‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 16 sur 40 · UN LOUANGEUR DU TEMPS PASSE · texte numérisé non relu

UN LOUANGEUR DU TEMPS PASSE

« Que votre voyageur, arrivé d'aujourd'hui , « Vienne dîner chez moi , son curedent et lui Shakspeare.

Le bruit qui détourna l'attention de M8 Bindloose de l'affaire dont Meg Dods venait de l'entretenir, comme nous l'avons dit à la fin du chapitre précédent, était produit par un nouveau-venu pressé et impatient qui frappait à la porte du bureau de la banque , placé dans un appartement à gauche du vestibule, tandis que le salon vert, dans lequel il avait reçu mistress Dods, était sur la droite.

En général, ce bureau était ouvert à tous ceux qui y avaient affaire ; mais en ce moment, quelque pressé que

pût être celui qui frappait à la porte, les clercs du banquier légiste ne pouvaient la lui ouvrir, attendu la prudente précaution qu'avait prise Me Bindloose de la fermer à double tour, pour les empêcher de venir écouter sa conversation avec mistress Dods. Ils ne répondirent donc aux coups redoublés de l'étranger qu'en lui apprenant, en ricanant tout bas, qu'ils étaient enfermés, satisfaits intérieurement sans doute que les soupçons du clerc du sheriff les empêchassent de s'acquitter de leur devoir.

Tout en maudissant ses clercs de bon cœur comme les fléaux constans de sa vie, Mc Bindloose accourut dans le vestibule, et fit entre» l'étranger dans son bureau. La porte de ce bureau et celle du salon vert étant restées ouvertes, les oreilles de la mère Dods, habiles , comme le lecteur le sait, à écouter ce qui se passait, purent entendre une partie de la conversation. Elle semblait rouler sur une affaire d'argent de quelque importance, comme Meg le comprit, quand l'étranger, dont le verbe était naturellement haut et le ton aigre, élevant la voix encore davantage , s'écria , après un entretien qui avait duré environ cinq minutes : — Une prime, monsieur! pas un para, pas un couri, pas un farlhing x! Une prime pour escompter un billet de la banque d'Angleterre! me prenez-vous pour un sot? Ne sais-je pas que vous prétendez traiter au pair quand vous donnez des bons sur Londres à quarante jours?

Ici Me Bindloose murmura assez indistinctement quelques mots sur l'usage de la banque.

— Usages, monsieur ! s'écria l'étranger ; non, monsieur, ce n'en est pas un ; et si c'en est un , qu'il aille au diable ! Ne me parlez pas de vos usages. Morbleu! monsieur, je connais le taux du change de tout l'univers. J'ai tiré des traites de Tombuctou , et mon banquier du Strand les a payées avec celles que Bruce tira de Gondar. Me parler de

(i) Petites monnaie île Turquie, d'Afrique et d'Angleterre. — Tr.

DE SAINT-KONAN. 207

prime pour un billet de la banque d'Angleterre! Hé! qu'avez-vous à le regarder? Doutez-vous qu'il soit bon. Je puis ■vous en donner un autre.

— Cela est inutile, monsieur, le billet me paraît bon; mais il est d'usage de l'endosser.

— Certainement. Donnez-moi donc une plume : croyezvous que je puisse écrire avec ma canne? Quelle espèce d'encre avez-vous là? jaune comme une sauce au curry \ N'importe, voici mon nom : Peregrine Touchwood. J'ai reçu mon prénom des Willoughbys. Hé bien! m'avezvous donné la monnaie de mon billet sans retenir de prime ?

— Sans rien retenir, monsieur, absolument rien.

— A la bonne heure , c'est vous qui devriez me donner une prime au lieu de m'en demander une.

— Je vous assure que ce n'est pas notre usage, monsieur, ce n'est nullement notre usage. Mais si vous vouliez passer dans le salon et accepter une tasse de thé. . .

— Une tasse de thé ! répéta l'étranger , dont la voix devenait plus distincte à mesure qu'il s'approchait du salon, en suivant maître Bindloose dans le vestibule; hé bien, soit! Une tasse de thé serait une assez bonne chose si l'on pouvait en avoir de véritable. Mais quant à votre prime...

En parlant ainsi , il entra dans le salon et salua mistress Dods, qui, voyant ce qu'elle appelait un homme honnête et décent, dans la poche duquel elle savait qu'il y avait des guinées et des billets de banque, lui fit une de ses plus belles révérences.

M. Touchwood, qu'elle examina alors de plus près, était un homme de petite taille , mais vigoureux et actif, et conservant, malgré soixante ans et plus, l'élasticité de la jeunesse. Ses traits exprimaient une entière confiance en lui-même, et une sorte de mépris pour tous ceux qui n'avaient ni vu ni enduré tout ce qu'il avait vu et enduré

(i) Sauce ùes Indes orientales , et qui commence à être eu usage en Angleterre.

— Th.

lui-même. Ses cheveux courts commençaient à peine à grisonner. Ses yeux, noirs comme du jais, étaient petits, enfoncés et brillans , et ils contribuaient, avec un nez court et retroussé, à exprimer son habitude d'emportement et de colère. Son teint, grâces aux vicissitudes de climats qu'il avait subies , était de couleur de brique; et son visage , qui , à quelques pas de distance , semblait lisse et uni, offrait, vu de plus près , une foule de petites rides qui s'y croisaient dans tous les sens, mais si superficielles, qu'elles paraissaient faites avec la pointe d'une petite aiguille. Il portait pour costume un habit bleu , un gilet et des culottes de peau de buffle, des demi-bottes cirées avec grand soin , et une cravate de soie , nouée avec une précision militaire. La seule portion de ses vêtemens qui eût l'air antique était un chapeau à cornes de dimensions équilatérales, auquel était attachée une très-petite cocarde.

Mistress Dods, accoutumée à juger des personnes à la première vue, dit par la suite qu'aux trois pas qu'il fit depuis la porte jusqu'à la table sur laquelle le thé était servi, elle avait reconnu, sans crainte de se tromper, la démarche d'un homme en état de bien figurer dans le monde. — Et c'est à quoi, ajouta-t-elle en clignant de l'œil, nous autres aubergistes nous nous trompons rarement. Si le gilet brodé en or a les poches vides, celui de peau de daim tout uni, qui en a de bien garnies, est le plus beau des deux.

— Voici une matinée bien humide, ma bonne dame, dit M. Touchwood , sans doute pour reconnaître dans quelle compagnie il se trouvait.

— Une douce matinée * , monsieur, pour la récolte, répondit Meg d'un ton solennel.

— Vous avez raison , madame , douce est l'expression convenable, quoiqu'il y ait bien du temps que je ne l'aie entendu employer. J'ai fait deux fois le tour du monde depuis que je n'ai entendu parler d'une douce matinée.

(i)Saft, soft. — Tr.

— Vous êtes donc de ce pays *? dit le clerc du sheriff, faisant ingénieusement cette supposition dans l'espoir d'obliger l'étranger à s'expliquer lui-même. Cependant il me semble que Touchwood n'est pas un nom écossais; je ne le connais pas, du moins.

— Un nom écossais! répéta le voyageur, non. Mais on peut avoir déjà voyagé dans ce pays sans y être né ; ou, si l'on y est né , on peut avoir eu quelque raison pour changer de nom. Il y a plus d'une cause qui peut obliger un homme à changer de nom.

— Sans contredit, et il peut s'en trouver de très-bonnes, comme, par exemple, s'il s'agissait de recueillir une succession, et que le testateur y eût mis pour condition que le légataire prendrait son nom.

— Ou, par exemple, ajouta l'étranger, si un homme avait rendu son pays trop chaud pour lui sous son véritable nom.

— C'est une supposition qu'il ne me conviendrait pas de faire. Mais quoi qu'il en soit, si vous avez connu autrefois ce pays, vous devez être émerveillé des changemens survenus depuis la guerre d'Amérique. Des montagnes où l'on ne voyait que des bruyères, et qui sont couvertes de luzernes. Les baux des terres doublés, triplés, quadruplés. Les vieux donjons des châteaux démolis , et nos lairds logés dans d'aussi belles maisons qu'on peut en avoir en Angleterre.

— Grand bien leur fasse, dit M. Touchwood avec vivacité; c'est un troupeau de fous!

— Vous ne semblez guère enthousiasmé de tous ces heureux changemens , monsieur, dit Bindloose, surpris de trouver une voix de dissentiment quand il croyait que les suffrages devaient être unanimes.

— Enthousiasmé! oui, j'ensuis enthousiasmé, comme

(i) Il est bon de faire observer ici que Meg prononce le mot douce en e'cossais ; et, comme M. Touchwood le comprend , c'est ce qui donne occasion à Me Bindloose de lui demander s'il est né en Ecosse. — Th.

je le suis du diable , qui en est l'auteur, à ce que je crois. Vous vous êtes mis dans la tête qu'il fallait tout changer. Vous avez été inconstans comme l'eau; mais comme elle vous n'excéderez pas vos limites. Je vous dis qu'il y a eu plus de changemens depuis quarante ans dans votre pauvre coin de pays, qu'on n'en a vu depuis quarante siècles, que je sache , dans les grands empires de l'Orient.

— Hé , pourquoi non , si ces changemens sont pour le mieux?

— Mais ils ne sont pas pour le mieux. .T'ai laissé vos paysans pauvres comme des rats, j'en conviens, mais honnêtes , industrieux , supportant leur sort dans ce inonde avec patience et fermeté, et levant les yeux vers l'autre avec espérance. Maintenant je n'y trouve plus que des serviteurs intéressés, regardant à leur montre toutes les dix minutes , de peur de travailler un instant de trop pour leur maître. Au lieu de lire la Bible les jours ouvriers, et d'aller écouter le ministre discuter les points douteux de controverse les dimanches, ils glanent toute leur théologie dans Payne et dans Voltaire.

— Et je puis garantir que monsieur dit la vérité, dit Meg Dods. Jusque dans ma cuisine , j'ai trouvé un paquet de leurs blasphèmes. Mais j'ai fait maison nette du vaurien de colporteur qui les y avait apportés. Ce n'est pas assez de faire tourner la tête des servantes avec leurs ballades, de les rendre folles avec leurs rubans, il faut encore qu'ils les trompent en leur faisant prendre les marchandises du diable , comme je puis le dire, en échange de leurs précieuses âmes, et en tirant d'elles l'argent qu'elles devraient employer à soutenir un pauvre vieux père infirme ou qui se trouve sans ouvrage.

— Leur père! madame, s'écria M. Touchvvood, elles nv » pensent pas plus que Regane ou Gonerile '.

— Je vois que vous connaissez bien notre sexe, mon*

'i) Les Kl les dit Roi Lear. — Eu.

sieur. Voilà pourtant ce que je leur prêche à toutes les heures du jour; mais attendez qu'elles profitent d'une bonne doctrine!

— Ajoutez, madame, que toutes ces brutes sont devenues mercenaires. J'ai vu le temps où un Ecossais aurait rougi de toucher à un shilling sans l'avoir gagné, et cependant il était aussi disposé à aider un étranger, que 3e serait un Arabe du grand désert. Et l'autre jour , ayant laissé tomber ma canne pendant que j'étais à cheval, un drôle qui travaillait à une haie , et qui avait fait trois pas pour la ramasser, me répondit, quand je l'eus remercié, que je pouvais aller au diable, moi et mes remerciemens, si je n'avais pas autre chose à lui donner. Saint Giles n'aurait pas mieux fait.

— Tout cela peut être comme vous le dites, monsieur, dit maître Bindloose, et sans contredit la richesse tourne la tête ; mais le pays est riche, on ne peut le nier, et la richesse, comme vous le savez,..

— Prend souvent des ailes pour s'envoler, répondit le cynique étranger; mais je ne suis pas même bien sûr que nous la possédions maintenant. Vous faites un grand étalage de vos bestiaux et de la culture de vos terres , mais tout cela n'est pas une preuve de richesse, pas plus que la corpulence d'un homme ne prouve sa force et sa santé.

— Sûrement, M. Touchwood, des propriétaires vivant comme de véritables lairds, des fermiers tenant meilleure table que les lairds ne le faisaient autrefois, et voyant venir la Pentecôte et la Saint-Martin1 sans plus de crainte

que je n'en ai quand je vois arriver mon déjeuner Si

ce ne sont pas là des signes de richesse , je ne sais où il faut en chercher.

— Ce sont des signes de folie , monsieur, d'une folie qui est pauvre, et qui le devient encore davantage en voulant passer pour riche. Et comment obtiennent -ils ces

(i) Termes ordinaires <Ui paiement des fermages. — -Tr.

moyens d'ostentation ? Vous qui êtes banquier, monsieur, vous pourriez peut-être me le dire mieux que je ne pourrais le deviner.

— Il est possible qu'ils fassent escompter un billet de temps en temps, M. Touchwood; mais il faut qu'on trouve des facilités, ou le monde resterait stationnaire. Les facilités sont l'huile qui fait aller les roues.

— Et qui fait dégringoler au diable. Je vous ai laissés empestés d'une seule banque , la banque d'Ayr, mais tout le pays maintenant est une banque d'Ayr, je crois; et qui paiera les violons * ? Mais que m'importe! je ne serai pas long-temps dans le pays. Cette vraie tour de Babel ferait tourner la tête d'un homme qui a passé sa vie avec des gens aimant mieux un bon siège qu'une course folle , le silence que le bavardage; ne mangeant que quand ils ont faim, ne buvant que lorsqu'ils ont soif; ne riant jamais sans sujet , et ne parlant que quand ils ont quelque chose à dire. Mais ici il faut courir, trotter, galoper. On ne trouve que mousse et écume ; point de tenue , point de caractère.

— Je gagerais ma vie , dit Meg en regardant son ami Bindloose, que monsieur a été là-bas, au nouveau Spa.

— Qu'appelez-vous Spa, madame? Si vous voulez parler du nouvel établissement formé à Saint-Ronan, c'est la source véritable de la folie et de la fatuité , une tour de Babel pour la confusion des langues, une foire de vanité et de sottises.

— Monsieur, monsieur, s'écria dame Dods , enchantée de la sentence qu'elle venait d'entendre porter contre ses rivaux à la mode, et empressée de montrer son respect pour le judicieux étranger qui l'avait prononcée ; — me permettrcz-vous d'avoir le plaisir de vous verser une tasse de thé? Et en même temps elle se mit en possession de l'administration de la théière, restée jusqu'alors entre les mains de maître Bindloose. — J'espère qu'il est à votre

(i) ScoUci'j la cornemuse, thepiper. — Tr.

goût, monsieur, ajouta-l-elle quand maître Touehwood lui eut avancé sa tasse avec cet air de satisfaction que ceux qui aiment à parler montrent ordinairement à ceux qui veulent bien les écouter.

— Il est aussi bon que nous avons droit de nous y attendre, madame , quoiqu'il ne soit pas comparable à celui que j'ai bu à Canton avec le vieux Tong-Qua. Mais le céleste empire n'envoie pas à Londres son meilleur thé ; et Londres n'envoie pasàMarchthorn ce qu'il a de meilleur.

— Cela peut être vrai, monsieur; mais j'ose garantir que le thé de maître Bindloose est beaucoup meilleur que celui qu'on vous a servi là-bas au nouveau Spa.

— Du thé ] madame! je n'y en ai jamais vu. On apportait des feuilles d'épines et de frêne dans des boîtes à thé bien peintes, et l'on en faisait une infusion que des singes bien poudrés présentaient à ceux qui pouvaient se résoudre à la prendre, et qui la buvaient au milieu du bavardage des perroquets et du miaulement des chats. Je regrettais de ne plus être au temps du Spectateur, où j'aurais pu déposer mon penny au comptoir, et me retirer sans cérémonie. Mais non , cette bienheureuse décoction circulait sous les auspices d'une demi-douzaine de bas-bleus à demi folles, et nous étions embarrassés de tout le cérémonial d'une fête pour quelques cuillerées de ce misérable breuvage.

— Hé bien! monsieur, tout ce que je puis dire, c'est que si j'avais été assez heureuse pour vous recevoir chez moi, à l'ancienne auberge du vieux village de Saint-Ronan, que ma famille tient depuis deux générations, je ne prétends pas dire que vous auriez eu du thé aussi bon que celui que vous avez été accoutumé à boire dans les pays étrangers qui le produisent ; mais je me serais fait un devoir d'offrir à un homme comme vous le meilleur que j'aie à la maison, et je ne le fais jamais payer plus de six pence, comme mon père le faisait de son temps.

— Je voudrais avoir su que l'ancienne auberge existait

encore, madame, j'aurais certainement logé chez vous, et j'aurais envoyé tous les matins chercher de l'eau à la source ; car les médecins prétendent qu'il faut que je prenne les eaux de Cheltenham, ou quelque autre de même nature, pour chasser la bile, peut-être pour cacher leur ignorance; de sorte que j'ai choisi ce que j'ai regardé comme le moindre mal des deux. Mais j'ai été diablement trompé dans mon calcul ! Votre Spa ! autant vaudrait loger dans une cloche. Il faut que le jeune Saïnt-Ronan soit fou pour avoir établi une telle pétaudière sur l'ancien domaine de son père.

— Connaissez- vous l'héritier de Saint -Ronan d'aujourd'hui?

— Je ne le connais que de réputation, mais j'ai entendu parler de sa famille , et je crois qu'il en est question dans l'histoire d'Ecosse. J'ai été fâché d'apprendre qu'elle est plus bas dans le monde qu'elle ne l'était autrefois; et ce jeune homme ne prend pas le bon moyen pour la relever en passant son temps avec des joueurs et des aigrefins.

— Je serais bien fâchée que cela fût ainsi, dit. l'honnête Meg Dods, dont le respect héréditaire pour la famille Mowbray l'empêchait toujours de se permettre aucun propos qui pût nuire à la réputation du jeune laird. — Ses ancêtres ont eu des bontés pour les miens, monsieur; et, quoiqu'il puisse l'avoir oublié , il ne me convient pas de dire de lui ce qu'on ne devrait pas avoir à dire du fils de son père.

M. Bindloose, qui n'était pas retenu par les mêmes motifs, déclama contre Mowbray, qu'il représenta comme un dissipateur inconsidéré de sa propre fortune et de celle des autres. — J'ai quelque raison pour en parler, ajoutat-il ; il m'a été présenté deux de ses traites , de cent livres chacune, que j'ai escomptées par égard et par respect pour son ancienne famille; mais il ne pense pas plus à les acquitter qu'à solder toute la dette nationale. Et il vient

DE SA.I1NT-KONAN. 21i

de faire rafle dans toutes les boutiques de Marchthorn , pour une fête qu'il va donner à tout ce beau inonde des eaux de Saint-Ronan; et les marchands ont été obligés de prendre ses acceptations en paiement de leurs fournitures. Mais les escomptera qui voudra. Je connais quelqu'un qui n'avancera jamais un plack ni un bawbie sur aucun billet signé ou endossé John Moivbray. Il ferait mieux de payer les dettes qu'il a déjà contractées que d'en faire de nouvelles pour amuser des fous et des flatteurs.

— Je crois qu'il en sera pour ses préparatifs, dit M. Touchwood; car j'ai entendu dire que la fête a été remise par une indisposition de miss Mowbray.

— Pauvre fille! dit dame Marguerite Dods, il y a bien du temps que sa santé est dérangée.

— On dit qu'il y a là quelque chose qui ne va pas bien, dit M. Touchwood en appuyant un doigt sur son front.

— Dieu seul le sait, mais je soupçonne que le cœur est plus malade que la tête. Au surplus, on fait tellement aller la pauvre créature et à droite et à gauche, et à cette mare de Spa ; elle a si peu de société chez elle, qu'il n'est pas bien étonnant que son esprit ne soit pas tout-à-fait ce qu'il devrait être.

— Hé bien, madame , on la dit plus mal qu'elle ne l'a jamais été, et c'est ce qui a fait remettre la partie projetée. D'ailleurs, à présent que ce jeune lord est arrivé aux eaux, on attendra sans doute qu'elle soit guérie.

— Un lord ! s'écria dame Dods ; un lord à la mare 3 il n'y aura plus moyen d'y tenir. Un lord ! on ne pourra plus les regarder. Un lord ! comme cela va les gonfler d'orgueil ! Un lord ! que Dieu nous protège! un lord à l'hôtel ! Mais, M. Touchwood, ce n'est peut-être qu'un lord des sessions ' ?

— Non pas, non pas, ma bonne clame, c'est un lord an-

(0 C'est-à-dire un juge. On donne auxjuges tle la cour le litre de lords des sessions.

— Ed.

glais ayant droit de siéger à la chambre des pairs du parlement. Cependant quelques personnes prétendent qu'il y a un vice dans son titre.

— Je garantis qu'il y en a un, s'écria Meg avec vivacité; car elle ne pouvait supporter l'idée de la nouvelle importance qu'allait acquérir rétablissement dont elle était jalouse, en devenant la demeure d'un pair d'Angleterre. Un, dites-vous 3 Je réponds qu'il y en a une douzaine. Vous verrez que c'est quelque lord flibustier de leur façon, et dont la perte ne les tourmentera guère. Et sans doute il est arrivé bien malade, et il ne tardera pas à s'en aller en bonne santé , pour ajouter à la célébrité des eaux de leur Spa.

— Ma foi, madame, sa maladie est d'un genre que les eaux auraient peine à guérir. — Il a été blessé à l'épaule, d'un coup de pistolet que lui a tiré , à ce qu'il paraît, un brigand qui voulait le voler. C'est encore un de vos heureux changemens arrivés en Ecosse. Jamais pareille chose n'y serait arrivée de mon temps. On y aurait plutôt rencontré le phénix qu'un voleur de grand chemin.

— Et où cela est-il arrivé, s'il vous plaît, monsieur? demanda l'homme aux escomptes.

— Pas bien loin du vieux village ; et , si l'on m'a bien informé , ce fut mercredi vers midi.

— Voilà qui explique , à ce qu'il me semble , les deux coups de feu qu'Antoine a entendus, mistressDods. C'était le même jour à la même heure. — Oh! ce ne pouvait être que cette attaque contre ce noble étranger.

— Peut-être oui , peut-être non , maître Bindloose ; il faudra que j'y voie plus clair avant que je prononce mon jugement dans cette affaire. Mais je voudrais bien savoir, ajouta-t-elle , revenant au sujet dont la conversation intéressante de M. Touchwood avait distrait quelques instans ses pensées ; je voudrais bien savoir si monsieur a entendu parler là-bas de M. Tyrrel.

— Si c'est l'individu désigné dans ce papier , répondit

l'étranger en tirant de sa poche un petit papier imprimé , j'ai à peine entendu parler d'autre chose. On en faisait un tel bruit, que j'étais aussi fatigué d'entendre le nom de Tyrrel, que le fut jamais Guillaume-le-Roux * . Quelque sotte querelle qu'il avait eue, et pour laquelle il n'a pas jugé à propos de se battre , comme leur sagesse prétendait qu'il aurait dû le faire , a été la principale cause de la censure qu'il s'est attirée. C'est encore une autre folie qui a gagné du terrain chez vous. Autrefois deux vieux lairds orgueilleux , ou deux cadets de bonne famille, pouvaient avoir une querelle , se donner un rendez-vous et se battre en duel à la mode gothique de leurs ancêtres ; mais jamais des gens qui n'avaient pas d'ancêtres ne songeaient à commettre un tel acte de démence. Et aujourd'hui voilà qu'on dénonce au public un misérable barbouilleur de toile (car je crois que tel est le métier de ce héros), comme si c'était un officier général, dontla profession serait d'être brave, et qui perdrait son pain en perdant son honneur. Ha! ha! ha! cela rappelle Don Quichotte, qui prit son voisin Samson Carasco pour un chevalier errant.

La lecture de cet imprimé , qui contenait les pièces que nous avons déjà mises sous les yeux de nos lecteurs, c'està-dire l'exposé de sir Bingo, le certificat du docteur, et les délibérations prises par le comité d'administration , inspira à M. Bindloose une réplique nouvelle à mistress Dods. Il s'adressa à elle en modérant, son air de triomphe autant que le lui permit sa vanité satisfaite de la pénétration de son jugement :

— Vous voyez maintenant que j'avais raison, mistress Dods , et que vous n'aviez nul besoin de vous donner la peine de faire une si longue course. Le jeune homme , au lieu de regarder sir Bingo en face, a trouvé plus convenable de lui tourner le dos; et je crois qu'en cela il s'est

(l) Guillaumc-le-Roux, fils du Guillaum(!-lc-Cc>nr|ucranl, fui tue à la chasse par Waller Tyrrel un de ses favoris. — Ed.

montré le plus sage des deux. Vous en avez ici la preuve imprimée.

— Tout savant que vous êtes , maître Bindloose , il peut se faire que vous vous trompiez ; mais je vous promets que je ferai de strictes recherches sur cette affaire.

Ceci amena une nouvelle altercation sur le destin probable de Tyrrel , et l'étranger prit lui-même quelque part à la discussion.

Enfin, voyant que M. Bindloose, qui avait de l'expérience en affaires , persistait à ne pas admettre l'hypothèse de l'assassinat de Tyrrel , Meg Dods se leva d'assez mauvaise humeur* pour ordonner qu'on mît les chevaux à son wisky. Mais toute hôtesse qu'elle était dans ses propres domaines, elle comptait en cette occasion sans son hôte ; car son postillon bossu, aussi absolu dans son département qu'elle était despote dans sa maison , lui déclara formellement que ses bêtes ne seraient pas en état de se remettre en route avant deux heures.

La bonne dame fut donc obligée de se résigner au bon plaisir de son serviteur , non sans regretter amèrement le tort que son absence allait faire à sa maison, se figurant d'avance une longue liste de plats brisés , d'écots mal calculés , de chambres en désordre , et d'autres désastres qu'elle s'attendait à apprendre à son retour.

M. Bindloose , qui désirait recouvrer les bonnes grâces de sa cliente, qu'il avait jusqu'à un certain point perdues en la contrariant sur un point qu'elle avait fort à cœur , ne voulut pas lui offrir , pour motif de consolation , la réflexion bien naturelle, quoique peu agréable , qu'une auberge presque déserte n'est guère exposée aux accidens qu'elle appréhendait. Au contraire , il entra dans ses chagrins de la manière la plus cordiale , et alla même jusqu'à dire que, si M. Touchwood était venu de Saint-Ronan avec des chevaux de poste , comme ses bottes bien cirées semblaient le prouver , elle pourrait en profiter pour retourner chez elle plus promptement.

— Je ne sais pas trop , dit sur-le-champ M. Touchwood, si je ne retournerai pas moi-même à Saint-Ronan. En ce cas je me ferai un plaisir de reconduire cette bonne dame chez elle, et j'y passerai même quelques jours si elle veut bien m'y recevoir. Je respecte , madame , une femme qui, comme vous , continue à suivre l'occupation que suivait son père. J'ai vu des pays , madame, où , de père en fils , chacun suit la même profession depuis des milliers d'années. J'aime cet usage; il annonce un caractère exempt d'ambition et de légèreté.

La physionomie de mistress Dods s'épanouit quand elle entendit cette proposition; elle protesta à M. Touchwood qu'elle ne négligerait rien pour lui rendre agréable le séjour qu'il ferait chez elle; et, tandis que M. Rindloose s'étendait en beaux discours pour prouver à l'étranger combien il s'y trouverait commodément, elle contemplait en silence et avec délice le triomphe éclatant qu'elle allait remporter quand on verrait un homme riche et respectable abandonner l'hôtel du Renard pour venir occuper un logement dans l'ancienne auberge du vieux village.

— Je ne suis nullement difficile , madame , lui dit M. Touchwood ; j'ai voyagé trop long-temps et dans des pays trop lointains pour tenir beaucoup à trouver toutes mes aises ; une venta espagnole , un khan persan, un caravansérail turc, sont la même chose pour moi. Seulement, comme je n'ai pas de domestique, attendu que je neveux point avoir sans cesse sur mes pas le fléau d'un de ces fainéans , je vous prierai d'envoyer chercher à la source une bouteille d'eau, tous les matins que je ne pourrai pas y aller , car je crois réellement qu'elle me fait quelque bien.

Mistress Dods promit de satisfaire à cette demande raisonnable, et ajouta même, de la meilleure grâce du monde, que les eaux de Saint-Ronan n'étaient pas mauvaises en elles-mêmes, et qu'il était même possible qu'elles fissent quelque bien. C'était seulement la nouvelle auberge qu'elle

ne pouvait souffrir , pour ne rien dire des fous qui y logeaient , et qui s'appelaient la compagnie. On prétendait que saint Rouan avait fait prendre un bain au diable dans cette source , et que c'était pour cela qu'elle avait conservé un goût de soufre. Mais c'étaient des sornettes de papistes , car elle tenait de quelqu'un qui s'y connaissait, et c'était du ministre lui-même , que saint Ronan n'était pas un de ces saints romains idolâtres , mais seulement un chaldien (voulant dire probablement un Culdie * ) , ce qui était sans doute une histoire toute différente.

Les choses étant ainsi arrangées à la satisfaction des deux parties , la chaise de poste fut demandée , et elle arriva bientôt à la porte de la maison de Me Bindloose. Ce ne fut pas sans une répugnance secrète que Meg y monta quand elle eut vu écrit en grosses lettres sur la portière : Fox inn and hôtel Saint-Ronan's well 2. Mais il était trop tard pour écouter de tels scrupules.

— Je n'aurais jamais cru que je serais montée un jour dans une de leurs chaises , dit-elle en s'asseyant; et quelle chaise encore ! A peine y a-t-il place pour deux personnes. Je puis vous dire , M. Touchwood, que lorsque je tenais des chevaux de poste , mes deux chaises auraient contenu chacune quatre personnes de l'âge de raison et autant d'enfans. J'espère que cette tête folle d'Antoine ramènera mon wisky aussitôt que les chevaux se seront reposés. Avez-vous assez de place , monsieur? Je tâcherai d'en tenir encore moins, s'il est possible.

— Oh! madame, répondit l'orientaliste, je suis accoutumé à toute espèce de voiture. Un dooly , une litière, un palanquin, un chariot, une chaise de poste, tout cela me convient également. Je crois que je me placerais à côté de la reine Mab 3 dans une coquille de noix , plutôt que de

(r) Ciddic. Nous avons déjà signalé ce mol dans uue dos notes précédentes. — El*.

(■z) Hôtel du Renard , à Saint-Ronan-lcs-Eaux. — Ed.

(3) La reine cl«:b Fées , si plaisamment décrite dans Roméo et Juliette. — Eft

rester en arrière. Pardon, madame, mais si cela ne vous incommode pas j'allumerai mon sheroot \

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