‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 17 sur 40 · LE MINISTRE DE VILLAGE · texte numérisé non relu

LE MINISTRE DE VILLAGE

Chacun l'aimait pourtant, quoique ses revenus N'allassent pas plus loin que deux fois cent e'cus. Imitation de Chaucer , par Dbyden.

Mistress Dods restait convaincue que son jeune ami Tyrrel avait été assassiné par le sanguinaire capitaine Mac Turk ; mais les recherches qu'elle fit faire pour retrouver son corps ayant été infructueuses, et lui ayant coûté quelque argent, elle finit par désespérer d'y réussir. — J'ai fait mon devoir, pensait-elle ; je laisse cette affaire à ceux qui devraient naturellement s'en charger. La Providence jettera du jour sur ce mystère quand elle le jugera à propos. Telles étaient les réflexions morales par lesquelles la bonne dame se consolait ; et se livrant moins au ressentiment que ne le craignait M6 Bindloose , tout en conservant son opinion , elle conserva aussi son banquier et son homme d'affaires.

Peut-être l'inaction à laquelle Meg se résigna dans une affaire qu'elle avait résolu d'approfondir si complètement, fut occasionée en partie par la circonstance que le pauvre Tyrrel eut pour successeur dans la chambre Bleue le nouvel hôte de mistress Dods, M. Touchwood, qui le remplaçait aussi dans ses pensées et dans les soins journaliers qu'elle prenait. Posséder chez elle un déserteur de l'hôtel du Re-

(i) Pipe indienne. — Ed.

nard , c'était, à son avis, un triomphe signalé qu'elle avait remporté sur ses rivaux. Nous devons convenir qu'il fallait quelquefois toute la force de cette réflexion pour que Meg, vieille et opiniâtre comme elle l'était, se déterminât à céder aux caprices et aux fantaisies sans fin de notre nouvel hôte, qui exigeait plus d'attention que personne qu'elle eût jamais connu.

Personne ne parlait autant que M. Touchwood de son indifférence pour toute espèce de nourriture et pour toutes les aises de la vie ; et probablement jamais voyageur n'avait donné plus d'embarras dans une auberge. Il avait ses fantaisies en cuisine; et si l'on s'avisait de les contrarier, surtout quand il commençait à éprouver quelques douleurs de goutte, on aurait cru qu'il avait fait un apprentissage dans la boutique du pâtissier Bedreddin Hassan, et qu'il allait renouveler la scène de la malheureuse tarte à la crème dans laquelle on n'avait pas mis de poivre. Pas un jour ne se passait qu'il ne produisit quelque nouvelle doctrine en science gastronomique ; et mistress Dods n'y voyant que des hérésies, la maison retentissait de leurs querelles. Ensuite, son lit devait être fait en suivant un certain angle d'inclinaison depuis l'oreiller jusqu'aux pieds. — La moindre déviation de cette règle le troublait, disait-il, dans son sommeil , et bien certainement lui donnait de l'humeur. Il n'était pas moins bizarre et exigeant sur la manière de brosser ses habits, de ranger les meubles de sa chambre, et sur mille autres minuties que, dans la conversation , il semblait complètement mépriser.

Il peut paraître singulier (mais telle est pourtant la bizarrerie de la nature humaine) que mistress Dods fût plus satisfaite d'un hôte dont le caractère était si fantasque et si capricieux, qu'elle ne l'avait été de son ami Tyrrel, si tranquille, si indifférent sur tout. Mais si son hôte savait blâmer, il savait aussi applaudir; et nul artiste, rendant justice à ses propres talens, comme le faisait mistress Dods, 3i'est indifférent aux éloges d'un connaisseur comme

M. Touchwood. L'orgueil que lui inspiraient ses louanges la récompensait du surcroît de travail auquel il l'obligeait; d'ailleurs une autre considération pouvait avoir quelque poids sur l'esprit de notre honnête hôtesse , c'est que les voyageurs qui donnent le plus d'embarras sont ordinairement ceux qui font le plus de dépense et qui paient leur mémoire de la meilleure grâce. Sur ce point Touchwood était un vrai trésor. Quoi qu'il pût lui en coûter, quelque embarras qu'il pût occasioner , jamais il ne se refusait la plus légère fantaisie ; et il donnait tous ses ordres en protestant que rien ne lui était plus indifférent que ce qu'il demandait. Quediable avait- il besoin dessaucesdeBurgess, lui qui avait mangé son kouscoussou sans autre assaisonnement que le sable du désert? Mais c'était une honte pour mistress Dods de ne pas avoir chez elle ce qu'on devait en conscience s'attendre à trouver dans toute auberge d'un rang supérieur à un simple cabaret.

En un mot, déployant une activité infatigable, il ne faisait que donner de nouveaux ordres du matin au soir , et son hôtesse avec tous ies domestiques suffisaient à peine pour les exécuter ; cependant au fond il était si bon quand il s'agissait d'objets essentiels, qu'il était impossible de conserver la moindre rancune contre lui. Aussi mistress Dods, quoique , dans un moment d'humeur, elle le souhaitât quelquefois sur le sommet du mont Tintock, finissait-elle toujours par chanter ses louanges. A la vérité elle ne pouvait s'empêcher de le soupçonner d'être un nabab, et ce soupçon lui était inspiré autant par sa conversation, où il parlait toujours des pays étrangers , que par la manière dont il aimait à satisfaire ses moindres désirs et par la générosité qu'il montrait à l'égard des autres, attributs qu'elle regardait comme caractéristiques delà plupartdes enrichis de l'Inde \ Mais quoique nos lecteurs aient déjà. eu une preuve que Meg avait en général des préventions

Men of Ind. — Ku

contre les favoris de la fortune de cette classe , elle avait assez de bon sens pour savoir qu'un nabab vivant dans les environs et contribuant à la hausse du prix des œufs et des volailles, au grand mécontentement des bonnes femmes du voisinage , était bien différent d'un nabab demeurant dans sa maison , prenant chez elle tout ce dont il avait besoin , et payant sans réplique et sans hésitation tous les mémoires que la conscience de l'hôtesse lui permettait de lui présenter. En un mot , pour en revenir au point où nous aurions peut-être pu nous arrêter un peu plus tôt, le vovageur et l'hôtesse étaient également satisfaits l'un de l'autre.

Cependant l'ennui trouve le moyen de se glisser partout, quand le vernis de la nouveauté est une fois enlevé, et cet ennemi formidable commença à s'emparer de M. Touchwood précisément à l'instant où tout allait à son gré dans l'auberge du Croc. Il avait instruit mistress Dods dans tous les mystères des sauces au curry et des soupes dites Mullegatawny. Il avait appris à la chambrière à faire son lit exactement suivant l'angle d'inclinaison recommandé par sir John Sainclair. Le postillon bossu avait même profité des leçons qu'il lui avait données sur la manière employée par les Arabes pour soigner leurs chevaux . Des pamphlets et des journaux venus de Londres et d'Edimbourg furent un renfort insuffisant pour mettre en déroute l'ennemi qui le harassait. Enfin, il pensa à voir quelque compagnie. Une ressource à cet égard s'offrait tout naturellement à lui aux eaux de Saint-Ronan , mais le voyageur frissonnait encore au souvenir de lady Pénélope Penfeather, qui ne l'avait pas ménagé pendant le peu de temps qu'il avait passé dans l'hôtel du Renard , et, quoique les attraits de lady Rinks eussent pu charmer un Asiatique par les heureux contours de son embonpoint , M. Touchwood ne pensait guère à une sultane, ni à un harem. Enfin une brillante idée se présenta à son esprit, et il fit tout à coup une question inattendue à mistress Dods , pendant qu'elle

DE SAINT-KONAN. 225

lui versait du thé pour son déjeuner, dans une grande tasse d'une espèce de porcelaine particulière dont il lui avait donné un service complet, à condition qu'elle lui servirait elle-même son déjeuner tous les jours.

— Dites -moi donc, mistress Dods, quelle espèce d'homme est votre ministre.

— Un homme comme tous les autres, M. Touchwood. De quelle espèce voulez-vous qu'il soit?

— Un homme comme tous les autres! Ah ! j'entends ; c'est-à-dire qu'il a le nombre ordinaire de bras , de jambes, d'yeux et d'oreilles. Mais est-ce un homme de bon sens?

— Ah! ce n'est pas par là qu'il brille ; car, voyez-vous, monsieur, s'il buvait ce thé que vous avez fait venir de Londres vous-même, il le prendrait pour du thé-bou ordinaire.

— Il n'a donc pas tous ses organes : il lui manque un nez , ou du moins le sien ne fait pas ses fonctions. Ce thé est de la véri table poudre à canon , d'un bouquet parfait.

— Cela peut être, monsieur, mais j'ai donné au ministre un verre de ma meilleure eau-de-vie de Cognac, de la véritable, et je veux mourir si, après l'avoir vidé, il ne me dit pas que c'était de l'excellent whisky. Or , dans tout le presbytère, dans tout le synode même, il n'y a que lui qui n'aurait pas su distinguer l'eau-de-vie du whisky.

— Mais quelle sorte d'homme est-ce? est-il instruit?

— Instruit? Ah! il l'est bien assez, car il est devenu stupide à force de science. Il ne s'inquiète pas plus que vous comment tout va dans sa manse, pourvu qu'on le laisse lire et écrire. Aussi c'est une honte de voir sa maison ! Si j'avais seulement une semaine sous la main les deux fainéantes qui servent ce brave homme, je leur apprendrais ce que c'est que de tenir une maison en bon ordre.

— Prêche-t-il bien?

— Assez bien, assez bien. Quelquefois il lâche un mot de science que nos fermiers et même nos lairds à bonnet

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ne peuvent comprendre; mais pourquoi non? Comme je le leur dis toujours , il faut bien qu'il en donne pour leur argent à ceux qui le paient.

— Réside-t-il constamment dans sa paroisse ? Est-il charitable pour les pauvres?

— Quant à cela , il ne Test que trop , M. Touchwood. Je vous réponds qu'il exécute la parole de Dieu comme il la prêche , et qu'il ne tourne pas le dos a celui qui lui demande. Bien au contraire, car il se laisse vider les poches par un tas de vauriens et de fainéans qui courent le pays en mendiant.

— Qui courent le pays en mendiant, mistress Dods ! Que diriez-vous donc si vous aviez vu les fakirs , les bonzes , les dervis , les imans, les moines, et tous les mendians que j'ai vus? Mais n'importe, continuez. Voit-il beaucoup de compagnie ?

— Beaucoup de compagnie? non, vraiment. Il ne voit jamais personne , ni chez lui , ni ailleurs. Il descend le matin en grande robe de chambre déguenillée, comme s'il venait d'arracher des pommes de terre, et il s'assied au milieu de ses livres; et, si on ne lui apporte pas à manger, jamais il ne pensera à en demander. On l'a vu, le pauvre insensé , rester ainsi dix heures à jeun; c'est là ce que pourrait faire un papiste ; mais il ne le fait pas avec intention.

— Hé bien! en ce cas, ma chère hôtesse, votre ministre n'est pas un homme aussi ordinaire que vous le prétendez. Oublier son dîner! il faut qu'il soit fou! il dînera aujourd'hui avec moi , et je prétends qu'il ait un dîner dont il puisse se souvenir long-temps.

— Vous pourrez trouver que cela est plus aisé à dire qu'à faire. Le brave homme n'est pas difficile en fait de repas. D'ailleurs il ne dîne jamais dehors, c'est-à-dire quand il dîne ; et alors une tasse de lait, une croûte de pain , peutêtre une pomme de terre froide, voilà tout ce qu'il lui faut. C'est une manière de vivre un peu païenne pour un brave

homme comme lui, car certainement un bon chrétien doit avoir soin de ses entrailles.

— Cela peut être, mais j'ai connu bien des gens ^ui avaient tellement soin de leurs entrailles , qu'il ne leur en restait plus pour personne, Mais allons, à l'ouvrage ^faitesnous un aussi bon dîner pour deux que vous en êtes capable , et qu'il soit prêt à quatre heures très-précises. Préparez du vieux vin des Canaries que j'ai fait venir de Cockburn. Une bouteille de mon sherry des Indes, et une autre de votre vieux bordeaux à cachet jaune ; vous m'entendez. Un moment! c'est un ministre, il lui faut aussi du porto. Que tout soit prêt à l'heure dite , et ayez soin qu'on ne laisse pas le vin au soleil , comme cela est arrivé l'autre jour à cette sotte de Beck. Je ne puis aller moi-même à la cave, mais qu'on ne fasse pas de méprise.

— Ne craignez rien , dit Meg en branlant la tête , ne craignez rien ; je ne souffre jamais que personne , excepté moi, mette le nez dans ma cave. Maisjamais on n'a ordonné tant de vins pour deux personnes, et dont l'une est un ministre , par-dessus le marché.

— Hé quoi ! folle que vous êtes , n'y a-t-il pas dans le village cette pauvre femme qui vient d'introduire un fou de plus dans ce monde? s'il en reste quelque chose, vous le lui enverrez.

— Un potd'ale chaude lui conviendrait mieux, dit Meg; au surplus ce sera comme il vous plaira; mais je puis bien dire que jamais un homme comme vous n'a passé par ma porte.

Avant qu'elle eût achevé cette phrase, le voyageur était parti; et laissant son hôtesse se donner mille mouvemens pour accomplir ses ordres, il sortit de la maison, avec l'empressement qu'il mettait toujours à exécuter tout nouveau projet qui lui passait par la tête , pour aller faire connaissance avec le ministre de Saint-Ronan.

Pendant qu'il descend la rue qui conduit à la manse , nous allons présenter à nos lecteurs ce nouveau personnage de notre histoire.

Le révérend Josiah Cargill était fils d'un petit fermier du sud de l'Ecosse , et la faiblesse de sa constitution, jointe aux dispositions pour l'étude qui accompagnent ordinairement une santé peu robuste, détermina ses parens à faire tous les sacrifices nécessaires pour lui donner une éducation qui le mît en état d'entrer dans l'Eglise. Ils se soumirent d'autant plus volontiers aux privations auxquelles les obligèrent les dépenses de ses études, qu'ils pensaient, d'après les traditions de leur famille, qu'il y avait dans ses veines quelques gouttes du sang qui coulait dans celles de ce célèbre Boanerges du Covenant, Donald Cargill, qui avait été massacré par les persécuteurs dans la ville de Queensbury , sous le règne malheureux de Charles II, uniquement parce que , dans la plénitude de ses pouvoirs sacerdotaux , il avait rejeté du sein de l'Eglise et livré à Satan, par une excommunication formelle, le roi, la famille royale, avec tous les ministres et tous les courtisans.

$lais si Josiah descendait réellement de cet indomptable champion, le feu de l'esprit de famille dont il aurait pu hériter était tempéré par la douceur de son naturel, et par le calme des temps dans lesquels il avait le bonheur de vivre. Tous ceux qui le connaissaient en parlaient comme d'un homme doux, tranquille, studieux, ne songeant qu'à s'instruire, et qui, tout en s'occupant de ce qui paraissait le seul objet de sa vie, le désir d'acquérir des connaissances, et surtout celles qui avaient rapporta sa profession, avait l'indulgence la plus complète pour tous ceux dont les goûts étaient différens des siens.

Ses seuls plaisirs étaient ceux d'un caractère paisible et réfléchi. Ils se bornaient à une promenade, presque toujours solitaire, dans les bois et sur les rochers, à la louange desquels il se rendait quelquefois coupable d'un sonnet , plutôt pour céder à l'inspiration du moment, que pour courtiser la renommée et les récompenses qui attendent les poètes. Mais , bien loin de chercher à insinuer ses pièces

fugitives dans les journaux et dans les revues littéraires , il rougissait de ses essais poétiques , même quand il était seul, et il était rare qu'il poussât la complaisance pour sa veine jusqu'à confier ses inspirations au papier.

Avec un caractère si modeste, il cachait encore un véritable talent que la nature lui avait donné pour le dessin, quoiqu'il eût reçu des complimens sur quelques-unes de ses esquisses aperçues par des personnes dont le jugement en ce genre était généralement reconnu. C'était pourtant ce talent négligé qui , comme les pieds agiles du cerf de la fable, devait lui rendre un service qu'il aurait peut-être vainement attendu de son mérite et de son savoir.

Lord Bidmore, connaisseur distingué, cherchait un gouverneur pour son fils, l'honorable Auguste Bidmore. Il avait consulté à ce sujet le professeur de théologie, qui fit passer en revue devant lui plusieurs étudians qu'il favorisait, et auxquels il croyait toutes les qualités nécessaires pour remplir cette place. Mais quand lord Bidmore lui adressa la question importante et fort inattendue : — Le candidat sait-il dessiner? — le professeur fut obligé de répondre négativement. A la vérité, il ajouta qu'il ne croyait pas que ce talent fut bien nécessaire à un étudiant en théologie, et qu'on ne devait guère espérer qu'aucun de ceux qu'il lui présenterait le possédât. Mais , pressé par lord Bidmore, qui faisait de cette condition un sine quâ non, il se souvint enfin d'un jeune homme qui suivait son cours, si timide qu'à peine pouvait-on entendre ses réponses aux questions du professeur, mais qui avait, disait-on, beaucoup de goût pour le dessin. Lord Bidmore, ayant vu quelques esquisses du jeune Cargill, fut convaincu que sous un tel gouverneur son fils ne pouvait manquer de soutenir dignement la réputation héréditaire de virtuose que son père et son aïeul avaient acquise aux dépens d'un beau domaine dont la valeur était représentée par d-es toiles encadrées suspendues dans la grande galerie de Bidmore-House.

Ayant pris ensuite les rcnseignemcns d'usage sur le jeune homme qu'il destinait pour gouverneur à son fils , lord Bidmore reconnut qu'il réunissait toutes les qualités morales et scientifiques qu'il pouvait désirer, peut-être même à un degré plus éminent qu'il ne l'aurait exigé; et, a la grande surprise de tous ses compagnons , mais surtout à la sienne, Josiah Cargill fut nommé à la place désirée et désirable de gouverneur de l'honorable Auguste Bidmore.

M. Cargill remplit son devoir avec autant de zèle que d'intégrité. Son élève était un enfant gâté, d'un bon caractère , d'une santé faible, et n'ayant que des dispositions fort ordinaires. Son maître ne put faire passer en lui la moindre idée de ce noble enthousiasme qui caractérise le génie ; mais Auguste fit dans toutes ses études autant de progrès qu'on pouvait en attendre de sa capacité. Il comprenait passablement les langues savantes , et pouvait parler des auteurs qu'il avait lus, de manière à prouver que cette lecture n'avait pas été sans fruit pour lui. Il savait arranger et classer des coquilles , des mousses et des minéraux. Il dessinait sans goût, mais avec exactitude. En un mot, sans être supérieur dans aucune branche de ses études littéraires ou scientifiques, il était assez avancé dans chacune pour y trouver une ressource contre l'ennui , et pour défendre contre les tentations une tète qui n'eût pas été assez forte pour y résister.

Miss Augusta Bidmore, unique fille du lord, recevait aussi des leçons du gouverneur de son frère, dans les sciences que son père désirait qu'elle apprît, et que Cargill était en état de lui enseigner. Mais ses progrès étaient aussi différens de ceux de son frère, que le feu du ciel l'est de cet élément grossier qui dort dans la tourbe accumulée au foyer du paysan. Ses connaissances dans la littérature italienne et espagnole et dans l'histoire ancienne et moderne, et ses talens dans le dessin et dans toutes les sciences qui peuvent convenir à une femme, enchantaient son

jeune maître, et rengageaient à redoubler lui-même d'application, de crainte de se trouver devancé par son élève,

Mais hélas ! la liaison intime que nécessitaient ces leçons exposait les deux jeunes gens à bien des dangers qui prennent leur source dans les sentimens les plus doux comme les plus naturels du cœur humain; et il arriva dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, qu'elle fut fatale à la paix du gouverneur. Tout cœur sensible excusera une faiblesse qui , comme nous allons le voir, portait avec elle son châtiment , et son châtiment sévère. Cadenus nous assure, le croira qui voudra, que, dans une liaison aussi dangereuse, il sut se maintenir dans des bornes qu'outrepassa malheureusement l'infortunée Vanessa, sa plus tendre élève.

Le plaisir innocent dont il était ému

En voyant Vanessa l'écouter attentive,

Etait celui d'un maître heureux quand il captive

Par ses doctes leçons un enfant ingénu \

Mais Joseph Cargill fut moins heureux ou moins prudent. Sa belle élève lui était devenue chère à un point inexprimable, avant qu'il découvrit le précipice vers lequel il s'avançait en suivant l'impulsion d'une passion aveugle et sans espoir. Il est vrai qu'il était incapable de profiter des occasions que lui offraient ses fonctions pour entraîner miss Augusta dans le piège où il était tombé luimême. L'honneur et la reconnaissance s'unissaient pour lui interdire une telle conduite, quand même elle n'eût pas été incompatible avec son caractère pur, simple et timide. Soupirer et souffrir en silence, former la résolution de fuir une situation si dangereuse , et retarder de jour en jour l'exécution de cette détermination prudente,

(t) Cadenus et Vanessa, histoire des amours de Swift, rime'e par lui-même sous ces noms suppose's. Vanessa e'tait t'infortune'e miss Vanhoiigh. Voyez la Vie de Swift, par sir Waltur Scott. — Ed.

voilà tout ce qu'il se sentait en état de faire; et il est assez probable que la vénération avec laquelle il regardait la fille de son protecteur , et l'impossibilité où il se trouvait de nourrir de la moindre espérance la passion qu'elle lui inspirait, contribuèrent à rendre sa tendresse encore plus pure et plus désintéressée.

Enfin la conduite que la raison lui prescrivait depuis long-temps devint une nécessité. Auguste allait partir pour voyager pendant un an en pays étranger, et lord Bidmore offrit à Gargill d'accompagner son fils, ou de recevoir une récompense des soins qu'il avait pris de son éducation. Son choix entre ces deux propositions ne pouvait être douteux. En restant avec le jeune Bidmore, il lui semblait qu'il n'était pas entièrement séparé de sa sœur. Il était sûr d'avoir souvent des nouvelles d'Augusta, et de pouvoir lire au moins quelques lignes des lettres qu'elle écrirait à son frère ; il pouvait même espérer qu'il y trouverait quelques mots de souvenir pour son bon ami , son ancien maître; et son caractère tranquille , contemplatif, et cependant un peu enthousiaste, voyait dans cette perspective une source secrète de plaisir, la seule qui lui restait dans cette vie.

Mais le destin lui réservait un coup qu'il n'avait pas prévu. La chance qu'Augusta s'engagerait dans les liens du mariage , quelque probable que son rang, sa beauté et sa fortune rendissenteet événement, ne s'était jamais présentée à son imagination; et, quoiqu'il se fût fortement pénétré de l'idée qu'elle ne pouvait jamais être à lui , la nouvelle qu'elle appartenait a un autre n'en produisit pas moins sur lui un effet terrible.

Les lettres d'Auguste à son père lui annoncèrent d'abord que le pauvre M. Cargill venait d'être attaqué d'une fièvre nerveuse, et ensuite que sa convalescence était accompagnée d'une telle débilité de corps et d'esprit, qu'il lui était impossible de l'accompagner plus long-temps dans ses voyages. Le gouverneur et l'élève se séparèrent peu

DE SÀINT-RONAN. 233

de temps après, et Cargill retourna seul dans son pays , se livrant, chemin faisant, à cette mélancolie rêveuse qui avait succédé à sa maladie, et qui devint ensuite son caractère distinctif. Ses méditations ne furent même troublées par aucune inquiétude sur ses moyens de subsistance future, quoique la fin de ses fonctions semblât les rendre assez précaires. Lord Bidmore y avait généreusement pourvu ; car, malgré le ridicule qu'on pouvait attacher à sa manie pour les beaux-arts, c'était, sous tout autre rapport, un homme juste et plein d'honneur, qui se faisait gloire d'avoir tiré de l'obscurité les talens de Cargill , et qui était plein de gratitude pour la manière dont il avait rempli ses fonctions auprès de ses enfans.

Lord Bidmore avait acheté secrètement de la famille Mowbray le droit de présentation à la place de ministre de la paroisse de Saint-Ronan , alors occupée par un vieillard infirme, qui mourut presque, à l'instant de l'arrivée de Cargill en Angleterre, de sorte que celui-ci fut nommé sur-le-champ au bénéfice vacant. Il reçut pourtant la nouvelle de cet avancement avec tant d'indifférence, que peut-être n'aurait-il pas pris la peine de faire les démarches nécessaires pour obtenir sou ordination, s'il n'y eût été déterminé par sa tendresse pour sa mère, qui était devenue veuve et à qui il ne restait d'autres moyens d'existence que les secours qu'elle recevait de son fils. 11 se rendit dans l'humble retraite qu'elle occupait dans un faubourg de Marchthorn, l'en tendit remercier le ciel de l'avoir laissée vivre assez long-temps pour voir son fils nommé à une place qui , à ses yeux , était plus honorable et plus désirable qu'un siège épiscopal; il l'entendit vanter la vie qu'ils mèneraient ensemble dans l'état de médiocrité indépendante qu'il avait plu à la Providence de lui assurer; et il n'eut pas le courage de renverser les espérances et de détruire la joie de sa mère pour se livrer exclusivement à ses sentimens un peu romanesques. Il passa presque ma-

chinalement par toutes les formes d'usage, et fut enfin régulièrement installé clans la place de ministre de Saint- Ronan.

Quoique doué d'une imagination romanesque, il n'était pas dans le caractère de Gargill de s'abandonner continuellement à une mélancolie inutile. Il chercha des consolations, non en voyant le monde , mais dans la solitude et l'étude. Sa réclusion fut d'autant plus complète , que sa mère, dont l'éducation n'avait pas été plus brillante que la fortune, se sentait mal à l'aise dans sa nouvelle dignité. Partageant donc le dégoût que son fils montrait pour la société, elle passait tout son temps à surveiller l'intérieur du ménage , épargnant à son fils tous les embarras qui auraient pu le distraire de ses livres.

Lorsque l'âge la mit hors d'état de continuer tous ces soins avec la même activité, elle commença à voir avec regret que son fils était incapable de se mêler des détails de sa maison , et elle lui dit quelques mots de mariage ; mais Cargill n'y répondit jamais que d'une manière évasive; et, lorsque cette bonne mère reposa dans le cimetière du village, à un âge assez avancé, il ne se trouva plus personne pour conduire la maison du ministre. Josiah Cargill ne s'en mit nullement en peine, et il se soumit avec patience h tous les maux auxquels un garçon est exposé , et qui pour lui égalaient au moins ceux qui assiégèrent le célèbre Mago-Pico pendant son état de célibat. Son beurre était mal battu , et tout le monde , excepté lui et celle qui le faisait, déclarait qu'il n'était pas mangeable ; lelaitqu'on lui servait pour son déjeuner sentait le brûlé; on volait son fruit et ses légumes dans son jardin , et ses bas noirs étaient raccommodés avec du fil tantôt bleu, tantôt blanc.

Tous ces inconvéniens n'étaient rien pour notre ministre, car son esprit était occupé d'objets bien différens. Que nos belles lectrices n'aillent pas juger Josiah trop

avantageusement en supposant que, comme le Beau Ténébreux clans le désert ' , il resta pendant de longues années la victime d'une passion malheureuse. Non , il le faut dire à la honte du sexe masculin , il n'est pas de passion sans espoir, quelque ardente, quelque sincère qu'elle soit, qui puisse toujours remplir la vie d'amertume. 11 faut qu'il y ait de l'espérance, de l'incertitude, une réciprocité de sentimens pour que le tyran de nos cœurs puisse s'assurer un empire de très-longue durée sur un esprit ferme et sain , qui a la volonté de recouvrer sa liberté. Le souvenir d'Augusta ne se retraçait plus depuis bien long-temps à l'imagination de Cargill que sous des couleurs moins vives; il n'y pensait plus que comme on se rappelle un songe agréable qui laisse pourtant quelques idées mélancoliques, et il ne s'occupait qu'à courtiser une autre maitresse encore plus noble, encore plus difficile à obtenir, la Science.

Tous les instans qu'il ne devait pas à ses devoirs religieux , dont il s'acquittait avec un zèle qui faisait honneur à son cœur et à son esprit, il les employait à l'étude et les passait au milieu de ses livres. Mais cette ardeur pour la science , quoique honorable et intéressante en elle-même , était portée chez lui à un tel excès, qu'elle en devenaitmoins respectable et même moins utile. 11 oubliait, en se livrant à des recherches savantes et profondes, que la société a ses droits, et que les connaissances qu'on cache sous un boisseau sont perdues pour elle, comme le trésor de l'avare, quand celui qui les possède vient à mourir, et ne sont par conséquent qu'un don stérile. Ses études avaient en outre ce désavantage particulier, que, comme il ne s'y livrait que pour satisfaire une soif mal dirigée de connaissances, elles avaient pour but des objets plus curieux qu'utiles , et que tout en servant à son amusement personnel, elles

(0 Amadis, si plaisamment imité dans ses extravagances d'amour par le chevalier de la Manche. — Ed.

ne promettaient que peu d'utilité au genre humain en général.

Egaré dans des recherches abstraites, métaphysiques et historiques, et ne vivant que pour lui-même et ses livres, M. Cargill contracta plusieurs de ces habitudes bizarres qui exposent l'homme studieux et solitaire au ridicule du monde, et qui éclipsaient , sans pourtant la faire entièrement disparaître, la civilité naturelle d'un caractère aimable, et presque tout le savoir-vivre qu'il avait acquis dans la bonne société chez lord Bidmore. Non-seulement il portait à l'excès la négligence de ses vètemens et toutes ces manières ridicules auxquelles deviennent souvent sujets ceux qui vivent dans la solitude, mais il devint surtout l'homme probablement le plus distrait d'une profession où ce caractère est assez commun. Personne ne commettait plus de méprises que lui relativement aux individus auxquels il pariait. Souvent il lui arrivait de demander à une vieille fille des nouvelles de son mari ; à une femme sans enfans, comment se portaient son fils et sa fille ; à l'homme qui pleurait encore une épouse que le digne ministre avait enterrée lui-même quinze jours auparavant, si sa femme jouissait toujours d'une bonne santé. Il reconnaissait des étrangers qu'il n'avait jamais vus, et traitait en étrangers ceux qui avaient droit de prétendre être bien connus de lui. Sexe, âge , profession, il confondait tout à chaque instant; et on le vit plus d'une fois, quand un mendiant lui tendait la main pour lui demander la charité , la lui serrer avec affection , lui ôter son chapeau , le saluer, et lui répondre qu'il espérait que Son Honneur se portait bien.

Parmi ses confrères, M. Cargill obtenait le respect par la profondeur de son érudition , et faisait rire à ses dépens par ses singularités. En ce dernier cas, il prenait, le parti de se retirer tout à coup pour se soustraire au ridicule; car, malgré sa douceur habituelle, la solitude dans laquelle il vivait constamment l'avait rendu un peu irritable ; il n'ai-

mail pas la contradiction , et la critique dont il était l'objet lui était plus sensible qu'on n'aurait pu le croire d'après la sensibilité de son caractère.

Quant à ses paroissiens, ils ne se refusaient pas, comme on peut bien le supposer, le plaisir de rire aux dépens de leur pasteur ; et, comme mistress Dods l'avait donné à entendre à M. Touchwood, ils étaient souvent plus étonnés qu'édifiés de sa science, car, en débitant ses sermons, il lui arrivait souvent d'oublier qu'il s'adressait à une assemblée de gens ignares et non lettrés, et qu'il ne prononçait pas un discours ad clerum , méprise qu'il commettait non par l'amour-propre que pouvait lui inspirer son savoir, non par envie d'en faire étalage; mais c'était une conséquence de ce même esprit de distraction qui fît qu'un prédicateur, prêchant à des condamnés le jour même de leur supplice , s'arrêta au milieu de son discours , en leur en promettant la suite pour le lendemain.

Cependant il n'existait personne dans les environs qui ne rendit justice à M. Cargill sur le zèle vraiment religieux avec lequel il remplissait les devoirs de son état. Les plus pauvres de ses paroissiens lui pardonnaient ses bizarreries en faveur de sa charité sans bornes ; et, si les plus riches tournaient en ridicule quelques-unes de ses distractions, ils n'oubliaient pas que, s'il ne sollicitait pas une augmentation de revenu , comme l'avaient fait tous les ministres qui l'entouraient , s'il n'exigeait pas un nouveau presbytère ou la réparation de celui qu'il habitait, c'était à ces mêmes distractions qu'ils en étaient redevables. Il est vrai qu'il demanda une fois qu'on recouvrit le toit du bâtiment qui contenait sa bibliothèque, attendu que la pluie y pénétrait presque sans rencontrer aucun obstacle ; mais, ne recevant aucune réponse de notre ami Micklewham , à qui cette réclamation ne plaisait guère, et qui ne voyait aucun moyen de l'éluder, il prit le parti de faire réparer la toiture à ses frais, et ne donna plus à la paroisse aucun embarras à cet égard.

Tel était le digne ministre dont le bon vivant logé chez mistress Docls espérait se concilier l'amitié par un bon dîner et d'excellent vin : moyen qui réussit très-souvent, mais qui ne paraissait pas devoir être très -efficace en cette occasion.

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