CHAPITRE XVII
LA COMKAISSANCE,
« Entre nous deux telle est la différence « De votre tête empruntant l'assistance ,
« Vous avez lu ce que j'ai vu ; « Moi, dans mes pieds mettant ma confianc
« J'ai vu ce que vous avez lu :
« Lequel de nous emporte la balance 'i « Butler.
Notre voyageur, aussi rapide dans ses mouvemens que dans ses résolutions , parcourut la rue à grands pas, et arriva bientôt à la manse , qui , si elle ne tombait pas en ruines, était du moins dans un état complet de dégradation, comme nous l'avons déjà dit. Le manque total d'ordre qu'on y remarquait aurait suffi pour faire croire que cette maison était inhabitée, si l'on n'eût vu près de la porte deux ou trois baquets à lessive, pleins d'eau de savon, qui y avaient sans doute été laissés pour donner une preuve sensible à ceux qui s'y heurteraient les jambes, que la main de la femme avait été à l'œuvre en cet endroit.
Les gonds de la porte ayant été brisés , l'entrée de la maison était défendue par une vieille herse qu'il fallait déplacer pour obtenir passage. Le petit jardin, qui eût pu donner quelque agrément même à une vieille maison , s'il eût été bien tenu , ne servait qu'à attester la négligence
du jardinier ou domestique du ministre, qualité qui signifie toujours un homme qui ne fait que la moitié de sa besogne ; mais on pouvait dire que celui-ci ne faisait absolument rien. Cependant M. Touchwood l'aperçut au milieu des orties et des chardons, passant son temps à manger le peu de fruits qu'on voyait sur des groseillers rongés de mousse. Il l'appela à haute voix en demandant à parler à son maître; mais le drôle, sentant qu'il avait été pris en flagrant délit, pour nous servir d'un terme de jurisprudence, bien loin de répondre à l'appel, s'enfuit comme un coupable, et on l'entendit bientôt siffler en conduisant de l'autre côté une charrette qu'il avait laissée près d'une brèche de la muraille du jardin.
N'ayant pu réussir à faire venir le domestique, M. Touchwood frappa avec sa canne, d'abord doucement, ensuite plus fort; puis il appela, cria, hurla, dans l'espoir d'attirer l'attention de quelqu'un des habitans de cette maison ; mais il ne reçut aucune réponse. Enfin , croyant qu'on ne pouvait le blâmer de se frayer lui-même une entrée dans une demeure qui paraissait tellement abandonnée, il écarta la herse qui tenait lieu de porte , en ayant soin de faire assez de bruit pour qu'on pût l'entendre, s'il y avait une créature vivante dans la maison. Le même silence continuant à régner, il entra, traversa un vestibule dont le pavé brisé et les murs humides étaient en harmonie parfaite avec tout l'extérieur de cette habitation ; et, découvrant à sa gauche une porte qui, chose étonnante, avait encore un loquet, il l'ouvrit, et se trouva en présence de l'individu qu'il venait voir.
Au milieu des montagnes de livres, de manuscrits, et de papiers accumulés autour de lui, était assis, dans un fauteuil couvert en cuir complètement usé , le docteur ministre de Saint-Ronan. C'était un homme au teint brun , maigre, déjà dans l'automne de la vie, dont les yeux, quoique ternes et presque égarés , paraissaient avoir été autrefois hrillans , doux et expressif?. Ses traits étaient
intéressons, d'autant plus que, maigre la négligence qu'il mettait à son costume, il était dans l'habitude de faire ses ablutions avec autant de régularité qu'un musulman; car il avait oublié la recherche , mais non la propreté. Ses cheveux auraient paru plus en désordre si le temps ne les eût éclaircis ; il ne lui en restait guère que derrière la tête et sur les tempes. Sa profession était indiquée par des bas noirs, que nulle jarretière n'assujettissait , et ses pieds étaient placés dans de vieux souliers qui lui servaient de pantoufles. Le reste de ses vètemens, ou ce qui en était visible, consistait en une grande robe de chambre en tartan , qui enveloppait de ses plis son grand corps sec, maigre et courbé, et qui lui descendait jusqu'aux talons. Il était tellement occupé de la lecture qu'il faisait dans un énorme in-folio, qu'il ne s'aperçut pas de l'arrivée d'un étranger, et n'entendit ni le bruit que M. Touchwood affecta de faire en entrant, ni les hem! hem! par lesquels il tacha d'annoncer sa présence.
Gessignaux inarticulés ayantdoncété inutiles, M. Touchwood, quoique ennemi de tout cérémonial , se vit dans la nécessité de parler du motif qui l'amenait, pour justifier son intrusion.
— Hem! monsieur, hem ! vous voyez devant vous un homme qui éprouve quelque besoin , le besoin de société, monsieur, et qui a pris la liberté de venir vous voir comme un bon pasteur, dans l'espoir que vous voudrez bien, par charité chrétienne, le soulager de l'ennui qu'il éprouve, en lui permettant de jouir un peu de votre compagnie.
Besoin et charité furent à peu près les seuls mots de ce discours qui frappèrent les oreilles et attirèrent l'attention du bon ministre. 11 était accoutumé à les entendre, et ils ne manquaient jamais de produire de l'effet sur lui. Il regarda l'inconnu d'un air distrait, et, sans changer l'opinion qu'il s'en était formée, quoique l'extérieur et la mise de M. Touchwood, son embonpoint, son habit propre, sa canne à pomme d'or , et surtout sa taille droite et son
air satisfait de lui-même lui donnassent une tournure toute différente de celle d'un mendiant, il lui glissa tranquillement un shilling dans la main, et reprit la lecture qu'il avait interrompue un instant.
— Mon bon monsieur, lui dit Touchwood, surpris d'une distraction poussée si loin, sur ma parole, vous vous méprenez totalement sur le motif de ma visite.
— Je suis fâché que ma petite offrande soit insuffisante, répondit le ministre sans lever les yeux; c'est tout ce que j'ai à donner à présent.
— Si vous voulez avoir la bonté de me regarder un instant, monsieur, dit le voyageur, vous reconnaîtrez probablement que vous êtes dans une grande erreur.
M. Cargill leva la tête, s'arma de toute son attention, et, voyant qu'il avait devant les yeux un homme bien mis et d'un air respectable, il s'écria avec quelque confusion : — Ah] oui, sur ma parole, j'étais tellement enfoncé dans ma lecture... je pense... je crois que j'ai le plaisir de voir mon digne ami M. Lavender.
— Point du tout , M. Cargill , répondit Touchwood. Mais ne vous donnez pas la peine de chercher à me reconnaître; car vous ne m'avez jamais vu. Que je ne vous dérange pas de vos études; je ne suis nullement pressé, et je puis attendre votre loisir.
— Je vous remercie, monsieur, dit le ministre. Ayez la bonté de prendre une chaise , si vous pouvez en trouver une. J'ai un enchaînement d'idées à retrouver, un petit calcul à finir, et ensuite je suis à vos ordres.
Parmi les meubles délabrés qui garnissaient cette chambre, M. Touchwood trouva, non sans quelque difficulté, une chaise dont les pieds étaient encore assez solides pour supporter le poids de son corps, et il s'assit, le menton appuyé sur sa canne et les yeux fixés sur le ministre, qui ne tarda pas à oublier complètement qu'il avait devant lui un étranger. Une longue pause s'ensuivit, et le silence n'était interrompu que par le bruit que faisaient les feuilles
de l'in-folio quand M. Cargill les tournait, et que par quelques exelamations que l'impatience lui arrachait quand , voulant prendre de l'encre pour écrire quelque note , il plongeait sa plume dans sa tabatière, au lieu delà tremper dans l'encrier.
Enfin , à l'instant où M. Touchwood commençait à trouver cette scène aussi ennuyeuse qu'elle était singulière, le ministre leva la tête, et dit en se parlant à lui-même :
— D'Acon, Accor, ou Saint-Jean-d'Acre , à Jérusalem , quelle est la distance?
— Vingt-trois milles nord-nord-ouest, répondit Touchwood sans hésiter.
M. Cargill ne montra pas plus de surprise que s'il avait trouvé cette distance sur la carte, et probablement il ne fit aucune attention à la manière dont il avait obtenu une réponse à sa question ; ce fut à la réponse qu'il s'attacha , et il répondit en frappant de la main son gros volume :
— Vingt-trois milles] ce n'est pas ce que prétendent ïngulphus et Jeffrey Winesauf.
— Hé bien, qu'ils aillent tous deux au diable comme des menteurs qu'ils sont, répliqua le voyageur.
— Vous auriez pu contredire leur autorité sans employer une telle expression , dit le ministre d'un air grave.
— Pardon, docteur, répondit M. Touchwood; mais voudriez-vous comparer le témoignage de ces vieux parchemins avec ce que "vous dit un homme comme moi, à qui ses jambes ont servi de compas dans les voyages qu'il a faits dans presque toutes les parties habitées du globe terrestre?
— Vous avez donc été en Palestine? lui demanda M. Cargill en se redressant sur son fauteuil, et en prenant un ton d'intérêt et de curiosité.
— Vous pouvez en faire serment, docteur, répondit le voyageur; et à Saint-Jean-d'Acrc aussi. J'y étais précisément un mois après que Buonaparte eut trouvé que c'était une noix hop dure pour pouvoir la casser. J'y ai dîné
avec le compère de sir Sidney-Smith , Djezzar-Pacha , et j'aurais trouvé le dîner excellent s'il n'avait été suivi par un dessert de nez et d'oreilles qui troubla ma digestion. Le vieux Djezzar trouvait cette plaisanterie si bonne , qu'à peine rencontrait-on à Acre un seul homme dont la figure ne fût aussi plate que la paume de la main. Morbleu ! je tiens beaucoup à mes organes olfactifs , aussi je partis le lendemain matin d'aussi bon train que put courir le plus léger maudit dromadaire qu'un pauvre pèlerin ait jamais monté.
—Si vous avez réellement été dans la Terre-Sainte, monsieur , dit le ministre , à qui le ton léger de M. Touchwood inspirait quelques soupçons, vous serez probablement en état de me donner quelques renseignemens sur les croisades.
— Ces affaires-là ne se sont point passées de mon temps, docteur.
— Mais vous devez comprendre que ma curiosité n'a d'autre objet que la géographie des lieux où lesévénemens se sont passés.
— Quant à cela, docteur , vous êtes sur vos pieds ; et pour tout ce qui a rapport au temps présent , je suis votre homme. Turcs, Arabes, Cophtes , Druses, je les connais tous , et je puis vous les faire connaître comme moi-même. Sans faire un pas hors de chez vous, vous connaîtrez la Syrie aussi bien que moi. Mais un service en vaut un autre ; et pour que je réponde à vos questions, il faut que vous ayez la bonté de venir dîner avec moi.
— Il est bien rare que je sorte, monsieur , répondit le ministre ; — car les espérances que faisaient naître en lui les discours du voyageur avaient peine à triompher de l'habitude qu'il s'était faite de la retraite et de la solitude. — Cependant je ne puis me refuser le plaisir de la com-
* pagnie d'un homme qui me parait avoir acquis tant d'expérience.
— Hé bien donc , je vous attends à quatre heures. Je
iG.
ne dine jamais plus tard, et toujours à la minute. Je loge à l'auberge du village , en remontant la rue , chez mistress Dods, qui s'occupe en ce moment à nous préparer un dîner tel que toute votre science en a rarement vu , docteur; car j'ai rapporté les recettes pour le faire, des quatre parties du monde.
Ils se séparèrent après avoir conclu ce traité, et M. Cargill, après avoir réfléchi quelques instans sur le singulier hasard qui lui envoyait un homme vivant pour résoudre les difficultés sur lesquelles il avait inutilement consulté toutes les autorités anciennes, reprit peu à peu la chaîne des idées et des recherches que M. Touchwood avait interrompues, et il ne tarda pas à perdre complètement le souvenir de la visite qu'il avait reçue et de l'engagement qu'il avait pris.
Il n'en était pas de même de M. Touchwood, qui, lorsque rien d'essentiel ne l'occupait, avait l'art, comme nos lecteurs peuvent l'avoir remarqué, de faire d'un rien une affaire d'importance. En cette occasion, il ne faisait qu'aller à la cuisine de mistress Dods, en sortir, y retourner, de sorte qu'à la fin l'hôtesse, perdant patience, le menaça d'attacher un torchon au pan de son habit : menace qu'il excusa, attendu , dit-il, que dans tous les pays qu'il avait parcourus, et qui étaient assez civilisés pour qu'il s'y trouvât des cuisiniers, ces artistes avaient le privilège d'être aussi vifs que l'élément devant lequel ils travaillent. Il se retira donc de la zone torride du microcosme de mistress Dods , et employa son temps à la manière ordinaire des oisifs, partie en se promenant pour gagner de l'appétit, partie en consultant sa montre pour voir les progrès que l'aiguille faisait vers quatre heures , quand elle en eut une fois heureusement marqué deux. Il fit mettre une table avec deux couverts dans la chambre Bleue, et veilla lui-même à ce que rien de ce qui pouvait être nécessaire ne fût oublié. Et cependant un regard poli, mais malin, de l'hôtesse du Croc , semblait annoncer un
doute que le ministre arrivât malgré tous ces préparatifs. M. Touchwood ne paya que de mépris une telle insinuation, et attendit patiemment l'heure convenue. Elle arriva, mais M. Cargill n'arriva point. Malgré son impatience , Touchwood accorda cinq minutes pour la différence des montres et la variation du temps , et cinq autres pour le délai qui pouvait résulter du peu d'habitude qu'avait le ministre de voir le monde. Mais, dès que ces dernières minutes furent écoulées , il partit pour la manse , non pas tout-à-fait avec la légèreté d'un daim ou d'un lévrier, mais avec l'empressement que peut montrer un homme d'un certain âge, chargé de quelque embonpoint, ayant bon appétit, et qui attend son dîner avec impatience. Pour cette fois il entra sans cérémonie , et trouva le digne ministre dans sa bibliothèque , encore en robe de chambre , assis dans son grand fauteuil , précisément comme il l'avait laissé cinq heures auparavant.
Son arrivée soudaine fit renaître dans l'esprit du ministre le souvenir fort confus de ce qui s'était passé dans la matinée, et il s'empressa de s'excuser en s'écriant : — Ah! c'est vous! déjà! sur ma parole, M. A... A... je veux dire mon cher ami, je crains d'avoir mal agi à votre égard : j'ai oublié d'ordonner le dîner; mais nous ferems de notre mieux. Eppie! Eppie! Eppie!
Eppie ne répondit ni au premier , ni au second , ni au troisième appel , et elle ne se montra que post inlcrvallum, comme le disent les hommes de loi. C'était une fille à jambes nues, à gros bras rouges, à figure rébarbative, et elle annonça son arrivée en demandant d'un ton aigre : — Hé bien, qu'est-ce que vous voulez?
— Avez-vous quelque chose pour dîner dans la maison , Eppie?
— Du pain et du lait, et il n'en manque pas. Que voulez-vous que j'aie?
— Vous voyez, monsieur, dit Cargill, que vous êtes condamné à une diètepythagoricienne. Mais vous êtes voya-
geur, et vous vous clés sans don le conlenlé plus d'une fois de pain et de lait.
— Oui ; mais jamais quand je pouvais me procurer quelque chose de meilleur. Je vous demande pardon , docteur, mais il me semble que vous avez perdu la mémoire ; ce n'est pas vous qui m'avez invité à dîner, c'est moi qui vous ai prié de venir me tenir compagnie à l'auberge.
— Oui, oui , c'est la vérité; je savais bien que je ne nie trompais pas. Je me rappelais parfaitement qu'il existait un engagement entre nous pour dîner; j'en étais sûr, et c'est là le point principal. Allons, monsieur, je vous suis.
— N'allez-vous pas changer de costume? lui demanda M. Touchwood, voyant avec surprise que le ministre se disposait à le suivre en robe de chambre. Nous attrouperons tous les enfans autour de nous ; vous aurez l'air d'un hibou qui se montre en plein jour, et ils courront après vous comme des moineaux francs.
— Je vais passer mon habit, monsieur, c'est l'affaire d'un instant. Mais je suis réellement honteux de vous faire attendre ainsi, mon cher M. . .M. . . : votre nom m'a échappé.
— Touchwood, monsieur, à votre service; mais je crois que vous ne l'aviez jamais entendu.
— Vous avez raison , c'est la vérité. Hé bien , mon cher M. Touchstone , voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir un instant jusqu'à ce que je sois habillé? Il est bien étrange que nous nous rendions ainsi esclaves de notre corps, M. Touchstone ! Combien de temps nous fait perdre la vanité des habillemens , quand nous pourrions l'employer bien plus utilement pour fournir aux besoins de notre esprit immortel!
M. Touchwood pensa tout bas que jamais bramine ni gymnosophiste n'avait eu moins de raison pour se reprocher de donner Irop de temps à la table ou à la toilette que le sage qu'il avait (levant les yeux; mais il accorda un assentiment tacite à une doctrine qu'il regardait comme
hérétique, plutôt que de prolonger la discussion dans un pareil moment.
Cependant, en très-peu de temps, le ministre eut mis ses habits des dimanches , sans autre méprise que d'avoir passé un de ses bas noirs à l'envers ; et M. Touchwood , heureux comme le fut Boswell l quand il emmena en triomphe le docteur Johnson dîner avec Strahan et John Wilkes, eut le plaisir de rentrer dans son auberge accompagné de M. Cargill.
Après le dîner il s'établit entre eux plus de familiarité , et cette familiarité les conduisit tous deux à porter un jugement sur les talens et les manières l'un de l'autre. Le voyageur trouva le savant trop pédant, trop attaché à des systèmes formés dans la solitude , et auxquels il ne voulait pas renoncer , même quand ils étaient démentis par la voix et les lumières de l'expérience. De plus , il regardait le peu d'attention qu'il donnait à ce qu'il mangeait et à ce qu'il buvait, comme indigne d'un être raisonnable , c'està-dire d'un homme qui a une cuisine, ou, suivant la définition de Johnson, d'un être qui regarde son dîner comme l'affaire la plus importante de sa journée. Cargill n'agissait pas d'après cette définition , et par conséquent il était à cet égard , aux yeux de sa nouvelle connaissance , ignorant et non civilisé. Cependant il le reconnaissait pour un homme sensé et intelligent, quoiqu'il fût sobre et qu'il eût la passion des livres.
D'une autre part, le ministre ne pouvait s'empêcher de regarder son nouvel ami comme une espèce d'épicurien qui se faisait un dieu de son ventre ; et il ne remarquait pas en lui cette éducation distinguée, ces dehors polis, caractères distinctifs de l'homme bien né, et dont il était devenu ju^e compétent pendant le temps qu'il avait vécu dans le grand monde. De plus , il ne lui échappa point que dans la liste des défauts de M. Touchwood se trouvait
(i) Ancciiotc racontée pu BoswéJI , (tans s.! A'/c du docteur* Samuel Johnson.-' -En.
celui de bien des voyageurs, une légère disposition à exagérer ses aventures et à faire sonner bien haut ses exploits. Mais aussi la connaissance parfaite qu'il avait acquise des mœurs orientales , mœurs qui sont aujourd'hui ce qu'elles étaient du temps des croisades, formait un commentaire vivant sur les œuvres de Guillaume de Tyr, de Raymond de Saint-Gilles, sur les Annales musulmanes d'Abulfarage, et sur d'autres historiens du moyen âge , dont la lecture occupait alors M. Cargill.
Une sorte d'amitié, ou du moins de liaison , se forma donc spontanément entre ces deux originaux, et, au grand étonnement de toute la paroisse de Saint-Ronan, on vit le ministre contracter une sorte d'intimité avec un être de son espèce, et cet être était l'homme qu'on nommait communément le nabab du Croc. Ils faisaient ensemble de longues promenades sans parcourir pour cela plus de terrain que si on l'avait mesuré et entouré d'une barrière, comme l'arène destinée à leur exercice à pied. Ces promenades avaient lieu , suivant les circonstances , tantôt sur une petite terrasse située presque au bas du village ruiné, tantôt sur l'esplanade en face de l'ancien château; et dans l'un comme dans l'autre cas, le terrain n'avait pas plus de cinquante toises de longueur. Quelquefois aussi, mais assez rarement, le ministre venait partager le dîner de M. Touchwood, quoiqu'il fût moins splendide que le premier auquel il avait été invité; car , de même que le propriétaire orgueilleux de la coupe d'or tlans l'Ermite de Parnell,
Il était bien reçu, mais avec moins de frais.
Leurs entretiens en ces occasions n'étaient pas réguliers et suivis comme ceux qui ont lieu entre ce qu'on appelle ordinairement des hommes de ce monde. Au contraire, il arrivait souvent que l'un pensait à Saladin et à Richard Cœur-de-Lion, quand l'autre parlait d'Hydcr-Ali et de sir Eyre Coote. Cependant l'un parlai^, l'autre sem-
blait écouter, et peut-être une légère liaison de société, qui n'a d'autre objet que l'amusement, ne peut-elle avoir une base plus solide.
Un soir que le docte ministre venait de s'asseoir à la table hospitalière de M. Touchwood , chez mistress Dods, pour y prendre une tasse de thé, seul objet de luxe qui parût exciter tant soit peu la sensualité de M. Cargill, une carte fut remise au nabab.
— M. et miss Mowbray recevront compagnie au château des Shaws, le 20 du courant, à deux heures; — habits de caractère, tableaux dramatiques.
— Recevront compagnie ! Us n'en sont que plus fous , dit le nabab en forme de commentaire. Recevront compagnie ! Les phrases bien choisies sont toujours louables. Ainsi donc ce morceau de carton est pour vous donner avis que vous pouvez aller joindre tous les fous du village, si vous en avez envie. De mon temps on demandait à avoir l'honneur ou le plaisir de la compagnie d'un étranger. Je suppose que nous allons avoir dans ce pays le même cérémonial que sous la tente d'un Bédouin, où tout hadgi en guenilles, avec son turban vert , arrive brusquement sans en demander permission , et enfonce sa patte noire dans le plat de riz, sans autre apologie que Salâm Alcikoum. — Habits de caractère, tableaux dramatiques ! Quelle nouvelle folie est-ce là? mais qu'importe ! — Docteur ! — Docteur ! — Il est dans le septième ciel ! — La mère Dods, vous qui savez toutes les nouvelles, est-ce la fête qui a été retardée jusqu'à ce que miss Mowbray se trouvât mieux?
— Oui vraiment, M. Touchwood. Ils ne sont pas dans l'habitude de donner deux fêtes dans une saison , ils ne sont peut-être pas même trop sages d'en donner une, mais c'est leur affaire.
— Docteur ! Docteur ! vous dis-je. — Diable ! il est à charger les musulmans avec le brave roi Richard. — Ha! hé bien. Docteur, dites-moi, connaissez-vous quelque chose de ces Mowbravs?
— Rien de bien particulier, répondit t\J. Cargill après avoir laissé un intervalle entre cette question et sa réponse. C'est l'histoire ordinaire d'une grandeur qui brille dans un siècle et qui s'éclipse dans un autre. Je crois que Candeni dit que Thomas Mowbray, qui fut grand-maréchal d'Angleterre, succéda à cette place importante, aussi-bien qu'au duché de Norfolk, comme petit-fils de Roger Bigot, en 1301 .
— Allons donc! voilà que vous vous enfoncez dans le quatorzième siècle ! je vous parle de Mowbray de Saint- Ronan d'aujourd'hui. Hé bien! ne vous rendormez pas sans avoir répondu à ma question. Pourquoi avez-vous l'air égaré comme un lièvre pris au gîte? Y a-t-il dans ce que je vous dis quelque chose qui sente la haute trahison?
Le ministre garda encore un instant le silence. Il avait l'air d'un homme distrait qui cherche à retrouver le fil de ses idées, ou d'un somnambule qu'on vient d'éveiller subitement, et, quand il répondit, ce ne fut même qu'en hésitant, •
— Mowbray de Saint-Ronan ! Ah ! eh ! oui , je connais. . . c'est-à-dire, je connaissais cette famille.
— Ils vont donner un bal masqué, un bal paré, un spectacle de société, que sais-je?
En parlant ainsi, M.Touchwood montra au ministre la carte qu'il venait de recevoir.
— J'ai vu quelque chose de ce genre il y a environ quinze jours, dit M. Cargill; je crois même avoir reçu une carte à peu près semblable ; j'en ai vu une, du moins.
— Et êtes-vous bien sûr que vous ne vous êtes pas rendu a cette invitation?
— Moi , moi , m'être rendu à cette invitation ! Vous plaisantez , M.Touchwood.
— Affirmez-vous positivement que vous n'en avez rien fait? demanda M. Touchwood , qui s'était amusé bien des fois en remarquant que le savant ministre se méfiait tellement lui-même de ses disl raclions, qu'il n'était jamais parfaitement sur de rien
— Positivement? répéta M. Cargill avec un air d'embarras; ma mémoire est si mauvaise, que je n'aime guère a parler positivement. Cependant si j'avais fait une chose si contraire à mes habitudes, il me semble que je m'en souviendrais, et... oui, positivement, je n'en ai rien fait.
— Il est aisé de le croire, Docteur, dit le nabab en riant du procédé qu'avait employé l'esprit de son ami pour éclaircir ses doutes, car la fête n'a pas eu lieu ; elle a été ajournée, et voici la seconde invitation. Vous recevrez une carte, puisqu'on vous en avait envoyé une la première fois. Hé bien ! Docteur, il faut que nous y allions ensemble, moi en iman, car je puis dire mon bismillah aussi bien qu'aucun hadgi ; vous en cardinal, ou comme bon vous semblera.
- Qui? moi! cela ne conviendrait pas à ma profession, M. ïouchwood. D'ailleurs rien n'est plus opposé à toutes mes habitudes.
— Tant mieux! vous en changerez.
— Vous feriez bien d'y aller, M. Cargill, dit Meg ; tout aussi-bien c'est peut-être la dernière fois que vous verrez miss Mowbray, car on dit qu'elle va se marier tout à l'heure avec un de ces coucous qui sont là-bas, autour de la marc, et partir avec lui pour l'Angleterre.
— Se marier! s'écria le ministre; cela est impossible.
— Et pourquoi impossible, M. Cargill? Ne voyez-vous pas des gens se marier tous les jours? Et n'est-ce pas vousmême qui faites le mariage , par-dessus le marché? Vous pensez peut-être à la mouche qui a piqué la pauvre fille. Je conviens que sa tête... Mais , s'il n'y avait que les gens sages qui se mariassent, M. Cargill , le monde ne serait guère peuplé. Je crois au contraire que ce sont les gens sages , comme vous et moi , qui ne se marient pas. Hé bien ! Dieu me pardonne ! qu'avez-vous donc, M. Cargill? est-ce que vous vous trouvez mal? Voulez-vous prendre une goutte de quelque chose?
— Respirez mon essence de roses, dit M. Touchwood ,
c'est un parfum qui ressusciterait un mort. Mais que veut dire cela , M. Cargill? vous étiez parfaitement bien il n'y a qu'un instant.
— Une douleur subite, répondit le ministre; mais je me trouve déjà mieux.
— Yoilà ce que c'est que de rester si souvent à jeun trop long-temps, dit mistress Dods.
— C'est cela même, ajouta M. Touchwood ; et de se nourrir de lait aigre et de farine de pois. L'estomac rejette alors la moindre parcelle de nourriture chrétienne, comme un petit gentilhomme campagnard refuse la visite
' d'un riche voisin , de peur de lui laisser voir la nudité du pays.
— Mais est-il réellement question d'un mariage pour missMowbray? demanda le ministre.
— Oui vraiment, répondit Meg ; c'est une nouvelle de Nclly la Trotteuse; et, quoiqu'elle aime à boire un petit coup, je ne crois pas qu'elle voulût inventer des mensonges, ou du moins venir m'en conter, à moi qui suis une bonne pratique.
— Cela demande attention, dit M. Cargill comme en se parlant à lui-même.
■ — Sans contredit, ajouta Meg. Ce serait unehonteet un scandale qu'ils se servissent, pour la cérémonie, de cette cymbale retentissante qu'ils nomment Chatterly, tandis qu'il y a dans le pays une trompette presbytérienne comme vous, M. Cargill; et si vous voulez suivre le conseil d'une vieille radoteuse, vous ne laisserez pas ainsi prendre la mouture dans votre moulin.
— C'est vrai, c'est vrai, bonne mère Dods, dit le nabab ; des gants et des rubans sont des choses qui méritent attention; et M. Cargill fera bien de venir avec moi à cette maudite fête, pour veiller à ses intérêts.
— 11 faut que je parle à miss Mowbray, dit le ministre avec un air de distraction.
— Sans doute, sans doute, l'homme à lettres gothiques,
répliqua M. Touchwood. Ainsi vous viendrez avec moi, et nous les ramènerons à la soumission qu'ils doivent à notre mère l'Eglise; je vous en réponds. Quoi! l'idée d'être pris pour dupe ferait oublier à un santon ses contemplations ! Et quel costume prendrez-vous?
— Le mien, bien certainement.
— Vous avez encore raison. Ils peuvent vouloir serrer le noeud sur-le-champ : et qui voudrait être marié par un ministre en mascarade? Allons, nous irons ensemble, c'est convenu.
Le ministre y consentit, pourvu qu'il reçût une invitation; et comme cette invitation lui fut remise à son retour à la manse, il ne lui resta aucun prétexte pour se dédire, quand même il eût désiré en trouver un.