu le plus propre à se charger de cet acte de bienveillance , et il ne perdit pas un instant pour aller lui communiquer ses intentions. Mais le digne M. Winterblossom, quoique homme du monde, quoique connaissant parfaitement les formes d'usage en pareilles

(i) Fameux boxeur. — Tr.

affaires, n'eu était point partisan aussi prononcé que l'homme de paix , le capitaine Mac Turk. En sa qualité de bon vivant, et même un peu égoïste, il n'aimait les embarras d'aucune espèce, et il avait assez de bon sens pour prévoir qu'une pareille rencontre pouvait en occasioner beaucoup à tous ceux qui s'y trouveraient compromis. 11 lui répondit donc avec beaucoup de froideur qu'il ne connaissait nullement M. Tyrrel, qu'il ne savait même pas qui il était ; que d'ailleurs il n'avait reçu de lui aucune demande directe et régulière à ce sujet, et que par conséquent il n'avait aucune envie d'aller figurer comme son second.

Ce refus mit au désespoir le pauvre capitaine. Il conjura son ami de montrer plus d'esprit public, et le supplia d'avoir quelque égard pour l'honneur des eaux de Saint- Ronan , qu'ils devaient tous regarder comme leur patrie commune, et de songer à la réputation de la compagnie dont ils faisaient tous deux partie, et dont M. Winterblossora était en quelque sorte le représentant , puisqu'il en avait été élu président perpétuel d'un consentement unanime. Il lui rappela combien de querelles avaient eu lieu dans la soirée et avaient été oubliées le lendemain matin, sans avoir produit aucune des suites auxquelles on devait naturellement s'attendre ; ce qui faisait tenir des propos fort étranges dans la société. — Quant à moi , ajouta-t-il , j'y trouve mon honneur tellement intéressé , que je commençais à croire que je serais obligé d'avoir une querelle, n'importe avec qui, pour l'honneur de la société. Et maintenant que la plus belle occasion se présente pour mettre les eaux de Saint-Ronan sur un pied respectable , ne serait-il pas dur , ne serait-il pas cruel , pourriez-vous vous justifier, M. Winterblossom , de refuser l'acte de complaisance que je vous demande?

Quelque taciturne que fut ordinairement le capitaine, son éloquence, habituellement sèche, parut presque pathétique en cette occasion , car les larmes lui vinrent aux

DE SAINT-RGNAN. 177

yeux quand il fit rénumération des diverses querelles qui avaient été étouffées, malgré les soins qu'il avait pris pour en faire éclore quelque affaire d'honneur. Et maintenant qu'il s'en trouvait une qui voulait sortir de la coquille , fallait-il aussi l'étrangler, faute d'une si légère concession de la part de M. Winterblossom ?

Enfin le digne président ne put résister davantage à ses instances. — C'est une sotte affaire, dit-il, mais pour obliger sir Bingo et le capitaine Mac Turk , je ne refuse pas d'aller me promener avec eux jusqu'à Buckstane, vers une heure. Et cependant le temps est couvert, et j'éprouve à l'orteil certaine sensation qui m'annonce une visite de mon ancienne connaissance, la goutte.

— N'y faites pas attention, mon excellent ami, dit Mac Turk ; un coup du flacon de sir Bingo suffira pour la mettre en fuite; et de par Dieu! ou je le connais mal, ou c'est une arme dont il n'oubliera pas de se munir en cette occasion.

— Mais, quoique je consente à vous accompagner à Buckstane, capitaine, je vous déclare que je n'entends nullement me charger de prendre fait et cause pour ce M. Tyrrel, que je ne connais nid'Adam ni d'Eve. Je n'y vais que dans l'espoir de prévenir quelque malheur.

— Ne vous inquiétez de rien, M. Winterblossom; un petit malheur , comme vous l'appelez, est indispensable pour notre honneur à tous. D'ailleurs, quelles que soient les conséquences de cette rencontre, elles ne peuvent être bien fâcheuses, car voilà un jeune homme que personne ne regrettera s'il lui arrive malheur, puisqu'il n'est connu de personne ; et voici sir Bingo qu'on regretterait encore moins, attendu que tout le monde le connaît.

— Et il y aura aussi en ce cas lady Bingo qui deviendra une riche veuve , dit Winterblossom en plaçant son chapeau sur sa tête avec toute la grâce de. ses jeunes années ; et il ne put retenir un soupir quand il vit dans une glace que le temps, qui avait blanchi ses cheveux, favorisé son

embonpoint, sillonné son iront de rides, et voûté ses

épaules, ne lui permettait plus de concourir pour un tel

prix.

Assuré de la présence de Winterblossom , le capitaine songea ensuite à se rendre certain de celle du docteur Quackleben,qui, malgré les initiales M. D. x, qu'il ajoutait à son nom , ne refusait jamais les rares et heureuses occasions de gagner quelque argent comme chirurgien. Or, dans celle-ci il ne pouvait manquer d'être bien payé , un riche baronnet figurant dans cette affaire comme partie principale. Semblable à l'aigle qui sent le carnage, le docteur, au premier mot, saisit sa boîte d'instrumens de chirurgie, qui avait la forme d'un gros volume in-folio relié en maroquin , et les arrangea avec ostentation devant le capitaine, faisant en même temps une dissertation savante , par forme de commentaire , sur chacun de ces instrumens aussi brillans que formidables.

Le capitaine crut devoir l'interrompre pour lui donner un conseil de prudence.

— Och! och! docteur, lui dit-il, renfermez tous ces instrumens , et cachez cette caisse dans votre poche ou sous votre habit. Ne vous avisez pas de l'ouvrir devant les parties, ni même de la laisser voir. Tenez-la hors de vue. Quoique des scalpels , des pinces , des scies , des tourniquets, soient des instrumens très-ingénieux et fort agréables à voir, et qu'ils soient fort utiles quand on a besoin de les employer, la vue en suffit quelquefois pour faire évanouir tout le courage d'un homme et faire perdre à leur maître le profit d'une bonne opération, docteur Quackleben.

— Sur ma foi , capitaine Mac Turk, vous parlez comme si vous étiez gradué dans une université. Il n'est que trop vrai que ces traîtres d'instrumens jouent quelquefois à leur maître un mauvais tour. La vue seule de mes forceps

f 1) M. D. Medicipct Uoctor. Î,«.ï doct«ura français metteul D.-M. —Ed.

suffit un jour pour guérir un mal de dent qui avait duré trois jours et trois nuits, prévint l'extraction d'une molaire cariée qu'il était de leur devoir de tirer, et me renvoya chez moi avec une guinée de moins dans ma poche. Mais je les mettrai en embuscade sous cette grande redingote, capitaine, jusqu'à ce que le moment arrive de s'en servir. Oh! il y aura du sang répandu. Sir Bingo n'a jamais manqué une bécasse.

— Cela est possible, docteur; mais j'ai vu le pistolet trembler dans plus d'une main qui était assez ferme en tenant un fusil de chasse. Ce jeune Tyrrel n'a pas l'air d'un mauvais marchand. Je l'ai examiné de près pendant que je m'acquittais de mon message , et de par Dieu! je vous garantis qu'il est ferme jusqu'à l'épine du dos.

— Hé bien ! hé bien ! je préparerai mes bandages secundiim art cm. Il faut prendre garde à l'hémorrhagie, car sir Bingo est un sujet pléthorique. A une heure, dites-vous? à Buckstane? Je serai ponctuel.

— N'y viendrez-vous donc pas avec nous ? s'écria le capitaine , qui semblait désirer de rassembler autour de lui tout son monde , comme une poule qui craint que quelqu'un de ses poussins ne s'échappe de dessous ses ailes.

— Non, répondit le docteur; il faut d'abord que j'aille faire mes excuses à la digne mistress Blower ; car je lui avais promis de lui donner le bras pour se rendre au bord de la rivière, où vous savez qu'ils vont tous manger un plat de poisson.

— Et de par Dieu ! j'espère que nous leur servirons un plat comme on n'en a pas encore vu à Saint-Rouan , répliqua le capitaine en se frottant les mains.

— Ne dites pas nous , capitaine, dit le prudent docteur ; quant à moi, je ne suis pour rien dans ce duel, je m'en lave les mains ; je n'ai pas envie qu'on me prenne à partie comme complice ; non , non. Vous m'engagez à me trouver à Buckstane , j'ignore pourquoi ; mais je suis toujours disposé à obliger mon digne ami le capitaine Mac Turk. Je

vais me promener de ce côté sans penser à rien. J'entends le bruit d'une arme à feu : j'y cours sur-le-champ , c'est tout naturel. J'arrive justement à temps pour prévenir de plus fatales conséquences, parce qu'heureusement j'ai sur moi ma boite d'instrumens ; c'est mon habitude ; rarement je sors sans les emporter, nunquàm non paralus. Je donne alors une description technique de la blessure et de l'état du blessé. Voilà , capitaine , voilà comme on doit rendre compte de ces sortes d'aventures devant les sheriffs, les coroners, les constables. Ne jamais se compromettre , c'est la règle de notre profession.

— Vous savez ce que vous avez à faire, docteur, et pourvu que vous soyez sur le champ de bataille , pour donner des secours à qui de droit, en cas d'accident, toutes les lois de l'honneur seront suivies. Mais on aurait des reproches à me faire si je ne prenais pas les mesures convenables pour qu'il se trouve quelqu'un en tiers entre la mort et celle des deux parties qui pourra être blessée.

A une heure après midi , le capitaine Mac Turk arriva au rendez-vous indiqué , tenant par le bras le valeureux sir Bingo. Ce brave s'avançait, non pas tout-à-fait avec la vivacité d'un lévrier en laisse, qui sent la trace du lièvre, mais avec l'air grondeur d'un boule-dogue qu'un boucher tient attaché à une courroie, et qui sait qu'il faudra se battre quand ce sera le bon plaisir de son maître. Cependant le baronnet ne montrait ni découragement ni crainte, si ce n'est que Voir de Jenny Sulton, qu'il avait sifflé sans interruption depuis son départ de l'hôtel, avait cessé de se faire entendre pendant le dernier demi-mille de leur promenade. Et cependant, à en juger par la moue qu'il faisait , on aurait pu croire que les notes en étaient encore présentes à son esprit, et que son imagination sifflait encore Jenny Sullon.M. Winterblossom arriva deux minutes après cet heureux couple , et le docteur ne fut pas moins exact.

— Sur mon ame , sir Bingo, dit le président, tout ceci

est une fort sotte affaire, et je crois qu'il aurait été bien facile de l'arranger sans que les parties courussent le risque de cette rencontre. Vous devez faire attention que vous êtes un homme marié, sir Bingo : vous avez bien des raisons pour tenir à la vie.

Sir Bingo roulait dans sa bouche une feuille de tabac , qu'il en rejeta précisément comme aurait pu le faire un cocher de fiacre.

— M. Winterblossom , ditMacTurk, sir Bingo a mis cette affaire entre mes mains ; et à moins que vous ne vous jugiez plus en état que moi de la diriger, je dois vous dire franchement que votre intervention ne m'est nullement agréable. Vous pouvez parler à votre ami tant qu'il vous plaira; et, s'il vous autorise à nous faire des propositions , je serai disposé à les écouter pour mon digne ami , sir Bingo. Mais, de par Dieu! je vous dirai franchement que je n'aime pas les arrangemens faits en champ-clos, quoique je me flatte d'être un homme paisible. Au surplus, c'est à notre honneur qu'il faut songer avant tout, dans cette circonstance; c'est pourquoi j'insiste pour que toute proposition d'accommodement vienne de votre ami.

— Demonami! s'écria Winterblossom. Mais en vérité, capitaine Mac Turk, quoique j'aie consenti à venir ici pour vous obliger, je vous déclare qu'il faut que je voie un peu plus clair dans cette affaire avant de me décidera servir de second à un homme que je n'ai vu qu'une seule fois.

— Et que vous ne reverrez peut-être jamais, dit le docteur en regardant à sa montre; car il est une heure dix minutes, et M. Tyrrel ne paraît pas.

— Que dites-vous , docteur? s'écria le baronnet, qui parut sortir de son apathie.

— Des sottises, répondit le capitaine en tirant une grosse et vieille montre d'argent en forme de navet. Il n'est qu'une heure trois minutes, au temps vrai; et, de par Dieu! je soutiendrai que M. Tyrrel est homme de pa-

rôle. Jamais je n'ai vu personne recevoir un message avec plus de san g- froid.

— Probablement avec le même sang-froid qu'il se promène en venant ici, répliqua le docteur; car il est l'heure que je viens de vous annoncer. N'oubliez pas quelle est ma profession. J'ai à compter les pulsations de l'artère par secondes et demi-secondes. Ma montre est aussi sûre que le soleil.

— Et moi, dit le capitaine, j'ai mille fois consulté la mienne pour l'instant démonter ma garde, et, de par Dieu! je défie le diable de dire qu'Hector Mac Turk ait manqué une seule fois à son devoir de la vingtième partie d'une fraction de seconde. Elle a appartenu à ma bisaïeule, lady Killbracklin, et j'en soutiendrai la réputation contre toute montre, pendule et machine marchant à roues et ressorts.

— Hé bien donc, consultez votre montre, capitaine, dit M. Winterblossom, car, tandis que nous discourons ainsi, le temps, qui n'attend personne, continue à s'écouler. Sur ma parole, je crois que ce M. Tyrrel a dessein de se jouer de nous.

— Hem? que dites-vous? demanda le baronnet sortant une seconde fois de sa sombre rêverie.

— Je ne consulterai pas ma montre pour une telle affaire, répondit Mac Turk. Je ne suis nullement disposé à douter de l'honneur de votre ami, M. Winterblossom.

— Je vous dis encore une fois, capitaine, s'écria le président, que ce M. Tyrrel n'est pas mon ami, pas le moins du monde. 11 est le vôtre, capitaine Mac Turk; et j'avoue que, s'il nous fait attendre delà sorte encore long-temps, je regarderai son amitié comme très-peu désirable.

— Et comment donc osez-vous dire qu'il soit mon ami? demanda Mac Turk en fronçant les sourcils de l'air le plus formidable.

— Allons, allons, capitaine! dit Winterblossom avec

un ton de froideur, sinon de mépris , gardez ces grands airs pour des enfans. J'ai vécu trop long-temps dans le monde pour provoquer des querelles ou pour les craindre. Réservez donc votre feu ; c'est coup perdu que de tirer sur un vieux coq comme moi. Mais je voudrais réellement savoir si ce drôle a intention de venir. Une heure vingt minutes ! En vérité, sir Bingo, je crois qu'il s'amuse a vous faire planter le piquet.

— Hem! planter le piquet! s'écria sir Bingo. Sans doute, je l'avais toujours pensé. De par le ciel ! j'avais gagé avec Mowbray que ce n'était qu'un homme de rien. Je suis fait , rien n'est plus clair. Mais , de par le ciel ! fût-il maréchal des camps , je ne l'attendrai pas plus de la demiheure.

— Vous vous laisserez diriger, à cet égard , par votre ami, sir Bingo, dit le capitaine.

— Du diable si j'en fais rien, répliqua le baronnet. Mon ami! bel ami, qui m'amène ici pour jouer le rôle d'un sot. Je connaissais le pèlerin. Mais vous, avec toutes vos grandes phrases d'honneur, je ne vous aurais jamais cru un oison assez simple pour m'apporter un message de la part d'un vagabond qui a lâché le pied.

— Si vous regrettez tant d'être venu ici inutilement, dit le capitaine en élevant la voix , et si vous croyez que je me sois conduit en oison, comme vous le dites , je suis tout disposé à prendre la place de M. Tyrrei , et à vous faire face, sir Bingo Binks.

— Et pour peu que cela vous plaise, s'écria le baronnet, je ne reculerai pas. Je vais jeter en l'air une couronne pour voir qui tirera le premier; car je n'entends pas avoir été amené ici pour rien. Non, Dieu me damne, je ne l'entends pas.

— Et il n'existe personne qui soit plus disposé à administrer un calmant à votre colère , répondit l'irascible montagnard.

— Fi donc, messieurs! fi! fi! s'écria le pacifique Win-

184 LES EAL'X

terblossom ; sir Bingo, avez-vous perdu l'esprit? Capitaine Mac Turk , c'est une honte! Songez donc que vous servez ici de second au baronnet; jamais on n'a vu de chose semblable.

Cette remontrance fit faire quelques réflexions aux deux nouveaux antagonistes, et leur rendit un peu de sangfroid. Cependant ils continuèrent quelque temps à se promener à distances inégaies sur deux lignes parallèles , se jetant un regard sombre chaque fois qu'ils passaient l'un devant l'autre, montrant les dents comme deux chiens qui ont envie de se quereller, mais qui ne sont pas encore décidés à commencer les hostilités. Pendant cette promenade, la taille droite et perpendiculaire du capitaine contrastait fortement avec la démarche lourde et gauche du gros baronnet, qui, à force d'étude et de patience, était presque parvenu à se donner la plus désirable de toutes les tournures, celle d'un palefrenier du comté d'York. Son esprit grossier était alors enflammé d'un véritable courroux, et, de même que le fer et les autres métaux de bas aloi , lents à recevoir la chaleur, il gardait le ressentiment qui l'animait , en proportion du temps dont il avait eu besoin pour le concevoir, et il était prêt à le faire tomber sur le premier individu qui se présenterait à lui , à défaut de celui qui manquait au rendez-vous. Comme il l'aurait dit lui-même, sa crinière était hérissée; et, se trouvant en humeur de se battre, il pensait que c'était dommage qu'un si bel accès de courage n'aboutit à rien. Comme ce courage pourtant partait d'un fonds de mauvaise humeur, et qu'il ne voyait dans la contenance du capitaine rien qui annonçât la crainte de sa colère, ni une ombre de déférence, il commença à donner plus d'attention aux argumens de M. Winterblossom, qui les suppliait tour à tour de ne pas souiller par une querelle particulière l'honneur qu'ils venaient d'acquérir si heureusement sans courir aucun risque, et sans qu'il y eût de sang répandu.

— L'heure fixée par cet individu qui se donne le nom de Tyrrel, disait le digne président, est maintenant passée depuis trois quarts d'heure. Je propose donc qu'au lieu de consumer ici le temps à nous quereller, ce qui ne mène à rien , nous mettions par écrit toutes les circonstances de cette affaire, pour la satisfaction de tous nos amis, et que ce mémorandum soit régulièrement certifié par toutes nos signatures. Après quoi je proposerai humblement qu'il soit soumis à la révision du comité d'administration.

— Je m'oppose formellement, dit le capitaine, à ce qu'un écrit auquel j'aurai apposé ma signature soit soumis à la révision de qui que ce soit.

— Fort bien , capitaine , à la bonne heure , répondit le complaisant Winterblossom, vous êtes incontestablement en état d'en juger, et votre signature est complètement suffisante pour rendre authentique notre exposé. Mais, comme il est très-important que tout ce qui s'est passé depuis l'établissement des eaux de Saint-Rouan soit légalement constaté, je propose que nous signions tous ce procès-verbal , comme je puis l'appeler.

— Ne me comprenez pas dans le nombre des signataires, dit le docteur, médiocrement satisfait que la querelle et celle qui en avait été la suite par incident se fussent terminées sans qu'on eût besoin des secours d'un Machaon; ne m'y comprenez pas, s'il vous plaît, car il ne me convient pas de prendre part ostensiblement à ce qui s'est passé ici , puisque le but direct en était la violation de la paix publique. Quant à l'importance que vous attachez à avoir attendu ici pendant une heure ou environ, par un temps superbe, je crois qu'un service beaucoup plus essentiel a été rendu aux eaux de Saint-Ronan, quand moi, Quentin Quackiaben, M. D.,j'ai guéri lady Pénélope Penfeather de sa septième attaque de nerfs, accompagnée de symptômes fébriles. x

— Je n'entends parler de vos talens qu'avec respect ,

docteur, dit M. Winterblossom , mais je crois que la leçon que ce jeune drôle vient de recevoir servira de reste à empêcher des intrigans et des aventuriers de se présenter désormais aux eaux de Saint-Ronan. Quant à moi, je ferai la motion que personne ne soit à l'avenir invité à v dîner, sans avoir été préalablement agréé comme membre de la compagnie, et sans que son nom ait été inscrit sur la liste. Et j'espère que sir Bingo et le capitaine Mac Turk recevront les remerciemens de toute la société, pour leur conduite honorable, et dont le résultat a été l'expulsion de cet intrus. Sir Bingo, voulez-vous me permettre d'avoir recours à votre flacon? Je sens à l'orteil quelques élancemens causés par l'humidité du gazon.

Sir Bingo, flatté de l'importance qu'il venait d'acquérir, lui offrit sur-le-champ son flacon , rempli d'un cordial probablement préparé par quelque adroit chimiste des environs de Gienlivat1. En versant ensuite un second verre , il le présenta à Mac Turk , en signe non équivoque de réconciliation. Le parfum ne s'en fut pas plus tôt élevé jusqu'au nez du vétéran, que la précieuse liqueur descendit dans son gosier , et il ne tarda pas à exprimer sa satisfaction.

— Je ne désespère plus des jeunes gens d'aujourd'hui, dit-il , puisqu'ils commencent à abandonner leurs eaux distillées de France et de Hollande , pour s'en tenir au nectar de nos montagnes. De par Dieu ! c'est la seule liqueur qu'il convienne à un homme comme il faut de boire le matin, s'il peut avoir la bonne fortune d'en trouver.

— Et même après le dîner , capitaine , dit le docteur , à qui le verre venait de passer à son tour. Elle vaut en saveur tous les vins de France, et elle est plus bienfaisante pour le système du corps humain.

— Et maintenant , dit le capitaine , afin de ne pas quitter

(i) C'est-à-dire de l'eau-ile-vic de grains distillée en fraude dans les montagnes.

— Tr.

DE SÀINT-RONAN. 187

le terrain en emportant sur la conscience quelque chose qui ne vaut pas le whiskey , je puis dire, attendu que la réputation du capitaine Hector Mac Turk est passablement établie, que je suis fâché du petit différend élevé entre mon digne ami sir Bingo et moi.

— Et, puisque vous avez tant de civilité, capitaine, dit le baronnet, ma foi! j'en suis fâché aussi. — Mais c'est que le diable perdrait patience à l'idée de n'avoir pu profiter d'un si beau jour pour la pêche. Le vent au sud , un léger courant d'air sur la rivière , l'heure de la marée passée, l'eau précisément comme on peut la désirer : j'aurais amorcé six fois ma ligne depuis que nous sommes ici.

Il termina cette lamentation par une libation copieuse du même cordial dont il avait fait part à ses compagnons, et ils retournèrent en corps à l'hôtel , où les événemens de la matinée furent bientôt après annoncés à la compagnie par le programme suivant :

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